Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
Part 5
Alleyn, dont le coeur était déchiré par des sentimens qui se combattaient, n'écouta que la voix de l'honneur; il désobéit aux ordres d'Osbert; et posant ses armes à terre, il déclara qu'il allait se rendre au château d'Athlin porter les propositions du baron. La tribu suivit l'exemple d'Alleyn, et quelques-uns de ses membres se préparèrent à l'accompagner: des vassaux si fidèles ne pouvaient céder aux exhortations du comte. Pour lui, il éprouva une vive douleur quand la nouvelle du départ d'Alleyn fut parvenue dans sa prison.
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La situation de celui-ci était affreuse; toute l'énergie de son ame suffisait à peine pour la supporter. Il se trouvait chargé d'un message dont le résultat devait être de plonger dans le désespoir une femme qu'il adorait, ou de donner la mort à l'ami qui lui était le plus cher.
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Lorsqu'on annonça à la comtesse l'arrivée d'Alleyn, la joie et l'impatience s'emparèrent de son coeur; elle ne doutait point que Malcolm ne l'envoyât offrir un accommodement; et il n'était point de rançon qu'elle ne fût disposée à donner pour acheter la liberté de son fils. Au son de la voix d'Alleyn, le trouble qui avait commencé à s'apaiser dans le sein de Marie se réveilla, il lui fut impossible de ne point reconnaître un amour qui ne devait lui permettre aucune espérance: en vain, au moment de revoir celui qui en était l'objet, tenta-t-elle de réprimer son émotion; sa rougeur indiquait l'état de son ame; et tous ses efforts pour cacher ses sentimens, ne servaient qu'à les faire paraître encore plus.
Quand Alleyn parut devant la comtesse, ses forces étaient épuisées par une suite de l'agitation violente qu'il avait éprouvée. La sombre tristesse répandue sur son visage, la pâleur que lui donnait sa crainte, décélaient ses tourmens intérieurs; Maltida conçut à son aspect de vives alarmes sur le compte de son fils, et d'une voix tremblante s'informa de sa destinée. Alleyn se hâta de la rassurer; il eut soin d'employer les plus grandes précautions, lorsqu'il vint à s'acquitter de son message, et à faire le récit de la scène dont il avait été témoin. La résolution du baron parut un coup si terrible au coeur de Marie qu'elle s'évanouit en l'apprenant. Alleyn courut la soutenir, et la comtesse, occupée de donner des secours à sa fille, se trouva un moment distraite de la douleur que cette nouvelle devait naturellement exciter en elle. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que Marie fut rappelée à la vie, ou plutôt au sentiment de son infortune; mais il est impossible de se figurer, dans toute son étendue, la pénible situation de Maltida. Son coeur partagé entre deux intérêts si puissans était devenu le siège du désordre et de l'effroi. De quelque côté qu'elle portât la vue, elle n'envisageait que malheur et destruction. Le meurtrier de son mari exigeait le sacrifice de sa fille, et de l'arrêt d'une mère dépendait le coup fatal qui menaçait son fils; elle lui donnait la mort, en rejettant la proposition de Malcolm; en l'acceptant, elle outrageait la mémoire de son mari lâchement égorgé, et s'exposait aux reproches de la vertu indignée. Une semblable alliance détruisait le bonheur de sa fille et l'honneur de sa maison. Il n'était plus permis de songer à délivrer Osbert par la force des armes, depuis que le baron avait déclaré que le moment de l'attaque serait celui de sa mort. L'honneur, l'humanité, la tendresse maternelle commandaient à Maltida de sauver son fils, et par une étrange opposition d'intérêts, ces mêmes vertus se réunissaient pour lui interdire le sacrifice qu'exigeait Malcolm. Jusqu'à ce jour un faible rayon d'espérance n'avait point cessé de se montrer à cette mère infortunée. Maintenant le désespoir l'enveloppait d'épaisses ténèbres, au travers desquelles elle ne découvrait que l'autel sur lequel un de ses enfans devait être immolé. Elle frémissait à la seule idée d'unir sa fille au meurtrier de son père, et savait aussi que la férocité du caractère de Malcolm suffisait seule pour corrompre le bonheur de la femme qui partagerait sa destinée. Dans sa douleur elle rejetait avec force l'échange que le baron proposait; mais le spectacle de son fils pâle, et perdant tout son sang au milieu des convulsions de la mort, se présentait tout-à-coup à son imagination, et lui causait une sorte de délire.
Il se passait chez Marie un combat non moins violent; la nature lui avait donné un coeur susceptible de toutes les affections tendres et délicates; son esprit saisissait avec facilité tous les rapports de la plus rigoureuse morale, et elle se conduisait constamment d'après les principes qu'elle s'était formés. Tous ces avantages n'étaient pas nécessaires, pour lui faire connaître la rigueur de son sort, qui eût été sentie par une ame commune; mais ils servaient à rendre son chagrin plus aigu; et à lui montrer, dans un jour plus éclatant, l'horreur de sa situation. Le souvenir de son père, le devoir imposé par la vertu, et l'amour qui faisait entendre sa voix tremblante, mais forte, parlaient seuls à son coeur; l'idée de s'unir à Malcolm la remplissait d'effroi. Pouvait-elle recevoir une main fumante encore du sang de son père? pouvait-elle consentir à passer sa vie avec un homme qui avait tranché les jours de celui dont elle avait reçu l'existence, un homme qui serait toujours devant ses yeux un monument de son infortune et du déshonneur de sa famille, et dont l'aspect bannirait à jamais de son coeur, toutes les affections douces et généreuses? Elle ne pouvait chérir les sentimens nobles et élevés, sans chérir le souvenir de son père et celui de son amant. Combien devait-elle être malheureuse, si elle était obligée d'effacer de sa mémoire l'image de la vertu pour espérer d'obtenir une affreuse tranquillité! Partout où ses tristes regards cherchaient du soulagement ils ne rencontraient que le désespoir. D'un côté elle se voyait ensevelie dans les bras d'un assassin: de l'autre c'était son frère, chargé de fers et attendant la mort, qui s'offrait à elle. Il lui était impossible de supporter ce tableau auquel l'imagination prêtait toutes les horreurs de la réalité. Cependant, au milieu de ses souffrances, elle considéra qu'il lui était possible de sauver son frère: alors elle s'attacha avec force à cette idée; puisqu'elle devait être malheureuse, elle résolut au moins de l'être avec noblesse, et de s'offrir elle-même pour victime, quand d'horribles conjonctures demandaient ce sacrifice.
Remplie de ces idées, elle entra dans la chambre de la comtesse; elle s'empressa de lui annoncer sa résolution, et attendit, en tremblant, ce que sa mère allait décider.
Maltida éprouva en ce moment une peine au-dessus de celles qu'elle avait ressenties jusqu'à ce jour; lors de la mort de son mari, qu'elle aimait avec tendresse, elle avait beaucoup souffert: la manière dont il avait péri avait concouru à rendre sa douleur plus vive; mais cet événement, bien que terrible, n'avait pas été accompagné de circonstances pareilles à celles où elle se trouvait; une force supérieure l'avait amené, lorsqu'elle l'avait appris, il n'était plus en son pouvoir de sauver son époux; elle n'avait pas eu à faire un choix effrayant entre des horreurs, à ratifier son infortune de sa propre bouche, et à empoisonner le reste de ses jours de souvenirs affreux. Quoique ce fût la puissance d'un tyran qui lui imposât ce choix, elle se l'attribuait en partie, et sa raison se troublait en songeant qu'elle était forcée de livrer elle-même sa fille à un état pire que la mort.
Lorsque Marie se présenta devant elle, son ame épuisée par l'excès de sa douleur, était tombée dans un morne et silencieux désespoir. Insensible aux objets qui l'environnaient, elle l'était pour ainsi dire à ses propres maux, et elle entendit à peine sa fille. «Il vivra, s'écria Marie d'une voix faible et entrecoupée, je me sacrifierai.» A ces mots «il vivra,» la comtesse levant les yeux, promena autour d'elle un regard sombre qui prit tout-à-coup l'expression de la tendresse lorsqu'il fut arrêté sur Marie. Quelques larmes coulèrent sur ses joues, et furent comme la rosée du ciel, qui, tombant sur une plante flétrie, ranime sa feuille mourante. Ces larmes étaient les premières qu'elle eût versées depuis l'arrivée du fatal message. Elle envoya chercher Alleyn, avec qui elle voulait examiner s'il n'y avait pas quelque moyen d'arracher le comte de sa prison. Souvent, dans les grandes afflictions, lorsque la mort n'a point encore donné une triste certitude aux événemens, l'esprit s'élance au-delà de la sphère du possible pour courir après l'espérance, jusqu'à ce que l'affreuse réalité lui montre le néant de ses illusions. Il en était ainsi de Maltida; la violence de son chagrin, causé par la première nouvelle de son malheur, commençait à diminuer, et elle penchait à croire que sa situation n'était pas aussi désespérée qu'elle le lui avait paru d'abord. Son coeur s'ouvrait à l'espoir qu'on pourrait procurer à Osbert une occasion de s'échapper. Alleyn entra en tremblant; il redoutait ce qu'on allait lui annoncer, et se proposait d'offrir de braver tous les dangers pour délivrer le comte. L'idée que Marie deviendrait la femme de Malcolm lui était horrible, et il la repoussait comme un poison capable d'arrêter dans son coeur le mouvement de la vie. Il voulait à tout prix arracher Marie à cette calamité, et tirer le comte de sa prison. Le spectacle qui le frappa au moment où il aborda la comtesse, vint accroître son tourment; elle était étendue sur un sopha pâle et muette. Ses yeux qui ne voyaient rien étaient fixés sur une fenêtre en face d'elle. Toute sa contenance annonçait le désordre de son esprit, et elle fut quelque tems sans apercevoir Alleyn. Telle était la fluctuation de ses pensées, que si un rayon d'espérance traversait quelquefois les ténèbres qui l'enveloppaient, bientôt un retour sur elle-même le faisait évanouir. Marie, assise près d'elle, tenait sa main pressée contre son sein. La douleur avait répandu dans toute sa personne une langueur enchanteresse; elle s'efforçait d'exprimer de nouveau le douloureux parti qu'elle avait pris, mais sa voix tremblait, et la moitié de sa phrase expira sur ses lèvres: ses regards semblaient chercher à éviter Alleyn, comme un objet capable de lui faire abandonner son dessein. Il s'avança pour demander à la comtesse ce qu'elle voulait ordonner. «Je suis prête, dit en ce moment Marie, à me dévouer moi-même comme une victime à la vengeance du baron: j'aurai du moins sauvé mon frère.» Pendant qu'elle parlait ainsi, un froid mortel s'empara du coeur d'Alleyn; et elle-même eut peine à achever, tout son corps frissonna; ses yeux se couvrirent d'un nuage épais, et elle tomba évanouie sur le sopha où elle était assise.
Alleyn, en proie à toutes les angoisses du désespoir, le regard fixe et immobile, attendait dans le silence de l'inquiétude le moment de son retour à la vie; les secours qu'on lui prodiguait ne tardèrent pas à la faire revenir, et la joie qu'il en ressentit, lui fit un instant oublier sa situation; il pressa avec ardeur la main de Marie contre son sein. Cette fille infortunée qui avait à peine recouvré l'usage de ses sens, céda, sans s'en apercevoir, au premier mouvement de son coeur, et un sourire expressif de la plus vive tendresse donna à Alleyn la certitude d'être aimé. Jusqu'ici le désespoir avait enchaîné sa passion; il se trouvait une trop grande distance entre lui et la soeur d'Osbert, et sa modestie ne lui avait pas permis de s'imaginer qu'il eût assez de mérite pour attirer l'attention de l'adorable Marie. Peut-être aussi cette défiance de soi-même, si naturelle au véritable amour, avait-elle contribué à le tromper. Ce ne fut qu'alors que cette certitude lui procura la sensation la plus délicieuse qu'il eût encore éprouvée. Il oublia un instant la détresse de ses hôtes et son propre état; toutes ses idées s'évanouirent pour faire place à la nouvelle connaissance qu'il venait d'acquérir, et pendant quelques minutes il goûta la félicité la plus parfaite. La réflexion ne tarda cependant pas à ramener les noires pensées et leur sombre suite et à le replonger au plus profond de l'abyme.
La comtesse avait alors repris assez de force pour s'entretenir du sujet qu'elle avait le plus à coeur. L'idée d'une nouvelle tentative, pour la délivrance de son fils, n'avait pas échappé à Alleyn; il dit qu'il était prêt à affronter tous les dangers pour parvenir à ce but, et il parla d'un ton si assuré de la probabilité du succès, qu'il fit encore une fois renaître l'espérance dans le sein de Maltida; elle craignit néanmoins de se livrer trop précipitamment à un espoir si douteux. Il fut résolu qu'Alleyn se consulterait avec les hommes les plus habiles et les plus fidèles de la tribu, que l'âge ou les infirmités avaient jusqu'ici écartés du combat, sur les moyens les plus propres au succès de l'entreprise, et qu'il marcherait ensuite, sans délai, à la tête des combattans; qu'en attendant on enverrait un message au baron pour lui demander du tems, et lui annoncer qu'on lui ferait réponse sous quinze jours.
Alleyn forma donc un conseil des gens les plus habiles de la tribu. On proposa divers projets dont le succès parut fort incertain. A la fin quelqu'un observa qu'il était possible qu'Osbert ne fût plus dans la tour, et que le lieu de sa détention fût changé: chose qu'il fallait d'abord savoir pour former un plan convenable. Il fut donc résolu de suspendre les délibérations jusqu'à ce qu'Alleyn se fût procuré les informations nécessaires, et en attendant, celui-ci fut chargé de délivrer à Malcolm le message de la comtesse. C'est pourquoi il se mit sur-le-champ en marche pour le château.
CHAPITRE VI.
_Translation d'Osbert dans une autre prison.--Message de Maltida à Malcolm.--Découverte d'un panneau mouvant par où l'on entre dans plusieurs vastes appartemens.--Osbert parvient à celui des deux prisonnières.--Leur surprise à la vue du comte.--Tendre intérêt de ce dernier pour leurs souffrances. Il demande et obtient la permission de renouveler sa visite.--Démarches d'Alleyn pour découvrir la prison du comte, et pour tâcher de l'en tirer.--Désertion de deux soldats du château de Malcolm qui viennent s'enrôler sous les bannières d'Alleyn._
Pendant ce tems-là le château de Dunbayne était devenu le théâtre du triomphe et de la détresse. Fier de son projet, Malcolm voyait déjà Marie à ses pieds, tandis qu'Osbert éprouvait des tourmens plus cruels que la mort. Le baron était surpris que son invention ne lui eût pas encore suggéré ce moyen de torture. Pour la première fois l'amour eut pour lui des attraits, parce qu'il devenait l'instrument de sa vengeance, et que d'ailleurs la violence de sa passion lui avait représenté les charmes de Marie sous les couleurs les plus flatteuses. Il prit donc la ferme résolution de ne jamais relâcher le comte qu'aux conditions qu'il avait offertes, et par ce moyen de rendre la maison d'Athlin un monument éternel de son triomphe.
Pour plus de sûreté, Osbert avait été transféré au centre du château dans un appartement vaste et sombre, et dont les fenêtres gothiques ne laissaient pénétrer de lumière qu'autant qu'il en fallait pour en apercevoir l'horreur. Ce n'était pas ce qui le tourmentait davantage; son coeur éprouvait des douleurs bien plus aiguës. Un malheur aussi terrible que celui qui le menaçait ne s'était jamais offert à son imagination. Depuis long-tems familiarisé avec l'idée de la mort, il ne la regardait que comme un mal passager; mais voir sa famille dans l'ignominie, la voir contracter une alliance avec l'assassin de son père, cette pensée lui déchirait l'ame.
Il craignait que la tendresse maternelle n'engageât Maltida à accepter les offres du baron, et il ne doutait pas que sa soeur n'eût assez de grandeur d'ame pour se sacrifier, afin de lui sauver la vie. Il aurait écrit à la comtesse pour lui défendre d'accepter ces conditions, et lui déclarer sa ferme résolution de mourir; mais il n'avait aucun moyen de lui faire parvenir sa lettre; le garde, qui avait eu la générosité de faire passer sa première, ne paraissait plus. Le courage qui l'avait soutenu jusqu'ici ne l'abandonna pas dans ce moment critique. Accoutumé depuis long-tems à éprouver des contradictions sans nombre, il avait acquis l'art de les surmonter; les plus grands revers n'étaient point capables de l'abattre; la résistance ne servait qu'à lui donner plus de force et à faire paraître sa grande ame dans un jour plus éclatant.
Alleyn venait de joindre la tribu, et faisait toute la diligence possible pour se procurer les informations nécessaires. Il apprit que le comte n'était plus dans la tour, mais il ne put découvrir dans quelle partie du château il était relégué; sur ce point on n'avait que des conjectures vagues et sans vraisemblance. Ce qui faisait croire qu'il n'avait pas été mis à mort, c'était la politique du baron dont le violent amour pour Marie n'était plus alors un mystère. Alleyn employa inutilement tous les stratagèmes que l'invention put lui suggérer pour découvrir la prison du comte. Enfin, forcé de remettre à Malcolm le message dont il était chargé, il demanda pour préliminaire qu'Osbert fût amené sur les remparts, afin de faire voir à ses vassaux qu'il était encore en vie. Il espérait que cette mesure lui fournirait quelque moyen de découvrir le lieu de sa détention, se proposant d'observer avec la plus scrupuleuse attention l'endroit où il se retirerait.
Le comte parut sain et sauf sur les remparts. A sa vue ses vassaux firent retentir les airs de leurs cris pour témoigner leur allégresse; le baron était à ses côtés, et les regarda d'un air de mépris. Alleyn s'approcha des murailles et remit le message de Maltida. Osbert frémit de son contenu; il prévit qu'une délibération annonçait une soumission, Déchiré par cette pensée, il jura tout haut qu'il ne survivrait jamais à une pareille infamie; s'adressant ensuite à Alleyn, il lui commanda de retourner sur-le-champ vers la comtesse, et de lui dire de ne point se soumettre à des conditions aussi humiliantes, à moins qu'elle ne voulût sacrifier ses deux enfans à l'assassin de leur père. Ces paroles excitèrent un sourire de triomphe sur le visage du baron, et il se tourna en gardant un silence dédaigneux. Les gardes reconduisirent Osbert dans sa prison; mais tous les efforts de son ami, pour découvrir le chemin qu'ils prenaient, furent inutiles; la hauteur des murs les fit bientôt disparaître à ses yeux.
Alleyn nous fournit un exemple de la fermeté et de la constance avec lesquelles une ame énergique poursuit un objet favori; des circonstances fâcheuses peuvent venir à la traverse, le manque de succès peut momentanément arrêter ses progrès; mais elle s'élève au-dessus de tout obstacle, et pour parvenir à ses fins, elle va même au-delà des bornes de la possibilité. Ce jeune homme ne désespérait pas encore; mais il ne savait de quelle manière il devait agir.
En passant près d'une fenêtre, Osbert fut surpris d'y apercevoir deux dames: malgré l'agitation de son esprit, il les reconnut pour les mêmes personnes qu'il avait observées des grilles de la tour avec tant d'émotion, et qui avaient à-la-fois excité sa compassion et sa curiosité. Au milieu de sa détresse, la douceur et les grâces de la plus jeune avaient souvent occupé sa pensée, et il désirait ardemment connaître le sujet de sa douleur; car la mélancolie peinte sur son visage annonçait bien qu'elle était malheureuse. Elles observèrent Osbert lorsqu'il passa, et leurs yeux exprimèrent la pitié que sa situation leur inspirait. Il les fixa tendrement, et de retour dans sa prison, il fit de nouvelles questions sur leur compte; mais on continua de garder un silence inflexible à cet égard.
Un jour qu'il était enseveli dans ses réflexions, ses yeux se fixèrent involontairement sur un panneau du lambris de sa prison: il remarqua qu'il était autrement fait que les autres et que sa projection était tant soit peu plus grande; une lueur d'espérance s'empara de son esprit, et il se leva pour l'examiner. Il vit qu'il était environné d'une fente, et en le poussant avec les mains, il s'ébranla. Certain qu'il y avait quelque chose de plus qu'un panneau, il y employa toute sa force; mais il ne produisit aucun autre effet. Après avoir inutilement tenté de l'enlever de différentes manières, il abandonna l'entreprise, et revint s'asseoir triste et désespéré. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il pensât davantage au lambris. Ne voulant cependant pas renoncer à cette dernière espérance, il fit un nouvel examen, et en s'efforçant d'ébranler le panneau, son pied donna par hasard contre un endroit qui le fit ouvrir à l'instant. Il y avait dans l'intérieur un ressort caché qui le tenait attaché, et en pressant une certaine partie du panneau, il s'ouvrait de lui-même; c'était cette partie que le pied du comte avait touchée.
Cette découverte lui causa une joie inexprimable. Il vit alors devant lui un vaste appartement semblable à celui qui formait sa prison; ses fenêtres hautes et arquées étaient ornées de verre peint; son pavé était de marbre, et cet endroit paraissait être les restes d'une église abandonnée. Osbert traversa, en hésitant, sa longue nef, et parvint à une grosse porte de chêne à deux battans qui terminait cette pièce lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue et spacieuse galerie; ses fenêtres, aussi gothiques que celles de l'église, étaient couvertes d'un lierre épais qui en écartait pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta quelques tems à l'entrée, incertain s'il devait aller plus loin; il écouta, et n'entendant aucun bruit dans sa prison, il continua. La galerie aboutissait à gauche en tournant, à un grand escalier fort ancien et, en apparence, très-négligé, qui conduisait à une salle en bas; à droite était une porte basse et peu éclairée.
Osbert craignant d'être découvert, passa l'escalier et ouvrit la porte. Alors une file de superbes appartemens magnifiquement meublés se présenta à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir qui que ce fût; mais, après avoir traversé la seconde chambre, il entendit les sanglots d'une personne qui pleurait. Il s'arrêta un moment, ne sachant s'il devait continuer; une curiosité irrésistible l'entraîna plus loin, et il entra dans un appartement où étaient assises les belles étrangères, dont la vue avait fait tant d'impression sur lui.
La plus âgée des dames fondait en larmes, et sur une table à côté d'elle étaient une cassette et quelques papiers ouverts. La plus jeune était tellement occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas attention à l'entrée du comte. Dès que la première l'eut aperçu, elle se leva tout en désordre, et la surprise qui éclata dans ses jeux semblait demander l'explication d'une visite si extraordinaire. Osbert, étonné de ce qu'il venait de voir, fit quelques pas en arrière, dans l'intention de se retirer; mais se rappelant que cette intrusion exigeait des excuses, il revint. La grace avec laquelle il s'excusa, confirma l'impression que sa figure avait faite sur l'esprit de Laure (tel était le nom de la jeune dame) qui, en levant la tête, laissa apercevoir une physionomie où l'on découvrait un heureux mélange de dignité et de douceur. Elle avait environ vingt ans, était de moyenne taille, extrêmement délicate et très-bien faite. Le coloris de sa jeunesse avait une teinte de mélancolie douce et réfléchie qui donnait une expression très-intéressante à ses grands yeux bleus; ses traits étaient en partie cachés par ses beaux cheveux bruns qui, après avoir formé nombre de boucles autour de son visage, descendaient sur son sein: toutes les grâces d'un sexe aimable étaient réunies dans sa personne, et la majesté naturelle de son maintien démontrait la pureté et la noblesse de son ame. Lorsqu'elle aperçut le comte, une faible rougeur se répandit sur ses joues, et elle quitta involontairement le dessin auquel elle était occupée.