Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
Part 6
Si la simple vue de Laure fut capable de faire impression sur le coeur d'Osbert, il en devint bien plus fortement épris quand il put contempler sa beauté. Il s'imagina que le baron charmé par ses attraits l'avait fait tomber dans quelques-uns de ses pièges et la retenait malgré elle dans le château. La tristesse peinte sur son visage et le mystère qui semblait l'environner, le confirmèrent dans cette conjecture. Plein de cette idée, ses souffrances lui inspirèrent la plus grande compassion, et l'amour qui brûlait alors dans son coeur vint bientôt se réunir à ce sentiment. Dans ce moment il oublia le danger de sa situation; il oublia même qu'il était prisonnier, et, ne pensant qu'aux moyens d'adoucir les chagrins de cette infortunée, il ne se laissa point arrêter par une fausse délicatesse, et il résolut, s'il était possible, de connaître la cause de ses malheurs.
S'adressant donc à la baronne: «Madame, dit-il, si je pouvais en aucune manière alléger des peines que je ne saurais affecter de ne point apercevoir et qui m'ont si vivement touché, je regarderais ce moment comme le plus heureux de ma vie; d'une vie, hélas! qui n'a déjà été que trop marquée au coin du malheur. Mais le malheur ne m'a point été inutile, puisqu'il m'a fait connaître la sympathie». La baronne n'ignorait pas le caractère et les malheurs du comte. Victime elle-même de l'oppression, elle savait plaindre les souffrances des autres. Elle avait toujours senti une tendre compassion pour les malheurs d'Osbert, et elle ne put s'empêcher de lui exprimer toute sa reconnaissance pour l'intérêt qu'il voulait bien prendre à ses chagrins. Elle lui témoigna sa surprise de le voir ainsi en liberté; mais apercevant les fers qu'il avait aux mains, elle tressaillit d'effroi et devina une partie de la vérité.
Il lui raconta la découverte du panneau qui lui avait fait trouver le chemin de son appartement. L'idée de faciliter son évasion se présenta d'abord à l'esprit de la baronne; mais sa propre situation ne tarda pas à lui en faire voir l'inutilité, et elle fut contrainte d'abandonner une pensée que lui avaient inspirée la vénération qu'elle avait pour le caractère du feu comte, et l'intérêt qu'elle prenait à son fils; elle lui témoigna le plus vif chagrin de ne pouvoir le servir, et l'informa que sa fille et elle étaient aussi prisonnières; que leur liberté ne s'étendait pas au-delà des murs du château, et qu'il y avait quinze ans qu'elles étaient sous la verge de la tyrannie.
Le comte exprima l'indignation que ce récit lui inspirait, assura la baronne qu'elle pouvait compter sur sa discrétion, et la pria, si cette relation ne lui était pas trop pénible, de l'informer au moins comment elle avait eu le malheur de tomber au pouvoir de Malcolm. La baronne craignant pour la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger d'être découvert en restant plus long-tems hors de sa prison; et, le remerciant encore une fois de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à ses souffrances, l'assura de ses souhaits les plus sincères pour sa délivrance, et lui promit que, si jamais l'occasion s'en présentait, elle lui ferait connaître les tristes particularités de ses aventures. Les yeux du comte lui témoignèrent sa reconnaissance d'une manière plus expressive que sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda, en tremblant, la permission de renouveler ses visites, ce qui lui procurerait quelques intervalles de consolation pendant la triste captivité à laquelle il était condamné. La baronne, par pitié pour ses souffrances, consentit à sa demande. Osbert partit en jetant sur Laure un regard tendre et douloureux; il était néanmoins content de ce qui s'était passé et se retira dans sa prison en éprouvant un de ces momens de calme qui ne sont pas même étrangers aux malheureux.
Il trouva tout tranquille, et après avoir soigneusement fermé le panneau, il s'assit pour réfléchir sur le passé et penser à l'avenir. Il se flatta que la découverte du panneau pourrait faciliter son évasion; les ombres du désespoir dont son esprit avait si récemment été enveloppé se dissipèrent peu-à-peu, et lui laissèrent entrevoir un horizon plus flatteur; mais, hélas! ces brillantes espérances s'évanouirent comme un songe. Il se rappela que ce château était environné de gardes dont la vigilance était assurée par la sévérité du baron; que les belles étrangères qui avaient pris un si tendre intérêt à son sort étaient comme lui prisonnières, et qu'il ne connaissait pas un soldat généreux qui voulût lui enseigner les passages secrets du château et l'accompagner dans sa fuite. Son imagination était pleine de l'image de Laure; en vain s'efforça-t-il de se cacher à lui-même la vérité, son coeur trahissait constamment les sophismes de ses argumens. Il avait, sans le savoir, bu à la coupe de l'amour, et il était forcé d'avouer son indiscrétion. Il ne put cependant se résoudre à écarter de son coeur ce poison délicieux; il ne put se résoudre à ne plus la voir. Les appréhensions pénibles pour sa sûreté qu'éprouverait la baronne, s'il ne profitait pas de la permission qu'il avait si ardemment sollicitée; le manque de respect que cette conduite manifesterait; la violente curiosité de connaître l'histoire de ses malheurs; le vif intérêt avec lequel il apprendrait quelles étaient les relations de Laure et du baron, et l'espoir extravagant et trompeur de pouvoir leur être utile, le déterminèrent à renouveler sa visite. Sous ces illusions il cachait le principal motif qui l'engageait à cette entrevue.
Cependant Alleyn était de retour au château d'Athlin où il avait communiqué la résolution d'Osbert, qui n'avait servi qu'à aggraver la détresse des infortunées qui l'habitaient. Mais pour ne point leur faire perdre toute espérance, il leur avait caché que le comte n'était plus dans la tour; il méditait en silence et presque sans espoir sur les moyens de découvrir sa prison, et il tâchait de donner à la comtesse et à Marie une consolation à laquelle il ne pouvait lui-même prendre part. Il alla, sans perdre de tems, trouver les vieillards qu'il avait assemblés lors de son départ, et les informa du changement de prison du comte: circonstance qui devait pour le présent suspendre leurs délibérations. C'est pourquoi il les quitta et se rendit sur-le-champ auprès de la tribu, afin de continuer ses recherches. Tous les efforts que l'on fit pour se procurer les renseignemens nécessaires, furent inutiles.
Le moment fixé pour la réponse de la comtesse approchait; le désespoir était peint sur tous les visages, tous les coeurs étaient déchirés des plus vives angoisses; lorsqu'un soir les sentinelles du camp furent alarmées par l'approche de quelques hommes dont la voix leur était inconnue; craignant une surprise, ils les entourèrent et les conduisirent à Alleyn. Ces prisonniers dirent que pour se soustraire à la tyrannie de Malcolm ils étaient venus se réfugier dans le camp de ses ennemis dont ils déploraient les malheurs et dont ils voulaient défendre la cause. Charmé de cette circonstance, sans cependant y croire absolument, Alleyn interrogea les soldats touchant la prison du comte. Il apprit qu'Osbert avait été transféré dans un endroit du château d'un accès très-difficile, et que tout plan d'évasion était impraticable, sans l'assistance de quelqu'un bien instruit de tous les détours et passages du bâtiment.
Alleyn eut alors une perspective de succès que ses espérances les plus exagérées n'avaient encore pu lui présenter. Les soldats promirent solemnellement de l'aider de tout leur pouvoir; ils l'informèrent aussi qu'il y avait un mécontentement général parmi les vassaux du baron qui n'attendaient qu'un moment favorable pour secouer le joug de la tyrannie et reprendre les droits de la nature; que les soupçons de Malcolm l'excitaient à punir avec la dernière rigueur la moindre apparence d'inattention, et qu'étant eux-même condamnés à un châtiment très-sévère pour une faute légère, ils avaient tâché de s'y soustraire, ainsi qu'à l'oppression future de leur chef, par la désertion.
Alleyn convoqua immédiatement un conseil devant lequel les soldats amenés répétèrent leurs premières assertions, et l'un d'eux ajouta qu'il avait un frère qui aurait déserté avec eux s'il n'avait point été, ce jour-là, de garde auprès du comte: ce qui lui avait fait craindre d'être découvert; il ajouta que son frère serait le lendemain de garde à la porte du petit pont-levis où il n'y avait que peu de sentinelles; qu'il courrait les risques de l'aller trouver, et qu'il était persuadé qu'il ne se refuserait pas à favoriser la délivrance du comte. A ces mots le coeur d'Alleyn palpita de joie. Il promit à ce brave soldat une grande récompense pour lui et pour son frère, s'ils voulaient tous deux se charger de l'entreprise. Son compagnon connaissait parfaitement les passages souterrains du rocher; il offrit aussi ses services. Les espérances d'Alleyn devenaient à chaque instant plus fondées, et il aurait bien voulu dans ce moment pouvoir communiquer à la malheureuse famille d'Osbert la joie qui dilatait son coeur.
Le lendemain fut fixé pour commencer l'entreprise, et Jacques chargé de faire tous ses efforts pour gagner son frère. Ces préliminaires réglés, ils se séparèrent pour aller prendre du repos, mais Alleyn ne put fermer l'oeil de la nuit: l'anxiété de l'attente s'empara de son esprit et remplit son imagination des visions les plus agréables; il se représentait la réunion du comte avec sa famille; il anticipait les remercimens qu'il allait recevoir de la part de l'aimable Marie, et il soupirait en réfléchissant que de simples remercimens étaient tout ce qu'il avait lieu d'espérer.
A la fin le jour parut et offrit à la tribu une perspective bien différente que celle de la veille. Alleyn, impatient de connaître le résultat de la rencontre qui devait avoir lieu entre les deux frères, trouvait les heures trop longues. La nuit vint enfin seconder ses désirs. L'obscurité n'était interrompue que par la faible lueur de la lune qui perçait, de tems en tems, à travers les sombres nuages qui environnaient l'horizon. Le vent rompait par intervalles le silence des ténèbres. Alleyn épiait tous les mouvemens du château; les lumières disparurent successivement, l'horloge de la tour sonna une heure; tout paraissait tranquille au-dedans, et Jacques marcha vers le pont-levis. Ce pont était coupé par le milieu, et la partie du côté de la plaine était baissée; Jacques s'avança dessus et appela d'une voix basse, mais ferme, Edmund. Point de réponse: il commença à craindre que son frère n'eût déjà quitté le château. Il resta quelque tems en suspens avant de répéter son appel, et il entendit qu'on tirait doucement les verroux de la porte du pont-levis; alors Edmund parut.
Il fut surpris de trouver Jacques et lui commanda de fuir à l'instant pour éviter le danger qui le menaçait. Le baron, irrité de la fréquente désertion de ses soldats, avait envoyé des gens à leur poursuite et promis des récompenses considérables à ceux qui arrêteraient les déserteurs. Ce discours n'eut aucun effet sur l'esprit de Jacques; il resta, résolu d'en venir à ses fins. Heureusement les sentinelles de garde avec Edmund étaient toutes ensevelies dans un profond sommeil, par l'effet d'une boisson qu'il leur avait administrée pour faciliter son évasion: ce qui fit que les deux frères continuèrent, à voix basse, leur conversation, sans être interrompus.
Edmund ne voulait pas différer plus long-tems sa fuite, et n'avait point assez de fermeté pour courir les dangers de l'entreprise. L'appât de la récompense éveilla cependant son courage, et il se laissa persuader; il connaissait bien toutes les avenues souterraines du château; la seule difficulté qui restait à surmonter était de tromper la vigilance des autres sentinelles, et il ne croyait pas possible que le comte quittât sa prison sans être aperçu. Les soldats qui devaient, la nuit suivante, monter la garde avec lui, étaient dans d'autres parties du château qu'ils ne devaient quitter qu'au moment où on les placerait à la prison: il était donc difficile de leur administrer cette même potion qui avait engourdi les sens de ses camarades. Se fier à leur intégrité et s'efforcer de les séduire, eût été mettre sa vie à leur disposition et probablement aggraver les maux du comte. Ce projet était environné de trop de dangers pour le hasarder, et leur imagination ne leur en offrait point de plus probable.
Il fut néanmoins convenu que, la nuit suivante, Edmund saisirait un moment favorable pour faire part au comte des desseins de ses amis et pour le consulter sur les moyens de les mettre à exécution. D'après cette résolution, Jacques revint sain et sauf à la tente d'Alleyn où étaient assemblés les chefs de la tribu qui attendaient son retour avec la plus vive inquiétude. Le rapport du soldat affaiblit considérablement les espérances de ce jeune homme; la vigilance avec laquelle la prison était gardée, paraissait rendre toute évasion impraticable. Il était cependant condamné à rester dans cette cruelle incertitude pendant près de trois jours, en attendant qu'Edmund fût de nouveau au poste du pont-levis et put communiquer avec son frère. Mais Alleyn ne se doutait pas d'une circonstance qui aurait absolument anéanti toutes ses espérances, et dont les suites pouvaient ruiner tous leurs projets. Une sentinelle postée sur la partie du rempart qui dominait le pont-levis avait été alarmée par le bruit des verroux, et, s'étant approchée des murailles, avait aperçu un homme sur la moitié du pont qui était au-delà du fossé, conversant avec quelqu'un de l'intérieur. Elle s'était avancée autant que les murailles le lui avaient permis, et avait fait tous ses efforts pour entendre ce qu'ils disaient. L'obscurité de la nuit l'avait empêchée de reconnaître la personne qui était sur le pont; mais elle avait très-bien distingué la voix d'Edmund. Fort surprise de ce qui se passait, elle donna toute son attention à découvrir le sujet de leur conversation. La distance que la moitié du pont levé laissait entre les deux frères, les obligeait de parler plus haut qu'ils n'auraient fait sans cette circonstance, et la sentinelle en entendit assez pour être instruite qu'ils se concertaient pour l'évasion du comte; que cette entreprise devait avoir lieu la nuit qu'Edmund serait de garde à la prison, et que quelques amis du comte l'attendraient dans les environs du château. Cet homme garda tout cela dans sa mémoire, et, le lendemain matin, il en fit part à ses camarades.
Le lendemain, vers le soir, le comte, cédant à l'impulsion de son coeur, ouvrit de nouveau son panneau, et s'avança vers les appartemens de la baronne. Elle le reçut avec des marques de satisfaction, tandis que le plaisir de l'innocence, peint sur le visage de Laure, témoignait que son coeur, jusqu'ici en proie à la douleur, éprouvait dans ce moment une sensation délicieuse. Osbert lui rappela sa promesse, que le désir d'exciter la compassion de ceux que l'on estime et le plaisir mélancolique que l'on trouve à se retracer le tableau d'un bonheur passé, lui avaient fait donner. S'étant efforcée de composer ses esprits que le souvenir de ses souffrances passées avait ébranlé, elle lui fit la relation suivante.
_Fin de la première Partie._