Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 9
--Hum! Si au lieu de te faire exécuter, comme c'est mon droit, je te pardonnais?
--Vous plaisantez, colonel! dit le bandit avec un tressaillement involontaire.
--Suppose un instant que je parle sérieusement.
--A quoi bon supposer ce qui ne saurait être? répondit-il en haussant les épaules. Vous m'avez arrêté en flagrant délit; c'est une partie comme une autre engagée entre nous. J'ai joué, j'ai perdu, je dois payer.
--Alors, tu veux mourir?
--Je ne dis pas cela. Il y a toujours chez l'homme le plus brave un sentiment instinctif qui le pousse à conserver la vie.
--Tu peux vivre si tu le veux.
--Est-ce un marché que vous me proposez, colonel?
--C'est un marché, oui, señor Matadiez.
--Hein? s'écria le bandit dont l'œil lança un fulgurant éclair, vous me connaissez?
--Oui, je te connais.
--Et me connaissant vous me feriez grâce?
--Non seulement je te ferai grâce si tu le veux; mais encore je te rendrai riche.
--Bon; alors on peut s'entendre. Il est inutile de me tenir ainsi plus longtemps garrotté comme un _novillo_; ordonnez qu'on détache mes liens et qu'on nous laisse seuls.
--Si je fais ce que tu désires, tu n'essaieras pas de t'échapper?
--Ma foi, non; la vie me pèse, j'irai de moi-même me placer devant les carabines de vos soldats, je vous le jure, quand vous me l'ordonnerez; si vous me connaissez, vous savez qu'on peut avoir confiance en ma parole.
Don Pablo fit un signe d'assentiment.
--Déliez cet homme, dit-il.
On obéit; le bandit poussa un rugissement de joie et fit sur place un bond prodigieux sur lui-même, comme pour s'assurer qu'il était réellement rentré en possession de toutes ses facultés.
Les soldats s'éloignèrent; le colonel et le bandit demeurèrent seuls.
En recouvrant sa liberté, Matadiez avait repris toute son insouciance.
--Alors, fit-il en riant, ce ne sera pas encore pour cette fois.
Et s'approchant vivement de don Pablo:
--Colonel, lui dit-il sans lui donner le temps de lui adresser la parole, je sais ce que vous désirez de moi; je ne tromperai pas votre attente. Je vous dois la vie, je m'acquitterai loyalement; je n'ai jamais renié mes dettes, et, vive Dieu! celle-là est sacrée. Vous voulez savoir, n'est-ce pas, ce qu'est devenue la jeune fille qui a disparu? Je l'ignore; mais je le saurai bientôt, soyez tranquille. De plus, non seulement je vous aiderai à la sauver, mais encore je m'engage à vous apprendre, quoique je ne le sache pas moi-même, quel est l'homme qui m'avait payé pour m'emparer de la pauvre enfant. Vous ai-je deviné, est-ce bien là tout ce que vous désirez de moi?
--Tu m'as deviné, en effet, et c'est tout ce que je désire de toi; si tu tiens la promesse que tu me fais, je te le dis à mon tour, sois tranquille.
--Bon, ne parlons pas de cela maintenant, reprit-il d'un ton enjoué; après la réussite nous réglerons cette affaire.
--Soit. Un mot encore?
--Parlez.
--Comment te trouvé-je de si bonne composition, toi cependant si...
--Féroce? bah! dites le mot, allez, colonel; deux raisons m'ont engagé à agir ainsi que je le fais; la première, c'est que vous avez été franc avec moi, et que vous m'avez témoigné de la confiance en me rendant ma liberté sur parole; la seconde, c'est que je suis peut-être un tigre, mais qu'à coup sûr je ne suis pas un loup; je tue sans remords un homme, et cela bravement, en face, mais je répugne à enlever les enfants et les femmes, je trouve cela lâche. J'ai été malgré moi entraîné à tenter cette expédition, elle me répugnait; mais j'étais à bout de ressources et je ne voulais pas mourir de faim. Voilà mon excuse, si quelque chose peut excuser une action aussi indigne.
--Bien, je m'attendais à cette réponse, je suis heureux de ne point m'être trompé sur ton compte; allons, tu vaux mieux que ta réputation, je ne désespère pas de te voir revenir au bien.
--C'est bien difficile, colonel, répondit-il en hochant la tête... cependant qui sait?
Don Pablo appela d'un geste le capitaine qui se promenait de long en large à quelques pas en attendant la fin de ce long entretien.
--Cet homme est libre, lui dit-il, rendez-lui son cheval et ses armes.
Le capitaine s'inclina.
--Merci, dit Matadiez, cette dernière faveur achève de m'attacher à vous; adieu, colonel; avant peu vous aurez de mes nouvelles, et j'espère que vous serez satisfait; où vous retrouverai-je?
--Auprès du général Santa-Anna.
--Cela suffit, adieu.
Il salua respectueusement le colonel, reprit ses armes qu'un ranchero avait apportées, caressa son cheval, se mit en selle d'un bond, et partit ventre à terre dans la direction du voladero.
Don Pablo le suivit un instant du regard, puis il pencha son front pensif en murmurant:
--Ce moyen était le seul qui m'offrit des chances de succès; ai-je eu tort de l'employer? Peut-être!
Et il demeura plongé dans ses réflexions.
XI
Miss Anna.
Nous abandonnerons provisoirement le camp des rancheros, et, faisant rétrograder notre récit de quelques heures, nous retournerons sous la voûte du voladero au moment où, sur l'ordre de Matadiez, les torches avaient été éteintes toutes à la fois.
Miss Anna, effrayée par l'obscurité subite qui avait instantanément succédé à la lueur douteuse qui jusque-là avait éclairé le combat, mais conservant cependant toute sa présence d'esprit, s'était, autant que cela lui était possible, rapprochée de son père, dont elle sentait combien il était important pour elle de ne pas être séparée.
Tout à coup elle frissonna; elle avait senti une main presser doucement la sienne et s'appuyer fortement sur la bride de son cheval, qui, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, au lieu d'avancer comme elle le désirait, reculait peu à peu, mais par un mouvement continu, de façon à sortir de la mêlée. Inquiète de cette direction donnée malgré elle à sa monture, la jeune fille, soupçonnant un nouveau piège, se tint sur ses gardes, prête à tout événement, et résolue à faire face au danger, quel qu'il fût, qu'elle prévoyait.
Miss Anna ne ressemblait en rien à ces jeunes filles de notre vieille Europe, qui, abritées sous l'aile tutélaire d'une mère inquiète et attentive, ou derrière les murailles épaisses d'un couvent, rendues faibles et craintives par l'invisible mais toute puissante protection qu'elles sentent planer incessamment autour d'elles, tremblent au bourdonnement d'une mouche qui vole, et s'évanouirent à l'appréhension d'un danger imaginaire; issue de deux sangs fiers et énergiques, l'indomptable volonté et le sang-froid de la race anglo-saxonne se réunissaient en elle au courage patient et dévoué, et à l'angélique douceur de la race hispano-américaine; élevée au Mexique, au milieu des continuelles révolutions qui bouleversent ce malheureux pays, elle s'était, enfant, accoutumée à regarder le danger en face, à ne chercher de protection qu'en elle-même et à agir sous l'impulsion de son propre cœur.
On se tromperait fort si, d'après ce que nous venons de dire, on se figurait miss Anna comme une espèce d'amazone se plaisant au milieu du danger et parfois le recherchant pour se donner la joie d'y échapper par sa force et son courage; il n'en était rien: dans la vie ordinaire, miss Anna était une jeune fille douce, modeste, rougissant au moindre mot et obéissant passivement, sans colère ni impatience, aux ordres souvent un peu durs de son père, heureuse même d'être ainsi délivrée de toute responsabilité personnelle et de pouvoir se livrer en liberté à ses rêves de jeune fille. Mais, dans les circonstances exceptionnelles, son caractère s'éveillait pour ainsi dire; il grandissait avec les événements, et, si graves qu'ils fussent, il la maintenait toujours à leur niveau.
Cette fois encore, à l'approche du danger, miss Anna sentit croître son courage; la situation était pour elle excessivement critique; isolée pour ainsi dire au milieu de tous ces hommes qui combattaient avec acharnement dans les ténèbres, elle comprit qu'elle n'avait de secours à demander à personne, que c'était en elle-même qu'elle devait chercher protection, et que, si elle hésitait à se défendre, elle était perdue.
Son parti fut pris en un instant.
Feignant de se tromper sur les intentions de l'homme qui tenait son cheval, elle cessa d'essayer à dégager sa bride, et, se penchant légèrement en avant:
--Est-ce vous, Remigo Vásquez, demanda-t-elle, qui essayez de me sortir de la mêlée?
--Oui, señorita, répondit une voix étouffée dont l'intonation sinistre aurait dissipé tous ses doutes, si par hasard elle en avait conservé; c'est l'ordre de votre père.
--Bien, dit-elle, approchez-vous et prenez ma valise; elle est à moitié dégrafée. Je ne veux pas qu'elle demeure entre les mains de ces bandits.
Presque aussitôt la jeune fille sentit les mains de l'inconnu sur la croupe de son cheval. Réunissant les rênes, elle appuya vigoureusement les éperons aux flancs de l'animal, qui hennit de douleur, le fit cabrer et le lança en avant avec une rapidité vertigineuse.
Le cheval partit à fond de train, renversant du poitrail tous les obstacles qui s'opposaient à son passage. La jeune fille entendit un blasphème, une balle siffla à son oreille et perça son chapeau: c'était probablement le bandit qui essayait de se venger du tour qu'elle lui avait joué.
La jeune fille ne s'occupa point de cet incident, elle ne songeait qu'à fuir et à sortir de la mêlée; tout à coup un fracas horrible retentit, une masse de terre et de rochers s'était détachée de la voûte et était tombée à deux pas derrière elle; une seconde de plus elle était engloutie sous les décombres.
Le cheval épouvanté redoubla de vitesse, emportant dans sa course furieuse sa maîtresse à travers la campagne.
Miss Anna était sauvée, provisoirement du moins, du péril le plus grand qu'elle avait à redouter.
Les rochers avaient élevé en s'amoncelant une infranchissable barrière entre elle et ses ravisseurs; malheureusement elle était seule, car elle se trouvait séparée à la fois de ses amis et de ses ennemis, et abandonnée au milieu de la nuit dans un désert inconnu.
Elle continua cette course affolée, poursuivie pendant quelques instants encore par les horribles cris d'agonie des misérables écrasés sous les décombres; puis les cris et le tumulte des combats s'éteignirent peu à peu, tout retomba dans le silence et elle demeura seule, essayant vainement de calmer sa monture et de ralentir sa course furieuse qui augmentait à chaque seconde.
Elle n'avait échappé au péril d'être enlevée et peut-être assassinée par les bandits que pour se voir presque aussitôt exposée à être précipitée dans quelque fondrière ou brisée sur les rochers de la route par un animal emporté que la terreur rendait fou.
La nuit était claire et étoilée, la route large, la jeune fille ne désespéra pas de son salut; renonçant à arrêter son cheval, elle se borna à le diriger autant que possible en ligne droite, tout en lui parlant et en le flattant doucement avec la main, attendant avec le stoïcisme d'un esprit énergique qui a la conviction d'avoir tout fait pour se sauver, soit que le cheval buttât contre une pierre invisible et roulât avec elle sur le sol, soit, ce qui était moins probable, qu'il s'arrêtât de lui-même; préparée à l'un ou à l'autre événement, la jeune fille adressa à Dieu une fervente prière et continua, résignée à ce que le ciel ordonnerait d'elle, sa course fiévreuse dans la nuit.
Depuis plus d'une heure déjà, semblable au coursier-fantôme de la légende allemande, le cheval filait silencieusement dans l'espace, portant courbée sur son cou et cramponnée à sa crinière la jeune fille que, malgré tout son courage, la terreur commençait à envahir; les arbres échevelés fuyaient à droite et à gauche de la route, les accidents du paysage se noyaient dans les teintes mates de l'horizon.
Ce steeple-chase effroyable continuait avec la même vertigineuse rapidité; le cheval soufflait du feu par les naseaux; il faisait entendre des rauquements sourds et des ahans de fatigue; un nuage de fumée grisâtre l'enveloppait comme un linceul, et malgré les efforts de la jeune fille, il maintenait toujours cette allure affolée qui menaçait d'aboutir à une épouvantable catastrophe.
Cependant l'aspect du paysage peu à peu se modifiait, la route devenait meilleure, les arbres plus resserrés et plus touffus prenaient l'apparence d'une alameda, tout semblait présager qu'on approchait d'un pueblo ou du moins d'une ranchería; déjà se voyaient, à une assez courte distance, se détachant de la masse sombre de l'horizon sur laquelle ils tranchaient, ces murs en adobe, blancs et peu élevés qui, au Mexique, aux environs des villages, servent à clore les champs et les propriétés rurales.
Miss Anna releva doucement la tête et jeta un regard anxieux autour d'elle, l'espoir lui remontait au cœur: les villageois quittent le lit de bonne heure pour aller soigner les bêtes au corral et commencer les durs travaux des champs. Tout n'était pas perdu; la jeune fille pouvait être sauvée, si Dieu, qui jusque-là l'avait si évidemment protégée, consentait une fois encore à lui venir en aide.
Cependant, à droite et à gauche du chemin, perdus dans la brume, commençaient à apparaître des ranchos épars çà et là, sentinelles perdues du village qui nécessairement ne devait pas être loin.
Peu à peu les ranchos se rapprochèrent à droite et à gauche, s'alignèrent de chaque côté de la route, puis enfin ils se joignirent et se soudèrent pour ainsi dire les uns aux autres, et formèrent une large rue. Miss Anna, toujours emportée par son cheval, entrait dans un pueblo.
L'aube commençait à rayer les nuages de nuances plus claires; à l'horizon, des teintes blanchâtres envahissaient le ciel, le soleil ne tarderait pas à se lever, le jour à paraître; derrière les fenêtres de quelques ranchos, des lumières tremblotantes annonçaient le réveil des habitants; au bruit saccadé du galop précipité du cheval, plusieurs portes s'entrouvrirent. Miss Anna poussa alors des cris de détresse en demandant du secours.
Tout à coup un cavalier apparut à l'extrémité opposée du village; un coup d'œil lui suffit pour comprendre la situation désespérée de la jeune fille.
--Courage! lui cria-t-il, redressez-vous sur la selle!
La jeune fille devina plutôt qu'elle n'entendit cette recommandation et obéit instinctivement, car, malgré tout son courage et sa force de volonté, la pauvre enfant, en proie à un vertige horrible, n'avait plus pour ainsi dire conscience de ce qui lui arrivait. Le cavalier inconnu s'élança à toute bride et arriva comme un ouragan au-devant de la jeune fille, en faisant tourner son lasso autour de sa tête.
Tout à coup le lasso s'abattit sur le cou de l'animal; le cheval, effaré, fit un effort terrible, poussa un hennissement de douleur et s'abattit foudroyé sur les genoux, frissonnant de terreur et soufflant avec force.
La jeune fille lâcha la bride, ferma les yeux, et, adressant une suprême prière à la Divinité, elle s'évanouit.
Mais elle ne toucha pas le sol, des mains empressées l'avaient enlevée de selle et empêchée de se briser le crâne sur le cailloutis pointu qui pavait la route.
Lorsqu'elle reprit ses sens, il faisait grand jour, plusieurs femmes l'entouraient et lui prodiguaient des soins.
La jeune fille souleva péniblement sa tête alourdie par la douleur et jeta un regard anxieux autour d'elle, essayant de rappeler ses idées confuses encore et de se souvenir de ce qui s'était passé.
Miss Anna était à demi couchée sur une butaca dans une chambre modestement meublée, mais très propre; le soleil entrait joyeusement par les fenêtres ouvertes et donnait un air d'indicible gaieté à cette pauvre demeure.
La pitié la plus sincère, l'intérêt le plus réel animaient le visage des femmes qui entouraient la jeune fille; elle sourit doucement en les regardant avec reconnaissance et referma les yeux.
Mais cette fois elle n'était plus évanouie, le calme renaissait peu à peu dans son esprit, l'intelligence voilée par le choc de tant d'événements terribles reprenait son empire et recommençait à se faire jour, la souffrance s'éveillait de nouveau avec le souvenir.
Quelques minutes s'écoulèrent sans que le plus léger bruit vînt troubler le silence religieux qui régnait dans la chambre; enfin miss Anna sentit qu'on lui prenait délicatement la main, en même temps une douce voix murmura à son oreille:
--Pourquoi pleurer ainsi, señora, votre souffrance redoublerait-elle? Au nom de la sainte Vierge de Guadalupe, ayez confiance en nous, nous serions si heureuse de vous soulager.
Miss Anna rouvrit ses yeux pleins de larmes, la douleur l'avait vaincue, elle pleurait.
--Merci, répondit-elle en essayant de sourire, merci; vous êtes bonnes et je vous rends grâce des soins si touchants que vous avez prodigués avec une délicatesse si grande à une étrangère. Dieu vous récompensera.
--Nous n'avons fait que notre devoir, señorita, reprit la femme qui déjà lui avait parlé; mais Dieu soit loué, vous êtes sauvée maintenant.
--Hélas! murmura la jeune fille en sentant redoubler sa douleur, c'est vrai, mon Dieu! je suis sauvée.
La jeune Indienne, pauvre fille aussi ignorante qu'elle était bonne, se trompa à l'expression de ces paroles.
--Vous pourrez continuer votre voyage aussitôt que vos forces seront revenues, dit-elle avec douceur; votre cheval n'est point blessé, on en a pris le plus grand soin; et puis, voyez, votre valise est là près de vous, sans que rien y manque.
--Oh! fit-elle avec un geste de nonchalance charmante, ce n'est point de cela que je voulais parler.
--Comment vous sentez-vous à présent, señora?
--Mieux, beaucoup mieux; j'espère que dans quelques heures mes forces seront assez revenues pour me permettre de continuer mon voyage.
--Ne vous hâtez pas autant de vous remettre en route, señora; bien que nous ne soyons que de pauvres Indiens, grâce à Dieu, si restreintes que soient nos ressources, elles nous permettent encore d'offrir une hospitalité, sinon luxueuse, du moins décente aux voyageurs dans votre position.
--Merci, mon enfant; comment vous nommez-vous?
--Anita, señora, pour vous servir, répondit-elle avec une révérence; mon mari a été _pressé_ il y a quelques jours, et a été forcé de se rendre à l'armée que son Excellence le président a rassemblée à San Luis de Potosí, pour battre les hérétiques.
--De sorte que vous êtes seule ici maintenant, mon enfant, reprit miss Anna, amusée par le gentil babil de la pauvre fille.
--Hélas! oui, señora, répondit-elle en portant ses mains à ses yeux mouillés de larmes, et bien triste, allez.
--Je vous crois, chère petite, et je vous plains sincèrement. Nous reviendrons sur ce sujet, ajouta-t-elle avec intention.
--Je suis à vos ordres, señora.
--Mais dites-moi, ma chère Anita, quel est l'homme généreux qui m'a si providentiellement sauvée d'une mort horrible?
--Je ne le connais pas, señora, il est _forastero_, étranger,--et entrait en même temps que vous dans le village.
--C'est Dieu qui l'envoyait à mon secours, murmura pieusement la jeune fille.
--Oh! bien certainement, señora.
--Et qu'est-il devenu? A-t-il continué sa route?
--Non, señora; il a déclaré qu'il ne s'éloignerait pas avant de savoir comment vous êtes, et il attend qu'il vous plaise de le recevoir.
--Pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt?
--Désirez-vous donc qu'il entre?
--A l'instant, si cela est possible.
--Vous allez être satisfaite. Et la jeune Indienne quitta la chambre, suivie de ses compagnes, auxquelles elle avait fait signe de ne pas demeurer davantage.
En effet, miss Anna était complètement remise de son affreux accident et n'avait plus besoin que de calme et de repos.
Quelques minutes s'écoulèrent; enfin la porte s'ouvrit et Anita reparut, précédant l'homme qui avait si adroitement lacé le cheval au milieu de sa course furibonde, et, selon toutes probabilités, préservé la jeune fille d'une chute mortelle.
L'inconnu entra timidement dans la chambre, marchant sur la pointe du pied pour empêcher ses lourds éperons de grincer sur le sol, et il s'arrêta devant la jeune fille, la tête basse et tournant gauchement et d'un air embarrassé son chapeau entre ses mains.
Miss Anna examina attentivement cet homme et un frisson de crainte la saisit sans qu'il lui fût possible de se rendre compte de l'émotion étrange qu'elle éprouvait à la vue des traits sinistres de cet individu, qui pourtant était son sauveur. Cependant elle surmonta cette première impression, et lui faisant un geste gracieux de la main:
--Approchez, señor, lui dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, mais légèrement tremblante, je tenais à vous voir et à vous exprimer moi-même la vive reconnaissance que je conserverai pour le signalé service que vous m'avez rendu.
--Señorita, répondit l'étranger d'une voix sourde, vous ne me devez aucune reconnaissance pour ce que j'ai fait; tout vaquero mexicain sait lacer un cheval emporté; ce n'est pas un grand mérite; il n'y a donc pas là un motif à un remercîment de la part d'une personne comme vous!
--Au contraire, car vous avez agi sous l'impression d'un bon mouvement, puisque je vous suis complètement étrangère.
--En êtes-vous sûre, señorita? répondit-il en relevant enfin la tête et la regardant avec une expression singulière.
--Mais, murmura la jeune fille surprise et troublée de cette réponse à laquelle elle était si loin de s'attendre, je le crois... je le suppose, du moins, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu.
--C'est vrai, señorita, jamais vous ne m'avez vu; j'ajouterai même que jamais, jusqu'à ce moment, je n'avais moi-même eu l'honneur de vous voir, et cependant vous ne m'êtes pas étrangère.
--Je ne vous comprends pas, señor.
--En effet, ce que je vous dis là vous doit sembler bien extraordinaire; lorsque je vous ai rencontrée si providentiellement, señorita, je vous cherchais.
--Vous me cherchiez, moi! s'écria-t-elle avec une surprise de plus en plus grande.
--Oui, señorita, reprit-il froidement, seulement, je conviens avec vous que, lorsque j'ai lacé votre cheval, j'ignorais que ce fût à vous que je rendais ce service, car la nuit était trop sombre, et j'étais trop éloigné de vous pour vous reconnaître.
--Vous me confondez, señor, vous m'effrayez même en me parlant ainsi; comment vous étiez-vous mis à ma recherche, quel intérêt si grand aviez-vous donc à me rencontrer?
--Rassurez-vous, señorita, et pardonnez-moi si je vous parle comme je le fais; mon intention n'est point de vous effrayer, au contraire; un seul mot vous instruira de mes intentions, et, j'en suis convaincu, me fera obtenir votre confiance.
--Parlez, au nom du ciel, señor.
--Señorita, j'ai juré cette nuit même au colonel don Pablo de Zúñiga, qui m'a généreusement donné la vie, que je lui ramènerais miss Anna Prescott. Me comprenez-vous maintenant, señorita? Est-il besoin de plus amples explications?
--Oh! mon cousin! mon cher et loyal don Pablo! s'écria-t-elle avec élan; où est-il?
--A quelques lieues d'ici à peine, avec votre père; arrivé trop tard pour vous sauver, il vous a vengée, du moins, et d'une façon terrible.
--Et mon père? Parlez-moi de mon père.
--Votre père est sain et sauf, señorita, auprès de don Pablo, je vous le répète; mais son désespoir est grand, car il ignore où vous êtes et ce qui vous est arrivé.
--Oh! je ne veux pas demeurer un instant de plus ici; conduisez-moi auprès de mon père.
--Vous avez donc confiance en moi, à présent, señorita?
--Oui, confiance entière. Ne venez-vous pas de la part de don Pablo de Zúñiga?
--C'est vrai, señorita, dit-il avec un sourire.
--Partons, partons le plus tôt possible.
--Croyez-vous que vos forces soient assez revenues pour faire une longue traite à cheval, señorita? Peut-être vaudrait-il mieux attendre encore une heure ou deux.
--Non, pas une seconde; partons, je vous en prie.
--Je vous obéis, señorita, répondit-il en s'inclinant; dans dix minutes les chevaux seront sellés.
--Merci... Attendez! Pensez-vous pouvoir vous procurer un cheval dans ce pueblo?
--Le vôtre est frais et reposé, señorita.