Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine

Part 12

Chapter 123,744 wordsPublic domain

--Nous ne tarderons pas à être renseignés à ce sujet; dans un quart d'heure ils seront ici; mais il est toujours bon d'être prudent et de se tenir sur ses gardes, fais sonner le boute-selle et prendre les armes; quoi qu'il arrive, cela vaudra mieux.

Don Diego laissa son chef continuer à examiner les arrivants, et il se hâta de faire exécuter l'ordre qu'il avait reçu.

Cinq minutes plus tard, les rancheros étaient en selle et rangés en bon ordre derrière leur commandant, auquel on avait amené son cheval, et ils se tenaient prêts à tout événement.

Cependant les cavaliers approchaient rapidement. Bientôt ils arrivèrent à portée de voix. Sur un signe de don Pablo, don Diego s'avança quelques pas au-devant d'eux, leur intima l'ordre de s'arrêter et échangea avec eux les mots d'ordre et de ralliement. Mais à la première réponse qui lui fut faite, tous les doutes furent levés; ces cavaliers étaient bien les batteurs d'estrade expédiés en reconnaissance; mais la troupe qui avait été signalée, non seulement était mexicaine, mais encore se composait du reste de la cuadrilla de don Pablo de Zúñiga, que celui-ci avait laissée au camp lorsqu'il s'était résolu à escorter M. Prescott et sa fille, bien qu'en se tenant assez loin derrière l'irascible Anglais pour que celui-ci ne soupçonnât pas cette protection occulte, qu'il avait si péremptoirement refusée lorsqu'elle lui avait été offerte par don Pablo à Potosí.

Mais si le jeune homme était satisfait de voir toute sa cuadrilla, forte de plus de deux cents cavaliers, réunie sous ses ordres et mise ainsi à sa disposition au moment où il le désirait le plus, il ignorait encore comment ses soldats se trouvaient ainsi auprès de lui et par quel hasard ils lui arrivaient à l'improviste.

Aussi avait-il grande impatience d'obtenir des renseignements positifs à cet égard; sa curiosité ne fut pas mise à une longue épreuve, car cinq minutes plus tard, les batteurs d'estrade et les compagnons qu'ils avaient rencontrés en chemin entrèrent dans le camp.

Les nouvelles qu'ils apportaient avaient une grave importance. En voici le résumé en quelques mots:

Les forces mexicaines concentrées à Potosí par le président de la République avaient quitté cette ville et marchaient à la rencontre de l'armée américaine, commandée par le général Taylor.

Les Mexicains paraissaient remplis d'enthousiasme; ils étaient convaincus que les Américains, malgré le gain de trois batailles successives, ne tiendraient pas devant eux, et qu'ils parviendraient facilement, à la première rencontre, à les rejeter en désordre de l'autre côté de la frontière.

Santa-Anna avait été averti par des transfuges que, dans le but de renforcer le corps expéditionnaire du général Scott, cinq mille hommes de la division de volontaires du général Patterson avaient été enlevés à l'armée du général Taylor, dont les forces se trouvaient ainsi dans des conditions d'infériorité écrasantes en face de l'armée mexicaine, qui se montait à plus de vingt-cinq mille hommes.

Le président de la République, voulant profiter de cet avantage que lui donnait si bénévolement l'ennemi, avait quitté en toute hâte San Luis de Potosí et s'avançait à marche forcée à la rencontre des Américains.

Tout en se réservant le commandement en chef de l'armée, le président Santa-Anna avait confié la direction de l'avant-garde au général Ampudia, un des meilleurs officiers de l'armée mexicaine.

Le général Ampudia s'était fait précéder dans sa marche par les rancheros de don Pablo de Zúñiga, dont il avait été à même, dans plusieurs occasions, d'apprécier les qualités comme éclaireurs.

Les cavaliers aperçus par les sentinelles de don Pablo et reconnus par les batteurs d'estrade n'étaient donc que des éclaireurs.

En effet une demi-heure s'était à peine écoulée lorsqu'ils parurent; don Pablo reprit immédiatement le commandement de sa cuadrilla et expédia son lieutenant don Diego de Jalas au général Ampudia, qui marchait à une courte distance en arrière avec le gros de l'avant-garde pour l'avertir de sa jonction avec le reste de sa cuadrilla.

La marche, un moment interrompue lors de la rencontre des deux parties de la cuadrilla, recommença presque aussitôt, et les rancheros se dirigèrent au grand trot sur el Miaz, qu'ils étaient loin de supposer occupé par les Américains.

Vers neuf heures du matin, la cuadrilla se trouva en vue du pueblo. Par excès de prudence, bien qu'il se crût en pays ami, à deux portées de fusil environ du village, don Pablo arrêta sa troupe et détacha une trentaine d'hommes en avant, sous les ordres de don Diego, de retour auprès de lui depuis quelque temps déjà; les éclaireurs mexicains furent, à leur grande surprise, reçus à coups de carabine par les sentinelles américaines postées à l'entrée du village, et furent ramenés; don Pablo les fit soutenir par une cinquantaine de cavaliers; cependant, comme il ignorait à quels ennemis il avait affaire, s'ils étaient nombreux et en position de résister avantageusement, il ne voulut pas s'engager à la légère, et se contenta d'escarmoucher, pour tenir l'ennemi en haleine jusqu'à ce qu'il eût reçu l'ordre du général Ampudia. Cette mollesse dans l'attaque, si impérieusement commandée par la prudence, donna le temps aux Américains d'évacuer le Miaz sans coup-férir, et lorsque l'ordre arriva enfin d'enlever le village, il était trop tard pour arrêter l'ennemi, qui, déjà, s'était mis en pleine retraite.

Les rancheros traversèrent le pueblo au galop et se lancèrent à la poursuite des Américains, mais ceux-ci avaient une grande avance sur eux, avance qui s'augmentait encore à chaque instant, leurs chevaux étant reposés tandis que ceux des rancheros avaient déjà fourni une longue traite et commençaient à être fatigués. D'ailleurs les Mexicains, satisfaits d'avoir chassé l'ennemi du village et de le voir se retirer devant eux, se contentaient d'échanger de loin quelques coups de fusil sans essayer d'en venir à l'arme blanche en chargeant à fond de train.

La cuadrilla avait dépassé d'une lieue ou deux déjà le village, lorsqu'un cavalier, sortant tout à coup des fourrés qui bordaient la route, vint se jeter à l'improviste au milieu d'elle en agitant une faja blanche et en criant merci.

Ce cavalier, immédiatement entouré, fut aussitôt, sur sa réclamation, conduit à don Pablo, qui, à sa grande surprise, reconnut Matadiez, auquel, quelques heures auparavant, il avait si généreusement rendu la liberté.

--Eh quoi! s'écria-t-il, tu es ici, drôle?

--Oui, répondit le Mexicain, et depuis une heure au moins je vous attends, caché sous le couvert.

--Est-ce une nouvelle trahison? fit le jeune homme en fronçant le sourcil.

Le bandit haussa dédaigneusement les épaules.

--Voilà comme juge le monde, dit-il. Au lieu de perdre votre temps, comme vous l'avez fait, et de le perdre encore en ce moment à m'adresser d'inutiles insultes, vous feriez bien mieux de donner des ailes à vos chevaux et d'atteindre les misérables qui vous enlèvent la señorita.

--Que veux-tu dire? Explique-toi en deux mots, et, sur ta vie, prends garde à tes paroles.

--Ma fille, ma pauvre enfant, où est-elle? s'écria M. Prescott, qui se tenait au côté de don Pablo.

--Là! répondit le Mexicain en étendant les bras dans la direction des Américains, dont les derniers cavaliers disparaissaient derrière un pli de terrain; je vous le répète, hâtez-vous si vous ne voulez point qu'elle soit à jamais perdue pour vous.

Alors il raconta ce qui s'était passé et comment miss Anna avait été faite prisonnière par M. de Clairfontaine.

Don Pablo et M. Prescott écoutèrent le récit du Mexicain avec une angoisse extrême; ils comprirent toute la portée de l'audacieuse expédition en avant, tentée par M. de Clairfontaine, dans le seul but de s'emparer de la jeune fille; ils frémirent de douleur de savoir la malheureuse enfant au pouvoir d'un pareil homme.

--Que faire? s'écria M. Prescott avec désespoir.

--La sauver à tout prix dit énergiquement le jeune homme.

--Comment atteindre ces ravisseurs? reprit le pauvre père; ils ont sur nous une avance que nous ne parviendrons jamais à faire disparaître, montés sur des chevaux fatigués comme les nôtres.

--Bah! fit gaiement Matadiez, ce n'est pas pour rien que depuis dix ans j'écume toutes les routes de la république; si vous voulez, je me charge, moi, non seulement de vous faire atteindre ces hérétiques mais encore de les dépasser si cela est nécessaire.

--Oh! si tu fais cela, s'écria don Pablo avec explosion.

--Pas de promesses, caballero; j'ai juré de sauver miss Anna, il ne dépendra pas de moi que cela ne se réalise; plus tard, si vous jugez que je mérite une récompense, eh bien! vous me la donnerez, je ne m'y oppose pas; en ce moment, nous avons autre chose à faire.

--Parle.

--Ces gringos se dirigent tout droit sur San Nicolas, qui est le seul pueblo où ils peuvent espérer trouver les approvisionnements dont ils ont besoin pour eux et leurs chevaux; voulez-vous arriver avant eux à San Nicolas?

--Tu le demandes?

--C'est bien; laissez-moi vous servir de guide.

--Marche, nous te suivons.

--A quelque pas d'ici, sur la droite, nous rencontrerons un sentier étroit qui coupe à travers terres; ce sentier, presque inconnu même des habitants du pays, nous fera gagner cinq lieues sur les neuf qui nous séparent de San Nicolas: voulez-vous le prendre?

--Sers-nous de guide, ainsi que tu nous l'as promis.

--C'est bien, venez. Ah! à propos, don Pablo, prenez ceci, que miss Anna m'a remis pour vous.

Et retirant le collier de la jeune fille de son dolman, il le présenta à don Pablo, mais M. Prescott s'empara du collier et le porta à ses lèvres.

--Laissez-le moi, dit-il avec prière. Le jeune homme étouffa un soupir.

--Partons, dit-il à Matadiez.

On se remit en marche.

Ainsi que l'avait annoncé le Mexicain, on ne tarda pas à découvrir le chemin qu'il avait indiqué; c'était en effet un sentier étroit et qui paraissait presque infranchissable, mais sur un mot de leur chef, les rancheros s'y engagèrent sans hésiter. Qu'importait à ces centaures que le chemin fût bon ou mauvais, il leur suffisait que leurs chevaux pussent y tenir pied pour qu'ils fussent certains de le franchir sans encombre.

Ce fut du reste ce qui arriva: le sentier s'élargit peu à peu, devint meilleur, et en résumé, au bout d'une demi-heure à peine, ils galopaient comme s'ils se fussent trouvés sur la meilleure route de la république. D'après l'avis de Matadiez, et sur l'assurance qu'il donna à don Pablo que rien ne pressait et qu'on arriverait à San Nicolas bien avant les Américains, la cuadrilla fit une halte d'une heure, pendant laquelle les chevaux mangèrent leur provende de maïs et d'alfalfa. Ce repos, si court qu'il eût été, rendit cependant à ces nobles animaux toute leur ardeur.

Un peu avant midi, la cuadrilla arriva en vue de San Nicolas, misérable village situé sur le versant d'une colline et habité par de pauvres peones rongés de fièvre et dévorés par la plus affreuse misère.

Tout paraissait calme dans le village; la plus complète solitude régnait aux environs.

On fit halte.

Don Pablo expédia deux cavaliers en avant.

Ces cavaliers revinrent au bout de quelques minutes.

Les Américains n'avaient pas encore paru; on n'en avait pas de nouvelles; ils avaient traversé la veille au soir le pueblo sans s'y arrêter; depuis on ne les avait pas revus.

Matadiez avait strictement tenu sa promesse; non seulement on avait atteint l'ennemi, mais encore on l'avait tourné. Il n'y avait donc plus qu'à l'attendre, et en l'attendant, prendre ses mesures, de manière à l'envelopper si bien qu'il lui fût impossible d'échapper, soin dont s'occupa don Pablo avec une ardeur fiévreuse et sans perdre un instant.

A peine les rancheros avaient-ils terminé leurs préparatifs, que les trompettes américaines résonnèrent avec force à l'entrée du village et l'ennemi parut.

Il arrivait au grand trot, marchant en bon ordre et gardant bien ses approches.

Don Pablo le laissa s'engager dans le pueblo, puis tout à coup, les trompettes mexicaines sonnèrent la charge, et les Américains furent assaillis à la fois en tête et en queue, par les rancheros qui se ruèrent sur eux avec de grands cris.

La mêlée fut terrible; les Américains surpris par l'attaque furieuse et imprévue des rancheros, eurent un moment de désordre et de panique; les rangs se mêlèrent, se rompirent, quelques-uns tournèrent bride, mais bientôt reconnaissant que la retraite était coupée, ils se résolurent à faire leur devoir en braves gens et se groupèrent autour de leur chef, qui, lui, n'avait pas reculé d'un pouce.

La pensée d'une trahison s'était immédiatement présentée à l'esprit de M. de Clairfontaine et il avait exploré d'un regard perçant les rangs des rancheros pressés autour de lui afin de découvrir Matadiez.

Mais le digne Mexicain était trop adroit et partant trop rusé, pour se compromettre ainsi auprès d'un homme auquel il espérait soutirer une grosse somme d'argent; dès que son devoir de guide avait été accompli, il avait fait comprendre à don Pablo que le cas échéant où le coup de main qu'il tentait ne réussirait pas, mieux valait que sa présence parmi les rancheros fût ignorée des Américains, ce qui plus tard lui laisserait la liberté de s'introduire dans leur camp; puis il avait tourné bride et s'était abrité dans un épais fourré, demeurant tranquillement spectateur invisible de l'escarmouche. Aussi M. de Clairfontaine le chercha-t-il vainement, ses soupçons s'évanouirent, et il ne songea plus qu'à sortir à son honneur de la fausse position dans laquelle il était placé.

Cependant le combat devenait sérieux. Resserrés dans un espace fort étroit, les Américains ne réussissaient qu'avec peine à faire exécuter à leurs chevaux les manœuvres nécessaires pour se dégager un peu, les longues lances des rancheros les atteignaient de tous côtés, les reatas et les lassos s'abattaient sur eux comme la foudre, enlevant le cavalier de selle, l'étranglant et le mutilant horriblement.

La situation devenait vraiment critique, deux charges désespérées exécutées en personne par M. de Clairfontaine, avaient été repoussées par don Pablo, que sans cesse il rencontrait devant lui.

Les deux ennemis s'acharnaient avec rage l'un contre l'autre, sachant bien que d'eux seuls dépendait le succès du combat.

M. Prescott, continuellement aux côtés du ranchero, faisait le coup de pistolet avec cette colère froide qui distingue sa nation; chacun de ses coups abattait un homme.

Les rangs des Américains s'éclaircissaient de plus en plus, les cadavres s'entassaient dans cet espace déjà si étroit où avait lieu cette lutte terrible. Miss Anna voyait à quelques pas d'elle seulement son père et son cousin, et oubliant le soin de sa sûreté, bravant la mort à chaque seconde, elle s'élançait vers eux en les appelant à grands cris; mais à chacune de ces tentatives, M. de Clairfontaine faisait bondir son cheval et la repoussait en arrière.

Enfin les choses en arrivèrent à ce point où la défaite complète des Américains devint évidente; il fallait en finir à tout prix. M. de Clairfontaine le sentit: rassemblant autour de lui les quelques cavaliers déterminés qui lui restaient encore, il saisit par la bride le cheval de miss Anna et essaya de l'entraîner. Mais la jeune fille qui sentait qu'elle allait être libre, résista avec l'énergie du désespoir et essaya de se jeter à bas de son cheval en appelant Anita à son secours afin de joindre ses efforts aux siens. La jeune Indienne obéit et se cramponna résolument aux vêtements de sa jeune maîtresse.

Il y eut entre M. de Clairfontaine et les deux femmes une lutte désespérée de quelques instants.

Don Pablo, M. Prescott et plusieurs rancheros entendant les cris de douleur de miss Anna accoururent en toute hâte, sabrant et renversant tout ce qui s'opposait à leur passage.

M. de Clairfontaine se sentit perdu, par un effort inouï il enleva la jeune fille et la jeta en travers sur le cou de son cheval, en même temps, sortant un pistolet de ses fontes, il fracassa le crâne de la malheureuse Indienne, qui roula sur le sol en lâchant les vêtements de sa maîtresse que jusque-là elle avait tenus serrés dans ses mains crispées.

--Morte ou vive nul ne me l'enlèvera, hurla M. de Clairfontaine avec un rugissement de tigre.

Et enlevant son cheval, il lui fit faire un bond énorme en avant et passa comme un ouragan au milieu des rancheros dont plusieurs furent renversés par ce choc irrésistible.

En vain don Pablo, M. Prescott et leurs cavaliers se ruèrent à la poursuite de M. de Clairfontaine, les Américains se jetèrent entre, eux, et en se faisant tuer avec cette sombre énergie du désespoir qui tient du fanatisme et fait les dévouements, ils donnèrent à leur chef le temps de se mettre hors d'atteinte.

Plus des deux tiers du détachement américain avaient succombé pendant cette sanglante escarmouche, qui cependant n'avait duré qu'une demi-heure à peine; les quelques cavaliers qui avaient échappé à la mort fuyaient épouvantés dans toutes les directions.

Don Pablo avait vaincu, mais, hélas! cette victoire était stérile pour lui, puisque celle pour laquelle il avait si bravement combattu lui échappait. XV

Fin contre fin.

Ainsi que nous l'avons dit, le président Santa-Anna, trompé par les rapports de transfuges infidèles, et négligeant les avis des personnes bien informées et surtout prudentes de son entourage, s'était, pour le malheur de son pays, arrêté au plan de campagne le plus absurde que jamais eût conçu un général américain, et cependant la plupart des généraux des anciennes colonies espagnoles semblent à plaisir lutter entre eux d'ignorance en fait de tactique militaire. En effet, au lieu d'essayer de couvrir la Veracruz, qu'il savait très sérieusement menacée par le gros des forces américaines, et dont la prise devait inévitablement amener des malheurs irréparables, et peut-être compromettre le succès de la guerre en mettant du premier coup l'ennemi au centre du pays et lui permettant de s'y établir solidement, il quitta Potosí avec toutes ses troupes, s'élevant à plus de vingt mille hommes, tourna le dos à la Veracruz et se dirigea vers la Sierra Madre, se lançant à corps perdu à la poursuite du général Taylor, dont il espérait triompher facilement; sa petite armée ayant été réduite à un très faible effectif, et ce général, peu désireux d'engager une action contre des troupes décuples des siennes, manœuvrant prudemment pour se maintenir dans ses positions sans se laisser entamer.

On ne pourrait croire à une pareille incurie de la part d'un général qui passait alors pour le meilleur manœuvrier de l'armée mexicaine, si les documents historiques n'étaient pas là pour prouver la conception et l'exécution de ce plan insensé.

D'ailleurs, pendant toute cette campagne si glorieuse pour les Américains, les Mexicains semblèrent pris de vertige et firent fautes sur fautes. La fatalité était sur eux, ils étaient condamnés et devaient succomber, et cependant leur cause était juste, ils combattaient pour l'intégrité de leur territoire. Ce fut l'échec éprouvé par le détachement de M. de Clairfontaine qui avertit le général Taylor du mouvement offensif de l'armée mexicaine contre lui et lui révéla le plan du président Santa-Anna.

Lorsque les fuyards rejoignirent l'armée américaine et vinrent en aveugles se jeter dans ses grand-gardes, celle-ci était campée à Agua Nueva, position mauvaise qui pouvait être facilement tournée.

Le général Taylor, reconnaissant la difficulté de la situation, et ne voulant pas y risquer un engagement dont toutes les chances lui seraient contraires, évacua Agua Nueva, après l'avoir incendié, afin d'empêcher les Mexicains de s'y fortifier, et il se retira en bon ordre dans la plaine voisine et s'établit solidement à une lieue environ de l'hacienda de Buena Vista.

Cette fois, la position était choisie avec le tact et le coup d'œil infaillible d'un soldat expérimenté.

L'hacienda de Buena Vista est bâtie presqu'au centre d'une large vallée, comprise entre deux chaînons parallèles de la Sierra Madre; à un mille environ de l'hacienda, les montagnes forment, en se rapprochant, la passe étroite d'Angostura. Cette vallée, d'un accès très difficile, et qui n'a pas plus de deux milles de longueur, est, de plus, coupée dans tous les sens par des ravines profondes.

La position était formidable. Comme la retraite était impossible, l'armée américaine était ainsi placée par son chef dans l'obligation de vaincre ou de mourir.

Les forces du général Taylor considérablement diminuées, ainsi que nous l'avons dit, pour augmenter l'armée du général Scott, ne se composaient plus, en troupes régulières, que de quatre cents hommes d'infanterie, deux cents dragons et quatre batteries d'artillerie, auxquels étaient venus se joindre des volontaires mal exercés encore, mais pleins d'ardeur, dont nous avons vu précédemment quelques-uns aux prises avec les rancheros. Ces différents corps formaient un effectif de quatre mille trois cent cinquante hommes au plus.

C'était avec des forces aussi inférieures que le général Taylor avait résolu d'en venir aux mains avec les vingt mille hommes du président Santa-Anna, si celui-ci essayait de s'emparer des formidables positions dans lesquelles il s'était si bravement retranché.

Le vingt-deux février,--date qui sera à jamais célèbre dans les fastes de l'histoire des États-Unis,--vers sept heures du matin, un cavalier mexicain, monté sur un fort cheval rouan, se présenta aux avant-postes américains et demanda à être conduit à M. de Clairfontaine, commandant des volontaires. Ce cavalier montra un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine.

Le sauf-conduit fut minutieusement examiné, et comme, en somme, il fut reconnu bon, on conduisit le cavalier sous bonne escorte, non pas à la tente de M. de Clairfontaine, mais à l'hacienda de Buena Vista, qui servait de quartier général, et dans laquelle, en ce moment, étaient réunis tous les officiers supérieurs de l'armée américaine; ils tenaient conseil, sous la présidence du général Taylor, afin de convenir des dernières mesures de défense à prendre au cas probable où ils seraient attaqués par les forces mexicaines, qu'ils savaient s'avancer rapidement à leur rencontre.

Ce cavalier était Matadiez, l'ancienne connaissance, du lecteur; le digne Mexicain, peu confiant dans les résultats des manœuvres stratégiques du président Santa-Anna, et, grâce à son astucieuse nature flairant une débâcle affreuse, avait jugé prudent d'utiliser le sauf-conduit que M. de Clairfontaine lui avait signé et de se présenter au plus tôt à lui, afin d'encaisser les sommes qui lui étaient si légitimement dues.

Cependant, comme Matadiez était honnête à sa manière, et qu'il avait fait le serment solennel de sauver miss Anna, il avait résolu de profiter de sa présence au camp américain, pour prendre certains renseignements indispensables sur la jeune fille. Aussi fut-il assez peu satisfait des mesures de précaution que les soldats jugèrent prudent d'employer à son égard. La surveillance attentive dont il était l'objet le contrariait fort. Cette méfiance qu'il inspirait lui semblait blessante pour son honneur de caballero. Il ne consentit donc que d'un air maussade, et parce qu'il craignait d'y être contraint par la force, à se rendre au quartier général.

Arrivé à la porte de l'hacienda, on lui fit mettre pied à terre.

--Et mon cheval? demanda-t-il.

--On en prendra soin, répondit un soldat d'une voix goguenarde.

Il ne dit rien, hocha la tête et entra dans l'hacienda, toujours entouré de son escorte.

--Attendez ici, lui dit un Américain en lui désignant une espèce d'escabeau et l'invitant à s'asseoir.

--Je suis venu pour parler à M. de Clairfontaine; voulez-vous, oui ou non, me conduire auprès de lui? reprit-il d'un ton bourru.

--Il est ici, mais il ne peut vous recevoir en ce moment.