Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (1/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
Part 1
LES CHATEAUX D'ATHLIN ET DE DUNBAYNE,
Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse.
Par ANNE RADCLIFFE.
_Traduite de l'Anglais._
PREMIÈRE PARTIE.
_A PARIS_, Chez { TESTU, Imprimeur, rue Hautefeuille, nº. 14. { DELALAIN, jeune, Libraire, rue Saint-Jacques, nº. 12.
M. DCC. XCVII.
LES CHATEAUX
D'ATHLIN
ET DE
DUNBAYNE;
_HISTOIRE arrivée dans les Montagnes d'Ecosse._
CHAPITRE PREMIER.
_Situation du Château d'Athlin.--Douleur de ceux qui l'habitent, causée par la mort du comte, tué jadis par Malcolm, chef de la tribu de Dunbayne--Vie retirée de Maltida, veuve du Comte.--Premières années de ses deux enfans, Osbert et Marie.--Le jeune Alleyn.--Commencement de l'amitié d'Osbert et d'Alleyn._
Sur la côte orientale de l'Ecosse, en approchant vers le nord, au milieu du site, le plus romantique des montagnes, se trouve le château d'Athlin, bâti sur le sommet d'un roc, dont la base est dans la mer. Cet édifice est vénérable par son antiquité et sa structure gothique, mais plus encore par les vertus qu'il renferme. C'est là que résident la veuve, encore belle, et les enfans du comte d'Athlin, qui périt de la main de Malcolm, l'un des chefs voisins, orgueilleux, oppresseur, vindicatif, et vivant au milieu de tout le faste de la puissance féodale, à peu de distance d'Athlin. Des usurpations sur le domaine d'Athlin donnèrent naissance à l'animosité qui éclata entre les deux chefs. Leurs tribus en vinrent souvent aux mains, et ceux d'Athlin sortirent presque toujours victorieux de ces combats. Malcolm, dont la fierté était blessée par les défaites de ses vassaux, et l'ambition réfrénée par la puissance du comte, conçut pour lui cette haine mortelle que la résistance à des passions favorites excite naturellement dans une ame comme la sienne, dominée par l'arrogance et peu accoutumée à la contradiction; il résolut la mort d'Athlin. Son projet fut exécuté avec la ruse qui forme le trait principal de son caractère. Dans un combat où se trouvaient les deux chefs en personne, il parvint à envelopper le comte accompagné seulement d'une faible partie de sa troupe, et le tua. La mort d'Athlin fut bientôt suivie de la déroute générale de sa tribu qui éprouva un carnage affreux, et dont un petit nombre, échappé avec peine, vint apprendre à Maltida cet horrible événement. Maltida, accablée par ce récit, et privée, par la perte des siens, de l'espoir de réussir dans sa vengeance, s'abstint de sacrifier la vie du reste de ses vassaux; elle se résigna à supporter en silence ses infortunes.
Inconsolable de la mort de son époux, Maltida se déroba aux regards du public, et prit le parti de se confiner dans son antique manoir. Là, au milieu de sa famille et de ses vassaux, elle se dévoua toute entière à l'éducation de ses enfans. Un fils et une fille lui restaient pour partager ses soins; et leurs vertus qui se montraient chaque jour davantage, promettaient de la récompenser de sa tendresse. Osbert était dans sa dix-neuvième année; il tenait de la nature un esprit ardent, susceptible de tous les genres de connaissances; l'éducation avait ajouté à cet avantage, celui de donner de l'étendue et de la délicatesse à ses idées. Son imagination était animée, brillante; et son coeur, qui n'avait point encore été refroidi par le malheur, était ouvert à une chaleureuse bienfaisance.
Lorsque nous entrons sur le théâtre du monde, l'imagination de la jeunesse embellit chaque scène, et notre ame se répand sur tout ce qui nous environne. Un sentiment de bienveillance nous porte à croire que chaque être que nous rencontrons est bon, et à nous étonner que tout être bon ne soit pas heureux. L'indignation s'empare de nous au récit d'une injustice et à l'aspect de l'insensibilité. Le spectacle de l'infortune fait couler nos larmes, doux tribut de notre pitié; une action vertueuse dilate notre coeur: nous bénissons celui qui l'a faite, et nous nous en croyons capables. Mais quand nous avançons dans la vie, notre imagination est forcée d'abandonner une partie de ces douces chimères; le triste chemin de l'expérience nous conduit à la vérité, et les objets sur lesquels nous portions n'aguères un regard bienveillant, sont examinés d'un oeil sévère. Alors une scène toute différente se présente. Où était le doux sourire, se trouvent l'humeur et le chagrin; une ombre épaisse a remplacé la brillante clarté, et des passions misérables, ou une repoussante apathie, dégradent les traits des principaux personnages. Nous nous détournons avec effroi d'un tableau si triste, et essayons de rappeler les illusions de nos premières années; mais, hélas! elles ont disparu pour jamais. Contraints de voir les objets tels qu'ils sont véritablement, leur difformité nous devient par degrés moins pénible. Une fréquente irritation détruit la susceptibilité morale, et bientôt confondus dans le monde, nous grossissons le nombre de ceux qui lui rendent un culte.
Marie avait dix-sept ans; elle joignait aux perfections, qui sont communément l'apanage de l'âge mûr, la touchante simplicité de la jeunesse. Les grâces de sa figure n'étaient inférieures qu'à celles de son esprit qui donnait à toute sa personne une inimitable expression.
Douze années s'étaient écoulées depuis la mort du comte. Le tems, dont l'effet est d'émousser la pointe aiguë de la douleur, avait changé celle de Maltida en une mélancolie douce qui donnait quelque chose de touchant à la dignité naturelle de son caractère. Jusqu'à ce jour elle ne s'était occupée que de cultiver ces vertus, dont la nature avait si libéralement doué ses enfans, et qui s'étaient encore accrues par ses soins; mais son coeur venait de s'ouvrir à des sollicitudes toutes nouvelles. Ces enfans chéris étaient parvenus à un âge dangereux, et par sa tendre susceptibilité, et par l'empire quel imagination laisse prendre aux passions. On voit trop souvent que les impressions reçues à cette époque de la vie ne peuvent plus s'effacer. Il était d'ailleurs pour cette tendre mère, qui n'existait que dans ses enfans, un sujet tout particulier d'alarmes.
Depuis le moment où Osbert avait été informé des détails de la mort de son père, il brûlait de la venger. Le comte, par son sage gouvernement, s'était fait adorer de sa tribu. Tous voulaient punir Malcolm. Enchaînés par la généreuse compassion de la comtesse, ils faisaient taire leurs murmures, mais ils se flattaient que leur jeune chef les conduirait un jour à la victoire et à la vengeance. Le tems leur semblait s'approcher où il leur serait permis de se consoler de leurs longues souffrances. Le coeur maternel de Maltida ne lui permettait pas de songer à exposer son fils et ses vassaux; aussi défendit-elle à Osbert de tenter les hasards des combats. Il se soumit en silence à ce qui était exigé de lui, et s'efforça, en se livrant à ses études favorites, de réprimer son penchant pour les armes. Osbert possédait tous les talens qui conviennent à un homme de son rang, mais il excellait surtout dans les exercices militaires. Son ame noble paraissait s'y complaire d'une façon toute particulière; et il goûtait un secret plaisir, en songeant que l'habileté qu'il s'y était acquise pourrait un jour le servir dans son dessein d'obtenir justice de la mort de son père. Sa brûlante imagination lui faisait chérir la poésie, et il s'y exerçait lui-même. Il aimait à errer au milieu des grandes scènes que les montagne présentent à chaque pas, et qui, par la sauvage variété que la nature y déploie, sont propres à inspirer l'enthousiasme. Cherchant des tableaux grands et terribles, il négligeait ceux qui n'étaient que doux, et souvent entraîné par le besoin que son imagination éprouvait d'être fortement frappée, il allait s'égarer au milieu d'effrayantes solitudes.
* * * * *
Un jour, dans une de ses courses, après avoir fait plusieurs milles sur des montagnes couvertes de bruyères, d'où son oeil ne découvrait plus que les confins de la nature cultivée, des rochers entassés sur des rochers, de hautes cataractes et de vastes déserts, il ne reconnut plus le chemin qu'il venait de se frayer. C'était en vain qu'il portait ses regards sur tous les objets qu'il pouvait découvrir. Pour la première fois son coeur éprouva la crainte. Nulle part il n'apercevait de traces d'hommes; l'affreux silence de ces lieux n'était interrompu que par le bruit de la chute des torrens et le cri des oiseaux de proie qui traversaient les airs au-dessus de sa tête. Il se mit lui-même à crier, et les profonds échos des montagnes répondirent seuls à sa voix. Pendant quelque tems il demeura immobile et dans le silence. Cet état eut d'abord son charme, mais bientôt il devint si pénible, qu'il ne put plus le supporter. Abattu et presque sans espoir, il chercha à retourner sur ses pas: rien de ce qu'il rencontrait ne lui semblait avoir déjà frappé sa vue. Enfin, après avoir long-tems erré, il arriva à un sentier étroit dans lequel il entra, succombant sous la fatigue de ses inutiles recherches. A peine eut-il fait quelques pas, qu'une ouverture qui perçait un rocher lui laissa voir un site plein de beautés. C'était une vallée entourée d'énormes rocs, dont la base était ombragée par d'épais sapins. Un torrent se précipitait de leur sommet, et roulant avec impétuosité au travers de ces bois majestueux, allait se jeter dans un vaste lac qui occupait le milieu de la vallée, et qu'on voyait se perdre dans les gorges lointaines des montagnes. De nombreux troupeaux de brebis erraient sur une riche pelouse. L'oeil d'Osbert fut délicieusement affecté en découvrant des habitations humaines: quelques chaumières bien tenues étaient éparses çà et là, non loin du lac. Son coeur éprouva une sensation de joie si vive, qu'il oublia d'abord qu'il avait à chercher la route par laquelle on pouvait arriver à cet Elisée. Il commençait à s'en occuper lorsque son attention fut attirée par un jeune habitant des montagnes, qui s'avança vers lui d'un air de bienveillance et s'offrit à le conduire à sa demeure, dès qu'il eut appris sa peine. Osbert accepta cette invitation; ils descendirent ensemble de la montagne, en prenant de longs circuits, par un sentier rude et couvert. Arrivés à une des chaumières qu'Osbert avait aperçues de la hauteur, ils entrèrent, et le jeune montagnard présenta son hôte à son père qui était un vénérable vieillard. Des rafraîchissemens furent apportés par une jeune fille d'une figure gracieuse; Osbert, après en avoir pris quelques-uns, et être demeuré quelques momens dans cette maison, partit accompagné d'Alleyn, ce jeune paysan qui avait voulu être son guide. Tous deux cherchèrent à tromper la longueur de la marche par la conversation. Osbert prenait un vif intérêt à son compagnon dans lequel il découvrait une ame élevée et des sentimens entièrement analogues aux siens. Pendant leur route ils passèrent à peu de distance du château de Dunbayne; cette vue jetta Osbert dans d'amères pensées, et il lui échappa un mouvement brusque et involontaire. Alleyn fit quelques observations sur la mauvaise politique d'un chef oppresseur, et cita, comme un exemple, le baron Malcolm. «Ces terres, dit-il, lui appartiennent, et elles suffisent à peine pour nourrir ses misérables vassaux qui, gémissant sous la plus cruelle exaction, négligent de les cultiver, et privent ainsi leur seigneur de beaucoup de richesses: la tribu menace de se soulever et de se faire justice elle-même par la voie des armes. Le baron, plein d'une arrogante confiance, se rit de leurs plaintes, et ignore son danger. Si une insurrection vient à éclater, d'autres tribus s'empresseront de se réunir à celle-ci pour opérer sa ruine et frapper du même coup le tyran et l'assassin». Etonné de l'esprit d'indépendance qui régnait dans ce discours, prononcé avec une énergie peu commune, Osbert sentit battre son coeur, et le mot, ô mon père! sortit de ses lèvres sans qu'il pût le retenir. Alleyn s'arrêta, incertain de l'effet qu'avait produit ce qu'il avait dit, mais au bout d'un instant la vérité tout entière se découvrit à son esprit. Il reconnut le fils de ce chef, qu'on lui avait appris à aimer dès sa plus tendre enfance, et dont l'histoire était gravée dans son coeur; il voulut se précipiter à ses pieds et embrasser ses genoux: Osbert le retint. L'étonnement dans lequel était plongé le jeune comte, cessa bientôt lorsqu'il eut entendu ces mots qui remplirent ses yeux tout à-la-fois de larmes de joie et de tristesse. «Il est d'autres tribus prêtes, comme la vôtre, à venger les offenses du noble comte d'Athlin; les Fitz-Henrys seront toujours les amis du la vertu». L'air du jeune montagnard, pendant qu'il parlait, était plein d'une dignité profondément sentie, et ses yeux animés de la fierté qui sied à la vertu. L'ame d'Osbert s'enflamma à ces généreux propos; mais l'image de sa mère en larmes vint tout-à-coup tempérer son ardeur. «O mon ami! reprit-il, peut-être un jour votre zèle sera accepté avec toute la chaleur de la reconnaissance qu'il mérite. Des circonstances particulières ne me permettent pas d'en dire à présent davantage». Et l'attachement d'Alleyn pour son père pénétra jusqu'au fond de son coeur.
Le jour était déjà avancé à leur arrivée au château; il fut décidé qu'Alleyn y demeurerait la nuit.
CHAPITRE II.
_Fête annuelle du château d'Athlin: son origine.--La tribu désire venger la mort du Comte, et seconde le projet d'Osbert.--Alarmes de Maltida et de Marie au sujet d'Osbert.--Alleyn devient amoureux de Marie.--Osbert et Alleyn attaquent le Château de Dunbayne, résidence de Malcolm.--Ils sont faits prisonniers.--Douleur de Maltida et de Marie; tendre pitié de celle-ci pour Alleyn._
Le jour suivant était destiné à célébrer la fête annuelle que le comte donnait à ses vassaux; il ne voulut pas consentir au départ d'Alleyn. La grande salle du château fut remplie de tables, et la danse et la joie se trouvèrent partout. C'était l'usage que la tribu s'assemblât en armes, parce que, deux siècles auparavant, elle avait été surprise à pareil jour par une tribu ennemie, et l'on voulait ainsi perpétuer le souvenir de cet événement.
Le matin fut consacré aux exercices militaires, dans lesquels d'honorables prix, destinés à ceux qui se distinguaient le plus, excitaient l'émulation. Des remparts du château, la comtesse et son aimable fille regardaient les exploits qui avaient lieu dans la plaine. Leur attention était excitée, et leur curiosité vivement piquée par l'aspect d'un étranger qui maniait l'arc et la lance avec une grande dextérité, et sortait vainqueur de tous les combats. Cet étranger était Alleyn; il reçut des mains du comte, suivant la coutume, la palme de la victoire, et tous les spectateurs furent charmés de son maintien plein d'une dignité modeste.
Le comte assista à la fête. Comme elle finissait, chacun des hôtes, saisissant son verre de la main gauche, tandis que de la droite il tirait son épée, but à la mémoire de son défunt chef. La salle retentit d'un cri général, et ce cri parut à Osbert le tocsin de la guerre. Tous les membres de la tribu se prirent par la main et burent à l'honneur du fils de leur dernier chef. Le jeune Thane comprit ce signal, et bientôt toute espèce de considération eut cedé chez lui au désir de venger son père. Il se leva et adressa à sa tribu un discours rempli du feu de la jeunesse et de l'indignation de la vertu. Pendant qu'il parlait, la contenance de ses vassaux annonçait toute l'impatience de la joie; et dès qu'il eut cessé, un long murmure d'applaudissement se fit entendre dans l'assemblée. Alors chaque homme, croisant son épée avec celle de son voisin, jura, par ce gage sacré, de ne point abandonner la cause dans laquelle il s'engageait, jusqu'à ce que la vie de l'ennemi commun eût acquitté la dette qu'il devait à la justice et à la vengeance.
Le soir, les femmes et les filles des paysans vinrent au château et prirent part à la fête. C'était la coutume que la comtesse et ses femmes observassent d'une galerie les diverses cercles qui se réunissaient pour la danse et le chant, et la fille du château devait exécuter une danse écossaise avec le vainqueur de la matinée. Bientôt Alleyn aperçut la charmante Marie, conduite par le comte, qui la lui venait présenter; elle reçut l'hommage d'Alleyn avec une grace aimable. Son habit était celui que portent les jeunes filles des montagnes, et ses cheveux, tombant en tresses sur son col, avaient, pour tout ornement, une simple guirlande de roses: elle dansa avec la légéreté que les poëtes donnent aux graces. L'admiration des spectateurs était partagée entre elle et l'étranger vainqueur. Marie, après avoir dansé, se retira dans la galerie; et chacun, si l'on en excepte le comte et Alleyn, passa le reste de la soirée dans les transports de la joie. Tous deux avaient des motifs différens d'inquiétude. Osbert rappelait dans son esprit les événemens de ce jour; il brûlait d'accomplir les desseins que la piété filiale lui avait imposés, mais il redoutait l'effet que leur révélation devait avoir sur le tendre coeur de Maltida. Cependant il se décida à les lui apprendre dès le lendemain, et à tenter, sous peu de jours, le sort des armes.
* * * * *
Alleyn, dont le coeur jusqu'à ce moment n'avait été touché que des peines des autres, commença à en ressentir qui lui étaient propres. Son esprit agité lui offrait l'image de Marie: il tentait de la bannir; mais ses efforts étaient si faibles qu'elle se représentait sans cesse. Tout à-la-fois satisfait et triste, il ne voulait pas s'avouer à lui-même qu'il aimait (tant nous sommes quelquefois ingénieux à nous tromper nous-mêmes.) Il se leva à la pointe du jour et quitta le château plein d'une vive reconnaissance et d'un amour secret, pour aller exciter ses amis à la guerre qui s'approchait.
Le comte eut un sommeil fort agité. Aussitôt après son réveil, il lui fallut songer à aller braver la tendre résistance de sa mère; il entra chez elle d'un pas incertain, et montrant dans sa contenance l'émotion de son ame. Maltida apprit bientôt de lui ce que son coeur avait présagé; accablée par ce coup terrible, elle tomba sur sa chaise sans connaissance. Osbert courut chercher des secours, et Marie et les domestiques la rappelèrent à la vie et à la douleur.
L'esprit d'Osbert était livré au plus cruel combat: le devoir d'un fils, l'honneur, la vengeance lui commandaient de marcher; la tendresse filiale, le regret, la pitié lui prescrivaient le contraire. Marie était à ses pieds, et serrant ses genoux avec toute l'énergie de la douleur, elle le suppliait d'abandonner son fatal dessein et de sauver ainsi la vie à celui des auteurs de ses jours qui avait survécu. Ses pleurs, ses soupirs et le touchant abandon de son maintien parlaient plus énergiquement que sa langue. La douleur silencieuse de la comtesse était encore plus éloquente. Osbert, en jetant les yeux sur elle, fut une fois prêt de céder, lorsque l'image de son père mourant vint se présenter à son esprit, et le rendre à son projet. La tendre Maltida, livrée à toute l'inquiétude maternelle, voyait déjà son fils au milieu de la mêlée, et la mort de son lord retracée en ce moment à sa mémoire, réveillait les sensations de douleur excitées par ce cruel événement, que le tems consolateur avait à peine affaiblies. La pitié est si aimable dans tous ses développemens, que nous nous persuadons qu'elle ne peut jamais aller trop loin; mais elle devient un vice lorsqu'elle détruit les résolutions d'une vertu plus forte. D'austères principes prémunirent le coeur d'Osbert contre son influence et le poussèrent à prendre les armes. Il appela autour de lui ceux de sa tribu qui lui semblaient les plus prudens, et tint un conseil de guerre. Il fut décidé que Malcolm serait attaqué avec toutes les forces qu'on pourrait rassembler et toute la promptitude que l'importance d'une expédition de cette nature permettait. Afin de prévenir les soupçons et les alarmes du baron, on arrêta de répandre que ces préparatifs avaient pour but d'assister un chef éloigné, et qu'au moment où la tribu se mettrait en marche, elle prendrait une route contraire et se dirigerait ensuite, à la faveur de la nuit, sur le château de Dunbayne.
Dans le même tems Alleyn s'occupait avec ardeur à joindre ses amis à Osbert; en peu de jours il en eut rassemblé un nombre considérable. Un autre motif se confondait dans son coeur avec l'enthousiasme de la vertu. Ce n'était plus le simple attachement à la cause de la justice qui le portait à agir; l'espoir de se distinguer aux yeux de sa maîtresse, d'obtenir son estime par ses services empressés, ajoutait une force nouvelle à l'impression donnée par la bienveillance. La douce idée de mériter la reconnaissance de Marie enflammait secrètement son ame; car il ignorait encore l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Ce fut dans cet état qu'il revint au château apprendre au comte que ses amis étaient disposés à le suivre toutes les fois qu'il en donnerait le signal. Son offre fut acceptée avec les égards qu'elle méritait, et il retourna tout préparer pour le moment de l'attaque.
Quelques jours suffirent à toutes les dispositions: Alleyn et ses amis furent avertis, et la tribu en armes, ayant le jeune comte à sa tête, se mit en marche.
La séparation d'Osbert et de sa famille est facile à concevoir; mais tout l'orgueil d'une victoire attendue n'empêcha point Alleyn de pousser un soupir, lorsque ses yeux se séparèrent de Marie, qui, sur la terrasse du château avec la comtesse, suivit de l'oeil la marche de son frère bien aimé, jusqu'à ce que l'éloignement l'eût dérobé entièrement à sa vue. Marie rentra au château, pleurant, et présageant quelque grande calamité; elle s'efforça cependant de prendre un air tranquille pour tromper les craintes de Maltida et la distraire de sa douleur. La comtesse, dont l'esprit était aussi fort que le coeur était tendre, n'ayant pu empêcher cette périlleuse expédition, avait rassemblé tout son courage pour combattre les impressions d'une douleur sans fruit, et chercher les avantages que l'occasion actuelle offrait. Ses efforts ne furent point vains; elle conçut que cette entreprise devait honorer la mémoire de son lord égorgé et faire tomber le châtiment sur la tête du meurtrier.
* * * * *