Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes.

Part 8

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Un polygraphe un peu confus dans ses idées, Pierquin de Gembloux, a laissé un _Traité de la folie des animaux_, où sont relatés quelques phénomènes nerveux des chats.

De l'ensemble des faits, il en est peu de concluants; d'autres auraient besoin de contrôle, toute observation scientifique ne pouvant être regardée comme sérieuse qu'apportée par des esprits d'une sincérité & d'une certitude de regard irréprochables.

Que conclure, par exemple, d'une telle affirmation?

«J'ai eu plusieurs fois, dit Pierquin de Gembloux, l'occasion d'observer les résultats d'une antipathie musicale poussée jusqu'aux convulsions chez un chat toutes les fois que l'on faisait entendre sur le piano des sons d'harmonica ou des sons filés, doux & vibrés avec la voix, tandis qu'un autre chat, son commensal, se plaçait sur le piano pour mieux entendre les plus beaux morceaux des opéras français & pour jouir des vibrations du corps sonore.»

Sans doute, le système nerveux chez les chats est d'une extrême délicatesse, quoique l'animal puisse supporter le son d'un instrument de musique; mais pourquoi l'observateur néglige-t-il de marquer si, parmi ces deux animaux d'organisation musicale si diverse, il n'y avait pas une chatte, car les deux sexes doivent offrir des variantes dans la sensibilité.

Au chapitre de la _Monomanie infanticide_, Pierquin de Gembloux cite trois exemples de chattes âgées qui, se voyant délaissées par leurs maîtres épris des gentillesses de leurs petits, montrèrent de la jalousie, de la haine pour ces nouveau-nés & les mirent à mort.

«Une chatte d'Espagne, dit-il, a, durant toute sa vie, témoigné la plus profonde horreur pour ses petits, qu'elle tuait; & si par hasard un était épargné par chaque plénitude, c'était constamment un mâle.»

Observations qui auraient besoin d'être affirmées par un naturaliste plus sérieux.

Il est certain que les chats sont jaloux: l'introduction d'un animal de leur race dans le centre où ils vivent les remplit de tristesse. Ils en perdent momentanément l'appétit; mais cette jalousie va-t-elle jusqu'à faire étrangler leurs petits par les femelles?

Quelquefois les matous mangent les nouveaux-nés; ce fait a été observé par tous ceux qui possèdent des chats. Le crime de monomanie infanticide dont sont accusées les chattes ne devrait-il pas être porté au compte des mâles? Aussi bien le motif est encore ignoré qui pousse les matous à la destruction de leur propre espèce.

Dupont de Nemours croit que les _matous_ mangent les nouveau-nés «moins comme une proie que comme un obstacle au renouvellement de leurs plaisirs.»

J'ai dit au début de ce livre que cette opinion, quoique concordant avec celle d'Hérodote, était difficile à admettre.

Les matous, à qui rien ne manque dans l'intérieur des maisons, ne mangent jamais leurs nouveau-nés.

Des nichées de chats disparaissent seulement à la campagne, dans des endroits écartés, où l'animal affamé devient fatalement, si on peut risquer le mot, feliphage.

Quant à «l'obstacle au renouvellement des plaisirs,» dont parle Dupont de Nemours, les époques d'ardeur chez les matous sont régulières, & je ne les ai jamais vus émoustiller les chattes pendant la période d'allaitement.

Il est bien entendu que je ne parle que des chats à l'intérieur des appartements, c'est-à-dire d'animaux rendus doux & sociables par l'éducation.

Une observation de Pierquin de Gembloux me semble plus juste. Un angora voit entrer tout à coup un gros chien de Terre-Neuve. Aussitôt les poils du chat se hérissent; il ne pousse aucun cri, se pelote, paraît craindre de respirer. Sa physionomie exprime une profonde terreur. Tremblant de tout son corps, les yeux constamment attachés sur le chien, l'angora semble fasciné. Insensible aux caresses, sourd à la voix de ses maîtres, il ne retrouve même pas le calme quand l'ennemi est chassé. Le chat, longtemps immobile, regarde fixement la place où se tenait le chien. Un air d'hébétude générale remplace son intelligence habituelle. Les poils encore hérissés, il ne s'éloigne de sa place que pas à pas, graduellement & à reculons. Reculant une patte lentement l'une après l'autre, après avoir regardé autour de lui d'un air effaré, le chat semble craindre que le plus léger bruit ne ramène l'énorme animal.

«Sa terreur, dit le narrateur, ne cessa réellement que quelques heures après; mais le chat ne retrouva jamais ses facultés intellectuelles entières.»

Les voyageurs ont constaté de semblables effets de frayeur produits par le lion sur des chiens, par le chameau sur des chèvres. Mais ce ne sont pas là des cas de folie.

Un médecin a cité un fait de même nature, produit par d'autres causes. Un jeune chat, étant tombé dans un puits, réussit à se cramponner à une pierre formant saillie. Attirés par les cris de l'animal, ses maîtres purent le soustraire à la mort; mais ce danger avait frappé l'intelligence du chat, & dès lors il acheva tristement ses jours dans une sorte d'imbécillité.

Ces faits sont vraisemblables; il en est certains qu'on peut laisser au compte de Pierquin de Gembloux, entre autres l'anecdote suivante:

«Une jeune chatte, qui s'amusait constamment à faire vaciller la tête mobile d'un lapin blanc en plâtre, mit bas, peu de temps après, un chat exactement coloré comme cet animal imité, & qui, par la suite, branla la tête comme l'automate.»

J'ai été témoin deux fois, à la campagne, de crises nerveuses de jeunes chats, qui me paraissent rentrer, plus que ces phénomènes d'_envies_ bizarres, dans une sorte de trouble mental.

Tout à coup, sans motif apparent, mon chat parcourut la chambre avec l'emportement d'un cheval qui a pris le mors aux dents, traversa le jardin comme une flèche, grimpa à un arbre, s'aventura sur une brindille élevée, & là resta collé pendant des heures entières, le corps tressaillant, l'œil hagard.

On appelait l'animal sans qu'il écoutât; la nourriture qu'on déposait au pied de l'arbre ne le tentait pas. Il était dans une prostration inquiète & tellement hors d'état de raisonner, qu'un moment le chat, sous le coup de cet accès bizarre, tomba du haut de l'arbre, la brindille sur laquelle il s'était aventuré offrant à peine un appui pour un oiseau.

Ce trouble mental fut observé, à diverses époques, chez deux individus de sexe différent, âgés d'à peu près six mois, bien portants, qui pouvaient s'ébattre en toute liberté dans un parc, & que leur jeune âge éloignait des penchants sexuels.

Rien à opposer à ces crises, rien qui pût les prévenir, nul symptôme ne les annonçant.

Le chat qui se sent devenir _possédé_ cherche un endroit désert ou élevé, une cave, un arbre où personne ne troublera ses étranges émotions.

Je n'ai pas remarqué ce phénomène à l'intérieur des appartements, sauf quelques courses un peu vives de l'animal vers le milieu de la journée, & principalement lorsqu'au dehors souffle la bise.

CHAPITRE XXIII.

DE L'ÉGOÏSME DES CHATS.

Au moment de terminer ces études, je tombe sur un passage de Plutarque qui donne à réfléchir.

L'historien conte que César voyant, à Rome, de riches étrangers qui allaient partout, portant dans leur giron de petits chiens & de petits singes, & les caressant avec tendresse, s'informa si dans le pays de ces voyageurs les femmes ne faisaient pas d'enfants. «C'était, dit Plutarque, une façon tout impériale de reprendre ceux qui dépensent, sur des bêtes, ce sentiment d'amour & d'affection que la nature a mis dans nos cœurs, & dont les hommes doivent être l'objet.»

Que dirait aujourd'hui César des kings-charles adorés, à qui les femmes à la mode font prendre l'air du bois de Boulogne, de quatre à six heures? Mais ces affections bizarres pour certains animaux de grand prix sont les passe-temps de gens désœuvrés; & tout en reconnaissant dans le passage de Plutarque la raison habituelle à l'auteur des _Vies des hommes illustres_, on peut dire que l'homme a été assez étudié & glorifié depuis l'antiquité, & que l'attention qu'on porte aujourd'hui aux animaux méconnus & trop maltraités prouve en faveur des idées d'humanité du XIXe siècle.

Des mauvais traitements les tribunaux font aujourd'hui justice. L'étude des sciences naturelles donne des notions plus exactes sur la nature des animaux & je ne crois pouvoir mieux terminer qu'en traitant du prétendu égoïsme des chats.

«Ne croyez pas que le chat vous caresse, il se caresse,» dit spirituellement Champfort.

Ce joli mot toutefois doit être discuté, & pourrait au besoin se retourner contre l'homme.

Quand le chat a faim & que, pour solliciter sa pâture, il _ronronne_, frotte son corps contre les jambes de la personne qui a l'habitude de lui donner à manger, il est certain que ces vives démonstrations sont destinées à l'être dont il a besoin. Si, dans ce moment, il se caresse par la même occasion, des marques d'affection n'en sont pas moins prodiguées à son maître.

Le chat est _naturel_, c'est ce qui le fait calomnier. Jouant naturellement dans le monde sa partie, quand il a faim, il le dit. Veut-il dormir? Il s'étend. S'il a besoin de sortir, il le demande.

Mais pourquoi cette constante ingratitude, reprochée sans cesse au chat, ne lui a-t-elle pas aliéné le cœur de pauvres gens qui ont reporté toutes leurs affections sur la tête d'un animal si égoïste? Car le culte du chat, pour n'être plus une religion, n'a pas été interrompu depuis l'Égypte ancienne; & si aujourd'hui on ne l'enveloppe plus de bandelettes après sa mort, il est entouré pendant sa vie de soins qu'il préfère à coup sûr à l'embaumement.

Dans les palais & les mansardes, le chat est traité sur un pied d'égalité par le riche & le pauvre.

Ce n'est ni un «serviteur infidèle» ni «un serviteur inutile», comme Buffon l'a écrit[34]: l'animal travaille suivant sa mesure avec un dévouement d'esclave[35].

[Note 34: Voir aux Appendices.]

[Note 35: En ceci je ne suis pas tout à fait d'accord avec la devise _libertas sine labore_, dont un maître semble vouloir décorer le blason de la race féline.]

Voilà dans la cour un chat tapi près d'un tuyau de plomb qui sort d'une maison. On peut appeler l'animal, il est à son poste & ne lèvera pas la tête. Accroupi sur le pavé, de temps en temps il fourre sa patte dans le tuyau & l'en retire avec des signes de vive contrariété.

Le chat a vu un rat disparaître par ce tuyau. De lui-même il s'est condamné à guetter pendant des heures entières le rat qui finira par succomber.

Ainsi un animal qualifié d'égoïste aura _rendu service_ ce jour-là.

Pour débarrasser un appartement de souris, il ne demande rien, se contentant de manger les ennemis du logis. Et si la maison est privée de souris, la présence seule du chat les empêche de s'y introduire: même par son apparente fainéantise, l'animal est une sentinelle vigilante qui, du moment où il a planté sa tente dans un endroit, en écarte les rongeurs.

Faut-il accuser le matou, qui a subi l'opération des chapons, de son indolence pendant que les souris commettent des dégâts à sa barbe? Il est désarmé. Ce n'est pas lui, on le pense, qui a sollicité l'inhumaine castration qui l'empêche à jamais d'obéir aux instincts de sa race.

L'homme a voulu la société du chat.

Le chat n'a pas recherché la société de l'homme.

Laissez l'animal courir en paix dans les bois ou les jardins, il se moquera de la desserte & ne viendra pas s'étendre sur les tapis des salons. Le chat saura suffire à ses besoins, trouvera sa nourriture, couchera dans un arbre: huit jours de liberté lui rendront son indépendance naturelle.

L'homme, pour faire oublier ses vices, aime à faire croire à ceux des êtres qui l'entourent.

--Le chat est la personnification de l'égoïsme, répètent sentencieusement de graves messieurs à qui je ne voudrais pas demander le plus léger service.

APPENDICES

I

TRAITEMENT DES CHATS DANS LES MALADIES.

Ce qu'on appelle _la maladie_ chez les chats, quoique le cas soit moins fréquent que chez les jeunes chiens, provient habituellement d'un état inflammatoire.

L'animal devient triste & somnolent; la tête peut à peine se porter; la queue est tombante; la voix s'altère; la pupille est extraordinairement dilatée; la respiration courte & gênée. Tels sont les premiers symptômes. De plus en plus, l'animal deviendra paresseux & frileux; le poil perd son lustre; les oreilles sont chaudes. Le chat répond à peine aux caresses, se cache dans le coin le plus sombre de l'appartement, fait à peine entendre son ronron & ne mange plus.

S'il avale avec difficulté ou refuse de manger, on peut être certain que la langue est devenue pâle, verte ou jaunâtre, & il est prudent de veiller à cet état. Pour arrêter les progrès d'une inflammation qui peut devenir dangereuse, il convient de donner au chat une cuillerée à bouche du purgatif appelé sirop de nerprun.

L'animal, dans sa faiblesse, se laissera ingurgiter ce purgatif & se sauvera avec quelques traces de dégoût; mais il faut le laisser tranquille dans l'endroit qu'il a choisi & lui disposer une corbeille, s'il lui convient de s'y étendre. Surtout ne pas gêner son indépendance dans cet état.

A la suite de _la maladie_, on devra servir à l'animal du lait &, plus tard, de petites quantités de mou ou de foie. Plus sage que les hommes, le chat ne commet pas d'imprudence & s'en tient habituellement à l'eau pure pendant la convalescence.

La _maladie_ s'empare quelquefois des femelles privées de la société des mâles. Si la chatte tombe dans un état d'abattement & de langueur, qu'on la laisse sortir.

Il est également dangereux d'enlever, aussitôt après leur naissance, les petits à leur mère; le lait restant inactif dans les mamelles de la chatte peut causer des désordres dans sa santé.

Un certain nombre de personnes croient faire passer le lait des chattes en leur attachant au cou un collier de bouchons. Quel rapport peuvent avoir des rondelles de liége avec le travail des mamelles? C'est un ancien usage, comme de mettre une affiche de bière de mars à la porte d'un cabaretier. On a toujours vu orner le cou des mères chattes d'un pareil collier; on s'imagine alors que le lait suit son cours.

Il est un remède moins naïf pour rendre un cours naturel au lait des mères séparées de leurs petits.

On fera une sorte d'onguent, composé de carbonate de chaux & de vinaigre convenablement battus & délayés; avec cet onguent frictionnez les mamelles de l'animal soir & matin, & en même temps faites-lui boire une tisane de décoction de persil bouilli dans du lait.

Friction & tisane doivent durer dix jours, après quoi purgez la chatte pendant deux jours avec vingt grammes chaque fois d'huile de riccin; mais pour ne pas fatiguer l'animal, il convient de laisser vingt-quatre heures de repos entre les deux purgations.

Lady Cust, une Anglaise qui a écrit un livre sur les chats, donne des conseils aux personnes qui n'ont jamais soigné de chats malades.

Il est bon d'entourer doucement le chat dans une serviette assez grande pour que tout le corps disparaisse & que l'opérateur soit protégé contre les griffes.

L'animal étant placé entre les genoux de celui qui doit administrer la médecine, on passe un mouchoir sous le cou du chat, afin que sa robe ne soit pas salie.

«D'une main gantée, dit l'Anglaise, vous ouvrez largement, mais avec douceur & d'un seul effort, la bouche du chat, & vous y faites entrer la médecine au moyen d'une cuiller à thé, goutte à goutte, pour que le malade l'avale sans s'étouffer & par petites doses. Ne lui mettez pas la cuiller entre les dents, sinon il la mordra & en répandra le contenu. Enlevez avec une éponge & de l'eau tiède toute souillure; essuyez à sec avec un linge propre; démaillotez le patient, tenez-le pendant une heure & demie dans un lieu chaud & tranquille; ne lui donnez ni à boire ni à manger.

«Bref, surveillez l'effet de la médecine, comme chez un malade de l'espèce humaine.

«Organisez un hôpital temporaire, quelque chambre inhabitée, sans tapis, mais où vous entretenez un bon feu, car la chaleur fait la moitié de la cure, & tout animal malade en a particulièrement besoin.

«Ayez pour votre patient un lit confortable; laissez-lui de l'eau en cas qu'il ait soif; & que nul, hormis vous, n'entre près de lui, car la tranquillité est, avec la chaleur, l'auxiliaire par excellence de la bonne nature[36].»

[Note 36: _Revue britannique_, mars 1868.]

Quelques personnes également croient délivrer le chat du ver en lui coupant le bout de la queue qui est censé le contenir. Des ciseaux ou une pelle à feu rougie à blanc privent l'animal d'une partie de cette libre queue serpentine dont le jeu s'associe si bien aux mouvements & aux sensations du chat.

C'est encore un préjugé barbare qui cause une telle mutilation. Mais que faut-il penser de l'écrivain qui entretient un tel préjugé dans les esprits & en fait l'objet d'un chapitre: _Quand il faut couper la queue des chats_, donnant à cette opération le pouvoir de diminuer l'intensité de leurs maladies[37].

[Note 37: Voir _Traité d'éducation physique & morale des chats_, par Catherine Bernard, portière, 1828, in-12. Cette portière, on le pense, est le masque d'un barbouilleur de livres qui, flattant les passions & les usages populaires, n'a osé donner son véritable nom.]

Quelques affections cutanées des chats sont d'autant plus dangereuses, qu'elles se communiquent à l'espèce & peuvent atteindre les enfants & les hommes.

Hurtrel d'Arboval, savant médecin-vétérinaire, a donné, dans son _Dictionnaire de médecine & de chirurgie_, une description de maladies cutanées avec des moyens curatifs pour les guérir.

L'auteur du livre actuel a élevé nombre de chats & n'a pu heureusement constater ces sortes de maladies qui doivent provenir du manque de soins, à moins qu'un courant épidémique ne circule, comme en 1673, où la plupart des chats de Westphalie moururent.

En tout cas, dès qu'apparaîtront les premières pustules, il est bon de lotionner pendant quelques jours la partie malade avec une décoction de mauve, de guimauve ou de graine de lin, à laquelle on ajoute des lavages composés de feuilles de tabac bouillies dans la lessive, ou d'une dissolution de deutoxyde de potassium.

Exposez l'animal à un soleil ardent & frictionnez-le avec la composition antisporique suivante: deux onces d'huile de lin dans laquelle a été fondu un dixième d'onguent citrin. Le tout bien mêlé, étendez une couche épaisse sur les parties affectées; ajoutez-y, comme traitement interne, quelques infusions de sureau, de fumeterre & de lait. L'animal guérira bientôt, s'il a été purgé préalablement avec quelques grains de jalap délayés dans un peu d'eau miellée.

Les médecins de chats emploient un remède plus prompt pour combattre l'inflammation; mais l'animal a besoin d'un fort tempérament pour résister à un si énergique traitement.

Ces praticiens font vomir le chat au moyen de la staphisaigre, de l'euphorbe & du tabac. Deux fois par jour l'animal est trempé dans une décoction de pieds de griffon ou de tabac. Traitement sommaire, mais dangereux.

Il en est un plus doux lorsque l'éruption est déclarée. Il faut tenir le chat dans un endroit chaud, lui faire prendre quelque boisson sudorifique laxative & le frictionner avec une lotion de nitrate d'argent fondu (quatre gros) & d'eau naturelle (une livre).

Mais cette grave maladie qui décime la race féline se compte comme les invasions de choléra, & depuis l'année 1779, où succombèrent la plupart des chats de France, d'Allemagne, d'Italie & de Danemark, la science n'a pas enregistré de nouvelles épidémies.

Quant aux fractures des chats, la science du vétérinaire doit être invoquée.

J'ai vu un chat dont la colonne vertébrale avait été cassée se promener plus tard avec quelques difficultés, il est vrai. Sa chute du haut d'un toit élevé, quoiqu'elle lui eût enlevé l'agilité, n'avait modifié en rien l'affabilité de son caractère.

II.

LE CHAT CHEZ LES HÉBREUX ET DANS L'ANTIQUITÉ.

Il n'est pas question de chat domestique dans la Bible, & si le prophète, au nombre des animaux qui viendront crier la nuit dans les ruines de Babylone, évoque les _Tsym_[38] que certains commentateurs ont pris pour des chats, il est plus présumable qu'il s'agit des chacals.

[Note 38: Le chat est appelé _Tsy_ en hébreu, au pluriel _Tsyim_, d'après Bochart.]

Itobades, imité par Pilpai dans les Fables indiennes, appelle le chat «le mangeur de souris.» Pilpai copie Itobades, Ésope copie Pilpai, Phèdre copie Ésope, & c'est ainsi qu'à travers les siècles se présente le chat à La Fontaine, qui, lui aussi, admet la caractéristique perfide de l'animal félin, telle que l'ont donnée les fabulistes ses aïeux.

M. Dureau de Lamalle croit que dans le _Combat des grenouilles_ attribué à Homère, le vieux poëte parle du chat domestique qu'il appelle _galé_.

Il est plus certain que le mot _ailuros_ employé par Hérodote & Aristote s'applique au chat domestique.

Diodore de Sicile, parlant des conquêtes d'Agatoche de Numidie, dit qu'il fit passer son armée à travers des montagnes élevées, habitées par un si grand nombre de chats, qu'aucun oiseau n'y fait son nid.

Élien prouve également que l'_ailuros_ des Grecs est notre chat domestique, en faisant figurer cet animal au nombre de ceux que l'on peut apprivoiser par la nourriture & des caresses; il ajoute (sans doute Élien avait en vue les chats sauvages) que les singes, pour leur échapper, se réfugient à l'extrémité des branches.

L'_ailuros_ des Grecs devint _felis_ chez les Latins. Pline s'en est occupé particulièrement, & un écrivain de la décadence, Palladius, dans son ouvrage sur l'agriculture, parle du _Cattus_ ou _Catus_ comme d'un animal utile dans les greniers pour détruire les souris.

«Il semblerait donc, dit M. de Blainville, que c'est vers cette époque que le chat est devenu domestique, puisqu'il paraît certain qu'il ne l'était pas si anciennement chez les Grecs, ni même chez les Romains, quoiqu'il le fût chez les Égyptiens.»

En effet, le naturaliste français, qui, dans son beau traité d'_Ostéographie_ a cherché la confirmation par les monuments anciens de la domestication des animaux, ne trouve de représentations du chat ni en Grèce ni dans l'ancienne Rome.

M. de Blainville parle d'un chat momifié dont le squelette fut dépouillé de ses bandelettes pour les collections du Muséum. «M. E. Geoffroy, dit-il, a reconnu, ainsi que M. G. Cuvier, un animal ne différant en aucune manière de notre chat domestique en Europe, _ce qui n'est pas exactement vrai_. Depuis lors, M. Ehrenberg, qui a eu également l'occasion de voir ces momies de chats, a assuré qu'elles provenaient d'une espèce encore actuellement sauvage & également domestique en Abyssinie.»

Diverses autres momies de chats amènent M. de Blainville à conclure que les Égyptiens avaient plusieurs espèces de chats: «On peut donc assurer que les anciens Égyptiens possédaient trois espèces ou variétés de chats que les modernes connaissent encore aujourd'hui, _en Afrique_, à l'état sauvage aussi bien qu'à l'état domestique.»

Le chat n'était pas un animal domestique chez les peuples scytho-celtiques, car dans les tumulus fouillés en Europe & dans l'Asie boréale, où sont amassés de nombreux ossements de bœufs, de cerfs, de moutons, de cochons & de chiens, M. de Blainville n'en a trouvé aucun se rapportant au chat.

III.

RECHERCHES SUR LA DOMESTICATION DES CHATS ET L'ANCIENNETÉ DE LEUR RACE, PAR DARWIN.

Dans son livre de l'_Origine des espèces_, Darwin s'était déjà occupé des chats. On lui doit cette observation, que les chats qui ont les yeux bleus sont presque toujours sourds. Il a fait remarquer encore que les chats ont l'oreille droite, parce qu'étant perpétuellement aux aguets, les muscles de l'oreille sont, dès le plus bas âge, sans cesse en exercice, tandis que les animaux domestiques apathiques ont les oreilles lâches & pendantes.