Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (2/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
Part 4
La baronne, le comte et Laure quittèrent cette triste scène pour se retirer dans l'appartement de la première, où Osbert attendait leur retour avec la plus grande inquiétude. Quand il apprit la mort de Malcolm, la sévérité de sa justice se relâcha un peu, et son coeur aurait poussé un soupir de pitié, si le souvenir de son père n'était revenu à son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion. «Je puis maintenant, madame», dit-il, en s'adressant à la baronne, «remettre entre vos mains une partie de ces possessions qui appartenaient autrefois à votre époux, et qui auraient dû être l'héritage de votre fils; ce château désormais vous appartient, je le rends au propriétaire légitime».
La baronne fut accablée du souvenir de ses services et ne put guères lui témoigner sa reconnaissance que par ses larmes. On fit venir le domestique, dont le baron avait fait mention pour être le confident de ses iniquités. Interrogé touchant l'enfant dont il avait été chargé, on n'en tira pas beaucoup de consolation; car toutes les réponses qu'il fit furent qu'il avait, par ordre de son maître, porté l'enfant à une chaumière à l'extrémité de ses terres, où il l'avait remis entre les mains d'une femme qui l'habitait avec son mari. Il leur avait en même tems donné une somme d'argent, et fait une promesse qu'ils recevraient d'autres remises. Il avait pendant quelques années été ponctuel dans le paiement des sommes que le baron lui avait confiées; mais à la fin il avait cédé à la tentation et se les était appropriées; et s'étant quelques années après informé de ces gens-là, il avait appris qu'ils avaient abandonné l'endroit. La condition que la baronne mit à son pardon fut qu'il ferait les recherches les plus scrupuleuses pour découvrir les personnes auxquelles il avait confié le soin de son enfant. Elle se consulta ensuite avec ses amis sur les moyens les plus efficaces pour réussir dans cette recherche, et envoya aussitôt des messagers dans différentes parties du pays pour tacher d'obtenir des renseignemens.
La baronne se trouvait délivrée de l'oppression et de la captivité; elle était réinstallée dans ses anciennes propriétés auxquelles étaient ajoutés tous les biens de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle; elle se voyait environnée de ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens dont elle était adorée; cependant les crimes du baron avaient laissé dans son coeur un mélange de fiel qui remplissait d'amertume toutes les sources de son bonheur, et qui rendait sa vie triste et douloureuse.
Sant-Morin lui faisait alors des visites; sa présence lui causait beaucoup de consolation, et Laure était souvent égayée par la conversation d'Osbert, auquel elle était fortement attachée et dont les fréquentes visites au château n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour.
La félicité de Maltida était alors aussi parfaite et aussi durable que cela est compatible avec la nature humaine. La mémoire de son mari était vengée, et son fils conservé pour faire la consolation de sa vieillesse. Le père de Laure avait toujours été l'ami de la maison d'Athlin, et sa délicatesse n'éprouvait aucune répugnance à l'alliance que proposait Osbert. Son bonheur était néanmoins imparfait: elle voyait la constante tristesse de sa fille, car l'amour minait sourdement le coeur de Marie, et résistait à tous ses efforts. La comtesse aurait voulu effectuer ce mariage avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle s'imaginait, rétablirait la paix dans le sein de sa fille, et assurerait son bonheur futur. Elle ne laissait échapper aucune occasion de plaider sa cause; elle s'en acquittait cependant avec beaucoup de ménagement pour ne point choquer la sensibilité de Marie, qui ne répondait jamais que quelques mots, et qui ne pouvait souffrir une longue conversation sur ce sujet. Son refus constant d'écouter Sant-Morin fit enfin perdre toute espérance à la comtesse et la convainquit de l'inutilité de ses efforts. Elle jugea qu'il ne serait pas honnête de le nourrir d'un vain espoir, et elle fut forcée de dire à Osbert de le détromper sur cet article.
Depuis plusieurs mois la baronne faisait des recherches inutiles pour retrouver son fils; elle n'en apprenait aucune nouvelle, on ne pouvait point découvrir les gens qui en avaient été chargés. Sa détresse était inexprimable. Enfin désespérant de réussir, elle était réduite à déplorer en secret la confiance facile qui avait pu l'abandonner à des êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle fût elle-même incapable de goûter le bonheur, elle ne voulait point en priver ceux qui en étaient susceptibles, et elle céda aux sollicitations d'Osbert, en plaidant sa cause auprès de Laure, pour accélérer leur union.
Osbert avait présenté la comtesse et Marie à la baronne et à sa fille, et une conformité de sentimens n'avait pas tardé à cimenter entre ces deux mères respectables une amitié durable. Marie et Laure n'étaient pas moins satisfaites l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin en présence de la soeur du comte, témoignait la violence de sa passion, et aurait excité dans le sein de celle-ci quelque chose de plus que de la pitié si son coeur n'avait pas été préoccupé. Alleyn qui, par rapport à Marie, était restreint à ne point s'écarter des bornes de la pensée, errait solitairement dans le château d'Athlin, comme un spectre qui visite les lieux où est enseveli son bonheur. Sa prudence formait des résolutions que sa passion lui faisait à l'instant rejeter; trompé par l'amour, quoique poursuivi par le désespoir, il différait constamment son départ, et l'illusion du jour était toujours l'illusion du lendemain. Attaché à ses vertus et reconnaissant ses services, le comte lui aurait volontiers accordé tous les honneurs, excepté le seul qui pouvait faire le bonheur de sa vie, et que sa fierté lui permettait d'accepter. Ses refus étaient néanmoins accompagnés d'une modestie si gracieuse, qu'ils étaient plutôt capables de concilier la bienveillance que d'offenser la générosité.
Dans une galerie qui était au nord du château, pleine de tableaux de famille était un portrait de Marie. Elle était peinte dans l'habit qu'elle portait le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée par le comte dans la salle, et présentée à Alleyn. La ressemblance était frappante et exprimait tous les charmes de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn pouvait se dérober à l'observation, il se retirait dans cette galerie pour contempler le portrait de celle qui était toujours présente à son esprit. Là, il pouvait pousser ce soupir que réprimait sa présence, et répandre ces larmes auxquelles elle défendait de couler. Un jour qu'il était dans cet endroit, enseveli dans la tristesse, son oreille fut frappée des sons d'une agréable musique, qui paraissaient venir du fond de la galerie. L'instrument était touché avec une délicatesse extrême, et dans les douces ondulations de la voix qui flottait dans les airs, il distingua les paroles suivantes, qu'il se ressouvint être une ode composée par Osbert, et présentée à Marie, qui l'avait la veille mise en musique.
LE MATIN.
Triste nuit! à travers tes froides ombres, Flotte le gris crépuscule, Il disparaît, l'aurore arrive, Et les ténèbres ne sont plus.
La fleur renaît à son aspect, Ses rayons pompent la rosée, Rappellent les heures rapides et gaies, La scène verte est dévoilée.
Bientôt la brise modérée Ecume la montagne et l'humide vallée, Et dérobe à la fleur que sa fraîcheur séduit, Les parfums délicieux que cachent ses replis.
Mère des fleurs, brillante aurore, salut! Le choeur des heures célèbre ton arrivée; Ainsi que les oiseaux dans leurs chants du matin, Le cor bruyant et le zéphir muet.
Quand tu paraîtras sur la plaine, Avec tes nymphes aux doigts de rose, Les doux accords de cet air simple Frapperont toujours ton oreille.
_CHOEUR._
Passez, passez nymphes légères! C'est l'alouette au vol hardi Qui rend hommage à vos appas. Passez, passez nymphes légères!
Captivé par ces doux sons, il s'était avancé de quelques pas dans la galerie; lorsque la musique cessa, il s'arrêta; après une courte pause, elle recommença, et il entendit les paroles suivantes, chantées à voix basse et avec l'expression de la plus tendre mélancolie.
En secret je porte tes chaînes, Objet chéri de mon amour; Hélas! du terme de mes peines, Jamais je ne verrai le jour.
La voix fut interrompue et perdue dans des soupirs; les cordes du luth rendirent des sons aigus, et un moment après il régna un profond silence. Il s'avança vers l'endroit d'où étaient partis ces sons, et à travers une porte qu'on avait laissée entr'ouverte, il aperçut Marie appuyée sur son luth et fondant en larmes. Il resta quelque tems immobile, plongé dans l'admiration, sans en être remarqué; mais un soupir qui lui échappa, la rappela à elle-même; elle leva les yeux et aperçut l'objet de ses chagrins secrets. Elle se leva en désordre; la rougeur de son visage trahit son coeur, et elle fuyait à la hâte la présence d'Alleyn resté à l'entrée de la chambre, le désespoir dans l'ame, lorsqu'elle fut rencontrée par son frère qui entrait par la porte par où elle voulait sortir; elle avait les yeux rouges à force de pleurer: il lança sur elle un regard de surprise et de mécontentement, et passa dans la galerie, où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de sa transe. «Je m'attendais à une autre conduite de votre part,» lui dit le comte; «je comptais sur votre parole, et vous m'avez trompé.» «Veuillez m'entendre, milord, répliqua le jeune homme, je n'ai jamais abusé de votre confiance; ayez la complaisance de m'entendre.» «Je ne puis actuellement, répondit Osbert, mon tems est précieux; je vous entendrai dans un autre moment.» En prononçant ces mots, il sortit avec un air de hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à l'ame. Celui-ci dédaigna de le suivre, et d'insister davantage pour se justifier. Il fut alors complètement malheureux. Le même accident qui lui avait dévoilé le coeur de Marie, et toute l'étendue de ce bonheur que le sort lui refusait, lui arrachait tout espoir. Le même accident avait exposé la délicatesse de celle qu'il aimait à un choc cruel, fait soupçonner son honneur, et l'avait exposé à un reproche sensible de la part d'un homme dont il s'efforçait de captiver la bienveillance, et pour la sûreté duquel il avait souffert la captivité et affronté la mort.
Marie avait quitté sa chambre dans l'affliction et la perplexité; elle s'était aperçue de la méprise de son frère et en était accablée; elle aurait bien voulu le détromper, mais il était allé au château de Dunbayne rendre une de ces visites préparatoires à son mariage, d'où il ne revint que le soir. La scène dont il avait été témoin le matin lui avait causé la plus violente agitation; il connaissait la passion mutuelle qui enflammait le coeur d'Alleyn et celui de sa soeur; il les avait surpris dans un appartement écarté; il avait remarqué l'air tendre et pensif du jeune homme, et les larmes et le désordre de Marie; et dans le premier moment il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue était concertée. Dans la chaleur de son mécontentement, il avait rejeté l'explication d'Alleyn avec une hauteur que cette scène était seule capable d'exciter, et que rien ne pouvait excuser que l'illusion qui en avait été la cause. Cependant, après avoir plus mûrement réfléchi, il se représenta la délicatesse et la noble fierté de sa soeur, ainsi que l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de trop de précipitation. Les services signalés de ce jeune homme s'offrirent à son esprit; il se repentit de l'avoir traité avec tant de rigueur. A son retour, il le fit demander pour entendre son explication et pour adoucir l'âpreté de sa dernière conduite.
CHAPITRE XI.
_Osbert est dangereusement blessé dans les souterrains du château en poursuivant des étrangers suspects.--Détresse de sa famille et de Laure.--Une fièvre violente le met à l'article de la mort.--Ses derniers adieux à Laure.--Alleyn est violemment soupçonné d'être l'assassin du comte.--Toutes les recherches faites pour le trouver sont inutiles.--Guérison du comte.--Préparatifs pour son mariage.--Départ de Sant-Morin.--Enlèvement de Marie._
On ne trouvait Alleyn nulle part. Le comte alla lui-même à sa recherche, mais il n'eut pas plus de succès. Comme il revenait de la terrasse, chagrin et inconsolable, il remarqua deux individus qui la traversaient à quelque distance devant lui, et la sombre lueur de la lune lui laissa apercevoir que ces gens n'étaient point du château. Il appela. Ils ne lui firent aucune réponse; mais au son de sa voix redoublèrent le pas, et se perdirent presque au même instant dans l'obscurité des remparts. Surpris d'une aventure si étrange, le comte s'avança à la hâte, et s'efforça de suivre la route qu'ils avaient prise. Il marcha en silence, mais il n'entendit aucun son pour diriger ses pas. Quand il arriva à l'extrémité du rempart, qui formait l'angle du nord du château, il s'arrêta pour examiner le terrain et pour écouter si quelque chose remuait. Rien, tout était tranquille. Après être demeuré quelque tems à examiner le rempart, il entendit quelqu'un dont la voix lui était inconnue, parlant bas et d'une manière cachée, mais il ne put distinguer le sujet de la conversation. Cette voix sembla s'approcher de l'endroit où il était. Il tira l'épée et épia en silence tous les mouvemens. Plusieurs individus s'avancèrent, s'arrêtèrent tout court, tournèrent ensuite, et firent un long examen du bâtiment. Ils conversaient à voix basse; mais le comte comprit par la violence de leurs gestes et la précaution de leurs démarches qu'ils méditaient quelque dessein préjudiciable à la paix du château. Après avoir terminé leur examen, ils tournèrent encore une fois vers l'endroit où il s'était posté; l'ombre d'une tourelle l'empêchait d'être vu, et ils continuèrent leurs approches jusqu'à ce qu'ils fussent à une très-petite distance de lui; ils passèrent ensuite à travers une arche en ruines, et se perdirent à travers les détours obscurs du bâtiment. Etonné de ce qu'il venait de voir, Osbert se hâta de regagner le château d'où il détacha quelques-uns de ses gens à la poursuite des inconnus; et il alla avec quelques domestiques à l'endroit où ils avaient disparu. Ils entrèrent sous l'arche qui conduisait à une partie ruinée de château; ils suivirent sur un pavé rompu les restes d'un passage, fermé par une porte basse, presque imperceptible à cause du lierre épais qui la couvrait. Ayant ouvert cette porte, ils descendirent un petit escalier qui conduisait sous le château, si étroit et si brisé que la descente était extrêmement difficile et dangereuse.
L'humidité des vapeurs long-tems enfermées éteignit leur lumière, et ils restèrent dans les ténèbres les plus épaisses, en attendant qu'un des leurs allât à la partie habitée du bâtiment pour rallumer la lampe. Tandis qu'ils attendaient en silence le retour de la lumière, on entendait distinctement respirer par intervalles près de l'endroit où ils étaient. Les domestiques éprouvaient la plus grande frayeur; et le comte lui même n'était pas trop rassuré. Ils gardèrent le plus profond silence, prêtant une oreille attentive, lorsque le son de quelques pas les fit tressaillir. Le comte cria: qui va là? Personne ne lui répondit; l'écho profond répéta seul les sons de sa voix. Ils firent du bruit avec leurs épées, et s'avancèrent; mais les pas parurent s'éloigner. Le comte s'élança en avant et saisit la personne qui fuyait. Il s'ensuivit un petit combat; mais Osbert, plus fort que son antagoniste, l'avait presque renversé, lorsqu'il se sentit percé au côté par la pointe d'une épée, il lâcha prise et tomba par terre. Ses domestiques qui n'avaient pu les suivre, arrivèrent alors: mais les assassins avaient effectué leur retraite car on n'entendit leurs pas qu'à une distance fort éloignée. Ils s'efforcèrent de relever le comte qui était sans connaissance; mais ils ne savaient comment le tirer de ce lieu d'horreur: car ils étaient encore dans la plus profonde obscurité. Dans cet état cruel chaque moment paraissait un siècle. Quelques-uns essayèrent de retrouver le chemin de la porte, mais les ténèbres et les ruines du lieu détruisirent leurs efforts. A la fin la lumière parut et laissa voir Osbert insensible et baigné dans son sang. Il fut transporté au château, où l'on peut aisément se figurer l'horreur de la comtesse, lorsqu'elle le vit dans cette situation. A force de secours on le rappela à la vie; sa blessure fut examinée et trouvée dangereuse; on le porta dans un lit avec de bien faibles espérances de guérison. Lorsque Maltida fut informée de cette aventure, son étonnement ne fut pas moins grand que sa douleur. Toutes ses conjectures sur les desseins et l'identité de l'assassin se perdirent dans le vague. Elle ne savait à qui imputer ce forfait, ni imaginer aucun moyen qui pût conduire à la découverte d'un complot si mystérieux. Les individus qui avaient continué la poursuite, dans les souterrains, revinrent alors rendre compte à la comtesse. Tous les réduits les plus cachés du château et du rempart avaient été scrupuleusement examinés, et l'on n'avait trouvé personne. Ce qui augmentait encore le mystère de cet attentat, était la manière extraordinaire avec laquelle les inconnus s'étaient évadés.
Marie veillait son frère dans les transes les plus cruelles, elle tâchait néanmoins de cacher ses appréhensions pour ne point faire perdre toute espérance à sa mère. La comtesse s'efforçait de se résigner à l'événement, avec une espèce de courage désespéré. Il y a un certain degré de malheur, au delà duquel l'esprit devient indifférent et acquiert une sorte de calme artificiel. Un excès de souffrances tue, pour ainsi dire, les pouvoirs vitaux de la sensibilité, et par une conséquence naturelle détruit son propre principe. Il en était ainsi de Maltida, une longue suite d'épreuves l'avait réduite à un état affreux de tranquillité, qui suivit le premier choc de l'événement actuel. Il n'en était pas de même de Laure; ignorant encore le malheur, et remplie d'espérances, elle vit la félicité qu'elle était prête à atteindre, s'éloigner d'elle avec toute la chaleur d'une sensibilité qui n'avait pas encore été émoussée par les rigueurs de la contrariété.
Lorsqu'elle apprit la nouvelle de l'état du comte, elle fut plongée dans la douleur la plus affreuse, et éprouva dans le silence les angoisses les plus terribles. Sant-Morin vint aussitôt voir Osbert, mais son propre chagrin lui déchirait le coeur, et il était hors d'état de donner aux autres cette consolation dont il avait lui-même besoin.
Une fièvre, occasionnée par les blessures, ajouta au danger du comte, et au désespoir de sa famille. Pendant tout ce tems-là Alleyn n'avait point paru au château; et son absence, dans une pareille circonstance, éleva dans le sein de Marie une variété de craintes désespérantes. Osbert le demanda et désira de le voir. Le domestique, envoyé à la chaumière de son père, apporta la nouvelle qu'il y avait quelques jours qu'on ne l'avait vu, et que personne ne savait où il était allé. La surprise fut universelle; mais les effets qu'elle produisit furent différens et contraires. Un étrange concours de circonstances inspirait à l'esprit de la comtesse un soupçon que son coeur et le souvenir de la conduite d'Alleyn rejetaient à l'instant. Elle avait appris ce qui s'était passé entre le comte et lui dans la galerie; son absence soudaine, l'événement qui s'en était suivi, et sa fuite subséquente formaient une chaîne de semi-preuves, qui la forçaient malgré elle à le croire complice de l'affaire qui venait de replonger sa maison dans le malheur.
Marie avait trop de confiance à la probité du jeune homme pour admettre un soupçon de cette nature. Elle rejeta avec dédain toute suggestion qui pouvait offrir l'idée d'Alleyn alliée à celles du déshonneur, et elle crut qu'il était impossible qu'il fût coupable d'une action aussi basse que celle dont il s'agissait. Néanmoins elle éprouvait une étrange inquiétude à son sujet, et elle était continuellement tourmentée d'appréhensions cruelles pour sa sûreté. L'angoisse dans laquelle il avait quitté l'appartement, le traitement injurieux que lui avait fait son frère, et son absence précipitée, tout conspirait à la faire craindre que le désespoir ne l'eut poussé à quelque acte de suicide.
Le comte, dans le délire de la fièvre, ne rêvait qu'à Laure et à Alleyn, c'étaient les seuls sujets de ses extravagances. Saisissant un jour la main de Marie, qui était assise à côté de son lit, et la fixant pendant quelque tems: «Ne pleurez pas, dit-il, ma chère Laure, ni Malcolm, ni aucun pouvoir terrestre ne sera capable de vous séparer de moi; ses murailles... ses gardes... qu'est-ce que cela? Je vous arracherai de ses mains ou je périrai. J'ai un ami dont la valeur fera beaucoup pour nous; un ami... ô! ne le nommez pas; nous sommes dans des tems bien étranges; prenez garde à qui vous vous fiez. Je lui aurais donné ma vie... mais non... Je ne veux pas le nommer». Se tournant ensuite subitement de l'autre côté du lit, et regardant fixement vers la porte avec une expression de chagrin qu'il est impossible de décrire:
* * * * *
«Tous les maux dont mon plus cruel ennemi eût pu m'accabler, toutes les horreurs de l'emprisonnement et de la mort n'ont jamais laissé dans mon ame un trait aussi perçant que ton infidélité.» Marie fut tellement choquée de cette scène, qu'elle quitta la chambre et se retira dans son appartement pour se livrer à toute la douleur qu'elle lui causait.
* * * * *
L'état d'Osbert devint tous les jours plus alarmant; et la fièvre qui n'était pas encore à sa crise, tenait ses amis suspendus entre la crainte et l'espérance. Dans un de ses momens de calme, s'adressant à la comtesse de la manière la plus pathétique, il la pria, comme il était probable que la mort allait le séparer de celle qu'il aimait le plus, de lui permettre de voir Laure encore une fois. Elle vint fondant en larmes, et il s'en suivit une scène de douleur au-dessus de toute expression. Il lui fit ses derniers adieux; elle jeta sur lui un dernier regard; et s'arrachant de ses bras le coeur brisé, elle fut portée à Dunbayne dans un état presque aussi dangereux que celui du comte.
L'agitation qu'il avait éprouvée pendant cette entrevue, lui causa un retour de transport plus violent qu'aucun des accès dont il eût encore été tourmenté; à la fin, épuisé de fatigue, il tomba dans un profond sommeil qui dura, sans intermission, pendant vingt-quatre heures. Ce repos donna à la comtesse et à Marie, qui le veillaient alternativement, la consolation de l'espérance. Quand il s'éveilla il était sensiblement mieux, et dans un état bien différent de celui où on l'avait laissé quelques heures auparavant. La crise était alors passée, et depuis cette époque la maladie diminua rapidement jusqu'à ce qu'il eut recouvré la plénitude de sa santé.
La joie de Laure, dont la santé revenait progressivement avec sa tranquillité et celle de sa famille, fut telle que les belles qualités d'Osbert le méritaient. Cette joie fut néanmoins un peu interrompue par le comte de Sant-Morin, qui, entrant un jour dans l'appartement de la baronne, des lettres à la main, lui dit qu'il venait d'apprendre la mort d'un parent éloigné, qui lui avait légué des biens considérables, et dont il était absolument nécessaire qu'il allât, sans délai, prendre possession; qu'en conséquence il était obligé, malgré lui, de partir sur-le-champ pour la Suisse. Quoique la baronne et ses amis prissent part à sa bonne fortune, ils étaient tous fâchés de son départ précipité. Il prit congé de tout le monde, et particulièrement de Marie, pour qui son amour était toujours le même, avec la plus grande émotion. Le vuide qu'il laissa dans leur société ne put aisément se remplir, et furent long-tems à reprendre leur gaieté ordinaire.