Part 4
Puis soudain l'abeille se taisait buvait, les ailes calmes, la vie de la fleur humaine.
--C'est Mauve.
Elle avait l'air tout blanc, d'un blanc triste, par sa robe incolore, ses yeux calmes, son teint pâle. Sans éclats de rire,.sans verve, sans rien de ses habituelles insolences, elle était entrée, déjà assise, sage comme une belle dame, son ombrelle sur ses genoux, disant:
--N'est-ce pas, Diomède, que Cyran est un grand peintre?
Diomède y consentit volontiers.
Elle continua:
--Tout en faisant sa peinture, ses lignes, ses couleurs fraîches comme de l'eau, il parle, il dit des choses admirables, des choses qui remuent le cœur, des choses qui m'ont bien fait réfléchir. A son atelier, mais surtout là-bas, parmi les échafaudages, enfermé dans sa grande robe blanche, il est beau, il est sacerdotal, il est divin. On dirait qu'il va repeindre le monde, un monde d'harmonie et de grâce, doux et clair, et les corps purs et vus sous les voiles diaphanes, cela signifie qu'on devrait laisser voir ainsi son âme, qu'elle fût assez belle pour qu'on ne rougît point de la montrer.
--Mauve récite une leçon, dit Diomède.
--Mauve répète les paroles de Cyran, parce qu'elles lui plaisent.
--Alors le beau vieillard vous a charmée?
--Ni par sa beauté, ni par sa vieillesse; par son génie.
--Et Mauve vient me faire ses confidences?... Donne-moi tes lèvres!
Mauve les donna, puis elle dit:
--Oui, prends, pendant qu'il est encore temps.
Diomède écoutait surpris. Mauve parlait avec la gravité d'une jeune chrétienne prédestinée au martyre. Elle ajouta:
--Cyran m'a conquise d'une seule bataille. Je résiste encore, ma chair est en rébellion, mais mon âme est soumise. Diomède, j'ai peur de devenir une créature angélique.
--Que feras-tu alors de ta beauté, petite Mauve?
--Je ne sais pas. Rien. Ou bien je la donnerai à Cyran pour qu'il la mette sur les murs des églises.
--C'est tout ce qu'il en peut faire.
*
La, Mauve voulut bien rire un peu. Elle reprit:
--Il m'a avoué son petit frisson, l'autre soir, tu te souviens, quand je le buvais... Il appelle ça des tentations; moi, des désirs. C'est vrai, je le désirais de toutes mes forces. Je suis rentrée contente et furieuse. Je vous maudissais tous les trois, même toi, Diomède. Le lendemain, à sept heures, Tanche vient me chercher. J'ai posé, j'ai écouté, et je suis troublée.
--Et Cyran? demanda Diomède.
--Cyran m'observe. Je crois qu'il m'aime, comme un petit animal, un petit chat dont on veut faire l'éducation. Il m'a caressé les hanches, doucement, d'un geste innocent et distrait, puis il s'est mis à dessiner et à parler...
--De quoi?
--De tout ce qui est blanc, de tout ce qui est simple, de tout ce qui est pur. Je n'ai pas très bien compris, mais j'ai été émue.
--Mauve, on n'est ému que parce que l'on ne comprend pas bien. L'émotion est un sentiment. Ensuite?
--Ensuite me voilà. J'ai l'air un peu bête, n'est-ce pas?
--Très peu.
*
Elle se leva, ôta son chapeau, ses gants, alla sur le divan, près de Diomède, se roulant autour de lui, disant:
--J'aime encore Diomède.
--Encore?
--Encore et à peine, mais encore un peu, assez pour être son esclave aujourd'hui. Demain, peut-être pas...
*
Très amusé d'abord par ces mines qui faisaient de Mauve une petite victime, il ramena lentement à l'état de petite épouse. Mauve, qui aimait à prendre, se laissait prendre. D'ordinaire, insinuante et impérieuse, elle violait doucement, intéressée par les capitulations successives, jouissant des retraits et des sursauts de la pudeur des mâles qui n'est vaincue qu'au moment où elle devient inflexible. Son jeu était serré, sûr et astucieux; délicieux insecte d'aventure, serrant autour de sa proie les spirales de son vol, elle chantait comme une abeille; puis soudain l'abeille se taisait, buvait, les ailes calmes, la vie de la fleur humaine. Mais aujourd'hui, peureuse, elle se laissait dévêtir avec la patience d'une orpheline, sans autre désir que d'être agréable aux mains de son ami.
*
Beaucoup elle avait aimé Diomède, toujours doux et serviable dans les choses de l'amour, et même patient, volontiers plié aux caprices de chaque caractère féminin ou habile à ne demander à des yeux jamais que leur sourires naturels. Avec lui les femmes rassurées devenaient presque sincères; confiantes, elles ouvraient l'armoire de leurs vices, lui laissant manier les gants, les dentelles, les plumes et les soies: l'armoire refermée, on avait joui de tout, délicatement, sans rien gâter, sans rien froisser, et tout se retrouvait à sa place, bien sous la main, pour une autre fois. Il n avait jamais l'air de les mépriser, soit pour la hardiesse de leurs mœurs, soit pour l'équivoque de leurs gestes, soit pour la facilité de leurs émois. Il ne croyait pas que des fleurs sont belles parce qu'elles sont enfermées derrière des grilles, des murs ou des sauts-de-loup; les belles le sont partout, dans les forêts, dans les prés et même le long des chemins; si un peu de poussière parfois les poudre, elles ont aussi toutes les bénédictions de la pluie du ciel et toutes les bonnes fortunes du soleil. Enfin, il était indulgent, ayant décidé qu'en somme si la libre pratique de l'amour était une tare pour les femmes, elle en devait être sans doute une aussi pour les hommes. Et la vénalité même, si elle déshonore une femme qui se livre, que ne déshonore-t-elle pas l'homme qui accepte le marché? Est-il donc plus moral d'acheter que de vendre une turpitude? Mais pourquoi turpitude? Il n'est pas honteux pour un homme de vivre de son intelligence; il n'est pas honteux, pour une femme, de vivre de sa beauté.
Mauve, qui vivait de sa beauté, n'était donc pas méprisée par Diomède, ni par Cyran, ni par Pascase, ni par Tanche, ni par plusieurs autres jeunes hommes qui la respiraient volontiers.
*
Cependant, devant cette jolie créature, mais trop connue, Diomède se laissait aller, pour la première fois, à des pensées qui n'étaient pas d'amour.
A demi-dévêtue, étendue les yeux clos, les mains sous la nuque, une jambe repliée et l'autre pendante, Mauve lui parut tout à coup inutile dans sa vie. Quel plaisir vraiment avait-il à baiser ainsi à petits coups ces seins menus et froids? Il se sentit absurde, l'espace d'une seconde, mais Mauve, ayant peut-être senti le danger, le coucha sur elle impérieusement.
*
Recoiffée et gantée, elle se déclara un peu lasse de ses vagabondages. Parmi les paroles de Cyran, il y en avait plusieurs qu'elle avait déjà entendues intérieurement.
--Cela vous explique, Diomède, l'émotion que j'ai ressentie. Quoique je m'en sois bien cachée, il y a longtemps que je songe à n'avoir qu'une robe, qu'une bague et qu'un ami. Me comprenez-vous bien, Diomède?
Un instant, Diomède se crut l'unique ami élu par Mauve. Il en eut de l'effroi, prévoyant de douloureuses explications. Comme il ne répondait pas, elle continua, sur un ton contrit:
--On ne reconnaîtra plus Mauve, elle sera toute changée. Déjà aujourd'hui, j'ai été bien différente, n'est-ce pas? Vous ai-je fait plaisir, au moins? Non, Diomède, je le sens, tu as regretté l'ancienne Mauve. Que veux-tu? Elle est morte. J'ai voulu la ressusciter pour toi: je n'ai peut-être évoqué qu'une larve.
Diomède était consterné. Il la laissa partir sans avoir trouvé un mot de la fin vraiment cordial.
*
Seul, il réfléchit et comprit pourquoi Mauve qui lui avait toujours été agréable, l'avait aujourd'hui séduit si faiblement:
«Ses pensées n'étaient plus celles qui vivifiaient son corps, quand son corps m'était doux. Plus de sensualité, plus de beauté. Les femmes ne sont vraiment belles que pour ceux qu'elles désirent.»
*
Il songea encore:
«Mais je vais presque pleurer Mauve. Nous nous aimions très bien.»
Et encore:
«Non, pas très bien. Illusion, jeu, sourire. Mais je me dupais moi-même très doucement avec ces petites illusions, ces petits jeux, ces petits sourires. Tout cela était aimable, facile, léger.»
Et encore:
«De qui Mauve peut bien être amoureuse? De Cyran? Qu'importe! Je la regrette. Oui, je vais presque la pleurer.»
VIII
LES LANDES
Je détourne les mots de leur cours comme on détourne les rivières pour les jeter à travers la stérilité des landes où, frêles et paies, les idées fleurissent mal.
--Des explications sur Cyrène? Je ne connais pas toute sa vie et ce que j'en sais ne me captive pas extrêmement; c'est trop conforme au manuel, trop ce qui devait arriver. A ce moment de la civilisation, toute fille intelligente et sans principes pourrait devenir une Cyrène, avec des nuances. Mais elle est seule et elle règne.
Ainsi parlait Diomède, et Pascase écoutait avec soin.
*
Assis à la terrasse d'un café, ils attendaient en buvant de violents alcools l'heure de se présenter chez cette femme illustre.
--Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est encore très belle.
*
Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:
--Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos, un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin. Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre, car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit; les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère, la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute la génération dont elle pourrait être la grand-mère.
*
Diomède répondit à une objection de Pascase:
--Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin, voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue, elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement) lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt, elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs frais généraux,--idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.
--Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase.
--Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent, d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent, est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil, froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture, qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde. Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants!
--Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice.
--Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu. La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami, souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin, qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est beau...
--Vous vous êtes bien moqué de moi, Diomède, le jour où vous m'engagiez à plaire à cette vieille pécheresse...
--Soyez donc plus parisien, Pascase. Je vous engage toujours à lui plaire. Une femme de luxe, comme Cyrène, n'a que Page qu'on lui suppose. Supposez, doutez, rêvez. Pourquoi sa forme corporelle, harmonieusement développée, ne serait-elle pas encore pure? Qu'en savez-vous! Essayez.
--Cynisme! dit Pascase.
--Oui, cynisme. L'amour ne comprend que deux termes: la chasteté et le cynisme. Tout l'intermédiaire est fait de lâcheté, de morale, d'hypocrisie. L'amour est bestial ou divin.
--Diomède, vous vous exaltez vers le paradoxe, ce qui est votre manière de vous pencher sur l'absurde et de vous enivrer des vapeurs marécageuses... Dites-moi plutôt: cette Cyrène a connu tous les métiers?
--Tous les métiers de femme. Aucun de ces métiers n'est déshonorant. De savoureuses anguilles vivent dans la vase, une saison, l'été...
--Elles en gardent le goût...
--Si peu que c'en est un piment. Tous ces métiers d'ailleurs n'ont rien de mystérieux, lis se réduisent facilement à un seul: la prostitution. Mon ami, ne tremblez pas: c'est le métier commun à tous et à toutes. C'est le métier de notre corps et celui de notre âme; et tous nos sens ne font que jouir de la prostitution universelle des hommes, des bêtes, des choses et de Dieu. Les femmes, spécialement, sont si bien faites pour cela: ou la cellule ou le monde. N'avez-vous donc jamais désiré dévêtir la nonne qui passe les yeux baissés, et, dévêtue, lui refaire une ceinture de ses lourds chapelets, et jouir de cette chair sacrée, rival de Jésus, l'éternel amant? La nonne qui passe, pourrait-elle passer pure, puisque j'ai des yeux? Et songez à ce Jésus qu'elles aiment toutes et qu'elles pressent en sanglotant sur leurs seins martyrisés...
*
Pascase cria:
--Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est absurde...
--Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du moral et du convenable, Pascase,--et cependant vous voilà assis à la terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de votre barbe épaisse et brune.
--Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.
--Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.
IX
LE CYGNE
Quand elle releva un de ses bras pour arrêter l'éventail, on eut dit un cygne qui du fond de l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc.
Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:
--Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le... Éventez-moi...
*
Alors, laissant tomber ses bras et glisser son fichu de dentelle, elle respirait largement et ses seins se gonflaient. Quand elle releva un de ces bras pour arrêter l'éventail, on eût dit un cygne qui du fond de l'eau ramène et secoue son col flexible et blanc.
*
Du seuil, Diomède et Pascase avaient vu la scène d'adoration et les complaisances de l'idole. Ils s'avancèrent; elle se leva pour tendre la main à Diomède et tout de suite l'entraîna dans un coin.
*
--Vous savez, Diomède, je crois que Cyran va venir.
--Vous en êtes sûre?
--Non, mais Tanche m'a promis de l'amener. Et tenez ce papier bleu...
Elle le tirait de son corsage.
--S'il était tombé, dit Diomède, pendant que l'éventail d'Elian vous dilatat le cœur, il aurait cru, cet enfant ... il aurait eu du chagrin.
--Je le vois pour la première fois.
--Précisément, s'il vous connaissait, vous n'auriez plus le pouvoir de lui faire du chagrin.
--Mon cher, j'aimerais mieux lui faire du plaisir.
--Ah! Cyrène, que je vous aime! ô délicieuse amie!
--Enfin, lisez.
--«Crois viendra. Entendu décoration orphelines.» Dieu, que ce Tanche est avare! Expliquez.
--Très simple. Orphelinat. Chapelle. Il offert ornements et Sina décoration. Cyran évangéliser les murs, anges, nuages, âmes.
--Rédemption?
--Oui, Notre-Dame de la Rédemption.
--Bon vocable, mais je voulais dire rachat.
--De quoi? Repentir? je ne me repens pas même de vous.
--Cyran fait pénitence pour deux.
--Pauvre Cyran...
--Achevez.
--Eh bien, oui. Je l'aime encore, je l'aime et je n'ai peut-être jamais aimé que lui. Je me souviens, dans les derniers temps, nous avons pleuré toute une nuit. Quelle douceur! La petite bourgeoise sentimentale, comme vous dites... Non, mon ami, c'était pur, c'était large, c'était haut... Nous étions sur une montagne... Il y est resté tout seul, après m'avoir rejetée d'auprès de lui... Pourquoi? Il a eu peur. Il a cru que j'étais incapable d'être fraternelle... Je l'aimais assez pour lui sacrifier tout... Oui, tout, même la luxure... Qu'il soit chargé de tous les péchés que son abandon m'a fait commettre!
--Ne dites pas cela, Cyrène, c'est mal.
--C'est mal. Je ne le dis pas. Mais on peut bien maudire un peu ceux que l'on aime toujours et qui ne vous aiment plus.
--Il ne vous a pas oubliée.
--Je le sais, mais il a toujours peur.
--Oui, et il a raison.
--Je lui ai donné raison, je l'avoue; mais que puis-je faire? Mon métier m'ennuie, je méprise les hommes et les hommes me méprisent, tout en me craignant et en me désirant; alors je me penche vers les âmes neuves...
--Et les corps nouveaux...
--Cela me rafraîchit.
--Votre éventail aux mains d'Elian, c'était charmant.
--Et innocent.
--Cyrène, je vous connais. Elian s'endormira ici la tête sur votre épaule. Est-ce le même éventail?
--Le même, dit Cyrène en riant, le même et la même Cyrène.
*
Diomède n'ayant pas répondu, Cyrène reprit:
--Voici le complot. Sina va venir, vous le conduirez à Cyran, vous mènerez la conversation et vous ne vous tairez que lorsque Cyran aura accepté. Il y a là pour lui des années de travail, de joie, et presque une fortune. Stupide et vaniteux, Sina paiera ce que je voudrai. Ainsi je serai très bien vengée. Par moi et sans qu'il le sache, Cyran aura acquis plus de gloire et tout l'argent qui lui manque depuis qu'il a renoncé à faire des portraits et des tableautins. Vous approuvez?
--Oui. Vous êtes belle.
Lui mettant doucement les mains sur les épaules, elle le baisa au front.
*
Pascase rôdait. Diomède le présenta et Cyrène accorda tout, habituée à ne voir dans les inconnus que des suppliants ou des amants. Elle dit: