Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes.

Part 7

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La vieille servante alors abusa de soins & de prévenances pour le matou; elle lui offrait de gros lopins de viande & laissait la porte du garde-manger ouverte comme par mégarde, flattant ainsi les instincts de l'animal.

Une si grasse cuisine ne put enchaîner le chat. L'ancien foyer lui tenait au cœur; il portait aux murs du précédent presbytère l'attachement des personnes âgées qui ne survivent pas à une expropriation.

On apprit que l'entêté animal, plat comme une latte, poussait de lamentables miaulements qui fatiguaient le village; même il était à craindre qu'un paysan ne lui envoyât un coup de fusil pour en débarrasser le canton.

La vieille servante, malgré l'ingratitude du matou, conservait pour lui une vive affection; dans son bon sens, elle trouva un remède désagréable, mais qui, suivant elle, devait faire paraître la nouvelle cure un lieu de délices pour le chat.

S'étant emparé de l'animal, un homme l'introduisit dans un sac & trempa sac & chat dans une mare, après quoi le matou fut ramené à ses anciens maîtres, dans un état d'extrême irritation; mais là se terminèrent ses escapades.

Cet instinct particulier qui ramène les chats au foyer, malgré les dangers, a été appliqué en Belgique à un pari où furent engagées de grosses sommes.

Il est de mode chez les Flamands de faire courir des pigeons & de baser des paris sur l'oiseau qui, le premier, revient à un but déterminé.

Or un paysan paria que douze pigeons, transportés à huit lieues de distance, ne seraient pas rentrés à leur colombier avant que son chat, lâché au même endroit, eût regagné son logis.

Le chat a la vue courte; il aime la vie sédentaire; s'il buissonne, c'est dans un endroit sec ou semé d'un vert gazon; l'eau & la boue lui déplaisent; tout homme lui inspire une profonde terreur.

Le pigeon, planant dans les airs, échappe à ces dangers. Voler au loin appartient à sa nature: la mort seule l'empêche de revenir à son colombier.

On se moqua d'autant plus du paysan que, dans le parcours décidé, un pont séparait deux rives, & qu'il semblait impossible que le flair du chat ne fût mis en défaut par cet obstacle.

Le chat triompha de ses douze adversaires, revint au logis avant les pigeons & rapporta une grosse somme d'argent à son maître.

L'histoire est authentique; elle ressemble pourtant à la tradition du chat de Wittington, au conte du _Chat botté_ & à tous les récits populaires dans lesquels l'animal aide les pauvres gens à se tirer d'embarras.

C'est que le manteau du Conte cache de vives réalités, qu'il est seulement une fiction durable à force de sens & de bon sens, que les œuvres d'imagination doivent contenir une forte part d'observations profondes, & que lui-même, le conseiller aulique Hoffmann, en saupoudrait ses plus fantastiques compositions.

CHAPITRE XIX.

DU LANGAGE DES CHATS.

Un philosophe naturaliste, de ceux qui purent s'inspirer directement des doctrines des grands esprits du XVIIIe siècle, Dupont de Nemours, ne crut pas inutile d'étudier l'intelligence des animaux & le parti qu'en pourraient tirer les hommes.

Dans un Mémoire adressé à l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux observateurs un moyen de comprendre les animaux.

_Étudier les animaux en nous_, telle était sa méthode.

Les arides controverses sur l'âme des bêtes, il les abandonnait aux métaphysiciens; pour lui, il se rattachait à l'école de Montaigne, se posant ce problème:

«C'est à deviner, dit-il, à qui est la faulte de ne nous entendre point, car nous ne les entendons pas plus qu'elles nous: par cette mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en estimons[30].»

[Note 30: Montaigne dit encore: «Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens: aussi ont les bestes des nostres, environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous requièrent: & nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine & entière communication, & qu'elles s'entr'entendent...»]

L'homme, intelligence supérieure, a la faculté de se rendre compte des intelligences inférieures. Ses sensations les plus intimes, il peut les passer à l'alambic de la raison & les étudier jusque dans leur infinitésimale atténuation. Si l'enfant ne peut suivre les rouages compliqués dont la civilisation a armé l'homme, l'homme juge nettement des perceptions de l'enfant, de même que la nourrice comprend l'enfant qui ne comprend pas la nourrice.

L'animal, c'est l'enfant. Or Dupont de Nemours, faisant un pas de plus que Montaigne, voulait pénétrer les mystères du langage animal.

«Ce qui nous empêche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la plupart des animaux est la peine que nous avons à nous mettre à leur place: peine qui tient aux préjugés par lesquels nous les avons avilis en même temps que nous exagérions notre importance.

«Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous sont inférieurs sont néanmoins des êtres intelligents, & que par cela même qu'ils n'ont à exercer leur intelligence que sur un moindre nombre d'idées & d'intérêts, ils y portent une attention plus durable, plus répétée, en sont plus fortement frappés, les repassent plus souvent dans leur mémoire; quand, revenant ensuite sur nous-mêmes, nous réfléchissons à ce qu'éprouverait notre intelligence avec des organes semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'après leurs sensations de la même nature que les nôtres & leurs conclusions conformes à notre logique, découvrir la chaîne de leurs pensées; nous pouvons reconnaître la suite de souvenirs, de notions, d'inductions, qui mène de leurs perceptions à leurs œuvres.»

Tout ceci est d'une extrême justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a mieux posé la question.

Dans notre manie de classement, d'étiquettes & de pancartes, on appellerait sans doute aujourd'hui l'idéologue: _matérialiste_ ou _athée_, car en 1868 c'est un crime considérable que d'apparenter de trop près l'homme & l'animal.

Dupont de Nemours parlait en observateur de l'école de Bonnet, de Saussure, d'Hubert de Genève. Et il est bon de dire ce que ces naturalistes entendent par _observations_. Ce sont des séries de faits étudiés d'après nature, des années d'attention scrupuleuse, une existence de solitaire cénobite (car la science n'admet pas de partage), le détachement de toutes passions, des dossiers de notes, qui ne sont rien encore si un cerveau sainement équilibré ne préside à leur classement & ne commande la soumission aux capricieuses inductions.

Pas de métaphysique chez l'observateur. Des faits, un sens droit (chose peu commune), une méthode de groupement & des méditations dont plus tard profitera le public.

Poussant son système jusqu'à ses dernières limites, Dupont de Nemours disait:

«On me demande _comment on peut apprendre des langues d'animaux & parvenir à se former de leurs discours une idée qui en approche?_

«Je répondrai que le premier pas pour y réussir est d'observer soigneusement les animaux, de remarquer que ceux qui profèrent des sons y attachent eux-mêmes & entre eux une signification, & que des cris originairement arrachés par des passions, puis recommencés en pareille circonstance, sont, par un mélange de la nature & de l'habitude, devenus l'expression constante des passions qui les ont fait naître.

«Lorsque l'on vit familièrement avec des animaux, pour peu que l'on soit susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer convaincu de cette vérité.

«Ces langues reconnues, comment les apprendre? Comme nous apprenons celles des peuples sauvages, ou même de toute nation étrangère dont nous n'avons pas le dictionnaire & dont nous ignorons la grammaire.--En écoutant le son, nous le gravons dans la mémoire, le reconnaissant lorsqu'il est répété, le discernant de ceux qui ont avec lui quelques rapports sans être exactement les mêmes, l'écrivant quand il est constaté, &, à l'occasion de chaque son, observant la chose avec laquelle il coïncide, le geste dont il est accompagné.

«Les animaux n'ont que très-peu de besoins & de passions. Ces besoins sont impérieux & ces passions vives. L'expression est donc assez marquée; mais les idées sont peu nombreuses & le dictionnaire court; la grammaire plus que simple;--très-peu de noms, environ le double d'adjectifs, le verbe presque toujours sous-entendu; des interjections qui, comme l'a très-bien prouvé M. de Tracy, sont en un seul mot des phrases entières: aucune autre partie du discours.

«En comparaison de cela, nous avons des langues très-riches, une multitude de manières d'exprimer les nuances de nos idées. Ce n'est donc pas nous qui devons être embarrassés pour traduire de l'_animal_ en langue humaine.

«Ce qui est plus difficile à comprendre est que les animaux traduisent nos langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font cependant; sans cela, comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux privés obéiraient-ils à notre voix?»

Une théorie si ingénieuse aboutit malheureusement à la traduction d'une chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours purent se moquer trop facilement.

Marco Bettini[31] avait donné deux siècles auparavant une transcription du chant du rossignol.

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Zpe tiou zqua Quorrror pipi Tio, tio, tio, tio, tio, Quoutio, quoutio, quoutio, quoutio, Zquo, zquo, zquo, zquo, Zi, zi, zi, zi, zi, zis, zi, zi, zi, Quorrror tiou zqua pipiqui.

[Note 31: _Ruben_, _Hilarotragedia Sattiro pastorale_, in-4º. Parme, 1614.]

Ces onomatopées, Dupont de Nemours les traduisait ainsi, faisant parler «le rossignol pendant la couvaison.»

Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie, Amie, amie, Si belle & si chérie: Dors en aimant, Dors en couvant, Ma belle amie, Nos jolis enfants, &c.

Un faiseur de romances n'eût pas mieux trouvé; on railla la découverte avec raison.

A la suite de cette déconvenue, Dupont de Nemours se retira à la campagne & passa deux hivers dans les champs à recueillir des matériaux pour le Dictionnaire des Corbeaux. Ainsi il nota les mots;

Cra, cré, cro, crou, crouou. Grass, gress, gross, grouss, grououss. Craé, crèa, croa, croua, grouass. Crao, crèè, croè, crouè, grouess. Craou, crèo, croo, crouo, grouoss.

Suivant le philosophe, ces vingt-cinq mots expriment: _ici_, _là_, _droite_, _gauche_, _en avant_, _halte_, _pâture_, _garde à vous_, _homme armé_, _froid_, _chaud_, _partir_ «& une douzaine d'autres avis que les corbeaux ont à se donner selon leurs besoins.»

Chateaubriand, qui avait un vif amour pour les corbeaux, prêta quelque attention sans doute au nouveau dictionnaire dont l'idéologue essayait d'enrichir les sciences naturelles.

Lui aussi, l'homme de génie, se fût intéressé à la langue _chat_ que tenta plus d'une fois de noter Dupont de Nemours, qui accordait plus d'intelligence au chat qu'au chien.

«Les griffes, & le pouvoir qu'elles donnent au chat de monter sur les arbres, disait le naturaliste, sont pour lui une source d'expériences, d'idées, dont le chien est privé.»

Et il ajoutait:

«Le chat a en outre l'avantage d'une langue dans laquelle se trouvent les mêmes voyelles que prononce le chien, & de plus six consonnes: l'_m_, l'_n_, le _g_, l'_h_, le _v_ & l'_f_. Il en résulte pour lui un plus grand nombre de mots.

«Ces deux causes, la meilleure organisation des pattes & la plus grande étendue du langage _oral_, sont ce qui donne au chat isolé plus de ruse & d'habileté dans son métier de chasseur que n'en a le chien isolé.»

Il ne nous reste rien de cette langue comparée du chien & du chat; les railleurs de profession peuvent sourire des affirmations de Dupont de Nemours qui négligea de s'adjoindre des philologues de génie allemands & anglais.

Le chat s'appelle en sanscrit: _Mârdjara ou Vidala_; sa parole est indiquée _mandj_, _vid_, _bid_.

Les Grecs appelaient le chat _ailouros_ (αιλουρος) & sa parole _laruggisein_ (λαρυγγιζειν).

Les Latins disaient _felis_ & n'ont point désigné sa parole.

Chez les Arabes on l'appelle _Ayel_ ou _Cotth_, sa parole _naoua_.

Le cri du chat se traduit par _ming_ chez les Chinois.

Les Allemands l'appellent _Katze_, & sa parole _miauen_.

Les Anglais disent _cat_, & sa parole to _mew_ (prononcez _miou_).

A mon avis, ce sont les peuples occidentaux qui ont le mieux rendu par le son la parole du chat.

_Naoua_ est un miaulement exclusivement oriental.

Le _ming_ des Chinois fait penser au son métallique du gong.

Je préfère, comme appartenant à une langue plus universelle, le _miauler_ des Français, le _miauen_ allemand & le _mew_ (miou) des Anglais.

Et si trois esprits éminents de ces différentes nations, qui ont traduit par des onomatopées positives le langage de l'animal, pouvaient entrer en parfaite collaboration pour étudier le vocabulaire des chats, peut-être arriverait-on à réaliser les efforts de Dupont de Nemours, les vœux de l'abbé Galiani[32].

[Note 32: Voir aux Appendices une note du spirituel abbé sur le langage des chats.]

Actuellement il faut s'en tenir, pour le commerce habituel avec ces animaux, à ce que dit Montaigne:

«Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moi, plus que je ne fais d'elle? Nous nous entretenons de singeries réciproques: si j'ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi a-t-elle la sienne.»

CHAPITRE XX.

LES CHATS A LA CAMPAGNE.

Dans un parc est cachée sous la verdure la maisonnette que j'habite; un petit terrain moitié pelouse, moitié jardin, entouré d'une haie de sureaux & de rosiers sauvages, fait de cet endroit une solitude riante.

Le matin, certains oiseaux viennent s'ébattre dans les sureaux & font entendre un cri sec (_t' t' t' t' t' t' t' t' t'_) comme s'ils frappaient du bec contre une planche. Ce bruit attire le chat, qui se met en embuscade dans la haie & reste immobile des heures entières, sans rien rapporter de sa chasse, car il n'est pas de la race de ses confrères dont parle Montaigne, qui, magnétisant les oiseaux d'un regard vert, les font tomber dans leur gueule[33].

[Note 33: «On vit dernièrement chez moi un chat guestant un oyseau au hault d'un arbre, & s'estans fichez la veuë ferme l'un contre l'autre, quelque espace de temps, l'oiseau s'estre laissé choir comme mort entre les pattes du chat, ou enyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractive du chat.» (Montaigne, _De la force de l'imagination_, liv. I, ch. XX.)]

Une cabane, autour de laquelle s'accrochent quelques brindilles de vigne vierge, est adossée à un grand acacia. C'est mon cabinet de travail.

Tout d'abord, le chat vient faire ses griffes contre le tronc de l'acacia, après quoi il grimpe aux premières branches, saute à terre, remonte, redescend.

Ayant fait quelques tours dans le jardinet, le chat s'aperçoit que son maître pensif est courbé devant une table, griffonnant du papier. Cela ne fait pas son affaire. Il grimpe sur le banc à mes côtés, s'y accroupit un instant, & tout à coup saute sur la table, se demandant quelle est la grave occupation qui m'empêche de prêter attention à sa personne.

--Je serai grave aussi, semble-t-il dire pour se faire pardonner sa familiarité.

Et il se pose devant moi sur la table, dans la tranquille attitude de ses frères de l'Égypte.

Mais le mouvement de la plume fait briller ses yeux verts. Mauvais symptôme! Le chat, trouvant que la plume ne court pas assez vite sur le papier, lui donne de petits coups de patte, que n'arrête pas un premier avertissement.

Qu'on est heureux d'être dérangé dans le travail, & quel excellent motif de paresse!

Le chat a repris son attitude solennelle, & moi ma plume. Mais ses taquineries recommencent.

--_Hé! hé!_ lui dis-je, en manière de second avertissement.

Enfin un _allons_! ne l'ayant pas fait rentrer dans l'ordre, j'éloigne définitivement cet animal subversif.

Je suis donc délivré de l'opposition du chat; mais ce n'est pas pour longtemps.

Après un instant de silence, j'entends sur le toit de la cabane un bruit d'éraillements bizarres: la vieille toile goudronnée, qui se déchire, donne alors passage, à travers les lattes, à une patte qui s'agite & se remue dans le vide comme si elle sollicitait une poignée de main.

C'est une suprême jouissance pour les chats & les enfants qu'un trou! Une patte a crevé le toit, deux pattes vont donner la pantomime par la même ouverture. Comment travailler en face de la comédie qui se joue au-dessus de ma tête?

Espérant échapper à ces complots, je quitte la place pour m'étendre dans un hamac accroché aux troncs de vieux sureaux, dont les branches entrelacées forment une ombre épaisse. Si je n'écris pas ce matin, du moins pourrais-je lire en paix.

Justement un petit chat étranger vient de descendre du toit voisin, & les deux compères savent se distraire ensemble, entremêler leurs folles courses de luttes capricieuses à travers les plates-bandes, faire assaut d'étreintes, de bonds, de cachettes dans les buis, de grognements, de morsures, d'oreilles tendues, de sauts de côté, de passes inattendues, d'yeux allongés & de gueules roses.

Que les deux compagnons courent après les papillons, qu'ils s'acharnent après un brin d'herbe remué par la brise, je veux l'oublier, étendu dans le hamac, un livre à la main.

Un potage est excellent, le matin, pour l'estomac, & non moins excellente pour l'estomac intellectuel une page de quelque bon écrivain.

En me dérangeant du travail, le chat m'a fait souvenir que j'ai oublié depuis quelque temps de lire La Bruyère, & me voilà en train de feuilleter le volume.

Un vent frais souffle à travers le feuillage; les rayons de soleil ne peuvent traverser la voûte épaisse des sureaux. On est bien ici pour lire en paix.

Tout à coup un des petits chats s'élance après l'arbre de gauche, son compagnon saute après le tronc de droite, & les deux comédiens se rejoignent dans les branches au-dessus du hamac, passant leurs têtes à travers le feuillage. Ce sont des mines coquines, des trémoussements, des appels de pattes, des tressaillements de tout le corps, des jurons, de doux miaulements, des poses penchées, de comiques singeries qui, sans médire de l'écrivain le plus classique du XVIIe siècle, me font abandonner son livre, les deux petits chats m'intéressant plus pour le moment que les observations de La Bruyère sur l'homme.

CHAPITRE XXI.

LES AMOURS DES CHATS.

Au commencement d'un hiver, je pus observer les phénomènes de l'amour chez un chat & une chatte que je tenais renfermés; aucune de leurs évolutions ne fut perdue, grâce à un accident qui me faisait garder la chambre.

La chatte, plus joueuse que d'habitude, houspillait particulièrement le chat; le chat supportait ces agaceries en philosophe & se tenait dans le platonique.

Le lendemain, ce fut au tour du matou de poursuivre la chatte, qui à son tour fit la sourde oreille.

Trois jours durant, ces animaux jouèrent le _Dépit amoureux_.

Le chat poussait de longs gémissements; la chatte restait inflexible. Pas d'écho dans le cœur de la cruelle!

L'amant devenait sombre, mangeait à peine. Les pupilles de ses yeux étaient extraordinairement dilatées; à son regard, on voyait combien il souffrait. Il miaulait d'une façon désespérée par intervalle, frottait sa robe contre les meubles, cherchant à éteindre le feu intérieur qui le dévorait. La chatte ne semblait pas avoir conscience de ce martyre.

Tout à coup j'entendis un cri lamentable, suivi de _fffff_! énergiques. Sur le parquet de la pièce voisine se roulait la chatte en proie à une sorte d'attaque névralgique. De son dos elle eût usé le plancher, tant elle frottait ses flancs avec acharnement.

Debout non loin d'elle, gravement le chat contemplait ces bizarres convulsions, lui plein de calme, se demandant qui poussait la chatte à se lécher les pattes, à se rouler de nouveau, à se lécher encore.

Quelques instants après, l'amoureux, croyant le calme revenu dans l'esprit de sa belle, s'en approcha & en reçut deux soufflets vivement appliqués sur le museau, ce qui ne parut pas l'inquiéter démesurément, car cinq minutes plus tard ses galanteries recommencèrent.

Qu'ils sont curieux les prodromes de l'amour! D'abord le chat mord le cou de la chatte. L'immobilité est égale au silence. Puis l'animal pétrit de ses pattes le corps de la femelle, jusqu'à ce qu'un long cri retentisse.

Une semblable lutte se renouvela souvent le premier jour & sans trêve pendant les trois journées suivantes, la chatte jurant fortement après chaque triomphe de son vainqueur & administrant, sans y manquer, à la suite de la cérémonie, deux soufflets dont le matou riait dans sa barbe.

Toutefois, à partir du quatrième jour, le gaillard prit quelque repos. Allongé sur un fauteuil, il méditait sans doute sur ses bonnes fortunes; mais la chatte ne l'entendait pas ainsi. Ayant appris de son seigneur & maître le secret de l'ensorcellement amoureux, à son tour elle mordit le cou du chat, piétina son corps, malgré ses grondements, & ne cessa ce manége qu'elle n'eût entraîné le mâle dans quelque coin.

C'est en pareille matière qu'il faudrait pouvoir traduire la langue _chat_. Entre la grande variété de _miaou_ (on peut en compter soixante-trois, mais la notation est difficile), j'en citerai un particulièrement expressif & accompagné d'un geste si précis, qu'il ne peut être traduit que par: _viens-tu?_ Alors d'un commun accord les chats vont dans une pièce voisine se prodiguer mille serments.

Il est à remarquer que l'amour chez les animaux enfermés dans des appartements commence au jour pour se terminer à la nuit, & qu'au contraire, en plein air, il commence à la nuit pour se terminer au petit jour.

A l'extérieur, le matou, ne trouvant pas toujours d'obligeantes voisines, publie sa flamme par de tels cris, que toutes les chattes l'entendent à une portée de fusil.

La rencontre se passant entre futurs qui se voient pour la première fois offre un cérémonial particulier.

Soit contrainte ou timidité, chat & chatte restent d'abord à une certaine distance l'un de l'autre. Ils épient leurs moindres gestes & se regardent dans le vert des yeux. Sans s'inquiéter si leur musique est d'accord (ce qui choque tant les gens au sommeil léger), ils entament un farouche duo, qui dure quelquefois plusieurs heures. Ne s'étant jamais vus, ils ont beaucoup à se dire. Le chat se sert de paroles brûlantes; la chatte, dans son langage, fait connaître ce qu'elle attend du soupirant.

Tous deux, rampent contre terre lentement & se rapprochent l'un de l'autre; mais à peine le matou est-il près de la chatte, que celle-ci prend la fuite avec des tours & détours, des sauts périlleux, des jeux de cache-cache dont sont témoins cheminées & gouttières. Cette course a excité les amoureux; ils s'arrêtent de nouveau, entre-croisent d'ardentes prunelles, jusqu'à ce que la chatte s'élance sur le mâle, l'égratigne & le morde.

Elle est plus violente qu'à l'intérieur la passion en plein air. La férocité se mêle aux transports de l'amour. Des jalousies féroces entraînent les matous dans des combats sans trêve ni merci. Le chat qui «a couru» revient au logis le nez fendu, l'oreille déchirée. Pendant ses excursions, il n'a vécu que d'amour & d'eau fraîche. Et pourtant son corps meurtri, son poil sale, sa maigreur, ses oreilles fendues, ne le retiendront pas longtemps au logis.

Trois mois plus tard, au moindre appel féminin, il n'aura de cesse qu'il n'ait repris ses travaux d'Hercule.

CHAPITRE XXII.

AFFECTIONS NERVEUSES DES CHATS.