Les chevaux de Diomède: Roman

Part 3

Chapter 33,980 wordsPublic domain

--Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant, instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, que les États, que les peuples,--car les mots sont des mots et l'homme est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il parle bien à Fanette!

Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:

--Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?

Diomède répondit:

--Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.

V

LE BOURDON

Je serais un gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une clochette de digitale.

Mardi, 15 mai.

«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui, nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux? Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en sois émue et prête à monter au ciel?

«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture. Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car, je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle. Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans les musées.

*

«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne, pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.

*

«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez (j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention, et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.

*

«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez: je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique, peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion intellectuelle et que le mortier prenne et dure.

«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau. Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence.

*

«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là, sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage, qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de moi-même,--laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher.

*

«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas virginale, étant vierge?

*

«J'ai tout prévu et j'attends.

«Votre amie,

«Belle.

«P.S.--Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous écouter. Venez samedi chez Cyrène.»

Mardi, 13 Mai. (Télégramme)

«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.

«NÉO.»

Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle était lourde.

*

«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle, l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer, et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle, qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en face avec sérénité.

Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.

«C'est une grande ciguë...

«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas la voir...

«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans l'horreur d'être prise...»

*

Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de vermeil:

«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte. _Intactam intacta,_ L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou la Discrétion à l'épreuve!»

Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec Néobelle, cela serait charmant.

VI

LE SOUCI

Dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au milieu du front un large souci d'or.

Christine allait arriver...

«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers, solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison? Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le silence est chaste.

Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule. Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam, concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait prévenus lui-même «qu'il nomme _titillatio_ ou _hilaritas,_ l'affection de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»

*

Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités? Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se familiarisait.

*

Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder, sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger, répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux n'a que l'air d'être heureux.

*

«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel, par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi, je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»

*

On sonna. C'était Pascase.

Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature, humaine.

--Avez-vous revu Mauve?

Pascase répondit brusquement comme fâché:

--Non. Pourquoi?

--Parce que vous la reverrez. Elle vous a mis dans son album; elle vous retrouvera, un matin, en feuilletant, et une heure après Mauve sera chez vous, avec cet air radieux et impertinent que vous savez. Avouez qu'elle vous plaît aussi?

*

Pascase haussa les épaules. Il était fébrile, tournait autour de la chambre en ayant l'air de respirer des soupçons, la bouche froncée, les yeux inquiets. Enfin il voulut bien s'asseoir et dire:

--Pourquoi me parler de toutes ces femmes, cette Mauve, cette Fanette, cette Cyrène, cette...

Il se tut et Diomède, énervé lui aussi, dit, mais tout doucement:

--Cette... Achevez. Hé, je crois que vous ne les prononcerez pas, les syllabes qui manquent à votre énumération?

--Non, je ne les prononcerai pas.

--Écoutez, Pascase, reprit Diomède sur un ton fraternel, je ne les prononcerai pas non plus les syllabes, les deux syllabes qui vous arrêtent; mais je vous le déclare encore, bien qu'elles me soient agréables elles ne me sont pas nécessaires. Supposez que je les ignore.

Pascase répondit, maintenant presque calme:

--C'est moi qui voudrais les ignorer, mais je suis absurde, sans doute malade, je ne peux ni les oublier, ni les prononcer. Peut-être cela va-t-il vous paraître d'une psychologie assez curieuse, je suis venu parce que je sais qu'elle va venir et je veux la voir, je vous en prie, laissez-moi la voir.

--Vous êtes absurde, en effet, répondit Diomède, et pour deux raisons. D'abord vous me dites aujourd'hui tout le contraire de ce que vous affirmiez l'autre jour, avec de grands tremblements. Ensuite, il n'y aucun motif connu de moi pour qu'elle vienne aujourd'hui. Cependant, il est vrai que j'ai pensé à elle et que je l'ai désirée.

--J'ai lu dans votre pensée, dit Pascase. Et si vous pensez à elle, c'est peut-être parce qu'elle pense à vous. Il y a une chance pourqu'elle vienne.

--Et si elle vient, et quand vous l'aurez vue?

*

Pascase répondit, avec cette logique froide qu'il maniait facilement, même pendant ses extraordinaires accès de nervosité:

--J'ai réfléchi. Je crois que je l'aime parce que je ne la connais pas. L'ayant vue, elle me déplaira peut-être. Alors je serai tranquille et guéri. Si au contraire, ce qui est possible, elle me séduit, je ne serai pas plus malheureux qu'avant.

--C'est bien raisonné, mais que faites-vous de moi, en toutes ces aventures?

--Rien. Je vous laisse.

--Cependant je ne voudrais pas me prêter à un jeu disgracieux, soit de complaisant, soit d'ami méchant. Pourquoi ne prenez-vous pas Christine sans me le dire?

--Je ne suis pas voleur. Ensuite, comment? Je ne puis la connaître que par vous. Refusez et tout sera dit.

--Mon ami, reprit Diomède, êtes-vous donc de ceux devant lesquels on doit se taire? Je vous ai parlé d'une femme et votre imagination d'enfant la voit, et de mâle, la désire comme si elle était celle qui vous est destinée, l'unique! Pur sentimentalisme! Vous n'avez donc plus peur, plus du tout? Elle vous déplaira. C'est une créature faite, à ce qu'il semble, pour moi seul, ordonnée pour mes plaisirs selon les beautés d'âme et de chair qui me séduisent. Ainsi, songez que ses cheveux, fort ordinaires, sont â reflets comme un casque de cuivre pâle et que dans cette quenouille jaune elle s'amuse à piquer, tout au milieu du front, un large souci d'or. Rien de plus absurde; mais j'y suis habitué. Elle ne parle pas. Elle dit oui, à peine; rarement non. Sa pensée s'avoue par des gestes, des attitudes, des sourires, que seul je puis comprendre.

--Je les comprendrai aussi. L'amour comprend tout. Êtes-vous donc son seul amant?

--Non, répondit Diomède, je ne le crois pas. Christine appartient non pas comme Mauve à ceux qu'elle choisit, non pas comme Fanette, à ceux qui vont la voir: mais à ceux qui la désirent avec assez de force pour évoquer sa présence. Pourtant ceux qui la possèdent avec moi ne la partagent pas avec moi. Elle se fait différente selon les cœurs qui rappellent. Les lèvres dont elle accepte le baiser ne baisent pas les mêmes épaules, en baisant ses épaules; pourtant ce sont les épaules de Christine, et la gorge fraîche de Christine, et son ventre pur, et ses genoux blancs. Parmi les amants dont elle souffre l'amour, les uns ne connaissent que son visage, les autres ne connaissent que ses genoux; pour quelques-uns elle reste voilée; pour d'autres elle reste vêtue; à d'autres, plus chers ou plus hardis ou plus forts en désir, elle se montre et se livre nue, selon la candeur de sa beauté éternelle. Nue, vêtue ou dévêtue, elle est Christine et elle est la Christine de celui qui l'adore avec ferveur. Toutes ses apparences sont chastes; elle est toujours innocente et d'une virginité sans cesse renouvelée par la grâce. Chacun de ses amants la voit diverse selon les saisons et les heures; elle est quelquefois toujours et quelquefois jamais la même; elle est le champ, la lande, le fleuve et la mer; les nuages l'influencent, et le soleil; ses yeux qui changent de reflet, ne changent pas de couleur; un amant les reconnaîtrait sous le voile ou sous le suaire, mais Christine est immortelle.

--Immortelle, dit Pascase. Alors c'est fini? Vous avez cessé de me railler?

--Je vous répondrai, dit Diomède, par le mot qui vous est familier: je dis ce que je pense.

--Rêveries. D'après ce que j'ai compris, Christine est une jeune femme assez jolie, docile, silencieuse et capable d'une certaine fidélité. Vous ne l'aimez guère et elle vous visite rarement. Laissez-moi la voir: elle m'aimera peut-être.

--Pascase, comment donc faut-il vous parler pour que vous me compreniez? Dois-je vous répéter mon discours ou vous instruire par une affirmation nette et même brutale?

--Ni l'un ni l'autre, répondit Pascase. Vous entremêlez la vérité de tant de songes! Savez-vous même ce que c'est que la vérité?

*

Diomède répondit en souriant:

--Non, mon ami, je n'en sais rien.

*

La conversation dériva, puis Christine n'était vraiment pas venue. Ils s'en allèrent dînèrent ensemble, maintenant muets et à l'état de bons animaux bien raisonnables.

Tout en mangeant de menus oiseaux cuirassés de lard et vêtus de feuilles de vigne, Diomède regretta d'avoir un ami. Depuis deux ans qu'il le connaissait, tout nouveau à Paris après des voyages, Pascase lui avait fait payer par bien des ennuis quelques heures de causerie agréable. C'était un homme sans doute sûr de caractère, mais d'esprit extravagant, un de ces êtres qui marchent droit devant eux avec fougue et se cognent aux arbres faute d'avoir songé qu'il y a des arbres dans la forêt. Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental, logique effrénée, nulle souplesse, une barre de fonte qui se rompt sans plier: Diomède goûtait vraiment peu une telle nature. L'histoire de Christine aussi l'inquiétait; il n'y voyait nulle solution.

*

«Cependant, songeait-il, c'est assez amusant. Psychologie morbide ou normale? Morbide, puisque c est intéressant. D'ailleurs le normal ne peut pas être perçu, ne pouvant être différencié. Comment distinguer du huitième le neuvième coup de midi? Seuls des douze le premier et le dernier sont dissemblables parce qu'ils sont ou précédés ou suivis du silence...

Mais si Pascase est un peu malade, peut-être moi suis-je un peu coupable? Nous verrons cela.»

*

Il regarda Pascase et le trouva moins désagréable.

«En somme un ami est utile pour les idées, comme un jardin pour les enfants. Les uns et les autres doivent être menés à la promenade et au jeu, et le cerveau d'un ami est plein d'allées et de pelouses complaisantes...»

*

A ce moment, il regarda encore Pascase et son égoïsme lui fit presque peur. Il se reprit:

«Mais je suis un jardin aussi pour lui, et peut-être un parc, toute une campagne où on peut se promener en voiture, chasser, cueillir des fruits, faire les foins, moissonner. Il y a mille moyens de travailler ou de se divertir. Est-ce ma faute si Pascase promène toujours parla main la même idée le long du même sentier?»

*

Cette réflexion le réconforta. Tout à fait aimable, il voulut dire des riens, affectueusement:

--Pascase, ne trouvez-vous pas que ces oiseaux sont agréables?

VII

L'ABEILLE