Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 3
Le prestige que Santa-Anna, cet individu qu'on a avec raison nommé le _mauvais génie du Mexique_, a su conserver toujours, est immense. C'est chose qui dépasse toute croyance que l'amour que les masses professent pour cet homme, et l'influence que pendant le cours d'une carrière trop longue pour la prospérité de son pays, il a exercée sur toutes les classes de la société mexicaine.
Il fut arrêté que le lendemain au point du jour le pronunciamiento commencerait, qu'on proclamerait la déchéance de Paredes et l'avènement du général Santa-Anna, le seul homme qu'on pût opposer avec chance de succès aux Américains.
Séance tenante, toutes les mesures furent prises par les conjurés pour faire réussir la révolte, les postes furent distribués, les chefs nommés, des mots de ralliement choisis, etc.
Lorsque toutes les mesures furent prises, tout convenu, don Pablo ôta son chapeau et, enlevant du même coup le masque qui lui cachait la figure:
--Caballeros! s'écria-t-il avec enthousiasme, l'heure des précautions pusillanimes est passée, les traîtres ne sont plus possibles lorsque tout le monde est d'accord: nous ne sommes plus des conjurés timides qui conspirent dans l'ombre, nous sommes des patriotes qui voulons renverser un tyran odieux et délivrer notre pays du joug honteux de l'étranger; c'est donc franchement, hardiment, à visages découverts, que nous devons entrer dans la lice. A bas les masques, caballeros, ils empêchent de voir les loyales figures des sauveurs de la patrie!
Ces paroles obtinrent un succès immense et furent couvertes d'unanimes applaudissements.
Les masques furent aussitôt enlevés et foulés aux pieds. Nous n'oserions pas affirmer que tout le monde fut satisfait de cette dernière mesure: sans doute certains conspirateurs craintifs n'auraient pas été fâchés de conserver les leurs, mais il leur fallut céder à l'entraînement général, et ce furent eux qui, du bout des dents probablement, montrèrent la joie la plus vive pour cette confiance que les conjurés témoignaient dans la justice de leur cause, et le succès que le pronunciamiento ne manquerait pas d'obtenir.
Il y a longtemps qu'on a dit pour la première fois que, dans les conspirations, ce sont les poltrons qui, une fois que leurs vaisseaux sont brûlés, vont le plus loin et compromettent les braves par le courage de mauvais-aloi dont ils font parade à contrecœur; il arriva cette fois comme les autres, et si on les avait laissé faire, bien que sans armes, ils auraient immédiatement marché sur la capitale: il est probable que dans leur for intérieur, tout en faisant cette motion incendiaire, ils avaient l'espoir de s'échapper en route, et de laisser leurs compagnons se tirer d'affaire comme ils pourraient.
Une heure plus tard, tous les conjurés galopaient vers México.
Rentré chez lui dans sa maison de la calle San Andrés, don Pablo de Zúñiga se jeta tout vêtu sur un hamac, en ayant le soin de placer ses armes à portée de sa main, et il s'endormit presque aussitôt.
Cependant, au lever du soleil, México présentait cet aspect menaçant qui, sans qu'aucun mouvement n'eût encore été fait, aucun cri poussé, présage les catastrophes; on sentait que la révolte était dans l'air.
Les Indiens qui habituellement approvisionnaient la ville, n'étaient pas arrivés; des magasins, aucun n'était ouvert; des groupes d'hommes aux allures étranges, aux manières farouches, sortant on ne sait d'où, se répandaient de tous les côtés et se massaient sur les rues et les places qui environnaient le palais du président; les azoteas des maisons se garnissaient de monde, malgré la chaleur toujours croissante du soleil.
Aucune femme ne paraissait dans les rues pour vaquer, selon l'habitude, aux soins journaliers du ménage; partout on n'apercevait que des hommes dont le nombre s'en allait croissant à chaque minute; la foule se faisait peu à peu considérable; des murmures et des chuchotements menaçants commençaient à se faire entendre çà et là dans les groupes de plus en plus nombreux; on ne voyait pas d'armes encore, mais on les sentait sous tous les manteaux et on comprenait vaguement qu'il suffisait d'un signal pour les faire tout à coup étinceler au soleil.
Mais ce signal, qui le donnerait? Nul ne le savait encore: la foule attendait inquiète et anxieuse, frémissant au moindre bruit et se massant de plus en plus aux alentours du palais.
Tout à coup on entendit au loin comme le grondement sourd de la marée qui monte, quand la mer bouleversée dans le plus profond de ses abîmes inconnus se tord sous l'effort convulsif de la tempête. Ce grondement, d'abord vague et indistinct, s'en allait grandissant avec rapidité, se rapprochant incessamment, et prit bientôt les proportions gigantesques d'un effroyable tumulte. C'était, bien la marée qui montait, mais marée humaine celle-là, cent fois plus terrible et plus redoutable dans sa furie que le choc produit par les éléments en fureur. L'horrible clameur, sortie de cinquante mille poitrines, vint se briser avec un indicible fracas plein de menaces contre les murailles du palais présidentiel.
La foule se sépara en deux sous l'effort tout puissant de l'invisible tempête, et ouvrit un large passage au milieu d'elle. Par ce passage se ruèrent aussitôt une masse confuse de cavaliers et de piétons courant à perdre haleine, hurlant à plein gosier et brandissant, avec des cris de menaces, des armes de toutes sortes.
C'était la révolte qui arrivait ivre de sang et de rage. Plusieurs cavaliers, revêtus de brillants uniformes, galopaient en tête des conjurés, et semblaient être leurs chefs. Parmi eux, le premier de tous, se tenait don Pablo de Zúñiga, mais lui il portait le costume civil, et n'avait aucune arme apparente.
Le peuple, rassemblé sur la plaza Mayor, salua avec des cris et des trépignements de joie l'arrivée des nouveaux venus. C'était le signal qu'il attendait.
Tous se mêlèrent aussitôt, et avec un ensemble admirable, ils se préparèrent à agir.
En un instant, les principales artères conduisant à la place furent bouchées par des barricades, improvisées avec une adresse et une facilité qui témoignaient en faveur de la science que la populace mexicaine a puisée pour la révolte dans les trois cent quatre-vingts révolutions qui ont suivi la proclamation de son indépendance, ce qui donne une moyenne de quatre révolutions par an: on deviendrait savant à moins.
Les barricades construites dans l'entrée des rues, d'autres furent établies sur les azoteas, car dans l'Amérique espagnole, où tous les toits des maisons sont plats et construits à l'italienne, dans les villes les batailles se livrent à la fois en haut et en bas, c'est-à-dire dans les rues et sur les maisons; des tireurs adroits s'embusquèrent derrière les barricades et on attendit. Une espèce de calme tumultueux, s'il est permis d'employer cette expression, succéda alors à l'indescriptible vacarme qui avait salué la jonction du peuple et des conjurés.
Ceux-ci, réunis en un seul groupe à l'angle de la calle de Tacuba, arrêtaient entre eux les dernières mesures avant de frapper un coup décisif.
Cependant, le palais demeurait toujours sombre et silencieux, portes et fenêtres fermées; rien ne semblait bouger à l'intérieur; ce silence était d'autant plus effrayant pour les révoltés, qu'ils savaient le palais bourré de troupes.
Le président et le vice-président, avertis pendant la nuit de la révolte qui se préparait, avaient agi en conséquence, et ils avaient tout préparé pour opposer une énergique résistance à ceux qui prétendaient les renverser du pouvoir. Un roulement de tambours se fit entendre, suivi presque immédiatement d'un appel de clairons; la foule poussa un cri de satisfaction: son attente allait être satisfaite, le président acceptait le combat.
Les portes s'ouvrirent toutes grandes; un régiment d'infanterie sortit en bon ordre et vint se ranger en bataille devant les murs du palais; à ce régiment en succéda un autre, puis un autre encore, en tout trois. Les soldats et les officiers faisaient bonne contenance et ne paraissaient être nullement effrayés par les cris, les insultes et les sifflets avec lesquels la foule accueillit leur apparition. Deux régiments de cavalerie parurent ensuite, suivis presque aussitôt par quatre batteries formant un effectif de dix pièces de canon. Par les portes ouvertes, on apercevait d'autres troupes massées dans les cours du palais. Au même instant, des tirailleurs garnirent toutes les fenêtres.
Le président Paredes était à la tête d'une véritable armée, la lutte menaçait d'être terrible, et la victoire chaudement disputée.
Les insurgés ne s'attendaient pas à un aussi grand déploiement de forces; plusieurs d'entre eux, les plus timides sans doute, commençaient à regarder en arrière, comme s'ils eussent songé déjà, en cas d'échec, à se préparer un refuge. Derrière les troupes, un groupe de cavaliers composé d'officiers supérieurs, le président et le vice-président en tête, entrèrent sur la place.
Le président était pâle, mais il semblait calme et résolu; son état-major marchait silencieux à sa suite.
Les cris de: A bas Paredes! Vive Santa-Anna! s'élevèrent de tous les coins de la place, mêlés aux sifflets et aux injures.
Le président fit un signe de la main.
Les tambours roulèrent tous à la fois et couvrirent les clameurs de la foule.
Lorsque le silence fut à peu près rétabli, le président fit avancer son cheval sur le front de bandière, et d'une voix haute et assurée:
--Que voulez-vous? dit-il. Ne suis-je pas le président élu par vos suffrages?
Sa voix fut étouffée par les cris et les hurlements de la foule, il lui fut impossible de continuer.
--A quoi bon parlementer? dit le vice-président, sabrons cette canaille!
--Cette canaille est le peuple, répondit le président, dont le mâle visage se voila de tristesse; le sang versé ne se lave jamais, il reste comme un stigmate indélébile sur celui qui l'a fait répandre.
--Ne discutons pas, agissons, le temps presse, reprit le général; dans quelques minutes il sera trop tard peut-être, je ne suis pas sûr des soldats. Ce serait une lâcheté d'abandonner le poste que le peuple vous a librement donné et de pactiser avec quelques mutins.
--Que faire? murmura le président, en laissant errer avec tristesse ses regards sur la foule frémissante.
Cependant les cris et les sifflets redoublaient, il fallait en finir d'une manière ou de l'autre: combattre, ou se retirer et s'avouer vaincu.
Le vice-président leva son épée.
La fusillade éclata, plusieurs hommes tombèrent dans les rangs du peuple.
Un cri terrible, poussé par toutes les poitrines à la fois, répondit à cette agression inattendue; la place tout entière s'alluma comme un volcan, et le crépitement sinistre des balles vint se joindre aux hurlements furieux des combattants.
La bataille était engagée.
Tout à coup don Pablo de Zúñiga, suivi de quelques hommes dévoués et résolus ainsi que lui, fit bondir son cheval au milieu de la place, déjà encombrée de morts et de blessés, et il s'élança vers les troupes.
Le général Bravo s'était mis à la tête de l'infanterie. Les insurgés reculaient, la situation devenait critique pour eux; quelques cris de sauve-qui-peut commençaient à se faire entendre çà et là; plusieurs révoltés cherchaient leur salut dans la fuite.
Le président était rentré sombre et pensif dans le palais, dont les portes s'étaient refermées derrière lui.
Le général Bravo jugea la situation; avec cette rapidité de l'homme de guerre; il galopa vers la cavalerie, immobile devant le Sagrario.
--Soldats, s'écria-t-ils en brandissant son épée, vive la patrie! balayez la place, chargez ces mutins! en avant!
--Au nom de la patrie, je vous arrête! lui dit don Pablo en le saisissant au collet et le renversant sur la croupe de son cheval; vous êtes mon prisonnier!
Cette agression avait été si subite, si rapidement exécutée avec tant d'audace, que le général était prisonnier avant même d'avoir eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.
--Soldats! continua don Pablo d'une voix éclatante, massacrerez-vous de sang-froid vos frères et vos amis? A bas Paredes! vive Santa-Anna! En avant sur les traîtres!
Les traîtres, pour don Pablo de Zúñiga, étaient les partisans du gouvernement qu'il prétendait renverser. Il en est toujours ainsi en révolution: les vaincus sont des traîtres et les vainqueurs sont des héros.
--Vive Santa-Anna! à bas Paredes! à mort! à mort! s'écrièrent les cavaliers en se ruant la lance couchée à la suite de don Pablo sur les soldats demeurés fidèles au gouvernement.
Ce mouvement décida la victoire.
Les soldats rastérisèrent avec le peuple; le gouvernement, abandonné de tous ses défenseurs, roula dans le sang qu'il avait fait verser.
Le soir même, Paredes, Bravo, et, en un mot, tous leurs adhérents, furent, par un décret, déclarés traîtres à la patrie et mis hors la loi.
Un gouvernement provisoire fut installé en attendant Santa-Anna, réfugié à la Havane, et que don Pablo de Zúñiga reçut la mission d'aller prier de consentir à se rendre aux vœux du peuple mexicain, en reprenant le pouvoir pour sauver la patrie mise en danger par la mauvaise administration du président Paredes.
Le pronunciamiento avait réussi; moins de deux heures avaient suffi pour renverser un gouvernement et en installer un autre.
Maintenant, le général Santa-Anna serait-il plus heureux que son prédécesseur, et réussirait-il à chasser l'étranger qui souillait par sa présence le sol sacré de la patrie?
Les gens sensés le désiraient sans oser le croire.
Un mois plus tard, Santa-Anna, que les croiseurs américains avaient courtoisement laissé passer, débarquait à la Veracruz et était reçu par les trépignements enthousiastes du peuple, qui voyait en lui le seul général capable par ses talents de résister avec avantage aux Américains.
IV
Tepatitlan.
Usant de notre droit de conteur, nous franchirons maintenant un espace de quelques mois, et abandonnant provisoirement le plateau d'Anahuac, nous prierons le lecteur de nous suivre dans l'État de Jalisco, où vont se dérouler plusieurs scènes importantes de notre histoire.
Le 5 janvier 1847, vers neuf heures du matin, une troupe composée d'une dizaine de cavaliers bien montés et surtout bien armés--car à cette époque les grandes routes de la République mexicaine étaient infestées de bandits de toutes sortes, déserteurs de l'armée pour la plupart--après avoir traversé à gué une petite rivière, affluent perdu et sans nom du Río Grande ou du Río Santiago, ainsi qu'on le nomme indifféremment, s'engagea d'une allure assez rapide sur la route qui conduit du pueblo de Zapatlanejo à Tepatitlan, autre pueblo situé à vingt-cinq lieues environ de Guadalajara.
Cette route, bien ombragée, serpente à travers une plaine fertile et bien cultivée, à l'extrémité de laquelle, du point que les voyageurs avaient atteint, ils pouvaient apercevoir, à demi-perdu dans les lointains bleuâtres de l'horizon, le charmant pueblo de Tepatitlan, construit au sommet d'une éminence complètement boisée, d'où ses blanches maisonnettes jaillissent pour ainsi dire comme du milieu d'un bouquet de fleurs.
Nous avons dit que les voyageurs étaient à peu près au nombre de dix. Huit d'entre eux étaient des domestiques indiens ou peones; des deux autres personnes, la première était une femme ou plutôt une jeune fille, et la seconde un homme qui semblait avoir passé la cinquantaine, bien que sa taille droite, ses yeux gris et vifs, son visage plein et fortement coloré, et ses cheveux blonds et épais, témoignassent en faveur de la bonté et de la vigueur de sa constitution, et ne laissassent entrevoir aucun signe de décrépitude.
La jeune fille avait vingt ans à peine; elle était blonde, mignonne, gracieuse, et offrait dans sa personne le type le plus complet qui se puisse imaginer de la beauté saxonne dans toute sa splendeur.
La ressemblance qui existait entre les traits du vieillard et ceux de la jeune fille, dénotait une parenté fort rapprochée: en effet, c'étaient le père et la fille.
Le vieillard portait le costume européen avec cette rigide exactitude qui, du premier coup d'œil, fait reconnaître un Anglais dans toutes les parties du monde; la seule concession qu'il avait cru devoir faire au pays qu'il habitait temporairement, c'était d'avoir attaché un immense voile vert à la forme de son chapeau, afin de se garantir des rayons ardents du soleil; quant à la jeune fille, elle était si bien enveloppée dans des châles de toutes sortes, qu'il était impossible de rien apercevoir de son costume.
Le père et la fille cheminaient côte à côte à quelques pas en avant des peones et causaient entre eux en anglais, soit qu'ils préférassent employer cette langue, qui était la leur, soit qu'ils ne se souciassent point d'être compris de leurs serviteurs, dans la fidélité desquels ils n'avaient sans doute pas grande confiance.
Cependant plus ils avançaient du côté de Tepatitlan, la route d'abord déserte se peuplait de voyageurs, montés pour la plupart sur des chevaux _camperos_, c'est-à-dire galopeurs, passaient comme des flèches auprès de nos deux personnages, échangeaient avec eux un _Dios guarde_ rapide et ne tardaient pas à disparaître dans les sinuosités du chemin.
Au moment où nous mettons en scène nos deux personnages, le vieillard parlait:
--Je vous avoue, ma fille, disait-il, que je ne partage nullement votre manière de voir, et cela se comprend: vous êtes jeune et moi je suis vieux, les voyages qui à votre âge sont pleins d'attrait, n'offrent plus au mien que des ennuis et des fatigues insupportables, surtout dans un pays comme celui où nous sommes, où les moyens de locomotion sont encore dans l'enfance, et se réduisent à l'emploi du cheval.
--Je conviens, mon père, répondit la jeune fille, qu'il serait plus agréable pour vous de voyager en voiture.
--Oui, de toutes les façons; j'ai besoin de prendre mes aises, la moindre fatigue me brise. Que voulez-vous, mon enfant? ce n'est pas de ma faute, vous ne devez pas m'en vouloir pour cela.
--C'est moi, mon père, qui regrette de vous voir ainsi errer sur les routes.
--Bah! vous le regrettez, Anna, dit le vieillard en souriant avec une légère teinte d'ironie; on ne s'en douterait guère, à voir la façon dont vous en usez avec moi depuis quelque temps.
--Est-ce un reproche que vous m'adressez, mon père?
--Nullement, mon enfant; mais convenez avec moi que je serais beaucoup mieux dans ma maison de la calle San Francisco, à México, confortablement étendu dans ma butaca, lisant le _Times_, le _New-York Herald_ ou tout autre journal, que sur cette route, en proie au soleil, à la poussière, et ce qui est pis, sous la menace continuelle d'une attaque de salteadores.
--J'en conviens, mon père; mais vous savez que nous avons été contraints, à cause de la guerre, de quitter México et, sans la protection de don Pablo de Zúñiga, pour lequel le général Santa-Anna professe une vive amitié, peut-être aurions-nous été obligés de sortir du Mexique.
--Tout cela est vrai, mon enfant; mais pourquoi errer ainsi de ville en ville, au lieu de nous rendre tout simplement dans nos propriétés de Sonora ou du Nuevo León?
--Pouvions-nous traverser Guadalajara sans visiter nos parents?
--Non, certes, cela n'eût pas été convenable mais nous n'avons pas rencontré ces parents, la guerre leur a fait abandonner la ville pour se retirer dans une hacienda éloignée; nous sommes demeurés quinze jours à Guadalajara, livrés à nous-mêmes, mal logés et mal nourris, dans une horrible posada, où, entre parenthèses on nous a fait payer fort cher; nous n'avons rencontré personne de connaissance. Si don Pablo de Zúñiga eût été à Guadalajara encore, cela nous eût fait une société, mais il a disparu et personne ne sait ce qu'il est devenu; en quittant la ville, rien n'était plus simple que de nous diriger tout droit vers Tepic, où nous possédons une assez belle maison, rien ne nous aurait manqué là; pas du tout, je ne sais ce qui vous passe tout à coup par la tête, vous m'obligez à retourner sur nos pas pour aller je ne sais quoi faire à Tepatitlan.
--Mais, mon père, il doit y avoir un _herradero_ à Tepatitlan. C'est fort curieux, dit-on; j'ai désiré le voir, c'est tout simple.
--Hum, fit le vieillard d'un air de doute, c'est possible, mais je n'en crois rien; vous devez avoir un autre motif. Tenez, Anna, soyez franche; avouez que vous me cachez quelque chose.
--Oh! mon père, répondit-elle en rougissant, vous ne le croyez pas!
--Moi, je le parierais, au contraire. Depuis quelque temps je ne vous reconnais plus; vous êtes complètement changée; tantôt vous voulez une chose, puis, sans motif aucun, cette chose ne vous plaît plus, et c'est une autre chose qu'il vous faut; vous êtes capricieuse, bizarre, nerveuse, inquiète, impatiente, que sais-je encore?
--Le portrait que vous faites de moi n'est pas flatteur, mon père.
--Malheureusement il est vrai, mon enfant, et cela me tourmente beaucoup, parce que je vous aime, et que je crains que vous ne me cachiez quelque chagrin secret.
--Quel chagrin puis-je avoir, mon bon père, auprès de vous?
--Que sais-je? il est si difficile de découvrir les pensées qui remplissent le cœur d'une jeune fille.
--Je suis heureuse, mon père; mes pensées ne vont pas plus loin que le désir de rester avec vous.
--Ah! pourquoi avez-vous refusé d'épouser votre cousin Williams, c'était un bon parti?
--Je ne l'aimais pas.
--L'amour serait venu.
--J'en doute.
--Alors c'est que vous en aimiez un autre?
--Peut-être, mon père!
--J'ai donc deviné?
--Je ne dis pas non.
--Pourquoi ne pas m'avoir instruit de cela plus tôt? vous savez que je n'ai pas l'intention de forcer vos inclinations, et, pourvu que celui que vous aimez soit digne de vous.
--C'est l'âme la plus grande, le cœur le plus loyal qui existe.
--Oui, je le sais, celui qu'on préfère a toujours toutes les qualités. Et quel est ce mortel si heureusement doué?
--Je ne puis vous le dire encore; excusez-moi, mon père.
--Bon! voilà que nous retombons dans le mystère à présent. Soit, comme il vous plaira; je n'insiste pas, d'autant plus qu'il faudra bien que vous parliez un jour ou l'autre.
La jeune fille sourit finement sans répondre.
--Avec tout cela, me voilà brouillé avec Williams et toute sa famille; je le regrette, ce jeune homme me convenait; je l'avais, tout enfant, fait sauter sur mes genoux; je m'étais habitué à le considérer comme mon fils.
--Il m'oubliera d'autant plus facilement, qu'il me connaissait à peine, mon père, et il redeviendra votre ami et le mien.
--J'en doute fort. A la suite de ce duel mystérieux, dont il s'est obstiné à me cacher les motifs, son caractère a complètement changé; il est devenu sombre, réservé, bref, ce n'est plus le même homme. A peine rétabli de sa blessure, au lieu de me venir voir comme auparavant, il a subitement quitté le Mexique et est reparti pour les États-Unis, sans même prendre congé.
--C'est un reste d'irritation contre moi, sans doute.
--Non, c'est une belle et bonne haine, Williams est orgueilleux et vindicatif, il ne vous pardonnera jamais d'avoir méprisé son alliance.
--Que puis-je faire à cela, mon père? C'est un malheur dont il me faut prendre mon parti; d'ailleurs nous ne nous reverrons probablement jamais.
--Peut-être le reverrons-nous plus tôt que vous ne le supposez, miss; j'ai appris qu'à peine débarqué à la Nouvelle Orléans, Williams était allé rejoindre le général Taylor en qualité de volontaire; cela doit cacher des projets que, sans doute, nous ne tarderons par à connaître.
--Mon cousin est un gentleman, mon père.
--Oui, mais c'est surtout un homme qui veut se venger d'une injure qu'il croit avoir reçue.
--Je ne puis croire que nous ayons à redouter quelque chose de lui; d'ailleurs il est loin d'ici.
--Pas autant que vous le supposez; Dieu veuille que je me trompe, mais je ne sais pourquoi j'éprouve à ce sujet des craintes vagues que je ne puis chasser de ma pensée.