Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (2/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.

Part 3

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Le comte l'écouta avec un mélange d'intérêt et de compassion; mais l'orgueil de la naissance étouffa bientôt les tendres sentimens de l'amitié et de la reconnaissance, et éteignit la lueur d'espérance que cette découverte avait allumée dans le sein d'Alleyn. «Ne craignez pas, milord, lui dit-il, qu'un homme qui sacrifierait sa vie pour la défense de votre famille, soit capable de la dégrader. Jamais la passion qui brûle dans mon coeur ne sortira plus de ma bouche. Je vais me retirer de l'endroit où j'ai perdu ma tranquillité». «Non, répliqua le comte, vous resterez ici; je puis m'en rapporter à votre honneur. O! pourquoi m'est-il impossible de vous accorder la seule récompense digne de vos services et de votre mérite». Sa voix faiblit, il se tourna pour cacher son émotion, et il se retira en éprouvant des souffrances presqu'aussi cruelles que celles d'Alleyn.

La découverte que Marie venait de faire n'était pas de nature à rétablir la tranquillité de son esprit. Chaque circonstance contribuait à l'assurer de la violente passion qui brûlait dans le coeur de celui que, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait parvenir à oublier; et cette conviction ne servait qu'à augmenter son amour, et conséquemment ses souffrances.

L'intérêt que l'étranger avait fait paraître et les intentions qu'il avait pour Marie n'avaient point échappé à Alleyn. L'amour lui avait fait apercevoir la passion qui s'élevait dans son coeur, et lui faisait présager que les voeux de son rival seraient couronnés de succès. Les paroles d'Osbert le confirmaient dans cette appréhension déchirante; car quoique l'inégalité de rang ne lui eût jamais permis d'espérer, cependant il avait remarqué dans le discours du comte quelque chose de plus que l'orgueil de la naissance.

L'étranger, depuis le moment où il avait vu l'aimable Marie, avait senti croître son admiration pour elle; et cette admiration s'étant convertie en amour, il résolut d'instruire le comte de sa naissance et de sa passion. Dans ce dessein, il le tira un jour sur la terrasse du château, où ils pouvaient converser sans être interrompus, et, montrant la mer qui l'avait si récemment porté, remercia le comte d'avoir ainsi adouci les horreurs du naufrage, et les ennuis d'une terre étrangère, par sa généreuse hospitalité. Il l'informa qu'il était né en Suisse, où il possédait des biens considérables, d'où il prenait le titre de comte de Sant-Morin; que des recherches importantes pour ses intérêts l'avaient attiré en Ecosse, où il devait débarquer dans un port du voisinage, lorsque le désastre auquel il venait d'échapper l'avait arrêté dans son dessein. Il raconta alors au comte qu'il avait entrepris ce voyage sur le bruit de la mort d'une parente, dont le décès le rendait héritier, en Suisse, de biens considérables; que les revenus de ces biens avaient jusqu'ici été touchés au moyen d'une procuration qui, si le bruit se confirmait, ne devait plus être valide.

Le comte avait écouté ce récit dans le silence de l'étonnement, et il demanda avec émotion quel était le nom de la parente de M. Sant-Morin. «La baronne de Malcolm», répondit-il. Le comte leva les mains au ciel dans une espèce d'extase. Sant-Morin, surpris de son agitation, commença à craindre qu'il ne fût intéressé au bien-être de ses adversaires, et était fâché de lui avoir découvert l'affaire, lorsqu'il s'aperçut du plaisir qui brillait dans ses yeux. Osbert lui expliqua la cause de son émotion, en lui racontant ce qu'il savait de la baronne; dans son récit il peignit le caractère de Malcolm avec les couleurs qu'il méritait. Il l'informa de la cause de son aversion pour le baron, et de l'histoire de sa captivité; et lui confia aussi le cartel qu'il lui avait envoyé.

Sant-Morin fut rempli d'indignation; mais Osbert lui persuada de suspendre pour quelque tems sa vengeance, et d'attendre les mouvemens de Malcolm.

Cette nouvelle avait causé tant de surprise à l'étranger et lui faisait éprouver des sensations si nouvelles, qu'il pensa oublier le principal objet de l'entrevue. S'étant néanmoins un peu remis, il découvrit sa passion et demanda permission au comte de se jeter aux pieds de Marie. Le comte écouta cette déclaration avec un mélange de plaisir et d'inquiétude; le souvenir d'Alleyn l'attrista; mais le désir d'un mariage convenable lui fit accepter les offres du comte de Sant-Morin, et il lui dit que son alliance ferait honneur à la première noblesse de sa nation. Il ajouta que si sa soeur avait pour lui les sentimens qu'il témoignait pour elle, il le recevrait dans sa famille avec toute l'affection d'un frère; mais qu'il voulait connaître la situation de son coeur avant de lui permettre de lui déclarer sa passion.

Osbert, en rentrant dans le château, demanda où était Marie, qu'il trouva dans l'appartement de sa mère. Il leur raconta l'histoire du comte, sa parenté avec la baronne de Malcolm, l'objet de son voyage, et termina son récit en découvrant l'attachement de son nouvel ami pour Marie et ses offres d'alliance avec sa famille. Cette déclaration fit pâlir Marie; les angoisses de son coeur ne lui permirent pas de parler; elle baissa les yeux et fondit en larmes. Le comte lui prit tendrement la main et dit: «Mon aimable soeur me connaît trop bien pour douter de mon affection, ou pour supposer que je veuille l'influencer dans une affaire si essentielle à son bonheur, et dont son coeur doit être le principal guide. Rendez-moi la justice de croire que c'est comme ami que je vous fais connaître les offres du comte, et non pas comme directeur. C'est un homme, que, depuis le peu de tems que je connais, j'ai jugé digne d'une estime particulière. Il paraît avoir l'esprit noble, le coeur généreux, son rang est égal au vôtre, et il vous aime sincérement. Mais malgré tous ces avantages, je ne voudrais pas que ma soeur se donnât à l'homme qui n'a pas su intéresser son coeur».

Marie éprouvait, dans ce moment, pour son frère les sentimens de la plus vive reconnaissance; elle aurait voulu le remercier de la tendresse qu'il lui témoignait; mais une variété d'émotions différentes combattaient dans son coeur et la privaient du pouvoir de la parole; des larmes et un sourire, mêlés d'une douce tristesse, furent tout ce qu'elle put lui donner en échange. Il ne manqua pas de s'apercevoir que quelque cause secrète de douleur tourmentait son esprit, et il la pria de l'en instruire afin qu'il pût l'écarter. «Mon cher frère croira sans doute que sa tendresse...» Elle aurait voulu finir la phrase, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et elle s'appuya sur le sein de sa mère, s'efforçant de cacher sa douleur, et pleura en silence. La comtesse ne connaissait que trop bien la cause du chagrin de sa fille; elle avait été témoin des combats secrets de son coeur, que tous ses efforts n'avaient pu vaincre, ce qui rendait les offres de Sant-Morin rebutantes, et terribles à son imagination. Maltida savait compâtir à ses souffrances; mais la tendresse maternelle étendait ses vues au-delà de ces maux momentanés, et lui faisait envisager le bien-être futur de sa fille, dans la perspective d'une longue suite d'années, elle la voyait mariée avec le comte, dont le caractère répandait le bonheur et la dignité de la vertu sur tout ce qui l'environnait; elle recevait les remercimens de Marie pour l'avoir guidée vers ce trésor qui était alors en sa possession; les regards innocens des enfans qui l'entouraient exprimaient leur reconnaissance par leurs doux sourires, et l'éclat de ce tableau rappelait à sa mémoire des tems qui ne reviendraient plus, et mêlait aux larmes du ravissement le soupir d'un tendre regret. La plus sûre méthode d'effacer cette impression qui menaçait de troubler sérieusement la tranquillité de son enfant, si elle continuait, et d'assurer constamment son bonheur était de l'unir au comte, dont l'amitié ne tarderait pas à gagner son affection, et à expulser de son coeur tout souvenir déplacé d'Alleyn. Elle résolut donc d'employer l'usage de la raison et la douce persuasion pour l'amener à ses fins. Elle savait que l'esprit de Marie était délicat et ingénu, facile à convaincre et ferme dans la poursuite de ce que son jugement approuvait; et elle ne désespéra pas du succès.

Le comte désirait toujours connaître la cause de cette émotion qui l'affligeait. «Je suis indigne de votre sollicitude», dit Marie, «je ne puis résoudre mon coeur à se soumettre», «à se soumettre!--Pouvez-vous supposer que vos parens veuillent forcer votre coeur dans une affaire si essentielle au bonheur, à quelque chose qui répugne à ses sentimens? Si les offres du comte vous sont désagréables, dites-le moi, et je lui ferai réponse. Soyez persuadée que je n'ai point d'autre désir que celui de vous voir heureuse». «Généreux Osbert! Comment puis je récompenser la tendresse d'un pareil frère? La reconnaissance me ferait accepter la main du comte, si mes sentimens ne m'assuraient pas que je serais malheureuse. J'admire son caractère, et j'estime sa bonté; mais hélas! pourquoi vous le cacher? Mon coeur appartient à un autre--à un autre, dont les actions nobles et généreuses ont involontairement captivé sa sensibilité; à un homme qui ignore encore qu'il est l'objet de mes attentions et qui ne le saura jamais». L'idée d'Alleyn se présenta subitement à son esprit et il ne douta plus de celui qui avait captivé son coeur. «Mes propres sentimens», dit-il, «m'apprennent assez quel est l'objet de votre admiration, vous faites fort bien de ne pas oublier la dignité de votre sexe et de votre rang; quoique je ne puisse m'empêcher de m'affliger avec vous de ce qu'un homme aussi méritant qu'Alleyn ne soit pas autorisé par la fortune à marcher dans la classe de la noblesse». Au nom d'Alleyn, la rougeur de Marie confirma Osbert dans sa conjecture. «Mon enfant, dit la comtesse, ne renoncera pas à sa tranquillité pour un vain et ignoble attachement. Elle peut estimer le mérite par-tout où il se trouve; mais elle se souviendra de ce qu'elle doit à sa famille et à elle-même, en contractant une alliance qui soutienne ou diminue l'ancienne grandeur de sa maison».

«Les offres d'un homme qui paraît doué de tant d'excellentes qualités, et dont la naissance est égale à la vôtre, offrent une perspective trop flatteuse pour les rejeter précipitamment. Nous converserons par la suite plus amplement là-dessus». «Vous n'aurez jamais sujet de rougir de votre fille, dit Marie, avec une fierté noble; mais pardonnez-moi, madame, si je vous prie de ne jamais renouveler un sujet si pénible à ma sensibilité, et qui ne saurait produire aucun bien; car je ne donnerai jamais ma main à celui qui ne possède pas mon coeur». Ce n'était pas là le tems d'insister davantage; la comtesse se désista pour le présent, et le comte quitta l'appartement en éprouvant un mélange de compassion et de contrariété. Il ne perdit cependant pas l'espérance que Marie ne consentît avec le tems, à recevoir les visites du comte, et il résolut de ne pas renoncer entièrement à son projet.

CHAPITRE X.

_Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin, il est repoussé et blessé à mort.--Prise du château de Dunbayne.--Malcolm, avant de mourir fait à la baronne et au comte Sant-Morin, l'aveu de ses crimes; il déclare que c'est lui qui a enlevé son fils unique. Il lègue tous ses biens à la baronne.--Mort de ce chef.--Osbert rend à la baronne le château de son époux.--Recherches inutiles de celle-ci pour trouver son fils.--Amour de Sant-Morin pour Marie; il la demande en mariage.--Refus de Marie.--Osbert se prépare à épouser Laure--Accident qui donne au comte des soupçons sur l'honneur d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à quitter secrètement le château d'Athlin._

Le comte de Sant-Morin se promenait sur les remparts du château, enseveli dans ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha; dont les pas lents et l'air décontenancé annonçaient à son coeur le rejet de sa demande. Il dit au comte que Marie ne sentait pas encore pour lui ces sentimens d'affection qui pouvaient justifier l'acceptation de ses offres. Cette information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir du comte ne le détruisit pas tout-à-fait; car il s'imagina que le tems et son assiduité pourraient encore réaliser ses désirs. Tandis que ces deux amis étaient appuyés sur les murs du château, engagés dans une conversation sérieuse, ils remarquèrent sur une colline voisine un nuage qui paraissait sur l'horizon, dont la couleur de poussière laissa apercevoir une lumière subite; au même instant ils découvrirent l'éclat des armes, et une troupe armée parut successivement sur la colline et descendit dans la plaine. Osbert crut reconnaître la tribu du baron. C'était le baron lui-même qui s'avançait à la tête de ses vassaux, pour chercher cette vengeance qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer, et qui, déterminé à vaincre, avait amené avec lui une armée qu'il regardait comme plus que suffisante pour emporter d'assaut le château de son ennemi.

Malcolm avait retenu prisonnier le messager porteur du cartel, et avait en même-tems hâté ses préparatifs pour surprendre le château d'Athlin. La détention de son serviteur avait éveillé les soupçons du comte, et il avait pris des précautions pour prévenir les desseins de son ennemi. Il avait averti sa tribu de se tenir prête à repousser une attaque soudaine, et avait fortifié son château contre tout événement. Il envoya donc à la tribu les ordres nécessaires, arrangea son plan de défense, et se posta sur les remparts pour observer les mouvemens de l'ennemi. Sant-Morin, en armure, se tint à ses côtés. Alleyn, avec un parti, fut chargé de défendre la grande porte.

Le baron s'avança rapidement avec ses gens et cerna les murs du château. Tout, dans l'intérieur, était tranquille, tout annonçait la plus profonde sécurité, et le baron, certain de la victoire, comptait déjà sur le succès de son entreprise, quand il aperçut un homme qu'il ne reconnut pas à cause de son armure; il le somma de se rendre, lui et son chef, aux armes de Malcolm. C'était Osbert lui-même qui lui répondit en lui décochant une flèche qui manqua le baron, mais qui perça un soldat de sa suite. Les archers, placés derrière les murailles, se montrèrent alors et firent pleuvoir sur lui une grêle de flèches; en même-tems toutes les parties du château parurent garnies des soldats du comte, qui lancèrent sur les assaillans des piques et d'autres armes défensives avec une rapidité inconcevable. Le tocsin sonna et donna le signal à cette partie de la tribu postée en dehors; elle fondit immédiatement sur l'ennemi, qui, étonné de cette attaque inattendue, eut à peine le tems de se défendre. Le cliquetis des armes retentit dans les airs avec les cris des vainqueurs, et les gémissemens des mourans.

La terreur qu'inspirait le baron, et qui était le principal mobile de l'obéissance de ses vassaux, fut dans ce moment surmontée par la surprise et la crainte de la mort; ils abandonnèrent leurs rangs en grands nombres et s'enfuirent vers les montagnes voisines. En vain il s'efforça de rallier ses soldats et de les ramener à la charge, ils cédèrent à une impulsion plus forte que les menaces de leur chef, qui resta au pied des murailles avec moins de la moitié de ses gens. Le baron, étranger à la lâcheté, dédaignant la retraite, continua l'attaque. A la fin les portes du château s'ouvrirent, et un parti, à la tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin, fit une sortie sur les assaillans. Ils se séparèrent pour chercher Malcolm; mais leurs recherches furent également inutiles. Enfin Osbert, craignant qu'il ne s'introduisît dans le château par stratagême, retournait vers les portes lorsqu'il reçut un coup d'épée dans l'épaule. Son armure rompit la force du coup et il n'eut qu'une légère blessure. Il se tourna à l'instant pour faire face à l'ennemi et découvrit un homme du parti de Malcolm qui l'attaqua en désespéré. Le combat fut long et furieux; une adresse et une valeur égale semblaient animer les combattans. Alleyn, ayant remarqué de son poste le danger du comte, vola à son assistance; mais la crise était passée lorsqu'il arriva; Osbert avait blessé son adversaire au côté et il tomba par terre. Il le désarma, et tenant son épée sur sa poitrine, lui dit de demander la vie. «Je n'ai point de grâce à demander», répondit Malcolm, dont le comte reconnut alors la faible voix: «Si j'en avais une, c'est la mort que je vous prierais de me donner. O! maudit soit...»

Il aurait voulu finir la phrase, mais le sang coulait abondamment de sa blessure et il s'évanouit. Le comte jeta son épée, appela ses gens, leur confia le soin du baron et leur ordonna de prendre possession du château de Dunbayne. Le reste de l'armée de Malcolm, ayant appris que son chef était mortellement blessé, avait abandonné les murailles. Les troupes d'Osbert s'avancèrent sans interruption, et prirent possession du château, sans rencontrer la moindre opposition.

On examina les blessures du baron lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et l'opinion des chirurgiens fut incertaine. Son visage annonçait d'une manière sensible les tourmens de son ame; il jeta avidement les yeux autour de l'appartement, comme s'il cherchait quelqu'un.

Après avoir plusieurs fois, inutilement, essayé de parler, il dit: «Ne me flattez pas des espérances de la vie; je sens qu'elle me fuit avec rapidité; mais pendant que j'ai encore le pouvoir de parler, faites-moi voir la baronne». Elle vint et, se tenant suspendue sur son lit en silence et remplie d'horreur, elle reçut ces paroles: «Madame, je crains bien qu'il ne soit pas en mon pouvoir de réparer les torts que je vous ai faits. Dans le peu de momens qu'il me reste à vivre, permettez-moi de soulager ma conscience en vous découvrant mon crime et mes remords». La baronne tressaillit, appréhendant la phrase qui allait suivre. «Vous aviez un fils». «Eh bien qu'y a-t-il au sujet de mon fils?» «Vous aviez un fils, que mon ambition démesurée a voulu priver de son héritage et dont je vous ai fait croire la mort pendant votre absence». «Où est mon enfant», s'écria la baronne? «Je n'en sais rien», reprit Malcolm, «je l'ai confié au soin d'un homme et d'une femme qui vivaient alors dans une partie éloignée de mes terres; mais quelques années après, ils disparurent et je n'ai jamais depuis entendu parler d'eux. Je le fis passer pour un enfant trouvé que j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut qu'un de mes domestiques qui fut instruit du secret; je trompai les autres. Je vous dis cela, madame, afin de vous engager à faire des recherches et pour soulager les angoisses d'une conscience coupable. J'ai d'autres faits...» La baronne n'en put entendre davantage; elle fut portée sans sentiment hors de l'appartement. Laure, effrayée de sa situation, fut informée de ce qui en était la cause, et sa tendresse filiale veilla sur elle avec l'attention la plus assidue.

Osbert, en quittant Malcolm, était retourné sur-le-champ au château; il apporta le premier la nouvelle d'un événement qui probablement vengerait la mémoire de son père, et terminerait les malheurs de sa famille. La vue du comte et la nouvelle qu'il communiquait rendirent la vie à la comtesse et à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient, pour plus de sûreté, retirées dans l'intérieur du château, et qui, durant le combat, avaient éprouvé toutes les terreurs dont leur situation était susceptible. Ils furent peu après rejoints par Sant-Morin et Alleyn, dont la conduite avait attiré l'attention du comte. Les joues de Marie se colorèrent au récit de cette nouvelle preuve de son mérite; et Alleyn fut bien récompensé en observant son émotion. Il y avait dans le coeur d'Osbert un sentiment qui combattait l'orgueil de la naissance. Il aurait désiré récompenser les services et le noble courage de ce jeune homme par les vertus de Marie; mais des préjugés invétérés faisaient taire cette impulsion de la reconnaissance, et effaçaient de son coeur les impressions de la vérité.

Le comte et Sant-Morin se hâtèrent alors de se rendre au château de Dunbayne, pour consoler la baronne et sa fille par leur présence. A mesure qu'ils s'en approchaient, le silence et la désolation des lieux annonçaient l'état de son seigneur; ses soldats étaient entièrement dispersés, on n'apercevait que quelques sentinelles éparses devant la porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait de résistance, y avaient été laissées par les troupes du comte. On ne voyait qu'un très-petit nombre des vassaux du baron, ce petit nombre était désarmé et offrait l'image de la grandeur déchue. En traversant la plate-forme, le souvenir du passé s'empara de l'esprit d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait éprouvées, l'image de la mort qu'il avait devant les yeux et les circonstances ignominieuses qui accompagnaient sa destinée, la présence de Malcolm, puissant dans l'injustice et cruel dans le pouvoir, dont le visage exprimait par un affreux sourire le triomphe de la vengeance, pénétrèrent son coeur d'un trait perçant. Chaque circonstance de torture se présenta à son imagination sous les couleurs frappantes de la vérité; il frémit en passant, et le contraste de la scène présente l'affecta vivement. Il vit le pouvoir inné et vigilant de la justice, qui parcourt toutes les circonstances de la vie comme un principe vital, et qui darde sur les hommes vertueux, à travers l'obscurité des actions humaines, les rayons de la félicité, et sur les coupables la lumière destructrice de l'éclair.

Ayant demandé la baronne, on leur dit qu'elle était dans l'appartement de Malcolm, qui touchait à sa fin. On annonça le comte Sant-Morin, et le baron ayant entendu son nom, désira de le voir. Louise sortit pour recevoir son parent avec toute la joie qu'une rencontre si désirable et si inespérée pouvait inspirer. En voyant Osbert, les larmes coulèrent en abondance de ses yeux; et elle le remercia de ses soins généreux, d'une manière qui découvrit la profonde impression qu'avaient faite sur elle ses services. Le laissant, elle conduisit le comte à Malcolm, qui était sur un lit de repos, environné de toutes les horreurs de la mort.

Il leva la tête et laissa apercevoir un visage égaré et épouvantable, sur lequel était répandue une pâleur mortelle. La belle Laure, attendrie par une pareille scène, était pendue sur son lit et versait abondance de larmes. «Monsieur, dit Malcolm d'une voix basse, vous voyez devant vous un malheureux qui cherche du soulagement aux angoisses d'un esprit coupable. Mes crimes ont détruit la paix de cette dame,... l'ont privée d'un fils,... mais elle vous instruira de toute ma scélératesse, que je n'ai pas maintenant le tems de vous raconter. Je reçois, depuis plusieurs années, comme vous le savez fort bien, les revenus de ces terres étrangères qui lui appartiennent; comme une légère compensation des torts qu'elle a éprouvés, je lui légue toutes les possessions qui me sont échues par droit d'héritage, et je la remets sous votre protection. Vous demander, madame, ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du passé est une chose que je n'ose point me permettre; cependant ce serait une consolation pour moi d'obtenir votre pardon». La baronne était trop affectée pour répondre autrement que par un regard qui témoignait son assentiment; Sant-Morin l'assura de son pardon, et le pria de composer ses esprits pour subir le sort qui l'attendait. «La paix, monsieur, n'est plus en mon pouvoir; ma vie n'a été qu'un tissu de crimes et ma mort est accompagnée de remords inutiles. J'ai connu la vertu, mais j'ai préféré le vice. Je ne regrette point à présent d'être puni, parce que je l'ai mérité». Le baron retomba sur son lit, poussa un profond soupir et expira. Ainsi se termina la vie d'un homme, qui aurait pu parvenir au bonheur de la vertu, mais dont les actions n'offrent que le tableau du crime.