Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine

Part 13

Chapter 133,734 wordsPublic domain

--Patience donc, murmura le Mexicain avec résignation. Il tordit une cigarette, l'alluma, et comme son parti était pris, il parut ne plus conserver la moindre inquiétude sur ce que sa position avait de dangereux pour lui.

Une demi-heure s'écoula; Matadiez continuait à fumer, impassible comme un dieu indien.

--Venez, lui dit un soldat.

Il se leva, jeta sa cigarette et suivit son guide; celui-ci ouvrit une porte et s'effaça pour le laisser passer devant lui.

Matadiez entra, il jeta un regard autour de lui et reconnut qu'il se trouvait dans une salle assez vaste dont le centre était occupé par une table recouverte d'un drap vert, sur laquelle du papier, des plumes, des plans et des cartes étaient jetés pêle-mêle dans un désordre apparent. Huit ou dix officiers assis autour de cette table discutaient entre eux tout en consultant les plans.

A l'entrée du Mexicain:

--Est-ce là l'homme, demanda un officier âgé d'une cinquantaine d'années, aux traits fins et à la physionomie ouverte et bienveillante, qui paraissait avoir un grade supérieur.

--Oui, général, répondit le soldat qui avait servi d'introducteur à Matadiez.

--C'est bien, retirez-vous, répondit le général Taylor, car cet officier était en effet le commandant de l'armée américaine.

Le soldat sortit en refermant la porte derrière lui.

Le Mexicain avait respectueusement retiré son sombrero et attendait immobile qu'il plût au général de lui adresser la parole.

L'œil perçant du Mexicain avait distingué M. de Clairfontaine parmi les officiers assis autour de la table, et son visage, un peu sombre jusqu'à ce moment, s'était aussitôt rasséréné.

Le général, après avoir attentivement examiné pendant deux ou trois minutes le visage renfrogné du bandit, hocha la tête d'un air de mécontentement et lui adressa enfin la parole.

--Qui êtes-vous? lui demanda-t-il en assez bon castillan, mais avec un accent anglais très prononcé.

--Mexicain, répondit-il laconiquement.

--Appartenez-vous à l'armée, à quelque titre que ce soit?

Matadiez hésita une seconde ou deux.

--Tout Mexicain est soldat quand l'étranger foule le territoire de la République, dit-il enfin évasivement.

Le général Taylor fronça le sourcil.

--Que savez-vous des mouvements de votre armée? reprit-il.

--Je ne suis pas un espion, mais un caballero, répondit-il avec hauteur, je n'ai aucun renseignement à vous donner.

--Drôle! s'écria un officier avec un geste de menace.

--Arrêtez! dit vivement le général, cet homme a raison; il est fidèle à sa cause comme nous le sommes à la nôtre; et il reprit en s'adressant au Mexicain: Comment vous êtes-vous présenté aux avant-postes de mon armée?

--J'étais porteur d'un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine, l'un de vos officiers supérieurs; demandez-lui si je dis vrai.

--En effet, cet homme est porteur d'un sauf-conduit signé par moi; nous avons une affaire particulière à régler ensemble, fit M. de Clairfontaine. Vous savez, général, que j'ai à plusieurs reprises habité le Mexique.

--Je ne veux ni ne dois m'immiscer dans vos affaires, Monsieur, répondit poliment le général, il suffit que vous répondiez de cet homme pendant le temps qu'il demeurera dans le camp.

--J'en réponds, général, d'autant plus que je ne le perdrai pas de vue un instant; maintenant, puisque le conseil est terminé, je vous prie de me permettre de me retirer.

--Allez, Monsieur, vous êtes libre, répondit le général. Il se tourna vers le Mexicain et lui tendit sa bourse: Tenez, mon ami, lui dit-il, vous boirez à ma santé.

Matadiez, au lieu de prendre la bourse, la repoussa par un geste dédaigneux.

--Je n'accepte pas d'argent que je n'ai pas gagné, général, dit-il d'un ton bourru; quant à boire à la santé d'un ennemi de mon pays, jamais je ne le ferai!

--Orgueilleux comme un Castillan, murmura le général; il y aurait pourtant quelque chose à faire de cette race rude et énergique, si on voulait. Et après avoir congédié le Mexicain d'un geste bienveillant, il baissa sa tête pensive sur sa poitrine.

M. de Clairfontaine et Matadiez quittèrent la salle.

Ils montèrent à cheval à l'entrée de l'hacienda et se dirigèrent au galop vers l'endroit où campaient les volontaires commandés par M. de Clairfontaine. Au centre s'élevait un rancho abandonné, qui avait été réparé tant bien que mal par les soldats et servait en ce moment d'habitation au jeune homme.

Le trajet de l'hacienda au rancho fut parcouru en moins de dix minutes; bien que les deux hommes galopassent côte à côte, ils n'échangèrent pas une parole pendant tout le temps qu'il dura.

M. de Clairfontaine réfléchissait, Matadiez, lui, regardait curieusement autour de lui et semblait noter soigneusement dans sa mémoire tout ce qu'il supposait digne d'intéresser soit lui-même, soit les personnes qui lui avaient confié cette mission d'argus.

--Nous voici arrivés, dit M. de Clairfontaine en s'arrêtant devant le rancho et mettant pied à terre en même temps.

Matadiez l'imita.

--Il paraît, ajouta le jeune homme avec un sourire narquois, que si vous ne voulez rien nous dire des mouvements de votre armée, vous ne seriez pas fâché de vous renseigner sur la position de la nôtre.

--C'est possible, répondit le Mexicain en riant faux.

--Oh! mon Dieu, regardez, ne vous gênez pas, reprit l'officier américain en haussant dédaigneusement les épaules; cela nous est bien égal, allez. Avez-vous fini? ajouta-t-il après un instant.

--Quant à présent, oui, répondit Matadiez.

--Alors, veuillez me suivre; j'attends votre bon plaisir.

--Je suis à vos ordres.

Ils pénétrèrent alors dans le rancho, dont l'officier referma avec soin la porte derrière lui; il ne se souciait pas sans doute qu'on sût ce qu'il allait faire avec son étrange compagnon.

Matadiez, en le voyant ainsi fermer la porte, sourit d'un air qui eût donné beaucoup à réfléchir à M. de Clairfontaine s'il l'avait aperçu; mais comme en ce moment il tournait le dos au Mexicain, il ne se douta pas de la joie insolite qu'il avait subitement montrée et n'eut pas à en chercher les motifs.

Lorsque l'officier se retourna, il vit son compagnon tranquillement assis sur un équipal, les jambes croisées l'une sur l'autre et occupé à tordre une cigarette avec ce soin et cette minutieuse attention que les hommes de race espagnole apportent toujours à cette importante occupation.

--Çà, dit M. de Clairfontaine, réglons nos comptes sans plus tarder.

--Je ne demande pas mieux, car c'est pour ce seul motif que je suis venu ici, comme bien vous pensez, répondit le Mexicain en allumant paisiblement sa cigarette.

Le jeune homme ouvrit un porte-manteau négligemment jeté sur une table et en sortit un portefeuille en chagrin noir fermé à clef.

--Vous connaissez la maison Beckers Sons and Co de México?

--Certes, c'est une des maisons des plus solides de toute l'Amérique.

--Bon, vous comprenez bien que je ne puis porter en or, sur moi, étant en campagne, une somme aussi forte que celle que je me suis engagé à vous payer.

--Cela me semble parfaitement juste.

--En conséquence, vous ne refuserez pas des traites tirées sur MM. Beckers Sons and Co, et payables à vue?

--Caray! je le crois bien; c'est de l'or que des traites sur ces messieurs; il est bien entendu que les dites traites sont acceptées par eux?

--Eh! eh! vous vous entendez aux choses de commerce, dit en riant le jeune homme.

--Dame! señor, répondit avec bonhomie le Mexicain, les affaires sont les affaires.

--Vous avez raison; mais rassurez-vous, les traites que je compte vous remettre sont acceptées.

--Oh! alors, vous pouvez m'en donner pour la somme qu'il vous plaira. Si forte qu'elle soit, j'accepterai avec reconnaissance.

--Tout beau, mon maître, je vous payerai ce que je vous dois, rien de plus.

--Cela suffira.

Le jeune homme ouvrit alors le portefeuille, au moyen d'une petite clef qu'il portait suspendue à son cou par une chaîne d'acier, et il en retira plusieurs papiers qu'il étala avec complaisance sur la table et fit miroiter aux yeux du Mexicain; mais celui-ci demeura impassible et froid.

--Nous disons que je vous dois...?

--Vingt mille piastres.

--C'est cela, voici deux traites de cinq mille piastres et une de dix mille, ce qui fait juste votre compte.

--Parfaitement.

--Mais vous le savez, donnant donnant.

--Je ne comprends pas.

--C'est cependant limpide! en recevant ces traites que je vais passer à votre ordre, vous m'en signerez un reçu.

--Ah! oui, excusez-moi, je n'avais pas saisi; mais, ajouta-t-il en retirant un papier caché dans sa faja, vous voyez que je suis de bonne foi, j'avais si grande confiance dans votre parole de gentleman, que j'avais préparé le reçu d'avance, le voilà.

--En effet, dit le jeune homme, en examinant le papier. De plus, je vois que vous avez prévu que je réglerais avec vous avec des traites tirées sur la maison Beckers, Sons and Co. Voilà une étrange coïncidence, convenez-en, ajouta-t-il en fronçant le sourcil.

--Pourquoi donc, caballero? c'est vous-même qui, lorsque j'eus l'honneur de vous voir à Potosí, m'avez parlé de cette maison, dans laquelle, m'avez-vous dit, des sommes considérables avaient été déposées par vous.

--Je ne me le rappelle pas.

--C'est cependant ainsi; comment l'aurais-je deviné?

--Hum, cela n'est pas clair. C'est égal, finissons-en. Voici vos traites.

--Et voilà votre reçu.

--L'autre papier que je vous ai signé, pourquoi ne me le remettez-vous pas aussi?

--A quoi bon? répondit-il en serrant précieusement les traites dans son dolman.

--Parce que je désire l'anéantir.

--Je comprends cela, mais moi, je tiens à le conserver.

--Hein?

--C'est ainsi; je le garde; oh! Rassurez-vous, je ne vous réclamerai pas une seconde fois cette dette; je suis homme d'honneur à ma manière.

--D'ailleurs, peu m'importe, reprit le jeune homme, avec un sourire sardonique, je n'ai rien à redouter d'un misérable de votre espèce.

--Pas de gros mots, je vous prie, cela n'avance pas les affaires et souvent les envenime.

--Grâce à Dieu, nos affaires sont maintenant terminées, veuillez donc me laisser, je vous prie.

Le Mexicain ne bougea pas.

--M'avez-vous entendu? reprit-il avec un commencement d'impatience.

--Je ne suis pas sourd. Eh bien, je reste.

--Vous restez?

--Oui.

--Vous restez?

--Vous le voyez bien, il me semble. Vos affaires sont terminées, j'en conviens, avec Matadiez le bandit; vous lui avez généreusement, très généreusement même soldé le rapt fait par lui à votre profit. Mais j'ai, moi aussi, des comptes à régler avec vous... et des comptes terribles!

--Vous? s'écria-t-il avec étonnement. Qui donc êtes-vous?

--Je vois que mon déguisement était bon, puisque j'ai réussi à vous tromper si complètement C'est un succès dont je suis fier.

D'un mouvement rapide comme la pensée, il enleva la perruque qui couvrait sa tête, arracha ses faux favoris et passa un mouchoir sur son visage.

--Regardez-moi, Monsieur de Clairfontaine; me reconnaissez-vous, maintenant?

--Don Pablo de Zúñiga! s'écria le jeune homme en se reculant avec épouvante et portant instinctivement la main à la poignée de son sabre.

--Oui, Monsieur, don Pablo de Zúñiga, votre ennemi mortel, répondit fièrement le ranchero en marchant sur lui un revolver de chaque main; pas un mot, pas un geste; à votre premier cri vous êtes mort. Si brave qu'il fût, l'officier américain sentit un frisson de terreur glacer son sang dans ses veines.

--Voulez-vous donc m'assassiner? murmura-t-il.

--Peut-être! Cela dépendra de ce qui va se passer entre nous. Jetez votre sabre, Monsieur.

Le jeune homme obéit machinalement.

--C'est bien! reprit-il avec un sourire amer, maintenant, asseyez-vous et causons.

En parlant ainsi, don Pablo, après avoir jeté le sabre dans un coin, se remit sur l'équipal qui jusqu'alors, lui avait servi de siège.

--Vous jouez gros jeu, Monsieur; dit l'Américain avec une feinte assurance; prenez garde! je ne suis peut-être pas aussi seul que vous le supposez.

--Cela m'est égal, Monsieur; seulement souvenez-vous de ceci: j'ai fait le sacrifice de ma vie, donc je suis maître de la vôtre.

Il y eut un moment de silence.

Les deux hommes s'examinaient avec une attention étrange. Don Pablo avait remis sa perruque et rattaché sa barbe postiche.

--Maintenant que vous m'avez reconnu, car vous m'avez bien reconnu, n'est-ce pas? dit-il, il est bon que vous seul sachiez qui je suis. L'officier américain sourit dédaigneusement.

--Causons, dit don Pablo, sans paraître se préoccuper de ce sourire.

--De quoi causerons-nous? fit le jeune homme.

--De ce que vous voudrez; par exemple de miss Anna, votre prisonnière, de la façon dont elle est traitée par vous et de ce que vous comptez exiger d'elle.

--Par malheur, ce sujet de conversation qui, sans doute, vous plairait, répondit-il avec ironie, pour des motifs que sans doute vous apprécierez ne m'agrée pas; donc nous ne causerons point.

--Soit, vous garderez le silence, si cela vous plaît, je causerai alors et pour vous et pour moi, le mutisme de l'un de nous sera compensé par la loquacité de l'autre, et, je l'espère, le résultat sera le même.

--Je ne crois pas.

--Moi, j'en suis sûr; vous ne tarderez pas à être de mon avis; veuillez donc m'écouter.

En ce moment il se fit un grand bruit de clairons et de trompettes au dehors.

--Qu'est cela? s'écria le jeune officier en se levant précipitamment.

--Moins que rien, Monsieur, selon toute probabilité, les troupes mexicaines se préparent à attaquer vos retranchements.

--Les troupes mexicaines!

--Je ne les précédais que d'une heure au plus.

--Laissez-moi, Monsieur, me rendre où l'honneur et mon devoir m'appellent.

--Non Monsieur, vous ne sortirez pas.

--Mais je suis perdu, déshonoré à jamais, si je demeure seulement cinq minutes de plus ici.

--Qu'est-ce que cela me fait, à moi, Monsieur.

Tout à coup on frappa à coups redoublés à la porte du rancho.

--Entendez-vous? on m'appelle. Passage, Monsieur, passage!

--Non, répondit péremptoirement don Pablo en le saisissant à la gorge et lui appuyant le canon d'un revolver sur la poitrine.

--Eh bien! soit, tuez-moi, je préfère cela.

--Je vous tuerai probablement, mais cette vengeance ne me suffit pas; c'est votre déshonneur que je veux, Monsieur, votre déshonneur complet et public. Écoutez bien ceci: aussi bien il est temps d'en finir. En ce moment un parlementaire mexicain se présente aux avant-postes de votre armée, c'est le général Ampudia; il est chargé d'une lettre confidentielle pour votre commandant en chef. Vous connaissez la loyauté proverbiale du général Taylor, n'est-ce pas? Eh bien, cette lettre renferme le billet écrit par vous, signé de votre main, billet que vous avez remis à Matadiez, et dans lequel vous vous reconnaissez pour un misérable et pour un infâme.

--Ah! mon Dieu! s'écria le jeune homme avec épouvante, quel démon vous a soufflé une si odieuse vengeance?

--Celui de la haine; cependant je vous offre un marché: il en est temps encore; rendons-nous au quartier général; ordonnez que miss Anna soit remise au général Taylor.

--Après, après? s'écria-t-il haletant de rage et d'impuissance, car il se sentait vaincu par son implacable ennemi.

--Après; la lettre demeurera cachetée entre les mains du général, qui ne l'ouvrira que sur la permission verbale que je lui en donnerai moi-même demain, si pendant la bataille vous ne m'avez pas tué; je veux bien vous offrir cette chance d'un combat loyal et d'une vengeance honorable. Moi vivant, vous mort, miss Anna sera remise à son père. Acceptez-vous?

--J'accepte, démon, puisque je suis entre vos mains.

--Votre parole alors?

--Sur Dieu et mon honneur, je vous la donne.

--C'est bien; reprenez votre sabre et partons, le temps presse. Je mets bas ce déguisement, qui désormais me devient inutile. C'est don Pablo de Zúñiga que vous devez présenter au général.

--C'est l'homme que je hais le plus au monde! s'écria-t-il avec rage. Ah! la vengeance! la vengeance!

--Bientôt nous nous trouverons face à face; Dieu jugera entre nous!

Ils s'élancèrent hors du rancho, montèrent à cheval et se dirigèrent à toute bride vers le quartier général.

Tout était en rumeur dans le camp américain.

XVI

Bataille de Buena Vista.

Pendant que don Pablo de Zúñiga et M. de Clairfontaine étaient enfermés dans le rancho, où en bons parents qu'ils étaient, ils causaient si _amicalement_ de leurs affaires, de graves événements s'étaient accomplis au dehors et avaient en un instant modifié la situation, en la faisant entrer dans une phase critique dont les Mexicains et les Américains ne pouvaient plus sortir que par une catastrophe, c'est-à-dire une bataille.

Constatons tout de suite que cette bataille, tous deux la désiraient avec ardeur, bien que pour des motifs entièrement différents.

Le général Santa-Anna se croyait sûr du succès; quant au général Taylor, il s'était juré à lui-même qu'il tomberait mort dans ses positions, ou qu'il en sortirait vainqueur.

Vers neuf heures du matin, l'armée mexicaine avait fait son apparition dans la plaine, refoulant devant elle les batteurs d'estrade et les grand-gardes.

Les colonnes nombreuses se déployèrent et prirent position de manière à enserrer complètement l'armée américaine, excepté du côté des hauts pitons de la Sierra Madre, dont les pentes avaient été reconnues infranchissables.

La situation du général Taylor se trouvait être ainsi, en apparence du moins, excessivement critique, puisque avec moins de cinq mille hommes, dont un tiers au plus de soldats aguerris au rude métier des armes, il se voyait tout à coup enveloppé par plus de vingt mille Mexicains commandés par le président de la République en personne, et qui, placés ainsi sous les yeux d'un chef qu'ils idolâtraient, feraient sans doute bravement leur devoir.

Lorsque l'armée mexicaine eut été placée en bataille et que ses profondes colonnes d'attaque furent arrivées à deux portées de fusil au plus des lignes américaines, un officier supérieur se détacha du groupe de l'état-major mexicain, et, précédé d'un trompette tenant en main un drapeau blanc, il s'avança au trot vers les avant-postes américains.

Cet officier était le général Ampudia, envoyé en parlementaire au général Taylor, et porteur d'une lettre de Santa-Anna pour le commandant en chef des forces américaines.

Le général Ampudia fut reçu avec courtoisie par l'officier commandant les avant-postes, et après qu'on lui eut bandé les yeux, suivant les usages de la guerre, il fut, sur sa demande, conduit au quartier général.

Le général Taylor, après avoir pris ses dernières mesures pour la bataille, se préparait à monter à cheval pour aller se placer à la tête de ses troupes au moment où le général Ampudia arriva à l'hacienda de Buena Vista.

Le général américain ordonna que le parlementaire fût introduit dans la salle du conseil, où il le précéda après avoir expédié des aides de camp à ses officiers supérieurs pour leur donner l'ordre de se rendre auprès de lui.

Dès qu'il fut entré dans la salle du conseil, le commandant américain ordonna qu'on enlevât le bandeau qui aveuglait le parlementaire, et le saluant avec une exquise politesse:

--Qui ai-je l'honneur de recevoir, Monsieur? lui demanda-t-il.

--Général, répondit-il avec non moins de courtoisie, je suis le général Ampudia.

--Son Excellence le président de la République mexicaine ne pouvait choisir, pour intermédiaire entre lui et moi, un officier qui fût plus digne de le représenter; j'ai l'honneur de connaître depuis longtemps déjà votre Seigneurie de réputation, général.

--Votre Excellence me rend confus, général, un tel éloge dans votre bouche est sans prix à mes yeux.

Cependant les officiers américains arrivaient les uns après les autres; bientôt ils furent tous réunis dans la salle du conseil.

--Messieurs, le général Ampudia, un des plus brillants officiers de l'armée mexicaine, dit le général Taylor en présentant le parlementaire à son état-major.

Les officiers américains s'inclinèrent poliment.

--Son Excellence le président de la République mexicaine, continua le général Taylor, avant d'attaquer nos lignes, a jugé convenable de nous adresser le général Ampudia. Sa Seigneurie a, m'a-t-on dit, de graves communications à nous faire; veuillez, messieurs, écouter attentivement ces communications. Général, ajouta-t-il en saluant le général Ampudia, veuillez nous expliquer la mission dont vous êtes chargé près de moi, nous vous écoutons. Et, d'un geste qui compléta sa pensée, il montra ses officiers groupés autour de lui.

Le général Ampudia salua profondément et, mis ainsi en demeure, il prit la parole.

--Général, dit-il, je vous supplie de pardonner ce qu'il y aura, à mon insu, d'un peu dur dans mes paroles, je ne fais que vous transmettre la pensée de mon chef et ne suis par conséquent qu'un écho.

--Parlez sans détour, général, quoi que vous ayez à nous dire, nous saurons l'entendre, répondit en souriant le général Taylor.

--Général, reprit après s'être incliné le général Ampudia, Son Excellence le général don Antonio López de Santa-Anna, président de la République mexicaine, me charge de vous dire, à vous, commandant des forces des États-Unis, que, sans motifs plausibles, sans _casus belli_ reconnu, vous avez indûment envahi les frontières de la République, brûlé les villages, détruit les moissons, tué les paysans sans défense, enfin causé au Mexique tous les maux que la guerre traîne à sa suite, et cela sans que le gouvernement de la République se soit rendu coupable d'aucune offense contre vos nationaux ou leurs propriétés; le président dispose de forces imposantes, ces forces, qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, sont en mesure de vous écraser. Cependant, désireux d'éviter s'il est possible l'effusion du sang mexicain, qui n'a déjà que trop coulé dans cette agression injuste d'une puissance étrangère, qui prétend par la force s'imposer dans notre pays et nous dicter des lois, droit que nous ne reconnaissons à personne au monde, et est en dehors du droit des gens et des nations civilisées, Son Excellence le président de la République mexicaine, dis-je, voulant user de clémence, consent à ne pas vous écraser et à vous laisser sortir de la mauvaise position dans laquelle vous êtes placé et qu'il vous est impossible de défendre avec la poignée d'hommes dont vous disposez, à la condition expresse que vous mettrez à l'instant bas les armes, et que vous vous rendrez à sa merci; vos troupes ne seront point considérées comme prisonnières de guerre, elles rentreront par étapes dans leur pays, sous l'escorte de soldats mexicains; vos officiers conserveront seuls leurs armes.

--Est-ce tout, général? demanda le général Taylor, toujours souriant.

--Je n'ai plus que quelques mots à ajouter, général.

--Fort bien; continuez.

--Cette mission, dont Son Excellence le président m'a fait l'honneur de me charger, je l'ai accomplie, je crois, telle que me l'ordonnait mon devoir de soldat; mais, ne voulant pas assumer sur moi seul la responsabilité de faits qui n'ont pas entièrement mon approbation, j'ai prié Son Excellence de mettre par écrit les conditions qu'il vous propose par ma bouche; Son Excellence a daigné consentir à rédiger une sommation, et cette sommation, j'ai l'honneur de la remettre entre vos mains.

Il retira alors un large pli cacheté de son uniforme et le présenta au général.

Il avait fallu tout le respect qu'ils avaient pour leur chef et la puissance de volonté qu'ils possédaient sur eux-mêmes pour que les officiers américains eussent écouté, sans l'interrompre à chaque mot, la hautaine sommation du président Santa-Anna.

Le général Taylor seul était demeuré calme et souriant. Il prit des mains du général Ampudia le pli que celui-ci lui présentait, et, sans même jeter les yeux sur la suscription, il le déchira et en laissa tomber les morceaux à ses pieds.