Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes.

Part 5

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Dans ma jeunesse, je fus reçu, place Royale, dans un salon décoré de tapisseries & de monuments gothiques; au milieu, s'élevait un grand dais rouge, sur lequel trônait un chat, qui fièrement semblait attendre les hommages des visiteurs. C'était le chat de Victor Hugo, celui-là même peut-être que son indolence & sa paresse ont fait appeler _chamoine_ dans les _Lettres sur le Rhin_.

Un disciple cher au maître hérita de sa passion pour les chats, en y introduisant toutefois des variantes singulières. Théophile Gautier, à une certaine époque, partageait ses tendresses entre des chats & des rats blancs, oubliant qu'au logis le chat doit régner sans partage.

Je comprends mieux la chatte de M. Sainte-Beuve se promenant sur son bureau, au milieu d'une accumulation de papiers & de notes qu'aucune servante n'oserait déranger. L'historien de Port-Royal a le véritable sens des chats, & sa maison est renommée dans le quartier pour l'affection qu'on témoigne à ces animaux.

J'ai passé une heure des mieux remplies à causer chats avec M. Mérimée, qui les aime & ne croit pas ravaler sa qualité d'homme en accordant de l'intelligence à ces animaux.

M. Mérimée ne leur reconnaît guère d'autres défauts qu'une excessive susceptibilité. Suivant lui, le chat prouve sa susceptibilité par une extrême politesse. «En cela, me disait-il, l'animal ressemble aux gens bien élevés.»

M. Viollet-le-Duc a consacré la place la plus en vue de son antichambre à une mosaïque formée de chats, & voulant ajouter une page d'illustration au présent volume, il a laissé de côté momentanément plans & travaux pour dessiner d'après nature la favorite du logis.

Nombre de célébrités pourraient être ajoutées à cette liste qu'il faut pourtant clore. A côté des hommes en vue, il est des natures plus humbles, dont le culte pour l'animal doit être conservé, témoin cet ami de nature capricieuse & indépendante qui m'écrivait:

«Il y a quinze mois, je voulais me marier, changer de vie. Que de chagrin de quitter ma maîtresse, le chat que j'ai élevé, & comme ces chaînes vous enveloppent!

«Le chat disparut tout à coup & ne revint plus.--Voilà la moitié du lien brisée, me dis-je. Et je fus plus fort pour me séparer d'une femme dont je pouvais encore assurer l'avenir.

«Le mariage manqua; je repris l'ancienne maîtresse & un nouveau chat.

«Un an après, mes amis me tourmentèrent pour me faire épouser une jeune fille.

«Ayant vu une fois le mariage de près, je fus pris de vives terreurs & je reculai, mettant mes angoisses sur le compte de la maîtresse & du chat qu'il fallait quitter encore.

«Le chat fut enlevé de nouveau & ne reparut plus. C'était comme un avertissement de la Providence d'avoir à rompre des liens pesants.

«Cependant je suis hésitant plus que jamais. Ferais-je le bonheur de cette jeune fille?

«Ce mariage me remplit de terreur!

«Il est présumable que j'élèverai un troisième chat.»

CHAPITRE XI.

LES PEINTRES DE CHATS.

Animal grave, d'une pureté de lignes monumentale cachée sous un pelage ondoyant, le chat joue un rôle important dans les musées égyptiens, soit qu'accroupi il se profile à la manière des sphinx, soit que son masque s'ajuste au corps d'un dieu, soit qu'il ait été soudé à des instruments de musique affectant eux-mêmes des courbes hiératiques, soit qu'entouré de bandelettes il évoque de vagues & étranges contours.

La représentation du chat par les Égyptiens offre un caractère tantôt sacré, tantôt domestique, & puisque la clef depuis longtemps forgée par d'habiles égyptologues n'ouvre pas encore tous les arcanes des mystères propres au pays des Pharaons, j'insisterai particulièrement sur ce double caractère.

Sur les représentations hiératiques des chats, on trouve de nombreux renseignements dans les ouvrages des érudits; ils ne me paraissent pas s'être suffisamment préoccupés du caractère intime de quelques peintures de l'Égypte ancienne, où le chat est représenté tantôt étendu sous le fauteuil de la maîtresse de la maison, tantôt allaitant ses petits.

Dans ces bronzes apparaît le sens domestique plutôt qu'hiératique, car en même temps que colliers & pierres précieuses manquent aux chats, je ne retrouve pas dans leur conformation les lignes particulièrement rigides qui, à mon sens, témoignent de leur caractère sacré.

Quoi qu'il en soit, les Égyptiens ont représenté les chats--sacrés ou profanes--aussi dignement que savamment. Eux seuls ont entrevu le côté sculptural de l'animal, & sans quitter le terrain de la réalité, des flancs du chat ils ont dégagé des lignes d'un majestueux contour.

Après les Égyptiens, il faut citer les Japonais, qui prouvent par les albums récemment introduits en Europe qu'ils sont dessinateurs de chats par excellence, comme ils sont les peintres de la femme & du fantastique.

C'est une remarque à faire que les artistes épris des délicatesses des chats le sont également des délicatesses de la femme, & qu'à cette double compréhension se joint parfois l'amour du fantasque & de l'étrange. Mais quelle souplesse ne faudrait-il pas à la plume pour essayer de rendre les nuances qui caractérisent: Femmes, Fantaisies, Chats! Comment tracer visiblement le mystérieux trait d'union qui relie une telle trilogie?

Je ne voudrais pas entamer un cours d'esthétique pour montrer le charme associé au fantastique d'Hoffmann & de Goya; qu'il me soit permis cependant de constater que le conteur allemand & le peintre espagnol, auxquels on peut joindre Cazotte & _le Diable amoureux_, sont de ceux qui, épris de l'idéal féminin, ont naturellement, sans chercher de repoussoirs, à côté de leurs charmants portraits de femmes, fait jaillir spontanément le fantastique d'un mélange d'exquises langueurs traversées par le profil d'animaux bizarres. Ils sont sensitifs par excellence les êtres qui réunissent le Beau & la Fantaisie, & tout homme doué de telles qualités, ses nerfs ne fussent-ils pas en parfaite pondération, est déjà un véritable & intéressant artiste.

Les Japonais possèdent au plus haut degré ces facultés exceptionnelles. Ils enveloppent leurs figures de femmes de romanesques élégances. Mille caprices éclatent dans leurs compositions; surtout ils se préoccupent extraordinairement du chat, l'épient dans chacun de ses mouvements & les rendent avec plus de souplesse que le peintre Mind.

Godefried Mind, surnommé le Raphaël des chats, qui mourut à Berne en 1815, a laissé de charmantes aquarelles de chats. De nombreuses études à la plume témoignent de constantes observations des mouvements de ces animaux; toutefois ses croquis un peu _suisses_ n'ont pas le charme des représentations de chats japonais, quoiqu'une coutume particulière au pays des taïcouns les défigure: ils ont la queue coupée ras.

J'ai vu de merveilleuses peintures à l'eau représentant des chats, par Burbanck, qui lui aussi se créa une spécialité semblable à celle de Mind; les renseignements manquent dans les dictionnaires sur cet artiste, sans doute anglais, qui a dû passer de longues heures dans la contemplation des chats.

Cet animal joue un aussi grand rôle dans les caricatures que dans les proverbes; mais il entre là comme élément purement grotesque & les graveurs n'ont pas pris souci de la forme féline.

Je fais toutefois quelque exception parmi ces pauvretés linéaires en reproduisant deux compositions japonaises, l'une bizarre, l'autre spirituelle.

Une tête composée avec une série de chats, les yeux formés par leurs grelots, est une fantaisie tout à fait singulière de ce peuple, dont à cette heure les caprices sont encore inexpliqués.

Qu'on compare la tournure de ces personnages à têtes de chats avec nos imitations de Grandville, qu'on recouvre ces traits des riches & simples colorations japonaises, & on se rendra compte de cette scène de femme à la toilette dont un texte explicatif déterminera tout à fait le sens quand les professeurs de japonais ou se disant tels expliqueront des légendes que la Hollande lit depuis longtemps.

Quoique la France, depuis plusieurs siècles, soit en relation avec la Chine & que de nombreux objets nous aient initiés à la connaissance des œuvres artistiques des peintres du Céleste Empire, les monuments où sont représentés des chats sont d'une telle rareté chez nous que je n'aurais pu en donner un échantillon sans l'obligeance de M. Jacquemart, qui me communique une tasse exécutée au Japon vers le XVIe siècle & représentant une scène de mœurs chinoises; mais il aurait fallu pouvoir donner une idée par la gravure de l'animal dont parle le père d'Entrecolles, qui vit un chat de porcelaine si bien réussi qu'on introduisait dans sa tête une petite lampe dont la flamme passait par la prunelle fendue. On assura le missionnaire que, pendant la nuit, les rats se sauvaient épouvantés en apercevant ce chat, triomphe de l'art.

Si on excepte le Hollandais Cornel. Visscher, dont le chat merveilleux est devenu typique[25], les artistes qui ont introduit les chats dans leurs scènes domestiques, les mettant en scène dans des portraits de famille ou au bras de jeunes enfants, semblent avoir pris leurs modèles dans des magasins de jouets ou des boutiques de naturalistes[26].

[Note 25: On ne connaît que deux exemplaires de la gravure dont je donne le _fac-simile_.]

[Note 26: Otto Venius, dont le Louvre possède un excellent tableau représentant la famille du peintre, a mis au premier plan un chat qui paraît bourré de son.]

En tête des artistes contemporains qui se sont occupés des chats, marche Eugène Delacroix, nature fébrile & nerveuse. Les cahiers de croquis vendus après sa mort ont montré les persévérantes études qu'il avait faites de cet animal. Pourtant il n'y a point de chats dans ses tableaux & en voici la raison:

Ses chats, il en faisait des tigres!

Leurs robes zébrées, leurs allures, leurs allongements lui donnaient ces souplesses particulières aux tigres qu'il s'est plu à représenter fréquemment. Il est fâcheux toutefois que le maître romantique n'ait pas laissé quelques tableaux de chats; il les connaissait mieux qu'un autre & il eût trouvé dans leur masque de quoi exercer son active imagination.

Il faut d'autant moins oublier J.-J. Grandville parmi les peintres de chats que l'ingénieux dessinateur s'est particulièrement préoccupé de la physionomie de l'animal. On peut même dire que seul il s'est placé courageusement en face du profil compliqué où se reflètent en mille détails d'une extrême finesse toutes les passions de la vie féline.

En treize petits croquis[27] le caricaturiste, préoccupé du rapport physionomique des animaux & des hommes, a choisi pour motif de ses dessins de chats: _le Sommeil_;--_le Réveil_;--_Réflexions philosophiques_;--_Étonnement & admiration_;--_Contemplation_;--_Grande Satisfaction & idée riante_;--_Ennui & mauvaise humeur_;--_Plainte & souffrance_;--_Préoccupation causée par un bruit particulier_;--_Convoitise hypocrite_;--_Convoitise naïve_;--_Calme digestif_;--_Tendresse & douceur_;--_Attention, désir, surprise_;--_Satisfaction & somnolence_;--_Colère mêlée de crainte_;--_Crainte simple_;--_Gaieté avec épanouissement_;--_Fureur & effroi_;--_la Mort_;--toutes nuances d'une excessive complication que n'avaient cherché à rendre ni les Égyptiens, ni les Japonais, ni même le Raphaël des chats, plus préoccupés des mouvements du corps que des lignes de la tête; malheureusement Grandville eut la conception plutôt que le rendu. Son idée était quelquefois excellente; son exécution, là plus qu'ailleurs, fut encore insuffisante, quand le sujet commandait tant de souplesse au crayon.

[Note 27: _Magasin pittoresque_, 1840.]

Quels qu'ils soient, ces croquis sont une indication, un souvenir, un rappel de jeux de physionomie, & par là réclament une mention dans l'iconographie des chats.

Une autre nature véritablement féline, le comédien Rouvière, tourmenté du besoin de rendre ses sensations par le pinceau, se rencontra avec l'Arlequin de la comédie italienne, Carlin, qui vivait entouré de chats dont il se proclamait l'élève.

Un tableau de Rouvière, que je possède, fait comprendre certains mouvements du comédien, si remarquable dans l'_Hamlet_ par des gestes violents, étranges & caressants.

Rouvière a peint une chatte pleine d'indulgence pour son enfant qui médite quelque malice. L'inquiète curiosité du petit chat roux débutant dans la vie est tapie dans les yeux spirituels de l'animal, qu'observe une mère qui jadis a connu de semblables caprices.

Rien de plus difficile à rendre qu'un masque de chat, qui, comme l'a fait justement observer Moncrif, porte un caractère de «finesse & d'hilarité.» Les lignes sont d'une telle délicatesse, les yeux si particulièrement bizarres, les mouvements obéissent à de si subites impulsions, qu'il faut être félin soi-même pour essayer de rendre un pareil sujet.

On explique ainsi certaines facultés exceptionnelles de l'acteur Rouvière qui pourraient, encore après sa mort, servir d'enseignement, ces facultés étant puisées aux sources vives de la nature; car, on peut le dire sans paradoxe, la contemplation d'un chat vaut bien pour un comédien les cours du Conservatoire.

SECONDE PARTIE

CHAPITRE XII.

LE CHAT EST-IL UN ANIMAL DOMESTIQUE?

«Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux sociables, dit M. Flourens. Le _bœuf_, le _cochon_, le _chien_, le _lapin_, vivent naturellement en société & par troupes. Le chat semble, au premier coup d'œil, faire une exception; car l'espèce du chat est solitaire. Mais le _chat_ est-il réellement domestique? Il vit auprès de nous, mais s'associe-t-il à nous? Il reçoit nos bienfaits, mais nous rend-il en échange la soumission, la docilité, les services des espèces vraiment domestiques? Le temps, les soins, l'habitude ne peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable, comme on voit par l'exemple même du chat.»

A son aide, M. Flourens appelle Buffon, qui a dit que: «Quoique habitants de nos maisons, les chats ne sont pas entièrement domestiques & que les mieux apprivoisés n'en sont pas plus asservis.»

A ceci un autre naturaliste, M. Fée, réplique:

«On a établi que le chat n'était pas un animal domestique, sans trop expliquer ce qu'on doit entendre par domesticité. Pour nous, la domesticité consiste à changer les habitudes d'un animal, à lui rendre nos caresses agréables, à le faire obéir à notre appel, à le fixer au foyer domestique ou du moins à le faire vivre au milieu de nous. La _chèvre_ & le cheval sont nos esclaves; le chat ne l'est pas; c'est là toute la différence.»

N'est-ce pas M. Fée qui a raison?

«Parmi les carnassiers, le plus indomptable est la _panthère_; le seul qui tue pour tuer est le _cougouar_; le seul dont les mœurs ont une douceur native, le _guépard_; le seul vraiment intelligent, le _chat._ Celui-ci consent à être notre hôte: il accepte l'abri que nous lui donnons & l'aliment qui lui est offert; il va même jusqu'à solliciter nos caresses, mais capricieusement, & quand il lui convient de les recevoir. Le chat ne veut point aliéner sa liberté. Si nous l'exploitons, il nous exploite, & ne veut être ni notre serviteur comme le cheval, ni notre ami comme le chien.»

Dans le livre intéressant de l'_Instinct chez les animaux_, d'où sont tirées ces citations, je coupe encore quelques répliques destinées aux contempteurs des chats.

«Le chat, suivant M. Fée, est susceptible d'attachement & même à un très-haut degré; mais il faut le laisser aller à ses allures & attendre ses caresses. Une chatte, qui ne pouvait souffrir qu'on la touchât, venait s'offrir à la main quand il lui semblait bien prouvé qu'on ne voulait pas la retenir captive. Elle restait seule difficilement &, comme un chien, suivait le maître dans les appartements en miaulant doucement. L'isolement lui pesait & il lui fallait une compagnie. Chaque fois que son maître s'absentait pour plusieurs jours, on ne voyait plus la chatte; prompte à reparaître aussitôt qu'il était de retour, elle manifestait alors une vive joie.

«Un chat de la campagne connaissait l'heure où son maître revenait de la ville & il allait l'attendre au coin de la route, à plusieurs centaines de pas de l'habitation; mais de telles preuves de sympathie avaient été méritées par d'extrêmes bontés. Le chat, quand il aime, n'est point banal. Il faut beaucoup pour obtenir son affection; peu de chose suffit pour qu'on la perde: c'est précisément en quoi il diffère du chien. On le dit traître parce qu'il griffe. Ses pattes sont armées d'ongles rétractiles, & souvent il s'en sert sans méchanceté véritable. Le chat est très-excitable par l'électricité, & peut-être c'est à cette influence que l'on doit attribuer en partie les inégalités d'humeur auxquelles il se montre sujet. Toutefois, il est juste de remarquer qu'il n'est jamais agresseur.»

Cette dernière observation est d'une extrême justesse. Non-seulement le chat n'est pas agresseur, mais il ne griffe jamais sans motifs. Le chat, quand il est arrivé à l'âge de raison (de trois à quatre mois), ne griffe que parce qu'en le taquinant on l'excite à griffer.

Et même ses griffes sont si jolies à regarder, que j'en ai fait prendre un dessin exact d'après l'écorché, pour qu'on saisisse, dans sa simplicité, ce système de défense qu'on n'a jamais reproché aux rosiers de posséder.

Celui qui n'a pas tenu longtemps dans sa main la patte du chat ignore ce que pense le chat.

C'est réellement une grande jouissance que de caresser le dessous des pattes du chat, cette poche souple où, comme dans un écrin, sont renfermées précieusement les griffes.

Avec les oreilles, le dessous des pattes est un des endroits où le chat aime les caresses humaines, & si on lui parle avec douceur en même temps, alors le chat cherche à comprendre le sens des paroles.

Le système nerveux du chat étant d'une excessive délicatesse, les caresses trop prolongées l'énervent & il mord ou griffe la main qui l'excite; mais qu'un mot le rappelle à la douceur, l'animal paraîtra honteux d'avoir méconnu un être affectueux dans un moment d'oubli. Il griffe encore quand la main, passant & repassant sans cesse devant ses yeux, lui paraît un objet mobile à saisir; tel est le doigté particulier dont l'a doué la nature. Il griffe également l'enfant qui, le privant trop longtemps de sa liberté, lui tire les oreilles & les barbes, lui presse le cou dans ses bras au risque de l'étrangler. Sans doute l'enfant n'a pas conscience du tracas qu'il cause à l'animal; mais le chat a conscience de la perte de sa liberté, de l'asphyxie, de la douleur que lui causent oreilles & barbes tirées, & avec justice, il se sert de ses armes.

Pour moi, je n'ai jamais vu un chat griffer quelqu'un sans raison. Avec M. Fée, je dis que le chat n'est ni hargneux, ni agressif, ni colère, qu'il n'attaque pas son espèce & qu'il ne se jette pas sans pitié sur les faibles, comme trop souvent le chien.

«Chacun, ajoute le même naturaliste, peut faire une remarque qui est en faveur de l'espèce féline. Lorsque les chats mangent à la même gamelle, ils restent en paix; lorsque les chiens prennent leur repas en commun, ils se battent. L'animal _égoïste & tartufe_ laisse la pitance à ses compagnons: l'animal _doux & caressant_ arrache l'os à son voisin...»

--Il n'est ni sociable ni docile, affirme gravement M. Flourens.

J'ai vu des chats vivre en bonne intelligence avec des perroquets, des singes, des _rats_! Et on est parvenu, sans grands efforts, à faire coucher dans la même niche chiens & chats.

Le chartreux Vigneul-Marville, dans ses _Mélanges_, rapporte qu'il vit à Paris une dame qui, par son industrie & par la force de l'éducation, avait appris à un chien, à un chat, à un moineau & à une souris à vivre ensemble comme frères & sœurs. Ces quatre animaux couchaient dans le même lit & mangeaient au même plat.

Le chien, à la vérité, se servait le premier, & bien; mais il n'oubliait pas le chat, qui avait l'honnêteté de donner à la souris certains petits ragoûts qu'elle préférait, & laissait au moineau les miettes de pain que les autres ne lui enviaient pas.

«Après la panse venait la danse, ajoute Vigneul-Marville; le chien léchait le chat & le chat léchait le chien; la souris se jouait entre les pattes du chat, qui, étant bien appris, retirait ses griffes & ne lui en faisait sentir que le velours. Quant au moineau, il voltigeait haut & bas & becquetait tantôt l'un, tantôt l'autre, sans perdre une plume. Il y avait enfin la plus grande union entre ces confrères d'espèces si différentes, & l'on n'entendait jamais parler ni de querelle ni du moindre trouble entre eux, tandis qu'il est impossible à l'homme de vivre en paix avec son semblable.»

Dupont de Nemours, qui a observé une extrême douceur sociale chez les animaux jouissant d'une pâture abondante, cite à ce propos cette anecdote:

«Au Jardin des Plantes, un vieux chat de grande taille, qui sans doute avait perdu son maître, conduit par la misère au brigandage, n'y trouvait qu'une ressource insuffisante. A peine restait-il dans ses pattes desséchées de quoi cacher ses griffes; son œil était large & hagard, sa maigreur affreuse, son aspect hideux. C'était près de la cuisine de M. Des Fontaines qu'il avait établi son embuscade ordinaire. A la moindre négligence, il y entrait avec l'audace du désespoir, saisissait la première prise, était loin en trois sauts. On le poursuivait avec des balais:--Au chat! Vieux chat! Vilain chat!

«On n'attendait plus ses attaques. D'aussi loin qu'il paraissait on courait à lui; il fuyait. La garde était si bonne, & sa frayeur si grande, qu'il ne pouvait plus rien attraper. Il mourait de faim.

«Un jour, M. Des Fontaines, à sa fenêtre & seul dans la maison, vit le malheureux chat, chancelant, se traîner sur le mur voisin, prêt à tomber en faiblesse. Qui ne connaît la bonté du cœur de M. Des Fontaines? Il eut pitié de l'animal, fut chercher trois morceaux de viande, & les lui jeta successivement.

«Le chat happe le premier morceau, puis voit que cette fois on ne le poursuit pas, revient un peu plus près, prend le second morceau & se sauve encore. La troisième fois, il se rapproche davantage &, la viande prise, s'arrête un instant pour regarder son bienfaiteur.

«Une demi-heure après, il était entré par la fenêtre dans la chambre de M. Des Fontaines, & paisiblement couché sur le lit. Il s'était dit:--Celui-là n'est pas impitoyable. Il avait eu occasion d'observer dans ses campagnes & ses expéditions précédentes que _celui-là_ était le maître des autres, & son âme reconnaissante ajoutait:--Mes malheurs sont finis, j'ai un protecteur.»

CHAPITRE XIII.

CURIOSITÉ ET SAGACITÉ

La fenêtre vient d'être ouverte. Il est rare que le bruit de l'espagnolette ne réveille pas le chat qui, étendu sur un fauteuil, le quitte pour s'accroupir sur le balcon & respirer l'air.

Quand il en a pris une dose suffisante, qu'il l'a flairé & humé pour ainsi dire, au moindre bruit dans la rue, l'animal avance la tête en dehors du balcon, tant les choses vivantes le préoccupent.

La croisée d'en face s'ouvrant pour donner passage à une servante qui secoue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume, la voiture enrayée, le chien qui passe, l'alerte facteur de la poste, le maraîcher criant ses légumes, le gamin qui siffle, autant de motifs d'extrême curiosité pour le chat.

Tous ces détails, il en fait son profit; replié paresseusement, fermant à demi les paupières, un sourire philosophique caché dans la barbe, le chat médite sur les divers profils dont il vient de meubler son cerveau. Il cherche à se rendre compte des actes & des choses qui l'ont plus particulièrement frappé: la distribution des lettres, les fleurs, la fumée de tabac, le gamin, les légumes.

Voltaire tenait pour la curiosité innée chez les animaux.