Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 7
--Aujourd'hui même, dans quelques instants, répondit M. Prescott d'un ton bourru; plût au ciel que je ne fusse jamais venu dans cette ville maudite! Ah! c'est à vous que je dois cela, cher don Pablo, je m'en souviendrai, mon ami.
--Mais expliquez-vous donc, señor, reprit le jeune homme avec un commencement d'impatience. Voici une demi-heure que vous m'accablez de récriminations qui sont de l'hébreu pour moi.
--Oui, oui, vous feignez de ne pas me comprendre.
--Sur mon honneur, j'ignore entièrement les motifs qui vous font me parler ainsi.
--Bien vrai? dit-il en ricanant.
--Je vous le répète.
--Voilà qui est fort, par exemple.
--C'est possible, mais c'est ainsi.
--Vous ignorez la visite que j'ai reçue ce matin?
--Moi? Et comment voulez-vous que je sache si vous avez reçu des visites?
--Bon... Vous ne connaissez point le général Ochoa?
--Certes, je connais le général Ochoa, beaucoup même... Mais quel rapport?
--Un intime, cher Monsieur, puisque c'est lui qui est venu.
--Ah! Vous êtes donc lié avec lui.
--Moi? Dieu m'en garde.
--Pourquoi donc? c'est un homme comme il faut, un brave militaire.
--Oui, oui, fit-il en ricanant, un homme comme il faut, un brave militaire, qui m'a emporté cent mille piastres.
--Cent mille piastres! Le général Ochoa?
--Hélas! oui, tout autant; il est vrai que ce n'est pas en son nom qu'il me les a demandées.
--Ah! et au nom de qui?
--Au nom du général Santa-Anna, président de la République mexicaine. Que dites-vous de cela señor don Pablo?
--Je dis que je suis confondu, et que je comprends moins que jamais.
--Vous y mettez de la mauvaise volonté alors, car la chose est toute simple: S. Exc. le président de la République, mon ami, ainsi qu'il s'intitule, m'emprunte cent mille piastres pour prix de la protection qu'il m'accorde. Elle est jolie, n'est-ce pas, sa protection!
--Cet argent n'est pas perdu pour vous, il vous sera intégralement rendu.
--Ce n'est pas mon avis; voici le troisième emprunt que la République mexicaine me fait l'honneur de contracter avec moi le couteau sur la gorge, et je n'ai jusqu'à présent jamais entendu parler de remboursement.
--Auriez-vous la pensée que Son Excellence ait l'intention de ne point vous payer?
--J'ignore quelle est à ce sujet la pensée de Son Excellence; mais comme je ne veux pas m'exposer à un nouvel emprunt, je pars, et tout de suite.
--Vous avez tort, vous étiez en sûreté ici.
--Oui, comme dans une caverne; je ne demeurerai pas une heure de plus à San Luis.
--Soit, partez donc, puisque vous le voulez absolument.
--Vous aurait-on donné la mission de me retenir, par hasard?
--On ne m'a donné aucune mission auprès de vous.
--Vous me rassurez.
--Seulement, dans votre intérêt et à cause de l'amitié que j'ai pour vous, je me permets de vous engager à différer votre départ de quelques jours.
--Pour quelle raison?
--Parce qu'en ce moment les routes sont infestées de bandits de toutes sortes, et que vous risquez d'être dévalisé.
--J'en courrai les risques.
--Assassiné, peut-être.
--Tant pis pour moi.
--Mais votre fille?
--Ma fille... ma fille...
--Oui, vous ne pouvez pas l'exposer aux dangers d'un voyage fait dans de si mauvaises conditions, et qui présente des fatigues et des périls sans nombre.
--Ma fille est accoutumée à me suivre partout où je vais; quant aux dangers dont vous parlez, je n'y crois pas; d'ailleurs, je ne suis pas seul; j'ai avec moi une dizaine de peones dévoués, braves, et surtout bien armés, qui n'hésiteront pas à me défendre si on m'attaque.
--C'est de la folie, señor, croyez-moi, réfléchissez avant de prendre une résolution.
--Elle est prise d'une manière irrévocable.
--C'est votre dernier mot?
--Le dernier, oui.
--Puisqu'il en est ainsi, accordez-moi une grâce.
--Hum, voyons cette grâce, don Pablo; je vous avoue que depuis ma dernière entrevue avec le président, ma confiance en vous a considérablement diminué.
--Me rendez-vous donc responsable de ce qui s'est passé?
--Pardieu! qui donc m'a conduit ici, s'il vous plaît? Mais ne revenons plus sur ce sujet, je vous prie; voyons, finissons-en, que me demandez-vous?
--L'autorisation de vous faire escorter jusqu'à l'endroit où vous avez l'intention de vous rendre, par quelques-uns de mes cavaliers.
--Je vous remercie cordialement, don Pablo, mais je refuse.
--Vous refusez?
--Cela vous étonne?
--Au dernier point, Monsieur.
--J'en suis fâché, mais je ne veux plus, autant du moins que cela me sera possible, avoir le moindre rapport avec tout ce qui touche à l'armée mexicaine, officiers ou soldats; cher don Pablo, ajouta-t-il en se levant de table, excusez-moi si je vous laisse pour terminer mes préparatifs de départ.
--Vous me renvoyez?
--Nullement, restez, au contraire; pendant mon absence vous tiendrez compagnie à ma fille et vous lui ferez vos adieux, car si j'en crois mes pressentiments, il s'écoulera un laps de temps assez long avant que vous la revoyiez.
Ces dernières paroles furent prononcées avec une intention ironique qui n'échappa point au jeune homme et le remplit d'inquiétude.
L'irascible vieillard fit un léger salut, tourna sur les talons et passa dans une autre pièce, laissant les deux jeunes gens seuls.
--Au nom du ciel! s'écria don Pablo que signifie la conduite étrange de votre père avec moi, miss Anna?
La jeune fille releva sa tête languissante, se tourna vers don Pablo, et d'une voix triste elle répondit:
--Mon père est convaincu que vous êtes, sinon complice, du moins cause de la demande d'argent qui lui a été faite par le président Santa-Anna; voilà d'où provient sa colère.
--Mais c'est faux, je vous le jure.
--Je le sais, don Pablo; malheureusement, vous connaissez le caractère opiniâtre de mon père; aucun raisonnement ne le fera changer d'avis.
--Ce n'est que trop vrai; moi qui étais si heureux!
--Hélas! vous avez entendu, don Pablo, il faut nous séparer. Dieu sait quand nous nous reverrons, et si nous nous reverrons jamais.
--Votre père a-t-il donc l'intention de quitter le Mexique?
--Je le crains, don Pablo, bien qu'il ne cause que très rarement et fort peu avec moi, j'ai cru comprendre qu'il voulait réaliser sa fortune et abandonner ce pays, où, dit-il, toute sécurité est impossible.
--Ah! Miss Anna, c'est porter un jugement trop sévère sur une malheureuse contrée, sans cesse bouleversée, il est vrai, par des révolutions, mais qui cependant offre toujours une loyale protection aux étrangers qui l'habitent; mais cette discussion nous entraînerait trop loin, et le temps nous presse. Avez-vous toujours la même confiance en moi, miss Anna?
--En doutez-vous, don Pablo? répondit-elle en lui tendant la main avec abandon.
--Ainsi, vous ne partagez pas les préventions de votre père?
--Oh! non, don Pablo, je vous crois, au contraire, dévoué et loyal.
--Merci, miss Anna; puisqu'il en est ainsi, vous ne refuserez point de me faire connaître l'endroit où votre père compte se rendre?
--Non don Pablo, car je vous l'avoue, ce voyage m'effraie.
--Pourquoi partez-vous alors?
--Puis-je faire autrement, ne suis-je pas contrainte de me courber sous la volonté de mon père?
--C'est vrai, pauvre enfant; mais, rassurez-vous, je veillerai de loin sur vous, et, tout en demeurant invisible, je saurai vous protéger de façon à éloigner tout péril.
--Merci, don Pablo, dit-elle avec effusion; je savais bien que vous ne m'abandonneriez pas, malgré la mauvaise humeur de mon père contre vous, et la querelle injuste qu'il vous a faite.
--Moi, vous abandonner, señorita! que m'importe l'humeur d'un vieillard atrabilaire que l'avarice rend injuste! Je vous aime, miss Anna et, quoi qu'il arrive, je vous défendrai contre votre père lui-même, s'il le faut; mais il ne tardera pas à rentrer dans cette pièce, veuillez me nommer la ville dans laquelle il va chercher un refuge.
--Nous partons pour Tampico de Tamaulipas.
--Tampico? plus de doutes, alors; son intention est de quitter le Mexique! N'importe, je veillerai sur vous. Soyez donc sans craintes; cela me sera d'autant plus facile que cette direction est à peu près celle que prendra l'armée.
En ce moment, M. Prescott reparut.
--Eh bien! don Pablo, dit-il, vos adieux sont-ils terminés?
--Ils le sont, oui, Monsieur; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, avec le regret de vous voir d'une façon si blessante refuser mes offres de services.
--Ne m'en veuillez pas, don Pablo, il le faut; d'ailleurs, ne faites-vous pas partie de l'armée mexicaine?
--Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur.
--Votre devoir exige donc que vous demeuriez auprès de votre général; ce serait y manquer, et par conséquent vous attirer de graves reproches de la part de vos chefs, que de me suivre dans un voyage qui peut durer très longtemps et vous empêcher de vous trouver à votre poste lorsque commenceront les hostilités.
--Mais, Monsieur, permettez-moi de vous expliquer...
--Rien, don Pablo, l'honneur vous ordonne de demeurer ici; moi, ma sûreté exige que j'en sorte le plus tôt possible; n'insistez donc pas sur ce sujet, mon parti est pris; ainsi, séparons-nous, voici ma main, adieu.
--Adieu donc, Monsieur, puisque vous l'exigez; ne me donnerez-vous pas de vos nouvelles?
--Je n'ose vous le promettre; les communications, déjà fort difficiles en ce moment, le deviendront sans doute beaucoup plus d'ici à quelques jours, peut-être seront-elles totalement interrompues; je ne saurais donc prendre aucun engagement à cet égard.
--Que votre volonté soit faite, Monsieur; excusez-moi d'avoir autant insisté, je me retire, adieu. Adieu, miss Anna, je prie Dieu qu'il vous protège pendant le périlleux voyage que vous allez entreprendre.
--Merci, caballero; Dieu ne nous abandonnera pas, j'en ai l'espoir.
Le jeune homme prit alors congé, il salua une dernière fois M. Prescott, porta à ses lèvres la main que lui tendait miss Anna, en détournant la tête pour cacher ses larmes; et il se retira le désespoir dans le cœur.
Lorsque le galop du cheval sur lequel s'éloignait don Pablo eut cessé de retentir en se confondant avec les autres bruits de la ville, miss Anna, qui, pendant les quelques minutes qui s'étaient écoulées était demeurée immobile et anxieuse, se leva, salua silencieusement son père, et, pâle et froide, elle traversa la pièce d'un pas de statue et se renferma dans son appartement.
--Oh! oh! murmura à part lui M. Prescott, en suivant sa fille du regard, aurais-je été trop loin, et la chose serait-elle plus sérieuse que je ne le croyais d'abord?
M. Prescott, de même que tous les esprits entiers et irascibles, lorsque, ce qui lui arrivait souvent, il s'était laissé emporter à la violence de son caractère, ne tardait pas à se repentir de ce qu'il avait fait; il comprenait avec une lucidité extrême l'injustice de sa conduite, et il aurait alors donné beaucoup pour que ce qui s'était passé ne fût pas arrivé; mais l'orgueil l'empêchait de convenir de ses torts, et tout en sachant qu'il était engagé dans une voie mauvaise, il y persévérait avec une opiniâtreté d'autant plus grande qu'il était secrètement honteux de s'être lui-même placé dans une position fausse, dont il ne savait plus comment sortir sans exciter les railleries de ceux qui l'entouraient et sans rougir aux yeux de sa fille.
Cette fois, comme dans bien d'autres circonstances, il n'hésita pas à convenir avec lui-même que, dans la querelle absurde qu'il avait faite à don Pablo de Zúñiga, tous les torts étaient constamment demeurés de son côté; que le jeune homme n'avait cessé de conserver vis-à-vis de lui la plus grande mesure et le plus profond respect; qu'il n'était aucunement cause de ce qui s'était passé entre lui et le général, et, qu'en somme, les offres qu'il lui avait faites, méritaient d'être prises en considération et non reçues avec mépris.
M. Prescott savait au moins aussi bien que don Pablo combien le voyage qu'il entreprenait était dangereux, et de quel secours lui aurait été, pour sa sûreté et celle de sa fille, une escorte de cavaliers dévoués, sur des routes infestées de bandits et rendues plus périlleuses encore en ce moment par la concentration des troupes mexicaines dans les provinces mêmes qu'il était contraint de traverser pour se rendre à Tampico de Tamaulipas, le port de l'Océan le plus rapproché du lieu ou il se trouvait.
Toutes ces réflexions et bien d'autres encore se présentèrent en foule à son esprit; mais il les repoussa opiniâtrement.
--Après tout, murmura-t-il, à la grâce de Dieu! J'ai dit que je partirais, je partirai quoi qu'il puisse arriver, et cela tout de suite, afin de montrer que je suis homme de parole, et que, dès que j'ai pris une résolution, je l'exécute.
Alors sans plus tarder, avec une ardeur fébrile qui montrait clairement la mauvaise humeur dont il était intérieurement dévoré, il termina ses préparatifs, en faisant ramener les mules et les chevaux du corral et charger ses bagages.
Les choses furent menées avec une rapidité si grande que, vers deux, heures de l'après-dînée, il quittait San Luis de Potosí et prenait au grand trot le chemin de Tampico.
Sa troupe se composait de douze hommes bien armés, résolus en apparence à se bien défendre en cas d'attaque; le mayordomo Santiago Ramírez marchait en avant pour éclairer la route.
M. Prescott et sa fille montés sur des mules d'amble se tenaient au milieu des peones.
Depuis sa sortie de San Luis, la jeune fille n'avait pas prononcé une parole, le vieillard était pensif, inquiet, et plus il s'éloignait de la ville, plus il regrettait de l'avoir quittée; mais pour rien au monde il n'aurait consenti à tourner bride et à revenir sur ses pas.
IX
Le Voladero del Macho.
C'était le soir, entre Dolores et El Miaz, petites villes de l'État de San Luis, qui, en France, passeraient tout au plus pour de grands villages, en pleine Cordillères sur les flancs d'un canyon étroit, bordé de bois touffus, de mezquite et des liquidambars, au milieu d'une clairière complètement dissimulée par le fouillis de plantes de toutes sortes, qui lui formaient de tous côtés une impénétrable muraille de verdure; douze ou quinze individus à faces patibulaires et aux guenilles sordides, mais armés jusqu'aux dents, soupaient de bon appétit autour d'un feu de veille, allumé pour éloigner les bêtes fauves et combattre le froid piquant de la nuit dans les montagnes, tandis que leurs chevaux, attachés à des piquets, broyaient à pleine bouche une copieuse provende d'herbe fraîche et de maïs.
Ce campement était tout simplement une halte de salteadores; parmi ces bandits se trouvaient deux de nos connaissances, les señores Trabuco et Matadiez, rendus méconnaissables par les élégants costumes de campesinos, tout en drap et en velours de première qualité, qui avaient remplacé les loques informes dont nous les avons précédemment vus revêtus.
Ces deux dignes personnages semblaient jouir d'une certaine considération parmi leurs compagnons qui ne leur adressaient la parole qu'avec force témoignages de respect, leur obéissaient au moindre signe, leur réservaient la meilleure place au feu et leur laissaient prendre les plus savoureux morceaux, ne se servant que lorsque les deux caballeros, si étrangement privilégiés, avaient terminé leur repas.
Du reste, rendons cette justice à ces honorables caballeros, de constater qu'ils n'abusaient en aucune façon de l'ascendant qu'ils possédaient sur leurs compagnons, et qu'ils étaient, au contraire, d'une courtoisie parfaite et d'une aménité patriarcale dans leurs rapports avec eux.
Le souper s'était terminé juste au coucher du soleil; les bandits avaient alors fait leurs préparatifs pour passer la nuit le plus confortablement possible; les uns avaient donné la provende aux chevaux, les autres apporté du bois pour entretenir les feux de veille; deux sentinelles avaient été placées, soit pour guetter l'approche des rôdeurs suspects, hommes ou fauves, soit pour veiller dans les ténèbres au salut général; puis tous ces devoirs accomplis, les bandits libres de tous soins s'étaient accommodés à leur guise autour des feux, les uns s'étaient étendus sur le sol et roulés dans leurs zarapés, n'avaient point tardé à s'endormir d'un calme et paisible sommeil; d'autres avaient allumé leurs papelitos et fumaient avec cette béatitude extatique qui caractérise tous les hommes de la race méridionale; quelques-uns enfin, sortant du fond de leurs poches des jeux de cartes crasseux et usés par l'usage, taillaient un monte effréné; bref, le camp offrait l'aspect pittoresque d'une de ces haltes de bandits ou de bohémiens que le crayon humoristique de Callot et le pinceau puissant de Salvator Rosa ont si magistralement fixées sur la toile, ou jetées sur le papier.
Le seigneur Matadiez et son digne collègue, le seigneur Trabuco, assis un peu à l'écart sous l'abri protecteur d'un jacal, que leurs subordonnés avaient construit afin de garantir leurs précieuses personnes contre l'atteinte de la froide rosée de la nuit, causaient entre eux tout en s'envoyant réciproquement au visage les formidables bouffées de fumée bleuâtre, qu'avec une régularité mathématique, ils aspiraient de leurs élégants pajillos.
--Vous conviendrez avec moi, señor Matadiez, disait le señor Trabuco, que la vie que nous menons ici n'a rien de fort agréable, et que, pour peu qu'elle se prolonge quelques jours encore, nous sommes exposés à mourir, sinon de faim, mais tout au moins d'ennui.
--Je partage complètement votre avis, mon cher compère et honorable ami, répondit Matadiez en hochant la tête d'un air significatif; notre existence au milieu de ces montages sauvages, en compagnie de gens ignorants et bornés, n'est nullement récréative; mais, qu'y faire? Patience, cela ne saurait longtemps durer encore.
--Le ciel vous entende, cher compère! car je vous avoue que s'il me fallait demeurer seulement trois jours de plus ici, malgré la riche récompense, qui nous est promise, j'abandonnerais la partie, tant je sens l'ennui et le dégoût me monter au cerveau.
--D'un moment à l'autre nous aurons des nouvelles, ceux que nous attendons doivent depuis plusieurs jours déjà avoir quitté San Luis et ils ne sauraient être loin.
--Ah! çà, vous êtes-vous bien entendu avec l'homme qui nous emploie? Est-ce un caballero sur lequel on puisse compter?
--Je le crois, il m'a été présenté par une personne dans laquelle j'ai toute confiance, et qui m'a répondu de lui sur son honneur et corps pour corps. D'ailleurs, nos conventions sont, comme vous le savez, d'une simplicité biblique; cher compère: nous livrons la marchandise et nous sommes payés sur l'heure.
--Je ne comprends pas d'autres façons de traiter les affaires.
--Ni moi non plus; de cette manière, on évite des contestations souvent très désagréables.
--Quelle espèce d'homme est ce caballero?
--Lequel? celui qui nous emploie?
--Oui.
--Ma foi, je vous avoue que je l'ignore.
--Comment! vous l'ignorez?
--Oui; voici comment les choses se sont passées: il y a quelques jours, l'ami dont je vous ai parlé me fit prier de passer chez lui pour causer d'une affaire importante. A l'heure indiquée, je fus exact au rendez-vous: mon ami m'attendait. Après l'échange des premiers compliments, il me présenta au caballero, qui se tenait silencieux auprès de lui comme étant la personne qui désirait traiter avec moi.
--Vous l'avez vu, alors?
--Oui et non.
--Comment! oui et non; je vous avoue que je ne comprends plus.
--Vous allez me comprendre à l'instant, cher compère.
--Je vous avoue que je n'en serai pas fâché; je déteste les énigmes.
--Moi de même, n'ayant jamais eu le talent d'en deviner une seule; ce caballero était enveloppé jusqu'aux yeux dans un grand manteau; les ailes de son chapeau étaient soigneusement rabattues sur son visage, et, par excès de précautions sans doute, il portait un loup de velours par les trous duquel on voyait des yeux qui ressemblaient à des charbons ardents.
--Voilà qui est étrange! ce caballero voulait sans doute garder l'incognito.
--C'est ce que j'ai supposé, et comme je me pique avant tout d'être homme du monde, j'ai compris qu'il serait de mauvais goût de montrer une curiosité indiscrète, et je n'ai pas insisté.
--Vous avez agi en véritable caballero, cher compère; seulement, je me permettrai de vous faire observer que vous avez peut-être été un peu léger en cette circonstance.
--Le croyez-vous? fit-il en riant. Vous allez en juger: Après avoir poliment salué l'inconnu, je me tournai vers mon ami:--Ce señor désire garder l'incognito? lui dis-je.--Oui, me répondit mon ami. Cela vous déplaît-il?--A moi, personnellement, en aucune façon. Je suis d'avis que chacun est libre d'agir à sa guise et de traiter les affaires comme il l'entend.--A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ami; vous êtes bien l'homme qu'il nous faut. Que vous ai-je annoncé? continua-t-il, en se tournant vers l'inconnu, toujours silencieux à son côté. Je saluai comme je le devais à ce compliment, et je repris: Malheureusement pour moi, je ne suis pas seul. Les caballeros qui m'accordent leur confiance ont besoin d'une garantie; ce sont mes associés, je dois leur rendre compte de ma conduite. Que leur dirai-je? que je ne sais avec qui je traite? Ils me tourneront le dos en me riant au nez, et me planteront là. Les choses ne peuvent donc s'arranger ainsi; il faut avant tout nous entendre.--Cela sera facile, señor, dit alors l'inconnu d'une voix hautaine. Quel est le nombre des drôles que vous commandez?
--Pardon, señor, répondis-je, justement froissé du ton de l'inconnu et des expressions impropres dont il s'était servi, mes associés sont de très honorables caballeros, avantageusement connus, et non des drôles.
--Bien répondu, par mon âme! s'écria le señor Matadiez en se frottant les mains.
--Peu importe, reprit sèchement l'inconnu; combien sont-ils?--Ma foi, cher compère, comme le nombre ne me revint pas tout de suite à la mémoire, à tout hasard je le doublai. Vingt-cinq, répondis-je.--Soit, dit-il; et, retirant une bourse de dessous son manteau: Prenez, ajouta-t-il en me la présentant; cette bourse contient cent onces, vous en disposerez comme vous le jugerez convenable, ce sont les arrhes de notre marché. Avez-vous d'autres observations à me faire? ou bien croyez-vous maintenant pouvoir, sans trop vous compromettre, traiter avec moi? Je pris la bourse, que je mis immédiatement dans ma poche, et; comme bien vous pensez, cher compère, je jugeai inutile d'insister davantage sur ce sujet; j'étais certain que je traitais avec un caballero.
--Vous avez eu parfaitement raison, cher compère; mais pardon de vous adresser cette question, vous avez la bourse?
--Caray! je le crois bien, elle est là, répondit-il en frappant légèrement sur la poche du côté de son dolman.
--Ah! ah! il est singulier que vous n'ayez pas jusqu'à présent songé à me faire part de cette circonstance, qui est cependant d'une certaine importance.
--J'y ai songé, cher compère, seulement je devrais vous demander votre avis.
--A quel propos?
--Nous avons promis de donner quatre onces à chacun de nos compagnons pour cette expédition, n'est-ce pas?
--Quatre onces, oui, c'est parfaitement cela?
--Eh bien, je me demande si je dois leur donner des arrhes de deux onces à chacun, par exemple, ou s'il est préférable que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous deux; voilà ce qui m'embarrasse, vous ne m'avez pas fait l'injure, je me plais à le croire, de supposer que la pensée me soit venue un seul instant de vous frustrer de la part qui vous revient dans cet argent.
--Oh! cher compère, je connais trop votre délicatesse pour avoir eu cette pensée; ma réponse sera courte, mais catégorique: je suis d'avis qu'en affaires, on doit toujours exiger des arrhes, mais ne jamais en donner.
--Parfaitement raisonné, dit l'autre en riant. Ainsi, vous concluez...?
--Dame! c'est clair, je crois: je conclus à ce que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous.