Part 10
--Non. Moi aussi, je veux réfléchir. Ma vie se trouble et mon cœur se durcit. D'heure en heure, je désire moins de choses et les désirs que je réalise me donnent des joies chaque fois diminuées. J'avais tant espéré vous voir épouser Néo et vivre avec elle et moi, et nous, une large vie de philosophe ironiste. Vous deux, moi et Cyran, c'était un monde en quatre personnes; du haut de notre planète nous aurions jugé les hommes avec un dédain aimable et presque divin. Cyran tout rêve, moi tout cœur, Néo tout esprit et vous, toute âme et lien des autres âmes... Cela aurait duré peu d'années, oui, je sais: Cyran s'est vieilli, son sort me guette... Mais nous aurions vécu en vous au delà de la tombe... Absurde, n'est-ce pas? Tout est absurde, hormis la sensation. Je crois que les hommes redeviendront des animaux... Enfin, je renonce à Cyran. Hé! Diomède, la petite bourgeoise sentimentale, elle s'efface, elle s'abolit, s'en va, s'en va...
*
Diomède répondit peu. Cependant, content qu'elle se détournât de Cyran, il loua délicatement un tel sacrifice. Puis:
--Il faut qu'il meure seul, comme il le veut, avec peur, mais avec beauté. Que lui auriez-vous, donné? Pas même une campagne. Des images gardent la porte de sa cellule et n'y laissent plus rien entrer que d'incorporel. Laissez-le, et aimons-le tel qu'il est, vieux dans son rêve nouveau. Alors?
--Il me reste ça, dit Cyrène, en écrasant sa poitrine lourde, mon corps, l'étui de nacre.
Diomède avait l'air si peu intéressé que Cyrène cessa de parler, aussi bien que de pétrir sa gorge complaisante. Peut-être allait-elle s'offrir, remplacer la promenade par une heure de canapé? Il le craignit.
Mais cette crainte se localisait dans sa chair et il comprit qu'une tentation, même banale, pouvait terrasser les plus violents scrupules. Afin de profiter de l'expérience, il se voulut la femelle devant le mâle odorant, la femelle vertueuse qui ne veut ni tomber ni fuir. En cet état psychologique, il se sentit le désir d'entendre parler des choses de l'amour et de ne répondre que par des rires déconcertants. Cependant, il fallait ouvrir le jeu. Il dit sur un ton distrait:
--L'étui de nacre, l'étui de nacre!
*
Cyrène fut surprise. L'émoi s'écrivait en rouge à ses joues mates. Elle n'avait perçu aucune nuance de doute dans l'exclamation de Diomède, elle crut donc que les mots «étui de nacre» avaient évoqué en lui une image sensuelle; par choc en retour, elle se vit nue.
Il lui sembla utile de se topographier:
--Mon cher, je n'ai pas bougé d'une ligne depuis que vous avez couché avec moi; à peine si mes seins sont un peu plus lourds, mais j'ai la même taille, les mêmes hanches; mon ventre n'a pas un pli et on voit le jour entre mes jambes comme entre deux arbre's jumeaux...
Diomède suivait comme sur le transparent d'une lanterne magique; chaque mot entrait en image dans le rond de lumière. Les jambes furent celles de Néo, ses genoux blancs creusés tout autour de jolis trous pleins d'ombre, des genoux comme d'un enfant gras et fort. A ce moment, femme, il eût été vaincu par le moindre contact; il eût fermé les yeux pour ne les ouvrir que d'accord avec la bouche et les mains...
Cyrène continuait, un peu haletante, disant sa joie quand elle se dressa pour la première fois nue devant un homme...
«Si je ne la prends pas; songea Diomède, elle va se croire méprisée et, à cause de son âge, elle souffrira, malgré les certitudes que* lui donnent tant de jeunes hommes. Plus loin dans le chemin, je suis plus difficile à tenter surtout par un fruit dont je connais la saveur... Mon Dieu! que j'ai peu envie de me réjouir avec Cyrène!
Il s'approcha, lui prit les mains, mais Cyrène, heureuse du geste, se refusa:»
--Non, non, mon cher, Néo pense peut-être à vous, en ce moment. Adieu.
XXI
LES PENSÉES
Les Pensées sont faites pour être pensées et non pour être agies.
Flowerbury Manor. Saturday.
«Très Cher Dio,
«Vous saurez toute la tragédie de mon amour.
«J'étais si libre et maîtresse chez moi que mon père jamais n'osa me dénier le droit d'une seule de mes volontés. Il me laissa sortir, un soir, avec vous, mais il attendit mon retour, triste et soupçonneux, m'apprit sa résolution de m'emmener à Flowerbury, dès le lendemain. Je savais. J'attendais cela. Le mariage, pour une fille, c'est une seconde première communion, et rien de plus; l'acte est pareil, quoique moins pur et, humainement, plus significatif; ses conséquences, toutes de l'ordre matériel, sont vulgaires et traditionnelles.
«Moi, ses mystères ne pouvaient plus m'émouvoir; Lord Grouchy n'a manifesté qu'une satisfaction discrète, comme à tuer une oie sauvage ou à respirer la virginité d'une vieille eau-de-vie de France retrouvée dans lu poussière des caves. Il m'a témoigné cette confiance de me dévoiler tous ses goûts; il n'est pas hypocrite; il désire un mâle de son sang. Dieu le satisfasse: la vérité, c'est ce que Ton croit,--selon vos enseignements, Diomède,--mais, moi, je lirai l'âme du père dans les yeux du fils.
«Vous vous souvenez, ami, de cette lettre que vous n'avez pas su lire, même à travers l'enveloppe? Relisez-la. Elle vous paraîtra claire, maintenant, si vous voyez, au mot amant, que, dès lors, je me considérerais comme mariée. Opération purement juridique, formule la plus usitée pour la transmission de la propriété, usage social dont je n'ai subi que l'ombre, en souriant! J'ai souri de tromper la société, le monde, et toutes les dupes du jeu; je vous souris par-dessus la mer, mon délicieux complice!
»Dio, c'est maintenant que je vous aime!
»Je t'aime, Dio! Tu m'as rendue si différente des autres femmes! Il me semble qu'un aigle m'a transportée sur les cimes d'une forêt, parmi les feuilles, dans la maison du vent; c'est là que je vis et c'est là que je pense à toi, pendant que sous les branches que frôlent les têtes humaines, des êtres se réjouissent de la solidité de leurs jambes et du poids de leurs reins. Moi, je me lève jusqu'à ton front et j'explore le royaume de ta pensée, et je réalise tes discours par la beauté de mes attitudes.
»Je me suis donnée à toi pour être digne de toi, et avec si peu d'amour encore que je fus laide, peut-être, pendant le sacrifice. Il faut aimer pour se donner avec grâce. Mais à cette heure, pleine d'harmonie, je trouverais la joie qui se perdit dans ma chair, et nos yeux seraient de la même couleur.
«Attends-moi...
«Belle.»
*
«Lettre interrompue par la rentrée de la meute, songea Diomède, très froid. Mais je ne prévoyais pas tant de lyrisme. Cela ne m'intéresse plus. Où le mensonge a passé, je ne mets pas les pieds. Il y a des herbes fraîches. J'irai le long du ruisseau, dans le pré, parmi les joncs en fleur et j'écorcerai les joncs pour voir trembler entre mes doigts la blancheur de leur moelle. J'aimerai les âmes franches comme le jonc des prés et aussi vertes et aussi innocentes...
Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes vos pensées. Les pensées sont faites pour êtres pensées et non pour être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta justification.
Sois stérile, Pensée. Ne lâche que desséchées par l'ironie tes graines pestilentes. Sois un engrais et non une semence. Mais si le fumier fleurit, résigne-toi à empoisonner le monde. Ton odeur fera se coucher les femmes au milieu du cercle des mâles sanglants et ta beauté sourira dans les cheveux parés pour la luxure.
Il faut se taire, Dès qu'on ouvre la bouche, les flèches partent, s'en vont, portant des mots, pénétrer les membres et les forcer au mouvement. La pensée s'agite en danses et en gestes; elle se ment à elle-même, elle se nie en devenant principe de force, c'est-à-dire inconsciente et stupide. Il avait raison, le prêtre de hasard: la stupidité est une des formes de l'intelligence; c'est l'intelligence devenue acte: c'est la phrase de Beethoven devenue la main qui fouille les croupes; c'est l'idée de la liberté sexuelle devenue le motif d'une turpitude.
Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. Il faut séparer les deux domaines: l'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon la beauté énorme de sa nature absolue.
La pensée ne doit pas être agie; l'acte ne doit pas être pensé. Quand je songe mes actions, je les enlaidis encore; isolées dans leur catégorie, elles seraient peut-être innocentes comme des pensées sont innocentes. Quelques actes, si peu! non des miens, peuvent, comme des agneaux blancs, entrer dans l'enclos des pensées innocentes...
Néo, qu'elle a été vulgaire! «Je réalise tes discours par la beauté de mes attitudes.» O stupidité! Néo, tu réalises les discours qui sont entrés dans ton oreille et non: eux qui sont sortis de ma bouche.
«Délicieux complice!» Cela, c'est mieux et c'est vrai. Je vais lui répondre. Puis-je injurier une femme parce qu'elle oublia d'élucider un point obscur de la métaphysique des idées? Délicieuse complice, tu reviendras: ci, tes pieds nus feront encore de pâles fleurs sur le tapis bleu et je te verrai encore étendue sur mon lit comme une statue éternelle couchée sur un tombeau... Je n'ai plus peur de toi; je sais que ton amour n'est que le désir de m'étonner «par la beauté de tes attitudes, et quand tes yeux bruns voudront sourire, je serai content...»
*
Diomède sortit, désirant se calmer par un spectacle indifférent.
Avenue des Champs-Élysées, il rencontra Cyrène dans son landeau, avec Elian et Flavie, roses et rieurs. Elle les grondait comme de petits chiens, leur faisait manger des bonbons.
*
Plus loin, sous les arbres, Pascase et Christine s'en revenaient vite, l'air un peu égaré: Diomède crut voir un homme rude qui les chassait à coups de fouet.
«Ombre charmante!»
*
Une voiture passa rapide où une femme pleurait: il reconnut Mauve, puis Tanche, qui, penché vers elle semblait la consoler; la voiture frôla une sœur de la Mort qui se recula, glissa. Diomède lui tendit les mains, mais la religieuse se releva seule, redressa son voile, et, sans que rien bougeât sur sa figure de cire, dure, plate, morne, dit, regardant la voiture déjà loin et reniflant comme une bête:
«Ça sent la mort.»
Elle agitait ses coudes pour traverser la foule.
--Laissez passer la bonne sœur de la Mort, dit un prêtre, en saluant la religieuse qui disparut, suivie par la peur de tous les yeux.
--Vous la reverrez, reprit l'abbé Quentin, s'adressant à Diomède. Mais craignez-la; elle est un présage.
*
Au café, en attendant Cyran, Diomède lut les dernières nouvelles des journaux du soir; «Jérusalem, midi.--Soit descendus à l'Hôtel du Golgotha...
*
«Encore une idée qui s'est bien mal réalisée, ou un acte que la pensée a déformé au point qu'un prêtre même n'en sait plus l'histoire...»
*
... Golgotha: La comtesse Ephrem de Sina...»
*
Plus loin:
«Mort de M. Cyran.--... On l'a trouvé mort, la brosse à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait veiller sur lui...»
Au milieu de son chagrin, Diomède songea:
«Le journaliste a achevé la phrase de Cyran. Vivre, c'est achever une phrase commencée par un autre, mais celle que l'or, commence, un autre l'achève. Et cela s'en va vers l'infini selon une courbe dont nous ne comprenons pas bien la beauté...»
*
Puis encore:
«Je vais adopter Agneau. Selon le vœu de Cyran. J'en ferai un bélier qui perpétuera sa race, sans perpétuer la pensée qui corrompt les races et brise l'harmonie de l'unité. Agneau est un être dont les actes seront toujours purs, puisque leur rythme ne pourra être troublé par aucun scrupule. Le mal, c'est la pensée déformatrice avec toutes ses tentations, ses labyrinthes d'où nul n'est ressorti, sinon estropié par les luttes, enfiévré par les angoisses intellectuelles.
Cyran meurt d'avoir voulu écrire des idées sur les murs d'une église: les murs ont refusé l'écriture; repoussées par la pierre, les idées comme des lances ont percé le cœur de Cyran.
*
Sois maudite, Pensée, créatrice de tout, mais créatrice meurtrière, mère maladroite qui n'as jamais mis au monde que des êtres dont les épaules sont l'escabeau du hasard et les yeux, la risée de la vie.»
TABLE
I.--Les roses II.--Les peupliers III.--La ceinture IV.--Le jet d'eau V.--Le bourdon VI.--Le souci VII.--L'abeille VIII.--Les landes IX.--Le cygne X.--Les mains XI.--La barque XII.--L'odeur XIII.--L'agneau XIV.--Les marronniers XV.--Le songe XVI.--L'éventail XVII.--Le laurier XVIII.--Le jongleur XIX.--Les feuilles XX.--Les nuées XXI.--Les pensées
End of Project Gutenberg's Les chevaux de Diomède, by Remy de Gourmont