Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 4
En ce moment, un des peones, serviteur de M. Prescott, le seul, du reste, dans lequel il eût une entière confiance, s'approcha respectueusement.
--Que me voulez-vous, Santiago Ramírez? lui demanda le vieillard.
--Mi amo, j'aperçois une nombreuse troupe de cavaliers qui se dirige de ce côté: je viens prendre vos ordres.
--Hum! fit le vieillard en levant la tête, en effet je ne les avais pas vus. Que croyez-vous que sont ces hommes?
--Des rancheros, seigneurie; cela est facile à reconnaître.
--Mauvaise rencontre, n'est-ce pas?
--Je ne saurais vous répondre là-dessus avec certitude, seigneurie; les rancheros sont des corps francs levés par de riches hacenderos dans le but de servir de guerilleros pendant la guerre actuelle; quelques-uns sont honnêtes.
--Voilà qui n'est pas rassurant, mon pauvre Ramírez.
--Quels sont les ordres de votre seigneurie, mi amo?
Le vieillard jeta sur sa petite troupe un regard piteux qu'il reporta sur les cavaliers qui accouraient à toute bride.
--Il nous est impossible d'éviter leur rencontre, dit-il, nous ne sommes plus qu'à une courte distance du pueblo, continuons donc à avancer, et à la grâce de Dieu!
Santiago Ramírez salua respectueusement son maître et alla reprendre sa place en avant des autres peones.
Si la vue des rancheros, qui venaient à lui inquiétait M. Prescott, ils ne produisaient pas le même effet sur sa fille. Miss Anna les voyait, au contraire, se rapprocher avec joie; peut-être avait-elle, des motifs secrets pour qu'il en fût ainsi.
Disons tout de suite ce que sont les rancheros, pour ne plus avoir à y revenir plus tard.
Le ranchero mexicain a beaucoup de rapports avec notre fermier, en faisant, bien entendu, la part de la différence qui doit exister entre les mœurs du pays qu'il habite et le nôtre.
Le ranchero est le seul qui ait presque complètement échappé à l'influence délétère du clergé mexicain, pour lequel il professe un respect fort médiocre; cela tient au milieu dans lequel il vit. Perdu, pour ainsi dire, au milieu d'immenses solitudes, toujours au grand air, en face de la nature, il n'a aucun des vices des villes et possède au contraire les vertus des races nomades; loyal, hospitalier, d'une honnêteté proverbiale, d'une valeur à toute épreuve, il a conservé le sens moral, possède au suprême degré l'amour de la famille, brûle du désir de s'instruire et en cherche toutes les occasions: malheureusement elles sont rares pour lui.
La vitalité du pays est donc toute en lui, car il tient au sol qu'il cultive et qui lui appartient; sans argent souvent, mais vivant dans l'abondance, il est sincèrement patriote et foncièrement républicain, possède au suprême degré la haine de l'étranger, et, dénué de cette turbulence inquiète et souvent licencieuse des habitants des villes, il a instinctivement les véritables sentiments d'indépendance qui, le jour où cette race vigoureuse et rude aura, grâce à l'instruction, perdu ses préjugés, assureront l'autonomie du pays et constitueront à la nation mexicaine cette force réellement nationale qui lui manque encore, mais que l'avenir lui réserve.
Ce furent les rancheros qui, lors de la guerre de l'indépendance, formèrent ces redoutables _cuadrillas_ qui tinrent si longtemps en échec la puissance espagnole et finirent par l'abattre. Indifférents aux bouleversements politiques qui depuis si longtemps bouleversent leur malheureux pays, ils laissent paisiblement les ambitieux et les intrigants des villes s'entre-détruire; ce n'est que lorsque l'étranger envahit les frontières et menace le sol qui les a vus naître qu'ils sortent de leurs déserts; mais alors ils déploient une indomptable énergie, ne se laissent abattre par aucun revers et ne déposent les armes que vainqueurs, ou quand la mort les leur arrache. Ils sont cruels souvent, cela tient à leur éducation sauvage, mais ils sont généreux et grands aussi, fidèles quand même à la cause qu'ils ont juré de défendre.
Leur costume est caractéristique, un peu théâtral peut-être, mais en somme, essentiellement pittoresque et va bien à ces hommes à charpente vigoureuse, aux traits hâlés et énergiques et aux allures martiales remplies d'une inexprimable désinvolture.
Cependant les rancheros se rapprochaient rapidement des voyageurs. Ils formaient une troupe d'une cinquantaine de cavaliers environ, et arrivaient comme un ouragan au milieu d'un nuage épais de poussière. A quelques pas en avant, galopait un cavalier qui devait être leur chef. M. Prescott poussa un cri de joyeuse surprise; dans ce cavalier, il avait reconnu don Pablo de Zúñiga, dont un moment auparavant il regrettait si fort l'absence et qu'il avait cherché vainement à Guadalajara.
Toute inquiétude disparut alors, et les voyageurs continuèrent gaiement leur route.
Les deux troupes ne tardèrent pas à se rejoindre et à se confondre.
Don Pablo accosta le vieillard de la façon la plus cordiale.
--Vous ne comptiez pas me rencontrer ici? lui dit-il après l'échange des premiers compliments.
--Je l'avoue, répondit M. Prescott; mais je suis charmé de cette rencontre. Mais vous, où alliez-vous ainsi à bride avalée?
--Moi! j'allais au-devant de vous.
--Comment! vous alliez au-devant de moi? ceci demande une explication, don Pablo.
Le jeune homme sourit en regardant la jeune fille.
--L'explication est facile à donner, répondit-il. J'ai su votre arrivée à Guadalajara, et le désir que vous aviez manifesté de me voir. Si grand qu'eût été pour moi le plaisir de passer quelques instants auprès de vous, malheureusement, j'étais retenu par d'importantes affaires; cependant j'allais tout abandonner pour vous aller rejoindre, lorsque je fus averti que non seulement vous aviez quitté la ville, mais que vous rebroussiez chemin du côté de México. Or, comme la route la plus directe pour se rendre à la capitale est celle-ci, j'ai supposé que vous la prendriez; j'ai pris mes mesures en conséquence, et me voilà.
--Bon! bon! fit en souriant le vieillard, tout cela peut être vrai: en tout cas, je suis heureux de cette rencontre.
--A la bonne heure; je vous ai fait préparer une maison dans laquelle vous serez à ravir. Comptez-vous demeurer quelques jours à Tepatitlan?
--J'y resterai le moins possible, puis je retournerai du côté du Pacifique.
--Vous n'allez donc pas à México?
--Non. Je compte me retirer soit à Tepic, soit à Monterey; au moins jusqu'à la fin de la guerre.
--Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi faire, señor, je me charge de vous conduire, vous et la señorita, jusqu'à la résidence qu'il vous plaira de choisir.
--Comment cela, caballero? demanda timidement la jeune fille, toute rougissante de plaisir.
--Voici de quelle façon, señorita; le général Santa-Anna, après avoir quitté México, a pris le commandement de l'armée libératrice qui se réunit à San Luis de Potosí; j'ai formé une cuadrilla de rancheros forte de trois cents cavaliers, dont vous voyez une partie auprès de moi. Je compte me mettre en marche aussitôt après le herradero, qui va avoir lieu demain, pour rejoindre l'armée; je me mets donc à vos ordres, si toutefois mon offre vous agrée.
--C'est à mon père qu'il appartient de vous répondre, señor don Pablo; quant à moi personnellement, je serais charmée de profiter de votre escorte, surtout en ce moment où les routes sont infestées de salteadores.
--Ce qui en bon castillan, mon cher don Pablo, fit en riant le vieillard, veut dire que nous acceptons votre offre de grand cœur; ainsi voilà qui est convenu, vous pouvez compter sur nous.
Quelques minutes plus tard on atteignit le pueblo.
Tepatitlan regorgeait de monde, le village était en fête.
Don Pablo conduisit les voyageurs à la maison qu'il avait fait préparer pour eux; puis, lorsqu'il les y eut confortablement installés, il se retira discrètement en les avertissant qu'il viendrait les prendre le lendemain de bonne heure pour assister au herradero.
M. Prescott ne fit aucune observation à sa fille sur la façon bizarre dont ils avaient rencontré le jeune homme; seulement le soir, avant de se retirer dans sa chambre à coucher, il lui dit d'une voix légèrement railleuse, en l'embrassant:
--Quel hasard singulier! n'est-ce pas, Anna?
Ce fut toute la jeune fille rougit, mais elle ne répondit pas.
Le lendemain, ainsi que cela avait été convenu, don Pablo vint chercher ses hôtes, et, après leur avoir adressé les compliments d'usage, il les conduisit à des places réservées, d'où ils pouvaient voir commodément le herradero.
Au Mexique, les troupeaux paissent en liberté sur d'immenses pâturages, sous la surveillance de gardiens nommés _vaqueros_, aussi sauvages qu'eux.
Ces troupeaux, appartenant à plusieurs propriétaires, malgré le soin que mettent les vaqueros à les séparer, finissent, toujours par se mêler et si bien se confondre les uns avec les autres, qu'il devient presque impossible de reconnaître à qui ils sont. Pour obvier à cet inconvénient, une fois par an, tantôt pour les taureaux, tantôt pour les chevaux, les vaqueros réunissent tous les troupeaux, les conduisent tantôt à un village, tantôt à un autre, les renferment dans des _corrales_ faits exprès, où ils les entassent par milliers. Une fois là ils les _lacent_, les séparent et les marquent au chiffre de chaque propriétaire, au moyen d'un fer chaud. C'est ce qui se nomme un herradero.
Les herraderos sont de véritables fêtes pour les vaqueros, et des prétextes de réunion pour les rancheros et les hacenderos; on les voit arriver de tous les côtés, vêtus de leurs plus beaux habits, montés sur leurs meilleurs chevaux, dans l'intention de lutter entre eux d'adresse et d'audace; aussi cette fête est-elle une véritable _fantasia_ plus émouvante cent fois que celles exécutées par les Arabes, et dans laquelle le désir de se surpasser l'un l'autre excite à un si haut degré l'émulation de ces centaures, qu'ils accomplissent les prouesses les plus extraordinaires.
Il y a quelque chose qui saisit, intéresse et donne le vertige dans le spectacle étrange qu'offrent ces hommes, montés sur des chevaux fougueux, rompus à tous les exercices de l'équitation, se précipitant à fond de train dans un corral renfermant plusieurs milliers d'animaux effarés, presque fous de terreur, qui se foulent, se pressent, se poussent pour éviter l'atteinte du lasso qui les menace et que le vaquero fait tournoyer autour de sa tête, en poussant des cris rauques et sauvages, en tourbillonnant autour de cette masse vivante et indomptée, qui mugit, résiste et fait d'incroyables efforts pour rompre l'obstacle qui s'oppose à sa fuite.
Le herradero dura six jours, il y avait plus de vingt mille têtes de bétail à séparer et à marquer.
Deux jours plus tard, M. Prescott et sa fille, confortablement installés dans des palanquins portés par des mules, qu'ils devaient à la sollicitude attentive de don Pablo de Zúñiga, prenaient, escortés par le jeune homme et sa cuadrilla de rancheros, la route de San Luis de Potosí, où ils devaient rejoindre l'armée libératrice, prête à entrer en campagne contre les Américains, sous les ordres du général Santa-Anna, qui avait voulu prendre le commandement en personne.
Don Pablo et doña Anna, oublieux des soucis de la politique, étaient heureux d'être, pour quelques jours du moins, réunis l'un à l'autre, de se voir, de pouvoir se parler; ils jouissaient du présent sans se soucier de l'avenir, et avec cet égoïsme qui caractérise les amoureux, ils ne songeaient qu'à leur amour et au bonheur si doux d'être constamment l'un près de l'autre.
M. Prescott, tout en suivant d'un œil attentif le manège innocent des jeunes gens, savourait avec délices le plaisir beaucoup plus réel pour lui d'être confortablement étendu dans un palanquin à l'abri de toute fatigue.
Le voyage se fit sans événement digne d'être noté, et le neuvième jour après leur départ de Tepatitlan, les rancheros firent leur entrée à San Luis de Potosí.
La ville regorgeait de troupes et ressemblait à un camp; don Pablo de Zúñiga était arrivé juste à temps. Le général Santa-Anna était attendu le lendemain, et l'armée devait immédiatement marcher en avant.
V
Deux profils de coupe-jarrets.
A quelques pas seulement de la plaza Mayor, dans une ruelle étroite, sombre et boueuse située presque derrière la cathédrale et nommée le Callejón del Remedio, existait à l'époque où se passe notre histoire--et probablement existe encore à San Luis de Potosí à l'heure où nous écrivons, car le Mexique est le pays du monde où tout, hommes et choses, conserve le plus opiniâtrement sa physionomie et son immobilité de granit en dépit du progrès--une vieille masure, tombant presque en ruines et datant évidemment des premiers temps de la conquête espagnole; les fenêtres étroites garnies de vitres verdâtres, enchâssées dans du plomb et recouvertes de toiles d'araignées séculaires, les murs noirs, enfumés et fendillés çà et là, le sol en terre battue et raboteux, dénonçaient au premier coup d'œil cette masure pour un véritable bouge.
En effet, ce taudis infect, qui suintait le crime et la misère par tous les pores de ses murailles lézardées, était ce qu'à México on nomme un _velorio_, et servait de refuge aux gens sans aveu et aux bandits de toutes sortes qui d'ordinaire pullulent dans les grands centres de population, mais dont le nombre s'était augmenté dans des proportions considérables, non seulement à cause de la guerre, mais encore grâce aux événements politiques qui avaient plongé le pays dans un état d'anarchie indescriptible.
Le mot velorio est essentiellement mexicain, il n'a pas d'équivalent possible dans le langage des honnêtes gens, nous n'essaierons donc pas de le traduire; dans celui dont nous avons esquissé la description, dès que la nuit était venue, à la lueur douteuse de quelques candilejos, aux mêches charbonneuses, attachés contre les murs par des mains de fer, une nombreuse compagnie, mêlée d'hommes et de femmes, envahissait la salle, débouchait dans les pièces attenantes, montait à l'étage supérieur, et jusqu'au jour on dansait, on jouait, on buvait, et souvent on faisait pis encore.
Les _celadores_ chargés du soin de veiller à la sûreté commune des habitants de la ville, les patrouilles qui parcouraient les rues pour maintenir le bon ordre, évitaient soigneusement les approches de ce repaire, et quels que fussent les cris qui s'en échappassent, le tumulte horrible qui y régnât, rendus volontairement sourds par la crainte, ils passaient sans s'arrêter et même en hâtant le pas, sans se risquer à jeter un coup d'œil du côté de ce redoutable velorio, si ce n'est afin d'assurer que quelques-uns de ses hôtes sinistres ne faisaient pas irruption au dehors et ne se mettaient pas à leur poursuite.
C'est dans cet affreux repaire que, deux jours après l'arrivée de nos voyageurs à San Luis, nous introduirons le lecteur vers dix heures du soir environ.
Il y avait chambrée complète, toutes les salles étaient pleines, toutes les tables garnies; dans le fond de la plus grande pièce, quelques musiciens ou soi-disant tels, car au Mexique, tout le monde a la prétention d'être musicien, placés sur une estrade assez élevée, jouaient à qui mieux mieux, sans se préoccuper les uns des autres, des airs, n'importe lesquels, que du reste personne n'écoutait.
Un nuage de fumée, produit par les candilejos, les sebos, les pipes et les cigares, planait comme une auréole lugubre au-dessus des consommateurs et assombrissait encore l'éclairage déjà plus qu'insuffisant de cette vaste pièce, qui se trouvait ainsi plongée dans une espèce de crépuscule brumeux dont, notons-le en passant, les habitués de la maison étaient loin de se plaindre, au contraire.
Là se trouvait réunie en ce moment la collection la plus complète de mauvais drôles qui se puisse imaginer, drapés fièrement dans des guenilles hétéroclites comme jamais Callot n'en a rêvé dans ses compositions les plus fantasques et les plus excentriques.
Le velorio était en liesse; il hurlait du haut en bas des imprécations et des blasphèmes dans toutes les langues connues et inconnue, car tous les pays du globe sans exception y étaient représentés par quelques coquins émérites.
Dans l'angle le plus obscur de cette salle ténébreuse, non loin de l'estrade sur laquelle se tenaient les musiciens, un homme, enveloppé d'un manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, était assis seul à une table, le dos appuyé au mur, le coude sur la table, la tête dans la main; il fumait un mince papelito en laissant errer des regards investigateurs autour de lui sans songer à entamer la mesure de mescal placée devant lui.
Cet homme était entré un des premiers dans le velorio, au moment où les peones allumaient les sebos, il avait choisi cette place entre toutes, s'était assis, avait demandé de la liqueur; depuis lors il n'avait donné signe de vie que pour tordre une nouvelle cigarette, lorsque celle qu'il fumait touchait à sa fin. Dans tout autre lieu que celui où il se trouvait, ses allures étranges, son affectation à cacher son visage auraient appelé l'attention sur lui; mais dans ce bouge, chacun était trop occupé de ses propres affaires pour songer à celles des autres, et nul n'avait pris garde à lui. Seulement, comme par un accord tacite, afin de lui laisser plus de liberté, personne n'était venu s'asseoir à sa table: délicatesse de bandit, depuis que l'homme dont nous parlons devait intérieurement être très reconnaissant, car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le velorio s'était si rapidement rempli que toutes les tables étaient garnies de buveurs, et que quelques-uns même, ne trouvant plus de place nulle part, s'étaient assis sur le bord même de l'estrade des musiciens et s'étaient fait servir là du pulque et du mescal.
Soudain un mouvement d'ondulation assez fort s'opéra dans la foule des buveurs, vigoureusement repoussés à droite et à gauche; et sans paraître se soucier des cris et des malédictions qui le saluaient sur son passage, un individu, cause unique de ce bouleversement, alla résolument s'asseoir sur le banc occupé déjà par l'inconnu et se plaça juste en face de lui.
Celui-ci tout en feignant d'être sérieusement absorbé par la confection d'une cigarette, jeta un regard de côté sur son voisin, et satisfait sans doute du résultat de son examen, il sortit son mechero et battit froidement le briquet.
Le nouveau venu était, en apparence du moins, un drôle de la pire espèce: il avait la taille athlétique, les traits patibulaires, les moustaches outrageusement retroussées, le chapeau penché sur l'oreille; il se drapait orgueilleusement dans un manteau en dents de scie, portait un long couteau dans la botte et une énorme rapière à lourde poignée de fer au côté; c'était en somme, le type complet du bandit mexicain dans ce qu'il a de plus odieux et de plus repoussant, avec cela le ton et les manières d'un gentilhomme.
Après s'être examinés pendant quelques secondes, les deux hommes se saluèrent d'une inclination de tête, et le nouvel arrivé, tordant rapidement une cigarette, s'adressa à l'inconnu.
--Pardon, señor caballero, dit-il avec une politesse exquise, me ferez-vous l'honneur de me prêter votre feu?
--Avec le plus grand plaisir, señor, répondit l'autre en tendant le mechero d'or curieusement ciselé qu'il tenait encore à la main.
--Mille grâces, señor, dit-il en allumant sa cigarette, éteignant le mechero et le rendant ensuite avec un salut à son propriétaire.
En ce moment un peon plaça une mesure d'infusion de tamarin et un gobelet en corne sur la table.
Le nouveau venu se pencha vers l'inconnu, sa mesure à la main.
--Vous en offrirai-je, señor? dit-il.
--Je vous remercie, répondit l'autre; vous voyez, caballero, que j'ai devant moi du mescal, auquel je n'ai pas encore touché.
--C'est pardieu vrai! Seriez-vous indisposé, señor?
--Pas le moins du monde, reprit-il avec intention; mais l'odeur de ce mescal me déplaît.
--Il n'est peut-être pas de bonne qualité?
--C'est probable; vous savez que le mescal est comme le pulque, il doit être bu nouveau, sinon il se gâte et devient exécrable.
--Hélas! fit le bandit avec un jeu de physionomie impossible à traduire, il en est ainsi de tout dans la vie.
--Vous êtes philosophe? dit l'autre avec un sourire.
--Oui, dans mes moments perdus: l'habitude de vivre seul agrandit et épure les idées.
--C'est juste, le jaguar chasse seul, les coyotes vont en troupes.
--Aussi le jaguar est le roi du désert; je méprise les coyotes. Vous offrirai-je de cette infusion de tamarindos, caballero? je vous assure qu'elle est excellente.
--J'accepte pour ne pas vous désobliger, répondit-il en tendant son gobelet.
L'autre versa.
--Je suis don Pedro de Arizona; dit-il en saluant, mais mes amis me nomment Matadiez, à cause probablement d'une grande légèreté de main et d'une dextérité que je possède dans le maniement du couteau.
--J'avais souvent entendu parler de vous avec éloge, señor Matadiez. Je bénis le hasard qui m'a fait vous rencontrer si à l'improviste.
Le bandit salua courtoisement.
--C'est moi, señor, dit-il, qui bénis cet heureux hasard. Votre seigneurie daignera-t-elle me dire son nom?
--Il est loin encore d'avoir acquis la grande célébrité du vôtre, caballero, mais tel qu'il est le voici: je me nomme don Augustín Zaputo, mais ceux qui me connaissent personnellement, mes amis, préfèrent m'appeler Trabuco.
--Quoi! s'écria le bandit avec l'apparence de la joie la plus vive, vous êtes le señor Trabuco?
--Pour vous servir, caballero, répondit-il modestement.
--Pardieu! la rencontre est heureuse, señor, depuis longtemps je brûlais du désir de faire votre honorable connaissance.
--Je vous avoue que moi aussi j'avais ce désir.
--La sympathie nous attirait l'un vers l'autre.
--Deux hommes comme nous doivent être amis.
--Inséparables comme les doigts de la main.
--A votre santé.
--A la vôtre.
Ils burent.
--Je ne comptais guère, en venant ici, me rencontrer avec vous, reprit Matadiez.
--Ni moi, je vous l'avoue.
--Voilà qui est extraordinaire, d'autant plus que nous avons échangé le mot d'ordre.
--C'est vrai; l'ami qui a consenti à nous mettre en rapports n'a pas songé à vous dire mon nom, de même qu'il aura jugé inutile de me dire le vôtre.
--C'est cela, il voulait nous faire une surprise.
--Que, pour ma part, je trouve charmante.
--Et moi délicieuse.
--Je lui adresserai mes sincères compliments pour cette attention délicate.
--Moi de même.
Il y eut un silence; ce fut Trabuco qui le rompit au bout d'un instant.
--Maintenant que la connaissance est faite et la glace rompue entre nous, dit-il, si nous causions un peu de nos affaires.
--Je n'y vois pas de sérieux inconvénients.
--J'ai à vous entretenir de choses fort sérieuses, et la foule est grande autour de nous.
Matadiez éclata de rire.
--Cette foule fait notre sécurité, dit-il. Tous les gens qui sont ici ont trop à s'occuper d'eux-mêmes pour songer à nous; leurs oreilles sont fermées: d'ailleurs ils me connaissent pour la plupart, et tant que nous demeurerons à cette table, nul ne s'avisera de s'approcher assez pour entendre ce que nous dirons. Parlez donc sans crainte, cher seigneur.
--On a dû vous toucher quelques mots déjà de l'affaire qui nous amène l'un vers l'autre.
--On m'en a parlé vaguement; il s'agit, je crois, d'un riche étranger qui voyage avec sa fille et quelques peones seulement.
--C'est cela même, il emporte, dit-on, avec lui, des sommes considérables, sans compter des bijoux de grande valeur.
--Quelle imprudence de se hasarder ainsi sur les grandes routes en temps de guerre; la police est si mal faite, fit-il en souriant.
--Et un malheur est si tôt arrivé, reprit l'autre sur le même ton; mais, vous le savez, ces Anglais--je crois qu'il est de ce pays--ne doutent de rien.
--Enfin, s'il lui arrive quelque chose, il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même.
--Ainsi soit-il. Mais ce n'est pas tout.
--Je suis tout oreilles.
--Cet Anglais se rend à Tampico.
--Bon; il y a sur cette route des passages fort dangereux.
--C'est vrai. Ses richesses courent grand risque de ne pas arriver intactes à destination.