Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 6
Lorsqu'il fut seul avec miss Anna, l'Anglais se laissa tomber avec accablement sur une butaca.
--Au diable l'idée que j'ai eue de voir passer ce damné cortège, dit-il, voilà un bal qui me coûtera cher.
Miss Anna, joyeuse comme toutes les jeunes filles de son âge, de la perspective de plaisir qui s'offrait à elle, se retira dans son appartement sans autrement s'inquiéter des doléances de son père, afin de se livrer aux soins si sérieux d'improviser une toilette qui, chose difficile, devait réunir les trois conditions essentielles pour une femme réellement comme il faut: la simplicité, le bon goût et l'élégance.
Maintenant, avouons franchement au lecteur que l'invitation faite par don Pablo ne venait pas directement du président, mais de don Pablo lui-même, et que le général s'était contenté de donner son consentement.
Le jeune homme aimait éperdument miss Anna, et le bal lui aurait semblé bien triste si elle n'y avait pas assisté; il est vrai qu'à part ce motif un peu égoïste, le ranchero en avait un autre plus noble et plus avouable, celui d'amener un rapprochement entre le président et l'Anglais, rapprochement qui, en assurant la protection de Santa-Anna, devait sauver M. Prescott d'une ruine imminente; les Mexicains ne se faisant aucun scrupule, en temps de révolution, de mettre sous séquestre les biens des négociants étrangers fixés dans leur pays, et de considérer ces biens comme étant de bonne prise.
Don Pablo fut ponctuel. A onze heures du soir, accompagné d'une douzaine de rancheros bien armés, il arriva devant la porte de la maison habitée par M. Prescott.
La jeune fille et son père montèrent dans un palanquin amené exprès pour eux. Les rancheros les entourèrent, et les deux étrangers se dirigèrent vers le Cabildo, fendant avec une certaine difficulté la foule joyeuse qui encombrait les rues et les places qu'ils traversaient.
VII
Le Cabildo.
La fête donnée au Cabildo de San Luis de Potosí par le général Santa-Anna, lors de son séjour dans cette ville, où il vint prendre en personne le commandement de l'armée destinée à opérer contre les troupes des États-Unis, est demeurée célèbre, à juste titre, dans les fastes mexicaines, non seulement pour la célérité avec laquelle cette fête fut improvisée, mais encore pour le luxe inouï et inconnu jusqu'à ce jour que le général y déploya.
En effet, jamais vice-roi, lors de la domination espagnole, jamais président, depuis la proclamation de l'indépendance, n'étaient parvenus jusqu'alors à réaliser les enchantements féeriques qui furent ce jour-là improvisés comme par la baguette d'un tout-puissant enchanteur; tenter d'en faire une description serait chose inutile et complètement impossible; nous nous bornerons donc à constater que notre vieille Europe elle-même, si compétente cependant en pareille matière, fut entièrement éclipsée par les splendeurs étranges de cette fête digne des _Mille et une Nuits_, et qui ressemblaient plutôt au rêve d'une imagination en délire qu'à la réalité.
A minuit, les salons étaient encombrés, les invités se sentant trop à l'étroit, commençaient à entrer dans l'immense jardin du Cabildo, dont les pelouses, les allées et les bosquets, furent bientôt envahis par la foule toujours croissante et qui, folle et rieuse, débordait de toutes parts.
Une illumination féerique en verres de couleur, chargés de devises en l'honneur du président, éclairait la fête. Plusieurs orchestres, composés d'instrumentistes habiles, Italiens pour la plupart et attachés à la suite du général, avaient été distribués dans les salons et sur les pelouses. On dansait un peu partout, alternant les valses et les contre-danses européennes avec les jotas, les tristes, les cachuchas et toutes les autres danses espagnoles et américaines, si voluptueuses et si entraînantes.
Une nuée de valets en grande livrée, chargés d'immenses plateaux d'argent couverts de rafraîchissements de toutes sortes, circulaient incessamment à travers la foule des invités.
Lorsque M. Prescott et sa fille, conduits par don Pablo de Zúñiga, entrèrent dans le Cabildo, la fête était à l'apogée de sa splendeur; le coup d'œil en était si réellement beau, que l'Anglais lui-même en fut ébloui un instant et sentit, sous l'influence de l'admiration qu'il éprouvait, se fondre son flegme britannique. Jamais même à Londres il n'avait assisté à un aussi magique spectacle.
Le général Santa-Anna, sans doute prévenu à l'avance de l'arrivée des étrangers, les attendait dans un premier salon, au milieu d'une foule d'officiers de tous grades, revêtus de magnifiques uniformes; en apercevant M. Prescott, il se dégagea des officiers qui l'entouraient et s'avança vers lui le sourire sur les lèvres.
M. Prescott et sa fille s'inclinèrent respectueusement devant le général et attendirent, selon l'étiquette, qu'il leur adressât la parole.
--Soyez le bienvenu, Monsieur Prescott, dit-il au bout d'un instant, j'ai craint de ne pas vous voir au milieu de nous; ne m'a-t-on pas dit que vous aviez l'intention de quitter San Luis aujourd'hui même?
--En effet, général, telle était ma résolution; mais elle n'a pas tenue devant le désir témoigné par Votre Excellence, et me voilà.
--Je vous en remercie, mon digne ami; votre départ, en nous privant de la présence de votre charmante fille, aurait, croyez-le bien, fort attristé notre fête.
Miss Anna s'inclina sans répondre.
--Messieurs, ajouta le général, j'ai l'honneur de vous présenter M. Prescott, un homme pour lequel j'éprouve une sincère affection, parce que, bien qu'il soit Anglais d'origine, son cœur est réellement mexicain, et son dévouement pour sa patrie d'adoption est sans bornes.
L'insulaire fit une grimace à ce compliment à deux tranchants, qui ressemblait fort à une lettre de change tirée sur sa caisse, et il répondit avec embarras aux compliments empressés des officiers mexicains.
--Donnez-moi votre bras, cher Monsieur Prescott, continua le général, laissez miss Anna aux soins de de don Pablo, et venez avec moi faire un tour dans la fête, nous causerons comme deux vieux amis pendant que la señorita dansera. Caballeros, ajouta-t-il en se tournant vers les officiers de son état-major, prenez part à la fête, divertissez-vous, vous êtes libres.
Les paroles du général, si bienveillantes qu'elles parussent, étaient un ordre auquel il fallait obéir. M. Prescott le comprit, et tout en maugréant intérieurement, il s'exécuta en apparence de bonne grâce.
--Je suis confus d'un tel honneur, général, dit-il en lui donnant son bras, sur lequel le président s'appuya sans façon, cette distinction va me faire bien des ennemis.
--Bah! répondit en souriant Santa-Anna, laissez donc, cher Monsieur Prescott, on sait que je vous aime.
--Don Pablo, reprit l'Anglais, je vous confie miss Anna.
--Elle est sous la sauvegarde de mon honneur, Monsieur, répondit le jeune homme.
--D'ailleurs, dès que le général m'aura rendu ma liberté, je vous rejoindrai.
--Je vous avertis, cher Monsieur Prescott, dit en riant le général, que je compte vous garder le plus longtemps possible; nous avons beaucoup à causer.
Et l'entraînant doucement à sa suite, le président passa dans un autre salon.
Don Pablo et miss Anna demeurèrent seuls, tous les officiers s'étaient dispersés sur l'ordre du général.
Depuis bien longtemps c'était la première fois que les deux jeunes gens se retrouvaient en tête-à-tête; aussi, bien que leur visage fût calme, leur cœur battait fort; ils étaient heureux de se voir ainsi isolés au milieu de cette fête, inaperçus dans la foule, seuls avec leur amour, de ne sentir peser sur eux aucun regard envieux ou jaloux, d'être l'un près de l'autre et de pouvoir, ne serait-ce que pendant quelques minutes, parler ce doux langage de la passion qui monte incessamment du cœur aux lèvres, déborde dans un mot, et lorsqu'on aime réellement, a des mélodies si essentiellement sympathiques, que tout disparaît devant elles, pour ne laisser vivre que le rêve, c'est-à-dire l'amour.
Nos deux jeunes gens errèrent longtemps au bras l'un de l'autre dans les allées ombreuses du jardin, sans songer à la danse qui les conviait, et se murmurant à l'oreille de ces mots sans suite, mais si doux à entendre et à répéter, bien qu'ils soient toujours les mêmes.
Les circonstances étaient graves; selon toutes probabilités la guerre serait rude, ils allaient se séparer dans quelques heures pour ne se revoir que dans bien longtemps; aussi avaient-ils une infinité de choses à se dire. Malgré eux ils étaient tristes, l'avenir leur apparaissait voilé de sombres nuages. Quand finirait cette guerre qui commençait à peine? Comment finirait-elle? M. Prescott consentirait-il à manquer aux engagements qu'il avait pris, et à les unir? Tous ces problèmes, qui se présentaient en foule à leur esprit et auxquels ils n'entrevoyaient aucune solution avantageuse, les inquiétaient gravement, et, par instants, rembrunissaient leur entretien. Mais l'amour reprenait vite le dessus, la foi en l'avenir reparaissait entourée d'une brillante auréole, l'espérance renaissait dans leur cœur, et ils oubliaient les heures qui devaient suivre pour ne songer qu'à l'heure présente, qui les rendait si heureux.
À plusieurs reprises ils avaient de loin entrevu M. Prescott, toujours au bras du général; le regard du pauvre Anglais avait semblé les suivre d'un air de reproche, comme s'il eût imploré leur intervention pour échapper au martyre auquel, depuis son arrivée à la fête, il était condamné; mais l'amour est égoïste, il n'a d'yeux et d'oreilles que pour lui, les deux jeunes gens étaient trop absorbés par leur intéressante conversation pour s'occuper de ce qui se passait autour d'eux. Le monde n'existait plus, ou du moins ils l'avaient tout entier concentré en eux-mêmes, et s'étaient faits aveugles et sourds pour tout ce qui ne se rapportait pas à eux.
Depuis longtemps déjà ils erraient côte à côte, lorsqu'à l'entrée d'un bosquet un domestique en grande livrée leur barra respectueusement le passage.
--Que désirez-vous, mon ami? demanda don Pablo.
--Señor caballero, répondit le valet en s'inclinant, est-ce au colonel don Pablo de Zúñiga que j'ai l'honneur de parler?
--A lui-même, mon ami; ensuite?
--Je suis envoyé à la recherche de Votre Seigneurie par le général don Antonio López de Santa-Anna, qui désire l'entretenir quelques instants.
--C'est bien, mon ami. Et où se trouve en ce moment le général Santa-Anna?
--Son Excellence attend votre seigneurie dans le grand salon des glaces.
--C'est bien, je vous suis; veuillez dire à Son Excellence que dans un instant je serai près d'elle.
Le valet salua respectueusement et se retira.
--Maintenant, chère Anna, ajouta don Pablo, permettez-moi de vous conduire au milieu de la fête, puis je vous quitterai pour me rendre aux ordres du général.
--Pensez-vous donc demeurer longtemps avec lui? répondit-elle.
--Je ne le crois pas; un ordre à me donner pour quelque nouveau corps qui arrive probablement.
--C'est-à-dire...
--C'est-à-dire l'affaire de quelques minutes tout au plus; aller et venir, voilà tout.
--S'il en est ainsi, caballero, il est inutile que vous preniez la peine de me reconduire dans la fête; toute cette foule m'ennuie, me fatigue; laissez-moi ici, je vous attendrai là dans ce bosquet.
Le jeune homme jeta un regard circulaire sur les objets environnants.
--Ce lieu est bien solitaire, dit-il.
--C'est ce que je désire; au moins ainsi personne ne me troublera dans ma rêverie.
--Vous ne serez pas effrayée de demeurer ainsi seule au fond de cette huerta immense?
--Effrayée de quoi, don Pablo? Qu'ai-je à redouter ici? D'ailleurs, ne m'avez-vous pas dit que vous resteriez à peine quelques minutes absent?
--C'est vrai.
--Ainsi?
--Puisque vous le désirez, je pars.
--Allez, caballero, je compterai les secondes en vous attendant, répondit-elle avec un doux sourire.
--Vous êtes charmante, dit-il en lui baisant la main; à bientôt.
Et il s'éloigna presqu'en courant, tant il avait hâte d'être de retour.
La jeune fille le suivit des yeux un instant, puis elle entra dans le bosquet et s'assit sur un banc de marbre qui en occupait le fond.
Ce bosquet, formé avec des liquidambars était extrêmement touffu, quelques verres de couleur placés çà et là au milieu des feuilles, y répandaient une lumière douce et mystérieuse; les bruits de la fête y parvenaient à peine, leur éclat était brisé, ils semblaient mourir en un murmure indistinct à travers l'épaisse muraille de verdure qui en absorbait les sons.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles la jeune fille se laissa voluptueusement aller au charme indicible de causer avec son cœur, en récapitulant tous les éblouissements de cette délicieuse soirée pendant laquelle rien n'avait fait ombre à son amour.
Tout à coup un pas léger fit craquer le sable d'une allée à quelques pas d'elle.
Un homme entra d'un pas rapide dans le bosquet. Miss Anna releva vivement la tête, un cri étouffé s'échappa de sa poitrine, et elle fit un mouvement pour se lever.
--Eh quoi! dit d'une voix railleuse l'homme qui venait de s'introduire si à l'improviste dans le bosquet, en suis-je donc à mon insu arrivé à ce point que ma présence seule cause un si grand émoi à miss Anna, que sa première pensée en m'apercevant soit de me fuir.
La jeune fille était d'une race vaillante, l'éducation qu'elle avait reçue l'avait habituée à compter sur elle-même; la première émotion causée par la surprise, apaisée, elle avait repris son calme et son sang-froid.
--En effet, répondit-elle, j'ai eu tort. Qu'ai-je à redouter de vous, Monsieur? pardonnez-moi un mouvement involontaire, je ne vous avais pas reconnu.
--Et maintenant que vous m'avez reconnu, dit-il avec intention.
--Maintenant, Monsieur de Clairfontaine, si je crains, c'est pour vous et non pour moi.
--Je vous remercie de cette sollicitude, mademoiselle, dit-il avec amertume.
--Votre présence ici, n'est-elle pas un danger pour vous?
--Oui, mademoiselle, mais ce danger je l'ai bravé pour vous entretenir un instant sans témoins.
--Saviez-vous donc me rencontrer ici, Monsieur?
--Depuis votre entrée au Cabildo, perdu dans la foule de vos admirateurs, reprit-il avec ironie, je vous suis pas à pas.
--Il est malheureux, Monsieur, répondit-elle sèchement, que cet entretien que vous paraissez si vivement désirer, je ne puisse vous l'accorder.
--Me sera-t-il permis de vous demander pour quel motif, mademoiselle?
--Il est de mon devoir de vous les faire connaître.
--Ah! il y en a plusieurs?
--Il y en a deux.
--J'écoute.
--Écoutez-donc, soit, puisque vous l'exigez.
--Je n'exige pas, mademoiselle, je prie.
--Votre prière ressemble tellement à un ordre, Monsieur, qu'il est facile de s'y tromper; j'attends une personne qui m'a quittée il y a quelques instants, et peut revenir d'un moment à l'autre.
--Cette personne ne reviendra pas aussi vite que vous l'espérez, mademoiselle; c'est moi qui ai fait prévenir don Pablo de Zúñiga que le général Santa-Anna le demandait, ce qui est faux, mais don Pablo sera retenu assez longtemps loin de vous pour me permettre de vous entretenir sans craindre d'être interrompu.
--Un guet-apens! s'écria-t-elle.
--Rassurez-vous, mademoiselle, une supercherie tout au plus, aucune violence ne lui sera faite, il sera ici avant une demi-heure; donc, si vous n'avez que ce motif...
--Pardonnez-moi, j'en ai un autre encore.
--C'est juste, je l'avais oublié.
--Monsieur de Clairfontaine, j'ai toujours été franche avec vous, cette fois encore je veux l'être; la première fois que dans la maison de mon père vous m'avez parlé des arrangements pris entre nos deux familles et de l'amour que vous éprouviez pour moi, je vous ai répondu...
--Vous m'avez répondu, mademoiselle, interrompit-il froidement: Monsieur Williams Stuart de Clairfontaine, les arrangements dont vous parlez ont été pris par nos deux familles, sans qu'on ait daigné me consulter. Mon cœur appartient à un autre; je ne puis vous épouser, je ne vous aime pas, et je ne vous aimerai jamais; je répète textuellement vos paroles, n'est-ce pas, mademoiselle?
--Eh bien! que voulez-vous donc de moi, Monsieur, et pourquoi avez-vous cherché cet entretien?
--Ah! ah! fit-il avec un rire nerveux, c'est que la réponse que je ne vous avais pas donnée alors, il faut que vous l'entendiez.
--Il faut? s'écria-t-elle en se levant hautaine et superbe.
--Je l'ai dit, répondit-il en s'inclinant sans faire un geste pour la retenir; moi aussi, mademoiselle, je veux être franc et loyal avec vous.
--Parlez donc, puisque je suis contrainte de vous entendre. Aussi bien, mieux vaut en finir une fois pour toutes, et que nous sachions l'un et l'autre à quoi nous en tenir.
--Cela vaut mieux en effet, mademoiselle; mais rassurez-vous, je serai bref, je n'ai plus que quelques minutes à demeurer près de vous.
--J'écoute, dit-elle froidement.
--Mademoiselle, à mon arrivée à México, je ne vous avais jamais vue, je venais, résolu à dégager la parole donnée par mon père; en vous épousant, je ne pouvais donc vous aimer encore, puisque je ne vous connaissais pas. Vous auriez, peut-être réussi à me faire consentir à renoncer à ce mariage, cela dépendait presque entièrement de vous.
--Comment cela, Monsieur? s'écria-t-elle intéressée malgré elle par ses paroles.
--Oh! bien facilement, mademoiselle, répondit-il avec une nuance de tristesse, vous n'aviez pour cela qu'à me considérer comme un galant homme qu'on estime, comme un ami, à vous confier à ma loyauté, m'avouer votre amour pour un autre, et vous auriez trouvé en moi un auxiliaire et au besoin un défenseur.
--Mais n'est-ce pas cela que j'ai fait?
--Oui; mais de quelle façon, mademoiselle, en vous faisant dès le premier jour mon ennemie et en me donnant publiquement les marques du plus écrasant mépris.
--Monsieur!
--Pardonnez-moi, mademoiselle, cette explication n'est pas complète, je n'ai pas terminé.
--Parlez, Monsieur.
--Je suis doué d'une malheureuse nature, mademoiselle, je vous l'avoue humblement; tout ce qui froisse mon orgueil me cause des blessures incurables; plus on veut m'abaisser plus je me relève, je suis un de ces hommes que la lutte attire malgré eux, qui n'admettent pas le mot impossible, et qui, dès qu'ils voient un obstacle, si formidable qu'il soit en apparence, se dresser devant eux, prennent aussitôt la résolution de le renverser, dût-il leur en coûter la vie. Vous m'avez dit que vous ne m'aimeriez jamais. Eh bien! moi, mademoiselle, je vous dis aujourd'hui que je vous aime; cet amour me dévore: c'est plus que de la passion, c'est du délire, de la folie.
--Monsieur! s'écria-t-elle avec épouvante.
--Oh! ne craignez rien de moi, mademoiselle, je suis gentleman; j'ai bravé les plus grands périls pour parvenir jusqu'à vous! J'ai voulu répondre à votre loyauté par une loyauté égale en vous disant: Miss Anna Prescott, je vous aime, et je vous épouserai! Malgré tous, malgré vous-même s'il le faut! Je l'ai résolu, et ce sera, dussé-je pour y parvenir y perdre ma vie et mon honneur!
--Oh! Monsieur, vous me faites peur.
--Tant pis pour moi, mademoiselle, répondit-il avec une mordante ironie, Dieu m'est témoin que ce n'est pas ce sentiment que je désire vous inspirer.
--Retirez-vous, Monsieur, retirez-vous, je ne veux pas vous écouter davantage, vos paroles sont horribles.
--Maintenant que je vous ai tout dit, je me retire, mademoiselle, bientôt j'aurai l'honneur de vous revoir.
--Vous? oh! jamais! jamais!
--Vous vous trompez, mademoiselle, reprit-il d'une voix railleuse, nous nous reverrons et cela avant quinze jours! au revoir donc!
Il s'inclina devant la jeune fille atterrée et s'élança hors du bosquet.
Presque aussitôt un bruit de pas précipités se fit entendre, et don Pablo parut.
--Miss Anna! Miss Anna! s'écria-t-il.
--Me voilà! me voilà! répondit-elle en courant à sa rencontre et s'appuyant sur son bras pour ne pas tomber.
--Qu'avez-vous, au nom du ciel! Que vous est-il arrivé?
--Rien, don Pablo, rien, venez, venez.
--Vous tremblez, votre visage est pâle comme celui d'un cadavre, vous êtes sur le point de vous évanouir.
--Non, ce n'est rien, je vous jure, l'odeur de ces fleurs peut-être, venez, sortons d'ici.
--Où voulez-vous aller, en l'état où vous êtes?
--N'importe où, don Pablo, pourvu que nous ne demeurions pas un instant de plus ici.
Ils sortirent du bosquet.
Miss Anna jeta un regard effrayé autour d'elle, tout était calme, silencieux et solitaire.
--Vous me cachez quelque chose, miss Anna, reprit don Pablo; que vous est-il donc arrivé pendant mon absence?
--Mais rien, je vous assure, répondit-elle en essayant de sourire; mais comme vous êtes demeuré longtemps absent, je ne sais pourquoi, je me suis sentie inquiète, et j'ai... eu presque peur; j'étais folle... Je suis complètement remise maintenant.
--Est-ce bien vrai, miss Anna?
--Oui, don Pablo, et puis, je ne sais, il m'a semblé apercevoir un homme qui me regardait à travers les feuilles, ma tête s'est perdue; voilà tout, don Pablo.
--Et cet homme l'avez-vous reconnu?
--Comment cela aurait-il été possible, je ne suis même pas sûre de l'avoir vu. Oh! j'aurais mieux fait de ne pas venir à cette fête.
--Ah! vous voyez bien qu'il vous est arrivé quelque chose! Maudits soient les mauvais plaisants qui m'ont forcé à vous quitter et m'ont retenu si longtemps loin de vous, miss Anna.
--Ainsi le général...
--Le général n'a pas su ce que je voulais lui dire, il m'a ri au nez.
--Et mon père!
--Votre père n'a pas quitté le général.
--Conduisez-moi vers lui, don Pablo, je désire me retirer.
--Déjà, miss Anna? dit-il avec résignation.
--Oui, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, don Pablo, mais je ne sais ce que j'éprouve, je ne me sens pas bien.
--Je vous obéis, miss Anna.
Ils marchèrent silencieusement auprès l'un de l'autre, traversèrent la foule des invités sans même les voir, et entrèrent dans le Cabildo.
M. Prescott fut charmé du désir que témoignait sa fille de se retirer immédiatement, et il se hâta de l'emmener.
Don Pablo les accompagna jusqu'à leur maison, puis il prit congé d'eux et retourna auprès du président.
--Je saurai ce qui s'est passé, murmura-t-il en montant tout rêveur les marches du Cabildo, il faudra que miss Anna me le dise! Pauvre Anna! N'est-ce donc pas moi qui dois la défendre!
VIII
Le Départ.
Quatre jours s'étaient écoulés depuis la fête splendide donnée au Cabildo de San Luis de Potosí, en l'honneur du président de la République mexicaine; Santa-Anna pressait l'organisation de son armée dont les divers corps continuaient à se grouper autour de la ville.
Un lundi, vers dix heures du matin, trois personnes étaient attablées et déjeunaient ou plutôt faisaient semblant de déjeuner dans la salle à manger de la maison habitée par M. Prescott.
Ces trois personnes, dont le lecteur a sans doute déjà deviné les noms, étaient M. John Prescott lui-même, sa fille miss Anna, et le colonel des rancheros, don Pablo de Zúñiga.
Malgré l'apparence appétissante des mets étalés avec profusion sur la table, les convives ne mangeaient que du bout des lèvres; les plats retournaient à l'office intacts pour la plupart; miss Anna, le visage pâle, les sourcils froncés, jouait machinalement avec son couteau, sans paraître entendre un seul mot de ce que disait son père et son convive, tant était profonde la méditation dans laquelle elle était plongée.
Cependant la conversation était animée entre les deux hommes et montée sur un diapason qui, en toute autre circonstance, aurait probablement motivé son intervention, car chacun des deux interlocuteurs s'échauffait de plus en plus et soutenait son opinion par des arguments qui motivait parfois de vertes répliques, si bien que la conversation, entamée sur un ton assez froid, mais cependant presque amical, s'aigrissait de plus en plus et menaçait, si elle se prolongeait pendant quelques instants encore, de dégénérer en querelle, ce qui pouvait amener de très graves complications entre nos trois personnages.
--Ainsi vous partez? dit don Pablo.