Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (2/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
Part 2
Celui-ci, voulant cacher qu'il était instruit de l'affaire, afin de surprendre ceux de la tribu qui devaient venir au devant du comte, avait souffert qu'Edmund retournât au poste de la prison, où il avait secrètement placé les délateurs, et avait pris toutes les autres précautions nécessaires pour intercepter leur fuite, en cas qu'ils parvinssent à éluder la vigilance de ces argus, ainsi que pour s'assurer de ceux qui s'approcheraient du château dans l'espoir d'y rencontrer leur chef. Cela fait, il se croyait dans la plus grande sécurité, et assuré de triompher de ses ennemis en les prenant ainsi dans leurs propres filets.
Après bien des momens d'impatience du côté d'Alleyn et d'attente du côté du comte, la nuit dont dépendait l'événement de toutes leurs espérances arriva. Il fut convenu qu'Alleyn, avec quelques soldats choisis, attendrait l'arrivée du comte dans la caverne où aboutissait le passage souterrain. Ce jeune homme n'avait quitté Jacques que dans l'agitation la plus violente et revint dans sa tente pour remettre un peu ses esprits.
La nuit était alors au milieu de sa course. Un profond silence regnait dans tout le château de Dunbayne, lorsqu'Edmund, tirant doucement les verroux de la porte de la prison, appela le comte. Celui-ci s'élança en avant, ouvrit aussitôt le panneau, qu'ils refermèrent après eux, afin d'éviter d'être découverts, et après avoir traversé à pas tremblans les appartemens froids et silencieux qui étaient devant eux, ils descendirent par le grand escalier dans la salle, dont la faible lumière de la torche qu'Edmund avait à la main ne servait qu'à faire voir l'étendue et la désolation, et dont les voûtes sonores répétaient leurs pas incertains. Après plusieurs détours ils descendirent dans les caves; en traversant leur affreuse longueur, ils s'arrêtèrent souvent pour prêter l'oreille au sifflement des vents qui s'engouffrant dans les passages semblaient annoncer le bruit et l'alarme d'une poursuite. Ils parvinrent enfin à l'extrémité des caves, où Edmund chercha une trappe ensevelie dans la terre et dans la boue; l'ayant trouvée, ils la levèrent avec peine; car il y avait long-tems qu'elle n'avait été ouverte; d'ailleurs le fer dont elle était couverte la rendait extrêmement pesante. Ils entrèrent et, laissant retomber la trappe après eux, ils descendirent un escalier étroit qui les conduisit à un passage tortueux que fermait une porte donnant sur la grande avenue par où Alleyn s'était échappé. Ayant gagné cette avenue, ils marchèrent alors avec confiance; car ils n'étaient pas fort éloignés de la caverne où Alleyn et ses compagnons attendaient leur arrivée. Le coeur de ce jeune homme battait alors de joie, car il aperçut une faible clarté sur les murs de l'avenue et il crut entendre les pas redoublés de quelqu'un qui s'approchait. Impatient de se jeter aux pieds du comte, il entra dans le souterrain. La lumière réfléchissait plus fortement sur les murs; mais une pointe du rocher dont la projection formait un détour, l'empêchait d'apercevoir les personnes qu'il cherchait avec tant d'ardeur. L'approche du bruit des pas était alors sensible et Alleyn en gagnant le rocher tourna subitement sur trois soldats du baron. Ils le firent à l'instant prisonnier. L'étonnement le priva pour un moment de toute autre sensation; pendant qu'ils le conduisaient, cet affreux revers le pénétra de douleur, et il fut persuadé que le comte avait été arrêté et reconduit dans sa prison.
Comme il marchait en faisant cette réflexion, une lumière parut à quelque distance, venant d'une porte qui donnait sur l'avenue, et découvrit deux hommes qui, les ayant aperçus, se retirèrent précipitamment et fermèrent la porte après eux. Deux des soldats quittant Alleyn poursuivirent les fuyards et disparurent. Alleyn se trouvant seul avec un soldat, profita de l'occasion et fit un effort désespéré pour recouvrer son épée. Il réussit, et la vivacité de l'attaque lui procura aussi celle de son antagoniste, qui tomba à ses pieds et lui demanda la vie. Le jeune homme la lui accorda. Le soldat reconnaissant et craignant la vengeance du baron, désira fuir avec lui et s'enrôler à son service. Ils quittèrent ensemble le souterrain. En rentrant dans la caverne, Alleyn n'y trouva plus ses amis, qui, ayant entendu le cliquetis des armes et les voix menaçantes des soldats, s'étaient doutés de ce qui lui était arrivé, et craignant d'être accablés par le nombre, avaient fui pour éviter la même catastrophe. Alleyn retourna à sa tente confondu et désespéré. Tous les efforts qu'il avait faits pour la délivrance du comte avaient été sans succès; et ce projet, sur lequel était fondée sa dernière espérance, avait été détruit au moment où il croyait le voir réussir. Il se jeta par terre et, perdu dans ses réflexions, il ne s'aperçut qu'on ouvrait les rideaux de sa tente, que lorsqu'il entendit un bruit subit. Il regarda et aperçut le comte. La terreur le retint à sa place et il crut, pendant un moment, à la tradition des visions de son pays. Cependant la voix bien connue d'Osbert ne tarda pas à le détromper, et l'ardeur avec laquelle il embrassa ses genoux, le convainquit que ce n'était point un songe.
Les soldats, dans l'ardeur de la poursuite, n'avaient point aperçu la porte par où Osbert s'était retiré, et en avaient pris une autre au-dessous, qui, après les avoir engagés dans des recherches inutiles par divers passages tortueux, les avaient conduits dans un endroit écarté du château d'où ils étaient enfin sortis avec beaucoup de difficulté et après avoir perdu un tems considérable. Le comte, qui avait rétrogradé à la vue des soldats, s'était efforcé de regagner la trappe; mais lui et Edmund avaient fait d'inutiles efforts pour la r'ouvrir. Forcé de faire face au danger qui les menaçait, le comte avait pris l'épée de son compagnon, résolu de renverser ses adversaires et d'effectuer sa sortie ou de périr et de mettre fin à ses maux. Dans cette intention il s'avança intrépidement dans le passage, et arrivé à la porte, il s'arrêta pour découvrir les mouvemens des soldats: tout était tranquille. Après être resté quelque tems dans cette attitude, il ouvrit la porte, examina d'un oeil tout-à-la-fois ferme et inquiet, la longueur de l'avenue qu'éclairait la torche et n'aperçut aucun être vivant. Il s'avança avec précaution vers la caverne, s'attendant à chaque instant à voir sortir les soldats de quelque cachette pour fondre sur lui. Il y parvint néanmoins sans interruption; et surpris de sa délivrance inattendue, il se hâta avec Edmund de rejoindre ses fidèles vassaux.
Les soldats qui gardaient la prison, ne connaissant d'autre issue par où le comte pouvait s'échapper que la porte où ils étaient postés, avaient laissé entrer Edmund dans l'appartement sans se douter de rien. Ils furent long-tems à s'apercevoir de leur erreur; surpris de ce qu'il ne revenait point, ils ouvrirent la porte de la prison, et demeurèrent stupéfaits de n'y trouver personne. Ils examinèrent les portes et les trouvèrent comme à l'ordinaire; ils visitèrent tous les coins de l'appartement; mais ils ne découvrirent point le panneau mouvant, et après avoir terminé leurs recherches sans pouvoir s'imaginer par où le comte avait quitté sa prison, ils furent saisis de terreur, attribuèrent son évasion à un pouvoir surnaturel et alarmèrent immédiatement le château. Le baron éveillé par le bruit, fut informé de ce qui était arrivé, et, soupçonnant l'intégrité de ses gardes, monta lui-même dans les appartemens; les ayant examinés sans avoir découvert par où Osbert avait pu s'échapper, il n'hésita plus à prononcer que les sentinelles étaient complices de l'évasion du comte. La frayeur naturelle qu'ils firent paraître fut regardée comme un artifice, et ils furent déclarés traîtres et punis comme tels. On les jeta dans le cachot du château. On envoya sur le champ des soldats à la poursuite des fuyards; mais le tems qui s'était écoulé avant que les sentinelles fussent entrées dans la prison, avait procuré au comte la facilité de s'évader. Quand la certitude de la fuite fut communiquée au baron, toutes les passions qui rendent l'homme misérable, se réunirent pour le tourmenter; et sa fureur portée au comble n'offrit à son esprit que les images les plus terribles de la vengeance.
La baronne et Laure que le tumulte avait éveillées, avaient été dans de grandes appréhensions pour le comte, jusqu'à ce qu'elles furent informées de la cause du désordre universel: leurs espérances et leur joie ne tardèrent pas à être confirmées; car elles furent peu de tems après instruites des recherches inutiles des soldats.
Le dernier jour de l'époque fixée par la comtesse pour envoyer sa réponse était arrivé et elle n'avait point entendu parler d'Alleyn, car celui-ci occupé de projets dont l'événement avait jusqu'alors été indécis, n'avait encore pu rendre aucun compte. Tout espoir de la délivrance du comte paraissait évanoui, et dans l'amertume de son coeur, la comtesse se préparait à donner la réponse qui devait livrer sa malheureuse fille au meurtrier de son époux. Marie qui affectait un courage au-dessus de ses forces, tâchait d'adoucir la rigueur des souffrances de sa mère; mais ses efforts étaient inutiles, elles défiaient tous les pouvoirs de la consolation. Elle signa le fatal accord; mais elle attendit jusqu'au dernier moment pour le remettre entre les mains du messager. Il était néanmoins nécessaire que le baron le reçût le lendemain matin, de peur que l'impatience ne le portât à mettre le comte à mort à l'expiration du délai. Elle envoya donc chercher le messager, qui était un vétéran de la tribu, et lui remit le message avec une extrême agitation; la douleur la suffoqua, elle fut incapable de lui parler; il attendait ses ordres lorsque la porte s'ouvrit et le comte et Alleyn se jetèrent à ses pieds. Elle poussa un cri perçant et tomba sur sa chaise. Marie, en croyant à peine ses yeux, s'efforçait de modérer le torrent de joie qui se précipitait vers son coeur et menaçait de le briser.
Le château d'Athlin ne fut plus qu'une scène de tumulte à la nouvelle de cet heureux événement; les cours se remplirent de ceux de la tribu que leurs infirmités avaient empêchés de suivre leurs camarades au camp, et que le bruit du retour du comte, qui s'était répandu avec la rapidité d'un éclair, y avait attirés; le vestibule retentit de toutes parts, et ces braves gens pouvaient à peine s'empêcher de se précipiter dans l'endroit où était leur chef, pour le féliciter de son évasion.
Quand les premiers transports de leur réunion furent passés, le comte présenta Alleyn à sa famille comme son ami et son libérateur, dont il ne pourrait jamais oublier, ni assez récompenser l'attachement et les services signalés. Ce tribut d'éloges accordé à Alleyn répandit sur les joues de Marie une rougeur expressive du plaisir et de la reconnaissance; et l'approbation qui éclata dans ses yeux récompensa le jeune homme de sa générosité et de ses travaux. La comtesse le reçut comme le libérateur de ses deux enfans et raconta à Osbert l'aventure du bois. Le comte embrassa Alleyn, qui reçut les remercimens de la famille avec une modestie naturelle. Osbert n'hésita point de dire que le baron était l'auteur de ce complot; son coeur brûlait du désir de venger les injures réitérées de sa famille, et il résolut de lui envoyer un cartel. Il considéra le renouvellement du siége comme un projet inutile; et un cartel, quoique son adversaire en fut indigne, lui parut le seul moyen honorable qui lui restât de se venger. Il se garda bien d'en parler à la comtesse, sachant que sa tendresse s'opposerait à cette mesure, et éleverait des difficultés qui l'embarrasseraient, sans le détourner de son dessein. Il fit mention des malheurs de la baronne et de l'amabilité de sa fille, et il excita l'estime et la pitié de ses auditeurs.
Les clameurs des paysans pour voir leur seigneur, parvinrent alors jusqu'à l'appartement de la comtesse, et il descendit dans le vestibule, accompagné d'Alleyn, pour satisfaire leur empressement. Un cri de joie universel fit retentir les murs lorsqu'il parut. A la vue de ses fidèles vassaux le visage du comte rayonna de plaisir; et les délices du moment lui donnèrent des preuves non équivoques des avantages d'un bon gouvernement. Impatient de témoigner sa reconnaissance, il introduisit Alleyn à la tribu, comme son ami et son libérateur, et offrit à son père une portion de terre, où il pourrait terminer ses jours dans la paix et dans l'abondance. Le vieil Alleyn remercia le comte de ses bontés, mais refusa de l'accepter. Il dit qu'il était attaché à sa chaumière, et qu'il jouissait déjà des aisances de la vie.
Le lendemain matin, un messager fut secrètement envoyé au baron avec un cartel de la part du comte. Ce cartel était conçu dans les termes de la plus haute indignation, il y était dit qu'il n'y avait que le manque de succès de tout autre moyen qui pût engager le comte à condescendre de combattre à armes égales le meurtrier de son père.
Le bonheur avait donc encore une fois reparu à Athlin. La conservation inattendue de ses deux enfans électrisait la comtesse. Le comte paraissait alors, pour quelque tems, en sûreté au sein de sa famille, et, quoique son impatience de venger les injures de ceux qui lui étaient les plus chers, et d'arracher des mains de l'oppression les belles prisonnières de Dunbayne, ne lui permît pas d'être tranquille, il affectait néanmoins une gaieté inconnue à son coeur, et tous les jours se passaient dans les fêtes et dans la joie.
CHAPITRE IX.
_Tempête qui jette un vaisseau à la côte près du château d'Athlin.--Osbert et Alleyn sauvent plusieurs personnes de l'équipage.--Le comte reçoit au château un étranger qui se trouvait à bord.--Le comte découvre par hasard la passion d'Alleyn pour sa soeur.--Conséquences de cette découverte.--L'étranger devient amoureux de Marie, il découvre son rang et sa fortune et la demande en mariage.--Approbation de ses offres par le comte et par sa mère.--Marie avoue à son frère son amour pour Alleyn, et l'impossibilité où elle se trouve de donner sa main au comte de Sant-Morin._
Pendant une soirée orageuse, la comtesse était, avec sa famille, dans une chambre dont les fenêtres donnaient sur la mer. De soudaines bourasques agitaient les flots, et les vagues écumantes venaient se briser contre les rochers avec une fureur inconcevable, malgré la situation élevée du château, l'écume volait avec violence contre ses fenêtres. Le comte descendit sur la terrasse, qui était au-dessous, pour contempler la tempête. La lune, perçant par intervalles à travers les nuages, réfléchissait une faible lumière sur les eaux, blanchissait l'écume qui jaillissait de toutes parts, et donnait précisément assez de clarté pour rendre la scène visible. Les vagues se brisaient avec de profonds murmures sur les rivages éloignés, et les intervalles de calme entre les bruyantes bourasques remplissaient l'esprit d'une douce horreur. Le sublime de la scène avait plongé le comte dans la plus profonde méditation, lorsque la lune, sortant tout-à-coup d'un nuage épais, lui laissa entrevoir, à quelque distance, un vaisseau que la fureur des flots poussait vers la côte. Bientôt il entendit des signaux de détresse; et peu après des cris de terreur et un mélange confus de voix furent apportés sur les ailes des vents.
Il quitta aussitôt la terrasse pour ordonner à ses gens de prendre des chaloupes, et d'aller au secours de l'équipage, car il ne doutait pas que le vaisseau n'eût fait naufrage; mais la mer était si grosse que cela n'était pas praticable. Le bruit des voix cessa, et il conclut que les malheureux matelots étaient péris. Tout d'un coup les cris de détresse frappèrent de nouveau ses oreilles et furent encore perdus dans le tumulte de la tempête; un moment après le vaisseau toucha sur le rocher qui était au-dessous du château; il s'en suivit un cri universel. Le comte et ses vassaux volèrent au secours de l'équipage; la fureur des vents était alors un peu abattue. Osbert, Alleyn et quelques autres, sautant dans une chaloupe, gagnèrent le navire, où ils sauvèrent une partie de l'équipage. Ces malheureux furent conduits au château où on leur donna généreusement toutes sortes de secours. Parmi ceux que le comte avait pris dans sa chaloupe était un étranger dont l'aspect majestueux et les manières annonçaient un homme de distinction; il avait plusieurs domestiques, mais ils étaient étrangers et ignoraient la langue du pays. Il remercia son libérateur avec une noble franchise qui le charma. La comtesse et sa fille allèrent à leur rencontre dans le vestibule et reçurent cet étranger avec toute la compassion que son état leur avait inspiré. Il fut conduit dans la salle à manger, où la magnificence de la table démontrait l'hospitalité ordinaire de ses hôtes. Cet étranger parlait bien Anglais, et découvrait dans sa conversation l'esprit énergique et vigoureux d'un homme, qui connaissait le monde et les sciences; et ses observations semblaient caractériser la bienveillance de son coeur. Le comte fut si content de son hôte qu'il le pressa de rester au château jusqu'à ce qu'il eût pu se procurer un autre vaisseau; et l'étranger, également content du comte, et ne connaissant personne dans le pays, accepta son invitation.
De nouvelles craintes troublèrent encore la paix d'Athlin; il y avait plusieurs jours que le messager envoyé à Malcolm était parti et il ne revenait pas. Il était pour ainsi dire évident que le baron, furieux de l'évasion de son prisonnier, et brûlant de trouver une victime, avait saisi cet homme et voulait bassement le faire servir à sa vengeance. Le comte résolut néanmoins d'attendre encore quelques jours pour voir quel serait l'événement.
Le conflit d'une tendresse cachée et d'une indifférence affectée bannit la tranquillité du sein de Marie, et lui fit éprouver bien des chagrins. L'amitié et les honneurs que le comte accordait à Alleyn, qui résidait alors constamment au château, flattaient la fierté de son coeur; mais hélas! ces distinctions ne servaient qu'à confirmer son admiration du mérite d'un homme qui avait déjà gagné ses affections, et fournissaient à celui-ci des occasions de montrer, sous des couleurs plus brillantes, les diverses perfections d'un coeur noble et généreux, et d'un esprit dont l'élégance naturelle ornait l'énergie de ses élans. Malgré les efforts de Marie, la langueur de la mélancolie se dérobait quelquefois de dessous le voile de la gaieté, et répandait sur ses beaux traits une expression intéressante. L'étranger n'y fut pas insensible, et cela ne servit qu'à changer l'admiration avec laquelle il l'avait d'abord regardée, en quelque chose de plus tendre et de plus puissant. La modeste dignité, avec laquelle elle exprimait ses sentimens, qui respiraient la bienveillance et la délicatesse la plus pure, toucha son coeur, et il sentit pour elle un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé.
Alleyn, dont le coeur, au milieu des anxiétés et du tumulte des scènes passées, n'avait cessé de soupirer pour l'image de Marie; cette image que son esprit lui avait peinte avec tous les charmes de l'original, et dont les teintes délicates étaient encore adoucies et devenues plus intéressantes par les ombres de la mélancolie, dont l'absence et un amour sans espoir les avaient environnées, sentait, au milieu du loisir de la paix et des fréquentes occasions qu'il avait de contempler l'objet de son attachement, redoubler ses soupirs et le poids de sa douleur. En présence de Marie son front se couvrait d'une douce mélancolie; il avait beau vouloir affecter une gaieté qui lui était étrangère. Marie s'aperçut de son changement; et cette observation ne contribua pas à dissiper sa propre tristesse. Le comte remarqua aussi qu'Alleyn avait perdu beaucoup de sa gaieté accoutumée, et le plaisanta sur ce changement, mais il ne pensa pas à sa soeur.
Alleyn aurait voulu quitter un endroit si nuisible à sa tranquillité, il forma plusieurs fois la résolution de se retirer de ces murs, qui avaient pour lui une espèce de charme, et rendaient inefficaces tous ses souhaits et ses faibles efforts. Quand il ne pouvait plus voir Marie, il allait souvent sur la terrasse, au-dessus de laquelle étaient les fenêtres de ses appartemens, et il passait la moitié de la nuit à parcourir, en silence, une promenade qui lui donnait le triste plaisir d'être auprès de l'objet de son amour.
Maltida ayant envie d'interroger Alleyn sur quelques circonstances relatives aux derniers événemens, lui dit un jour de l'accompagner dans son cabinet; en passant dans l'antichambre de la comtesse, il aperçut quelque chose à terre auprès de la porte par laquelle elle venait de passer, et l'ayant ramassé, il vit que c'était un bracelet auquel était attaché le portrait de Marie. Le coeur lui battit à cette vue; la tentation était trop grande pour pouvoir y résister; il le cacha dans son sein et continua son chemin. En sortant du cabinet il chercha, avec la plus grande impatience, un endroit où il pourrait contempler à loisir ce précieux portrait que le hasard lui avait mis entre les mains; il le tira en tremblant de son sein, et contempla encore ce visage dont la douce expression avait imprimé dans son coeur les délicieuses palpitations de l'amour. Comme il le pressait contre ses lèvres avec une tendresse passionnée, des larmes de ravissement lui vinrent aux yeux, et son ardeur romanesque ne pouvait guère recevoir d'accroissement par la présence de l'objet aimé, dont les pas légers ne lui avaient pas permis d'entendre l'approche; car se tournant tant soit peu, il aperçut non pas le portrait, mais la réalité! Surpris! confus! Le portrait lui tomba des mains. Marie, que le hasard avait conduite dans cet endroit, voyant l'agitation d'Alleyn, se préparait à se retirer, lorsque ce jeune homme dont le coeur était alors ouvert à toutes les tendres sensations, perdant dans la tentation du moment la crainte d'être dédaigné, et oubliant la résolution qu'il avait prise, de garder un silence éternel, se jeta à ses pieds et porta sa main vers ses lèvres tremblantes; sa langue aurait bien voulu lui dire qu'il aimait, mais son émotion et le regard sévère de Marie l'en empêchèrent.
Elle se dégagea à l'instant avec l'air de la dignité offensée, et jetant sur lui un regard qui exprimait à la fois la colère et l'intérêt, elle se retira en silence. Alleyn resta immobile sur la place, suivant des yeux ses pas fugitifs, insensible à toute autre sensation qu'à celles de l'amour et du désespoir. Il était tellement absorbé dans la scène du moment qu'il doutait quelquefois de sa réalité. Il s'imaginait que quelque apparition trompeuse avait voulu le priver de la seule consolation qui lui restait,--celle de mériter et de posséder l'estime de l'objet aimé. Il quitta l'endroit dans les angoisses de la douleur, et dans son trouble il oublia le portrait.
Marie avait aperçu le bracelet de sa mère tomber de ses mains et n'était plus inquiète de son portrait; mais le désordre qu'Alleyn lui avait causé lui avait fait oublier de lui demander. La comtesse s'étant aperçue de sa perte presqu'aussitôt qu'il eut quitté son cabinet, avait fait faire une recherche générale; mais comme on ne l'avait pas retrouvé, ses soupçons étaient tombés sur lui. Le comte, qui passa peu après dans l'endroit qu'Alleyn venait de quitter, trouva la miniature. Ce dernier ne tarda pas à se souvenir du trésor qu'il avait laissé tomber et revint pour le chercher. Au lieu du portrait, il trouva le comte: une rougeur involontaire parut sur ses joues, et sa confusion informa Osbert d'une partie de la vérité; celui-ci voulant savoir de quelle manière il se l'était procuré, lui présenta le portrait et lui demanda s'il le connaissait.
Alleyn était étranger à la dissimulation; il avoua que l'ayant trouvé, il l'avait caché, cédant à l'impulsion de cette passion dont l'aveu ne serait jamais sorti de son coeur, s'il n'en avait été arraché par la circonstance actuelle.