Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 8
--A la bonne heure, reprit-il en faisant le geste, de porter sa main à sa poche, vous allez être satisfait, cher compère; mais, s'arrêtant tout à coup, j'ai une proposition à vous faire, dit-il.
--Voyons la proposition, répondit le señor Matadiez en pinçant légèrement les lèvres.
--Nous nous ennuyons considérablement ici.
--Le fait est que les divertissements ne sont pas nombreux.
--Si nous taillions un monte?
--Ah! et à propos de quoi?
--Pour tuer le temps, pas autre chose.
--Voilà une proposition qui me paraît bien séduisante.
--Vous acceptez?
--Un moment, je me consulte, nous intéresserons la partie, probablement?
--Oh! une misère.
--Oui, ma part contre la vôtre, par exemple, n'est-ce pas, cher compère? dit le señor Trabuco en posant amicalement la main sur l'épaule de son digne ami et en riant sournoisement; ce serait avec bien de la joie que j'accepterais cette partie, mais je crois que nous ne tarderons pas à en jouer une autre plus sérieuse. Écoutez.
Les deux bandits prêtèrent l'oreille; presque aussitôt, ils se levèrent.
Ils avaient reconnu le galop précipité d'un cheval, dont le bruit, semblable au roulement du tonnerre, se rapprochait de plus en plus de l'endroit où ils se trouvaient.
--Qu'est cela? murmura Matadiez.
--Nous allons le savoir, répondit Trabuco; éveillons toujours nos hommes, il est bon d'être sur ses gardes.
--C'est juste; mais il est inutile de les éveiller, nos gaillards sont déjà debout; ils ont un sommeil de coyote, rien ne leur échappe.
En effet, les bandits, éveillés par le bruit toujours croissant produit par le galop du cheval, se tenaient immobiles, embusqués derrière les broussailles, la main sur leurs armes et prêts à obéir au premier signe de leurs chefs; seuls, ceux-ci avaient conservé leur place au milieu de la clairière.
Cinq ou six minutes s'écoulèrent, puis tout à coup les buissons furent violemment écartés et un cavalier, lancé à toute bride, se précipita hors des fourrés et vint, par un prodige d'équitation, s'arrêter court à deux pas des deux hommes qui n'avaient pas fait un mouvement pour l'éviter.
Ce cavalier portait le costume des rancheros mexicains; il était masqué.
--Êtes-vous prêts? dit-il d'une voix brève avec un léger accent étranger.
--Nous le sommes, répondit Matadiez non moins laconiquement.
--Alerte à tous! ceux auxquels nous avons affaire me suivent, j'ai à peine deux lieues d'avance sur eux.
--Bon! comme ils marchent au pas, c'est une heure que nous avons devant nous, d'autant plus que les chemins sont mauvais.
--Quelle imprudence de voyager ainsi la nuit dans des contrées qu'on ne connaît pas! dit Trabuco d'une voix railleuse.
--Bref, reprit l'inconnu, nos gens seront bientôt au pied du voladero.
--Ils nous y trouveront, répondit Matadiez, rien n'est changé.
--Rien, seulement le respect le plus profond pour la jeune dame et pour son père.
--Nous sommes caballeros, señor: cette recommandation est inutile.
--Ainsi, je puis compter sur vous?
--Caray! n'avez-vous pas notre parole?
--C'est vrai; alors au revoir et ne manquez pas cette occasion, nous n'en trouverions que difficilement une aussi propice.
--Combien sont-ils?
--Quinze en tout.
--Peones ou caballeros?
--Peones, mais je les crois braves.
Les deux bandits haussèrent les épaules avec dédain.
--Tout est pour le mieux, dit Matadiez.
--Vous pouvez considérer l'affaire comme terminée, ajouta en riant Trabuco.
L'inconnu les salua de la main, tourna bride et s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu.
Lorsque le bruit de sa course se fut éteint dans le lointain, Matadiez frappa à deux reprises la crosse de son fusil sur le sol.
A ce signal les bandits reparurent.
--A cheval, et au Voladero del Macho! ordonna Matadiez.
Les salteadores bondirent en selle et s'élancèrent comme une légion de démons sur les traces de leurs chefs.
Un voladero est une montagne dont le sommet s'avance dans l'espace, tandis que, au contraire, la base se creuse de façon à lui donner à peu près la forme d'un arc tendu dont la corde n'existerait pas. Ces montagnes, fort curieuses, ne se rencontrent qu'au Mexique. Et, selon toute probabilité, cette dépression de la base, qui en eut le point caractéristique, se produit chez elles à la suite d'un de ces innombrables cataclysmes qui bouleversent incessamment ce malheureux pays.
Beaucoup de sentiers passent au pied des voladeros, de sorte qu'il semble aux voyageurs que le hasard conduit dans ces parages, qu'ils franchissent une voûte immense, dont une moitié, émiettée par le temps, serait tombée au niveau du sol, tandis que l'autre, maintenue par des attaches invisibles, serait demeurée debout par un prodige d'équilibre.
Nous ajouterons que ce n'est qu'en employant les plus grandes précautions qu'on se hasarde à passer sous un voladero, et qu'il faut qu'on y soit absolument obligé, parce que les masses de terre et les blocs de rochers qui se détachent incessamment du sommet de la montagne, menacent à chaque seconde les voyageurs de les écraser sous leur poids ou de les engloutir tout vivants.
Le lieu était donc parfaitement choisi pour une embuscade; les bandits, échelonnés à droite et à gauche de l'étroit sentier que devaient suivre les voyageurs qu'ils attendaient, n'avaient à redouter aucune intervention fâcheuse, dans un endroit justement redouté et par cela même éloigné de toute habitation.
Cependant M. Prescott et sa fille s'approchaient assez rapidement du voladero, dont ils apercevaient déjà la masse imposante se détachant en noir, à une courte distance, sur le reste du paysage.
Le gentleman anglais avait préféré adopter la coutume mexicaine et voyager de nuit, pour éviter de trop grandes fatigues à sa fille et se ménager lui-même; car, dans les parages où il se trouvait en ce moment, la chaleur est tellement intense pendant le jour, que, à moins d'être né dans le pays, il est impossible d'y résister. La marche avait été ainsi réglée: on se mettait en route le soir à six heures, on marchait jusqu'à deux heures du matin, moment où la rosée commence à tomber et le froid à devenir glacial; à deux heures, on s'arrêtait jusqu'à sept, puis on repartait pour faire une autre halte à midi et laisser ainsi tomber la plus grande force de la chaleur. Mais, comme M. Prescott connaissait le pays qu'il parcourait et qu'il savait les nombreux dangers auxquels il se trouvait exposé, il avait pris, avec une intelligence rare, ses mesures, de façon à déconcerter les salteadores et les rôdeurs de toutes sortes qu'il savait, à n'en pouvoir douter, être embusqués derrière chaque pointe de rocher ou chaque buisson.
Ses peones, sur le dévouement et le courage desquels il comptait peut-être un peu légèrement, nous le craignons, avaient été, par ses soins, bien armés et montés sur des chevaux de choix; lui-même avait jugé prudent de placer deux pistolets dans ses fontes, de s'attacher un sabre au côté, et de porter en travers de sa selle une excellente carabine; la petite troupe, composée d'une douzaine d'hommes, avait été divisée en trois détachements; une avant-garde de deux cavaliers servant d'éclaireurs, le gros du convoi, sur les flancs duquel marchaient les mules de charge, conduites par des arrieros, et une arrière-garde de deux cavaliers; cet ordre de marche, adopté le premier jour de la sortie de San Luis, avait été depuis rigoureusement suivi. M. Prescott avait, comme de raison, eu le soin de conserver auprès de lui ceux de ses peones qu'il supposait les plus braves et les plus dévoués.
C'était donc dans cet ordre que la petite caravane s'avançait vers le voladero, dont elle n'était plus éloignée que d'une distance d'une demi-lieue environ, lorsque M. Prescott commanda de faire halte.
Le convoi devint aussitôt immobile; M. Prescott se pencha à l'oreille de son mayordomo et lui dit quelques mots à voix basse.
Santiago Ramírez s'inclina respectueusement, mit pied à terre, s'approcha d'une des mules de charge et ouvrit un ballot.
--Pourquoi nous arrêtons-nous donc, mon père? demanda miss Anna d'une voix languissante.
--Parce que, mon enfant, répondit M. Prescott, nous approchons du voladero, c'est-à-dire de l'endroit le plus dangereux que nous rencontrerons sur notre route, et qu'il nous faut prendre une précaution importante.
--Laquelle donc?
--Regardez, ma fille, répondit-il laconiquement. La jeune fille n'insista pas davantage; la lune reluisait presque comme en plein jour et permettait de distinguer à une assez grande distance tous les accidents du paysage; seul, le voladero était sombre et ressemblait, tant les ténèbres y étaient épaisses, à l'entrée d'un gouffre.
M. Prescott avait fait confectionner à México, avant que d'en partir, des espèces de sacs en cuir à forte semelle, semblables à ceux que, sous Louis XV, le maréchal de Saxe voulait faire adopter à la cavalerie française. Ces sacs de cuir, Santiago Ramírez était occupé en ce moment à en chausser les pieds des chevaux.
--Comprenez-vous? dit M. Prescott à sa fille.
--Je vous avoue humblement que non, mon père.
--C'est que vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir, reprit-il en souriant; nous allons traverser une voûte dont le sommet s'écroule à chaque seconde sur la tête des voyageurs. La dernière fois que je suis passé par ici, j'ai remarqué que la percussion du son sous cette voûte occasionnait des ébranlements qui augmentaient ces écroulements dans des proportions considérables; j'ai moi-même failli être victime d'un éboulement qui eut lieu à deux pas de moi. Pour éviter que pareille chose nous arrive aujourd'hui et diminuer le danger autant que possible, je me suis précautionné de ces sacs, dont vous ne tarderez pas à voir l'effet.
Au moment où M. Prescott achevait sa démonstration, le mayordomo achevait, de son côté, de chausser les chevaux; puis, après avoir enlevé les grelots des mules de charge, il revint reprendre sa place auprès de son maître.
--Mes enfants, dit alors M. Prescott, écoutez bien l'ordre que je vous donne; de son exécution dépend probablement notre salut à tous. Lorsque nous atteindrons ce mélèze qui se trouve à trois cents pas de nous, là, sur la droite du sentier, nous enfoncerons les éperons aux flancs de nos montures et nous nous élancerons ventre à terre; nous franchirons ainsi la voûte du voladero, et nous ne nous arrêterons que cinq cents pas plus loin. Surtout pas un cri pendant toute la durée de cette course. M'avez-vous bien compris?
--Oui, seigneurie, répondirent les peones.
--Bon. Maintenant silence et en route! Le convoi se remit en marche.
Arrivés au point que leur avait désigné M. Prescott, les peones s'élancèrent à toute bride. Grâce aux sacs de cuir dans lesquels leurs pieds étaient enfermés, les chevaux, semblables au coursier-spectre de la ballade allemande, filaient silencieusement dans l'espace, et leur galop rapide ne produisait pas le moindre bruit.
La caravane s'engouffra sous la voûte avec une vélocité vertigineuse.
Tout à coup des torches étincelèrent dans la nuit, et de derrière tous les rochers s'élancèrent des cavaliers qui se ruèrent sur les voyageurs en poussant de grands cris et en brandissant leurs armes.
X
Le Guet-apens.
En se voyant ainsi attaqués à l'improviste, les voyageurs éprouvèrent d'abord un moment de folle terreur et ne songèrent qu'à chercher leur salut dans la fuite; mais promptement ranimés par les encouragements de M. Prescott qui, lui, avait bravement fait face au danger, et peut-être honteux d'abandonner ainsi leur maître et leur jeune maîtresse sans essayer de les défendre, les peones ne tardèrent pas à tourner bride; à leur tour, ils chargèrent résolument les bandits. Ceux-ci avaient supposé avoir bon marché des voyageurs; surpris par ce retour offensif, ils hésitèrent et mirent plus de mollesse dans leur attaque.
La défense s'organisait, le combat était rétabli, le résultat de la lutte devenait incertain; Matadiez et son digne ami Trabuco commençaient à être sérieusement inquiets; plusieurs de leurs compagnons avaient succombé, d'autres lâchaient pied: la position se faisait pour eux de plus en plus difficile.
Mais les deux bandits étaient gens de ressource et surtout fort experts en matière de guet-apens; de plus ils tenaient énormément à toucher la prime magnifique qui leur avait été promise pour la capture de M. Prescott et de sa fille; une plus longue hésitation pouvait les perdre; leur parti fut pris en un instant pour tenter un effort désespéré, qui, d'une façon ou d'une autre, serait décisif.
Matadiez jeta un cri strident; aussitôt toutes les torches s'éteignirent à la fois, et l'obscurité la plus profonde remplaça aussitôt la lueur blafarde grâce à laquelle, jusqu'alors, les combattants avaient pu s'entrevoir et diriger presque sûrement leurs coups.
Le combat continua donc dans les ténèbres; amis et ennemis se mêlèrent, se ruant les uns contre les autres avec un acharnement sans pareil.
Tout à coup de grands cris se firent entendre, et une dizaine de cavaliers, tenant chacun une torche allumée de la main gauche, s'engouffrèrent comme un ouragan sous la voûte en poussant le cri de guerre des rancheros.
Presque aussitôt une masse énorme de terre et de pierres détachées de la cime du voladero, tomba avec un fracas épouvantable au milieu des combattants, dont plusieurs furent littéralement broyés sous son poids.
Il y eut alors un désordre horrible, une panique effroyable parmi ces hommes acharnés à s'entre-égorger; les bandits comprirent que la partie était perdue pour eux, ils ne songèrent plus qu'à gagner au pied et s'élancèrent au hasard, poussés par l'instinct de la conservation.
Mais la fuite elle-même leur était devenue impossible; la partie de la voûte qui s'était écroulée avait formé derrière eux une infranchissable barrière; devant eux les rancheros, la carabine à l'épaule, n'attendaient qu'un signe de leur chef pour les tuer à bout portant.
Ce chef était don Pablo; il se tenait immobile, l'épée à la main, à deux pas en avant de sa troupe, contenant à grand-peine son cheval qui se cabrait de terreur, et cherchant d'un regard anxieux ceux au secours desquels il était accouru.
M. Prescott et sa fille avaient disparu. Un instant le jeune homme trembla qu'ils ne fussent ensevelis sous les décombres de la voûte, et une pâleur mortelle envahit son mâle visage.
--Bas les armes et pied à terre, misérables! cria-t-il d'une voix rude.
Les bandits obéirent avec une rapidité qui témoignait de la crainte qu'ils éprouvaient.
Ils n'étaient plus que huit, dont cinq avaient reçu de graves blessures, et ne se tenaient debout qu'avec les plus grandes difficultés.
Don Pablo les examina les uns après les autres avec la plus sérieuse attention.
--Que sont devenus vos chefs? dit-il enfin. Les bandits gardèrent le silence.
--M'entendez-vous? reprit-il avec un ton de menace qui fit courir un frisson de terreur dans les veines des plus braves.
--Ils nous ont abandonnés pendant l'obscurité, répondit enfin un blessé; nous ne savons ce qu'ils sont devenus.
Il y eut un silence de quelques secondes, pendant lequel on eût entendu battre le cœur dans la poitrine de ces misérables.
Don Pablo fixait sur eux un regard farouche.
--A genoux! reprit-il, et recommandez-vous à Dieu, vous allez mourir!
--Grâce! s'écrièrent-ils en joignant les mains avec une inexprimable angoisse.
--Pas de grâce! dit-il sèchement, et, se tournant vers ses cavaliers, il leva lentement son épée au-dessus sa tête.
Dix coups de feu éclatèrent, se confondant dans une seule détonation.
Un cri horrible se fit entendre, les, bandits roulèrent sur le sol.
Ils étaient morts.
--Justice est faite, dit froidement l'implacable ranchero, abandonnons aux coyotes les cadavres de ces misérables et mettons-nous à la recherche de ceux dont ils avaient voulu faire leurs victimes.
Santiago Ramírez s'approcha respectueusement de lui:
--Señor don Pablo, lui dit-il, les deux chefs se sont échappés; ne craignez-vous pas qu'ils aient réussi dans les ténèbres à s'emparer de mon maître et de ma jeune maîtresse?
--C'est ce que nous saurons bientôt, répondit le jeune homme d'une voix sourde.
--Et nous, que devons-nous faire, señor?
--Nous accompagner provisoirement; votre sûreté l'exige.
Santiago Ramírez s'inclina et rejoignit les autres peones, qui se rangèrent derrière les rancheros. Sur un signe de don Pablo, les cavaliers sortirent au galop de la voûte; au bout de quelques minutes, ils se retrouvèrent en rase campagne, hors de l'ombre projetée par la masse imposante du voladero.
La nuit était claire et étoilée, la lumière suffisante pour qu'il fût facile, à une assez grande distance, de distinguer les divers accidents du paysage; les torches, devenues inutiles, avaient été éteintes.
Les rancheros galopaient ainsi depuis vingt minutes environ, lorsqu'ils se trouvèrent presque subitement en face d'une troupe assez considérable de cavaliers rangés en bataille en travers de la route, et qui semblaient leur barrer le passage.
--_Qui vive_?--Qui vive?--cria une voix forte.
--_Mejico e Independencia_!--Mexique et Indépendance!--répondit aussitôt don Pablo en continuant d'avancer.
--_Qué gente_?--Quelles personnes?--reprit la voix?
--Rancheros.
Un hurrah joyeux accueillit cette dernière réponse, et un cavalier s'élança au-devant de don Pablo.
Ce cavalier était M. Prescott.
Les deux troupes se confondirent en une seule. Les nouveaux venus faisaient partie de la cuadrilla de don Pablo; le jeune homme les avait laissés en arrière pour éclairer la route et arrêter les fuyards.
M. Prescott était pâle, défait; il paraissait en proie à une grande agitation; tout son flegme britannique avait disparu; il était accablé de douleur.
--Ma fille, s'écria-t-il, dès qu'il fut près de don Pablo, ma fille, où est ma fille?
Le jeune homme baissa tristement la tête sans répondre.
--Oh! reprit le vieillard en se tordant les mains avec désespoir, elle est morte!
--Non! non! s'écria vivement don Pablo, elle vit.
--Où est-elle alors, rendez-la-moi, ma fille, je la veux.
--Hélas! elle a disparu; mais, ajouta-t-il vivement, elle ne saurait être bien loin encore, nous la retrouverons, je vous le jure; sans doute elle aura fui pendant le combat.
Le vieillard hocha tristement la tête à plusieurs reprises.
--Non, dit-il avec amertume, elle a été enlevée, j'en suis sûr! les misérables me l'ont ravie.
--Revenez à vous, Monsieur, miss Anna ne peut-elle donc pas s'être échappée comme vous à la faveur des ténèbres?
--Je vous répète, don Pablo, qu'elle a été enlevée comme je l'ai été moi-même.
--Que voulez-vous dire?
--Un bandit s'est jeté en croupe sur mon cheval, a saisi la bride et m'a entraîné malgré tous les efforts que j'ai tentés pour recouvrer ma liberté; vous voyez bien que ma pauvre fille a été elle aussi victime d'un odieux guet-apens? Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Une sueur froide inonda le front du jeune homme.
--Malheur à moi, murmura-t-il, si ce que vous dites est vrai, Monsieur! Mais non, je ne puis le croire, cela n'est pas, reprit-il avec énergie, cela ne saurait être, miss Anna nous sera rendue; qu'est devenu le bandit qui vous a enlevé?
--Eh! le sais-je, le misérable a été arrêté par vos cavaliers; à peine libre j'ai voulu retourner sur mes pas; j'aurais retrouvé ma fille, moi, si l'on m'avait laissé me mettre à sa recherche.
Puis, vaincu tout à coup par la douleur, le malheureux vieillard se renversa sur son cheval et aurait roulé sur le sol si don Pablo ne l'avait retenu en lui jetant les bras autour du corps.
Il était évanoui.
Le jeune homme le considéra un instant avec une impression impossible à rendre.
--Pauvre père! murmura-t-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, quelle punition terrible de son entêtement insensé! Mais, sur mon âme, je lui rendrai sa fille, je le jure, ou bien je périrai!
Les rancheros avaient mis pied à terre et installé un campement provisoire pour la nuit; don Pablo ne voulait pas s'éloigner du voladero avant d'en avoir minutieusement exploré tous les environs; il espérait ainsi découvrir quelque indice qui le mit sur les traces de miss Anna.
M. Prescott avait été étendu sur des couvertures; Santiago Ramírez et don Pablo lui prodiguaient les soins les plus empressés et essayaient par tous les moyens de le rappeler à la vie.
Le vieillard demeura près d'une heure sans connaissance. Enfin, il rouvrit les yeux, jeta des regards égarés autour de lui; puis tout à coup le souvenir lui revint, il jeta un grand cri et fondit en larmes.
Don Pablo ne l'avait pas quitté, il lui prit la main.
--Courage, lui dit-il d'une voix douce; courage, pauvre père!
--Ma fille, murmurait le vieillard à travers ses sanglots; ma fille! mon Dieu! Don Pablo, vous me la rendrez, n'est-ce pas? s'écria-t-il tout à coup en fixant sur le jeune homme ses yeux rougis par les larmes.
--Je l'ai juré, Monsieur, répondit-il d'une voix grave; Dieu a entendu mon serment.
--Soyez béni, don Pablo, pour cet espoir cependant bien faible que vous faites entrer dans mon cœur. Oh! ma fille! ma pauvre fille!
Le jeune homme confia M. Prescott aux soins de ses peones, et, après lui avoir de nouveau serré la main et répété le mot: courage! il s'éloigna à pas lents d'un air pensif.
Plusieurs feux de bivouac avaient été allumés. Don Pablo s'assit devant l'un d'eux, et s'adressant à l'un de ses officiers:
--Qu'avez-vous fait du bandit qui est venu si étourdiment donner dans votre embuscade? Vous ne l'avez pas fusillé, j'espère?
--Non colonel, pas encore, répondit l'officier, supposant que peut-être vous désireriez l'interroger; provisoirement, nous l'avons solidement garrotté et placé sous bonne garde.
--Vous avez bien fait; quel homme est-ce?
--Hum! il a l'air d'un assez triste sujet, colonel; c'est un grand drôle à mine patibulaire, taillé en hercule, qui s'est défendu comme un démon lorsque nous l'avons arrêté et qui même a blessé deux hommes.
--Donnez l'ordre qu'on me l'amène à l'instant; peut-être pourra-t-il nous fournir quelques renseignements précieux.
--Je doute qu'il consente à parler, colonel; depuis son arrestation, malgré toutes les questions qui lui ont été adressées, il s'est obstiné à ne pas vouloir répondre.
--Peut-être serai-je plus heureux que vous. Donnez, je vous prie, l'ordre qu'on le conduise en ma présence.
L'officier se hâta d'obéir; il revint au bout de quelques minutes suivi de plusieurs rancheros qui amenaient, ou plutôt portaient au milieu d'eux, car il refusait de marcher, bien que ses jambes fussent à peu près libres, notre ancienne connaissance, le señor Matadiez.
Le bandit n'avait rien perdu de son effronterie, ni de sa cynique assurance. Le seul changement qui s'était opéré en lui, c'est que ses yeux de chat-tigre semblaient lancer des flammes sous ses sourcils froncés à se joindre, et que l'expression de sa physionomie était encore plus farouche que de coutume.
Don Pablo jeta sur le drôle un regard investigateur, et s'adressant à l'officier:
--Capitaine, dit-il froidement, faites prendre les armes à dix cavaliers et qu'ils se tiennent prêts pour une exécution.
Le capitaine fit un signe, dix rancheros s'approchèrent, la carabine à la main et se placèrent silencieusement en face du prisonnier.
Celui-ci demeura impassible, indifférent en apparence à ces préparatifs dont cependant il comprit toute la menaçante signification.
--Tu es condamné à mort, prépare-toi à mourir, dit don Pablo d'un ton bref en s'adressant au prisonnier.
Le bandit sourit avec dédain.
--Je suis condamné à mort depuis ma naissance, répondit-il d'une voix railleuse; un peu plus tôt un peu plus tard, toute créature humaine doit en arriver là, c'est le but commun, nul être vivant ne le peut éviter. Faites donc de moi ce qu'il vous plaira.
--Tu ne crains pas la mort?
--Pourquoi la craindrais-je, c'est la fin de tout.
--Ou le commencement!
--Peut-être; que m'importe!
--La vie est belle cependant, quand on est jeune, fort et riche.
--Oui, mais quand on est pauvre, elle ne vaut pas la peine qu'on prend à essayer de la prolonger.