Les chevaux de Diomède: Roman

Part 2

Chapter 23,893 wordsPublic domain

Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée, tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or, des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose jaune.

«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette, souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté animale: elle est douée du sourire.

Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et sans peur,--et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...

Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.

Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.

Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains! Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie, fortes comme le chanvre...

Non. Jouer avec Fanette.

M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu! Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs. Changer, c'est peut-être déchoir.»

III

LA CEINTURE

L'Art désire que les femmes nues soient ornées d une ceinture.

Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux. Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan, puis, d'une voix languide, dit:

--O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!

--Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique. La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes. Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.

--Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime que vêtue ou nue comme un ange.

*

Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.

--Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et pure! Heureuse âme!

--Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime Diomède et Diomède m'aime.

--Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!

--Que veux-tu dire?

--Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...

--Tu es un peu jaloux, Diomède?

--Oui, un peu.

--Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre; et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.

*

Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la vie, l'air à la fois somptueux et frêle.

Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il songea, un peu bêtement:

«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»

Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:

«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»

*

Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée, elle dit:

--Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir, tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi, la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?

--Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie, parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous donnez aux hommes.

--Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.

--Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase, je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans mon humanité. Et c'est tout.

*

On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons, elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.

Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le lointain des songes.

Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur, voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images, pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et tant d'ingénuité.

Il songea:

«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite aussi pour être aimée.»

Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette. Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:

--Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?

Fanette répondit:

--C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui, se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.

IV

LE JET D'EAU

Les jets d'eau que je regarde redescendent toujours.

La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ, non pas mort, mais ivre d'être mort...

Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable, disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.

Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde des initiés.

Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:

«Et le monde des catéchumènes.»

*

Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon chinois.

*

Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut ni surpris ni contristé.

--Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps. L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie; mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu... Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents? Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare, et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite découverte m'a incliné à l'indulgence,--et j'admets la beauté de cette Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs doux et pour tant de simples esprits...

*

Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:

--Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain.

Puis encore, comme intérieurement:

--Oh! que c'est difficile!

Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours:

*

--Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence...

--Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus; juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues, plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles...

Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand, brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie, d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité. Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles, au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres, parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent devant un jet d'eau.

*

Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.

*

--Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours; mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine de Vaucluse,--qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous? Encouragez Tanche.

*

A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des yeux et des lèvres:

--C'est Mauve.

Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.

Diomède expliqua:

--Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant mon ami.

*

Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;--Mauve est très sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune, belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si Pascase veut être aimé.

--Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après, car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce.

Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments, Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau, sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime Pascase.»

*

A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient.

Elle avait dit tout bas à Diomède:

--Pascase plaît à Mauve.

Diomède répondit:

--Mauve est une petite coureuse.

Et, tout haut:

--Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.

Il ajouta:

--Où allait-elle, si vite?

Elle répondit d'un trait:

--Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser une tête d'ange dans un tableau d'église.

--Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran. Venez-vous, Pascase?

*

Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et Diomède s'amusait de ces jeux sexuels.

*

Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:

--C'est Mauve.

Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:

--Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan, d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre claire sous la longue robe d'air... La tête est belle.

*

Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des mots obscurs:

--L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine...

*

Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient, Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait, ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant.

Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres. Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse. Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.

Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge, elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.

*

Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:

--Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes de celles qui attendent ployées ou couchées!

--Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.

--Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active, consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant, vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels, que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle mérite de l'être.

--Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?