Les chats: Histoire; Moeurs; Observations; Anecdotes.
Part 4
Tels étaient les principaux considérants du juge de paix Richard, qui dut faire bondir de joie le cœur des membres de la Société protectrice des animaux.
Ces considérants, qui devraient faire loi dans la matière, furent attaqués plus tard devant une autre juridiction, celle du tribunal correctionnel. La cruelle maxime des chasseurs tuant les chats à coups de fusil, invoquée par l'avocat du défendeur, trouva crédit auprès des juges.
Pourtant la douceur dans le traitement des animaux est un signe de civilisation. Se montrer humain avec eux, c'est déjà faire preuve d'humanité avec son prochain. Et Montaigne faisait de l'animal un être plus prochain de l'homme que l'homme ne se l'imagine.
CHAPITRE IX.
LES AMIS DES CHATS.
Si les chats comptent des détracteurs, ils ont aussi des enthousiastes.
Au premier rang de leurs partisans se dressent deux figures politiques considérables: Mahomet & Richelieu.
Il faut essayer d'expliquer l'amour que certains personnages politiques portent aux chats.
Ces grands brasseurs d'hommes se fatiguent vite des hommes, qu'à peu d'exceptions près ils tiennent pour des animaux rampants.
Ce qu'on obtient des plus purs avec de l'argent, des places, des dignités, des honneurs, ils le savent trop bien.
De ce côté, les hommes politiques n'ont pas d'illusions; s'ils en avaient, ils ne seraient pas de grands politiques.
Aussi l'animal indépendant leur plaît, & par-dessus tout, le chat, type de l'indépendance.
Je n'en veux pour preuve que la légende de Mahomet & du chat Muezza[19].
[Note 19: On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient à Mahomet: neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophète monta au ciel, & le _chat Muezza_ qu'il affectionnait d'une façon toute particulière.--A l'époque de Mahomet, le chat n'était pas fort commun en Arabie, ce n'est guère que dans la vallée du Nil qu'il était révéré & chéri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans, par vénération pour le prophète, que les fidèles cherchent à imiter en toutes choses. Tournefort, dans son _Voyage du Levant_, paraît avoir cité le premier la légende de Mahomet, relative au chat.]
Mahomet rêvait à sa politique; sur sa manche était accroupi Muezza.
Pendant que le chat ronronnait, Mahomet songeait, car c'est une excellente basse aux méditations que le ronron des chats.
Peut-être le prophète songeait-il à son _Paradis_. Il songea longuement, le chat s'endormit.
Forcé d'aller à ses devoirs, Mahomet prit des ciseaux, coupa la manche de son habit sur laquelle était accroupi le chat, & se leva, heureux de n'avoir pas troublé le sommeil de l'animal.
Telle est la légende orientale.
Que prouve-t-elle & quel enseignement doit-on en tirer? Que le prophète était plein de douceur pour les animaux & qu'il donnait exemple à son peuple d'une mansuétude poussée à l'extrême[20].
[Note 20: Un moment avant de mourir, le prophète prononça ces paroles: «Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltraité de coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte.»]
C'est le secret des hommes qui ont des nations à gouverner, un empire à fonder, une religion à établir, que de se montrer pleins de pitié pour les faibles. Tout d'abord les femmes sont avec eux; car ce sont des sentiments féminins que la protection de l'enfant & de l'animal.
La force, la violence, la cruauté, n'ont jamais été que des moyens passagers de gouvernement. La persuasion, la douceur, la pitié, autant de qualités qui restent associées à jamais au nom des conducteurs des peuples.
Un autre politique, le cardinal de Richelieu, ne brille pas par les mêmes sentiments: quoiqu'il se plût au commerce des chats, il n'eût pas coupé sa simarre pour les laisser dormir. Il aimait les chats en égoïste, pour son divertissement, à en croire la tradition.
Tel que les mémoires du temps nous le peignent, Richelieu était habituellement de mauvaise humeur, toutefois sachant se contraindre, aimant les femmes & les payant mal, taquin, mystificateur à l'occasion, pourvu que ses propres mystifications lui arrachassent quelques rires; cela toutefois n'adoucissait point le fond de son humeur.
Un passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux explique parfaitement le caractère de Richelieu:
«Il lui prenoit très-souvent des mélancolies si fortes qu'il envoyoit chercher Boisrobert & les autres qui le pouvoient divertir, & il leur disoit: «Réjouissez-moy, si vous en sçavez le secret.» Alors chacun bouffonnoit, & quand il étoit soulagé, il se remettoit aux affaires.»
Richelieu était, dit-on, constamment entouré de petits chats dans son cabinet & se plaisait à voir leurs gambades; mais ce ne fut pas un réel ami de la race féline, car il renvoyait les petits chats à peine âgés de trois mois & en faisait venir un nombre égal de plus jeunes.
Ces chats étaient des sortes de saltimbanques, de clowns agiles qu'il entretenait. La bande de ces masques remuants lui donnait sans cesse la comédie; mais le cardinal ne s'inquiétait ni de la gestation, ni de l'amour, ni de la maternité, ni de l'hérédité, ni du développement intellectuel, choses intéressantes pour les naturalistes à étudier chez les chats, mais inutiles à un homme politique.
Le cardinal de Richelieu est souvent représenté, par les peintres de son temps, tenant enchaînés le lion & l'aigle.
Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats? Nous aurions alors un portrait vraiment intime de cet homme d'État[21].
[Note 21: Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de badinage de son livre sur les _chats_, avait fait cependant de longues recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique est-il une légende détournée de sa source? «Personne n'ignore, dit Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M. de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la nation.»]
Un ami des chats plus délicat fut Chateaubriand. Il en est l'écrivain le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parlé, le plus sainement & dans le meilleur style.
Quoique appartenant à cette race de désespérés qui nous a malheureusement valu une race de byroniens de seconde main, Chateaubriand est lié aux chats, les chats sont liés à lui. Partout le préoccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en ambassade, à la fin de sa vie, lorsque, accablé de gloire, il gouverne la littérature du fond de l'Abbaye-aux-Bois.
Il a une telle admiration pour le chat, que lui-même trouve qu'il ressemble à un chat.
«Ne connaissez-vous pas _près d'ici_, disait-il en souriant à son ami le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat? Je trouve, quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de ses allures.»
L'_indépendance_ du chat, c'est là ce qui frappe Chateaubriand, qui lui aussi caresse la royauté à ses heures, mais ne s'abaisse pas à la flatter quand elle commet des actes attentatoires à la liberté.
Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrétaire d'ambassade sur les chats:
«J'aime dans le chat, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, ce caractère indépendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve & non comme le chien une niaise satisfaction d'aimer & d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat: je travaille à sa réhabilitation, & j'espère en faire un animal convenablement honnête, à la mode du temps[22].»
[Note 22: Comte de Marcellus, _Chateaubriand & son temps_. 1 vol. in-8º. Lévy, 1859.]
En effet, Chateaubriand a travaillé à la réhabilitation du chat & s'il n'a pas eu le temps de la faire didactique, l'éloge de l'animal se trouve en divers endroits des _Mémoires_, mêlé à la politique & plus intéressant que la politique.
Chateaubriand, pauvre, émigré à Londres, logeait vers 1797 chez une veuve irlandaise, Mme O'Larry, qui aimait les chats. Ce fut un trait d'union entre lui & son hôtesse.
«Liés par cette conformité de passion, dit-il dans ses _Mémoires d'outre-tombe_, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes blanches comme des hermines, avec le bout de la queue noir.»
Ainsi, voilà un animal d'un naturel, dit-on, peu aimant, & à l'occasion duquel deux étrangers se lient d'amitié.
S'il faut en croire le noble exilé, le chat anglais n'a pas les vives allures du chat français.
Chateaubriand, parlant de la nature si régulière & si disciplinée des environs de Londres, disait:
«Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les chemins; on n'entend jamais un chien aboyer; on perfectionne les chevaux au point de leur défendre de hennir, & le chat lui-même, si indépendant, cesse de miauler sur la gouttière.»
Ici peut-être Chateaubriand était dans un de ces moments d'amertume auxquels sont sujettes les grandes intelligences & qui lui a fait mal voir le chat anglais.
En ambassade à Rome, Chateaubriand reçut du pape un chat.
«On l'appelait _Micetto_, dit M. de Marcellus. Le chat du pape Léon XII, dont M. de Chateaubriand avait hérité, ne pouvait manquer de reparaître dans la description du foyer où je l'ai vu si souvent faire gros dos. En effet, Chateaubriand l'a célébré dans le morceau qui commence ainsi: «J'ai pour compagnon un gros chat gris roux.»
M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont successivement éteints.
«Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes. En première ligne figureraient l'âne & le chat.»
Il resterait beaucoup à dire sur l'affection profonde que portait le grand écrivain aux chats. Feu Danièlo, qui fut longtemps secrétaire du poëte, me racontait un piquant plaidoyer de Chateaubriand à Venise, en plein quai des Esclavons. Le secrétaire s'étonnait des goûts de son illustre patron pour la race féline & vantait les pigeons outre mesure. Chateaubriand apportait maints arguments pour défendre son animal favori; Danièlo se livrait à des dithyrambes en faveur de la gent ailée[23]. N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait difficile de donner aujourd'hui une idée complète de ce débat.
[Note 23: Danièlo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de pigeons dans une masure. «Je loge, disait-il, chez mes pigeons.»]
Les natures délicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en grande estime le tiennent les poëtes & les artistes, mus par un système nerveux d'une exquise délicatesse, & seules les natures grossières méconnaissent la nature distinguée de l'animal.
Le charmant épisode que celui raconté par Mme Michelet!
«... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus à notre petite maison, dit Mme Michelet, c'étaient les pauvres, qui en connaissaient le chemin & l'inépuisable charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, & c'était une chose curieuse & divertissante de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre. Ma mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait tort, & pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits...
«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela tenait à son éducation, aux cruelles années de collége; son frère & lui, battus & rebutés, entre les duretés de la famille & les cruautés de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeaient dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres.
«Un seul manquait au cercle; c'était un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres; il en avait conscience & se tenait à part dans une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre.
«Comme en toute réunion (triste malignité de notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, c'étaient des moqueries; on l'appelait _Moquo_. Infirme & mal fourni de poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses camarades mêmes, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient n'en faire grand cas & le regardaient de travers. Il fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se couchait sous cette main aimée & prenait confiance. Enveloppé de son habit & réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait invisible au foyer.
«Nous le distinguions bien; & s'il passait un poil, un bout d'oreille, les rires & les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore cette ombre se ramasser, se fondre pour ainsi dire dans le sein de son protecteur, fermant les yeux & s'anéantissant, préférant ne rien voir...
«La maison fut vendue, & nos plantations, faites par nous, nos arbres, qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement, restaient inconsolables du départ de mon père.
«Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie en partant, hurlait & revenait. Le plus déshérité de tous, le chat Moquo, ne se fia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois, sans que nous pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misérable & sauvage. Que devint-il? qui aima-t-il & qui est-ce qui l'aima? car l'affection est le besoin de tout ce qui respire[24]...»
[Note 24: _L'Oiseau_, par M. Michelet.]
N'est-ce pas là une page émue qui fait oublier les coups de fusil dont les chasseurs se montrent si fiers?
Voici une autre histoire que je soumets au paradoxal M. Toussenel, qui veut que les chats servent de cible aux chasseurs, & qui oublie trop dans sa cruauté inutile l'histoire du comte de Charolais tirant par amusement sur les couvreurs de son château.
Il y a deux ans, un navire marchand partait de Saint-Servan pour Lisbonne, avec un fort chargement. Dans la nuit, un épais brouillard s'élève, & le navire reçoit un tel choc d'un autre bâtiment que tout l'équipage est forcé de se réfugier à bord d'un vaisseau anglais passant dans ces parages.
Le capitaine naufragé regardait tristement son navire abandonné qui s'effaçait à l'horizon. Tout à coup il s'écrie:
«Où est le novice Michel?»
Il appelle. Le novice est resté à bord. Sur l'immensité de l'Océan, aucune trace de navire. Le vaisseau a coulé. L'enfant est mort!
L'enfant vivait.
Au moment du conflit, le petit Michel tournait les manœuvres sur le devant du bâtiment. Sa tâche finie, il passe à l'arrière & s'aperçoit que le navire anglais emporte l'équipage.
Le novice appelle, crie. Ses cris se perdent dans les mugissements de la mer. L'enfant est seul sur un navire qui fait eau de toutes parts.
Michel pleure, l'eau monte toujours.
Après avoir pleuré, Michel se redresse, court à la pompe, allume un fanal, sonne la cloche, & toute la nuit lutte contre la tempête.
Le jour vient, l'enfant aperçoit une voile au loin, bien loin! Il hisse le pavillon de détresse. La voile passe. Michel retourne à la pompe.
Vers midi, se détache sur l'horizon un nouveau navire; mais, comme l'autre, celui-ci ne voit rien & disparaît.
En ce moment, les deux chats du bâtiment viennent caresser les jambes du mousse.
Michel partage avec eux ses provisions de pain & de jambon.
Puis à l'œuvre encore! A la pompe, aux signaux!
Ces alternatives de lutte, d'espérances & de désespoir durèrent trois jours.
Les provisions s'épuisaient, & toujours aux mêmes heures les chats, restés la seule compagnie du mousse, venaient demander leur pitance.
Un brick américain passa heureusement qui aperçut Michel sur la proue du navire près de sombrer.
L'enfant fut recueilli & ne voulut quitter le vaisseau qu'en emmenant ses chats.
Trois mois après, il regagnait le port de Saint-Sauveur, au milieu d'une foule battant des mains à la rentrée du mousse qui, dans ses bras, rapportait triomphalement les deux chats de l'équipage.
CHAPITRE X.
DE QUELQUES GENS D'ESPRIT QUI SE SONT PLU AU COMMERCE DES CHATS.
Au nombre de ceux qui ont rendu justice aux chats, on doit mettre en première ligne Moncrif, ne fût-ce qu'à cause des attaques que lui valurent ses clients.
Lecteur de la reine, bien vu à la cour par ses chansons & ses pièces de circonstance, cet écrivain ingénieux cultivait les lettres en se jouant: «Un des fruits, disait-il, qu'on doit naturellement se promettre des avantages de l'esprit, c'est de se procurer une vie agréable.»
Regardé comme un épicurien & traité comme tel, il vivait tranquille, jusqu'au jour où il s'avisa de faire preuve d'érudition dans le livre des _Chats_. Cette science causa le tourment de Moncrif; toute la gent littéraire remplit l'air de cris.
_Les Chats_ sont pourtant un livre agréable, parsemé de fins badinages. Ouvrage «gravement frivole,» disait l'auteur lui-même. Brochures, brocards, chansons & couplets satiriques plurent de tous côtés sur l'historiographe des chats, qu'on traitait spirituellement d'_historiogriffe_. Voltaire & Grimm en cette circonstance furent particulièrement injustes, surtout Voltaire qui, dans ses lettres, faisait patte de velours à Moncrif, pour se moquer de lui avec ses amis, & renvoyer l'homme à ses «gouttières.»
Mais quand Moncrif fut appelé à siéger à l'Académie, l'orage augmenta tellement que le pauvre historiogriffe effaça de ses œuvres le travail sur les chats. A l'exception de d'Alembert qui, en sa qualité de secrétaire perpétuel, était tenu à quelques réserves & plus tard rendit justice au caractère aimable de l'homme, tout le monde se trompa sur la valeur de l'ouvrage de Moncrif.
Sa vie facile à la cour n'était pas de nature à dérider les fronts plissés des gens de lettres qui venaient d'inaugurer le fâcheux système de la littérature professionnelle.
Pensions, fortune, logement aux Tuileries, dignités, succès en haut lieu prirent une teinte quasi criminelle quand l'Académie offrit un siége au lecteur de la reine.
Une si docte compagnie pouvait-elle ouvrir à l'historien des chats la porte qu'elle fermait à un Diderot? Il y avait bien dans ces récriminations quelque raison; mais si on consulte les tables de l'Académie à cette époque, combien de membres obscurs ont occupé un fauteuil sans avoir laissé un livre tel que les _Lettres sur les Chats_?
Cet ouvrage, quoi qu'en ait dit Grimm, est le véritable titre de l'auteur; &, si je n'apportais quelques dessins de monuments curieux, il y aurait fatuité de ma part à refaire un livre piquant que les bibliophiles ont tous sur un rayon de leur bibliothèque.
Moncrif aimait-il réellement les chats? Ses biographes n'en disent mot; pour certain il aimait beaucoup les femmes, & ce n'est pas là ce que je lui reprocherai. Avec Crébillon fils, l'abbé de Voisenon & Collé, il appartient au grand siècle de la galanterie, & le lecteur de la reine ne se contentait pas de la mettre en contes égrillards.
Fils d'une mère d'origine anglaise, un peu d'humour se glissa dans le sang de Moncrif; ce qui le fit admettre, dans _l'Académie de ces dames & de ces messieurs_, à collaborer à leurs mémoires, au milieu desquels furent insérées, avec dessins du comte de Caylus, les _Lettres sur les Chats_.
La fortune de l'historiogriffe à la cour attisa le scandale & non le livre.
Nous qui appartenons à une époque froide & raisonneuse, qui passe au tamis tant d'œuvres légères du passé, nous trouvons dans l'ouvrage de Moncrif plus de recherches que le sujet ne semblait en comporter; & si quelques chapitres sont entachés de frivolités, ils conservent encore la tendre coloration d'un ruban de vieille marquise retrouvé au fond d'un tiroir.
Parmi les fantasques, on peut citer, en opposition à Moncrif, le poëte Baudelaire, un être plein d'électricité, qui, en possession de sa santé, n'était pas sans rapports avec les chats eux-mêmes. Combien de fois, nous promenant ensemble, ne nous sommes-nous pas arrêtés à la porte de la boutique d'une blanchisseuse de fin, sur le linge de laquelle un chat, étendu paresseusement, s'enivrait de la délicate odeur de la toile repassée! Combien de contemplations devant ces vitres, derrière lesquelles de jeunes & coquettes repasseuses faisaient de jolies mines, croyant avoir affaire à des adorateurs!
Un chat apparaissait-il à la porte d'un corridor ou traversait-il la rue, Baudelaire allait à lui, l'attirait par des câlineries, le prenait dans ses bras, & le caressait,--même à rebrousse-poil. Il faut le dire, au risque de donner croyance aux légendes monstrueuses qui ont eu cours quand le poëte fut atteint d'une paralysie qui laissait peu d'espoir, il y avait dans les tendresses de l'auteur des _Fleurs du mal_ quelque chose de particulier, d'inquiétant & d'excessif qui en faisait un compagnon excellent pendant deux heures, fatigant ensuite par une tension sans doute trop névralgique, qui était pour tous ceux qui l'ont connu la caractéristique de sa nature.
Les chats, à la louange desquels Baudelaire composa quelques éloquents morceaux de poésie empreints des agitations de son âme, ont servi de base à des accusations d'actes cruels que, malgré mes longues fréquentations avec le poëte, je n'ai pu surprendre.
Les chats, objets des tendresses de Baudelaire, servirent longtemps de thème de raillerie aux petits journaux. Les natures actives & turbulentes du journalisme sont trop opposées aux natures contemplatives pour admettre les replis sur soi-même, les méditations qui font le poëte.
«Après Hoffmann, Edgar Poë & Gautier, il est devenu de mode dans ce petit coin-là (Baudelaire & ses compagnons) d'aimer trop les chats. Celui-ci, qui va pour la première fois & pour affaires dans une maison, est mal à l'aise & inquiet jusqu'à ce qu'il ait vu le chat du logis. Mais il l'a aperçu, il se précipite, le caresse, le baise; dans son transport il ne répond plus à rien de ce qu'on lui dit, & est à cent lieues avec son chat. On regarde, on s'étonne de l'inconvenance; mais c'est un homme de lettres, un original, & la maîtresse de maison le regarde désormais avec curiosité. Le tour est fait. Étonnons! étonnons!»
Dans ce pastiche facile de La Bruyère, où les amis des chats sont en outre accusés de mépriser le chien, éclate la scission entre les êtres méditatifs & les natures agissantes. L'aboiement du chien a quelque chose d'irritant pour les organes délicats des premiers; au contraire, ceux qui aiment la domination, le spectacle, la montre, préfèrent l'agitation bruyante des chiens, & médisent de l'animal songeur, qui, sans bruit, fait acte d'indépendance à tout instant, & échappe aux mains de celui qui croit le tenir.
Voilà ce qui échappe aux natures toutes d'extérieur, aux gens affairés, remuants, qui parlent sans cesse, crient, s'imposent, ne voient dans la vie qu'une sorte de chasse & pour lesquels les mots _penser_, _méditer_ ne font pas partie du dictionnaire.
Pour comprendre le chat, il faut être d'essence féminine & poétique.