Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine
Part 11
--Cela m'étonne, mon cousin, que vous, dont l'esprit est si subtil, vous ne saisissiez pas ainsi ma pensée au premier mot; cependant, s'il le faut absolument, je m'expliquerai.
--J'en serai heureux, ma cousine.
--Vous savez que j'ai pour habitude de toujours marcher droit au but.
Le jeune homme s'inclina silencieusement.
--Donc je réitère ma question, et, pour plus de clarté, je la complète: en quelle qualité vous présentez-vous chez moi, est-ce comme parent ou comme vainqueur?
Et après lui avoir parlé ainsi d'une voix ferme et vibrante, la vaillante jeune fille le regarda bien en face.
M. de Clairfontaine ne put s'empêcher de rougir en se voyant si bien deviné et si nettement mis en demeure; cependant, après quelques secondes d'hésitation, il se résolut à accepter le combat que miss Anna lui offrait si franchement, et il répondit d'une voix un peu sèche, bien que l'accent en fût toujours respectueux:
--Vous seule, ma cousine, déciderez cette question, car de vous seule dépendra que je sois pour vous un parent ou un vainqueur; d'ailleurs, n'êtes-vous pas Mexicaine, tandis que moi, au contraire, je suis citoyen des États-Unis.
--Bien, fit-elle avec un sourire dédaigneux, votre franchise égale la mienne; je préfère cela, au moins notre position réciproque sera bientôt nettement dessinée. Ainsi, vous faites la guerre aux dames; cela est peu galant, mon cousin.
--Nous faisons la guerre à tous nos ennemis, quels qu'ils soient.
--De mieux en mieux. Allons il paraît que vous me rangez au nombre de vos ennemis; je vous remercie, mon cousin.
Le jeune homme se mordit les lèvres avec colère; il comprit qu'il s'était laissé entraîner sur un terrain où il lui serait impossible de lutter avec avantage; le dépit le rendit brutal.
--Trêve de raillerie, ma cousine, dit-il, aussi bien mieux vaut-il en finir. Provisoirement considérez-vous comme étant ma prisonnière et veuillez en conséquence vous préparer à me suivre au quartier général de l'armée.
--Il paraît que vous êtes devenu, de gentleman, bandit. Je n'insisterai pas davantage; je ne vous connais plus, Monsieur; la seule prière que je vous adresse est de me traiter avec les égards que mérite une femme de mon rang.
--Les égards ne vous manqueront pas, autant du moins, ajouta-il avec intention, qu'ils n'entraveront pas la surveillance active dont vous serez l'objet.
--C'est un si redoutable ennemi qu'une femme! mais rassurez-vous, puisque ceux sur le dévouement desquels je comptais m'ont lâchement abandonnée, je n'essaierai point de vous échapper.
Ces dernières paroles, accompagnées d'un regard foudroyant, s'adressaient évidemment à Matadiez; il le comprit et baissa les yeux avec confusion.
--Maintenant, Monsieur, continua-t-elle, veuillez me laisser; je serai prête à vous suivre à votre première injonction.
--Je vous obéis, madame, répondit-il avec un sourire railleur; mais comme j'ai de graves motifs pour n'avoir qu'une confiance médiocre en votre parole, je laisse ici cet homme. Il me répondra de vous.
Et il désigna du geste le Mexicain, toujours immobile auprès de la porte.
Miss Anna ouvrait la bouche pour répondre et probablement pour refuser cette sentinelle qu'on lui imposait si impérieusement, mais Matadiez lui fit un signe de prière d'une expression si douce et si touchante, qu'elle se tut et se borna à s'incliner avec dédain.
--A bientôt, señorita, reprit le jeune homme en lui lançant un regard furieux.
Et il sortit en repoussant avec force la porte derrière lui.
La jeune fille s'affaissa accablée sur un siège, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes. L'excitation nerveuse qui l'avait soutenue pendant tout le temps qu'avait duré son entrevue avec son cousin l'avait abandonnée dès qu'elle s'était trouvée seule, et les sanglots si longtemps refoulés dans son cœur lui déchirèrent la poitrine et éclatèrent subitement.
La pauvre enfant connaissait depuis longtemps le caractère implacable de l'homme aux mains duquel elle était livrée; elle était seule, loin des êtres qui l'aimaient. Le désespoir la prit, car elle se sentit bien réellement perdue; la pensée de la mort traversa son esprit comme le seul refuge qui lui restât.
A peine l'officier américain eût-il quitté le rancho, que Matadiez s'élança vers la porte, la ferma solidement en dedans, puis il vint s'agenouiller devant miss Anna.
--Señorita, lui dit-il d'une voix humble avec l'accent de la plus vive affliction, ne m'adressez ni reproches, ni récriminations; je ne vous ai pas trahie, ainsi que vous le supposez; je vous suis fidèle, et je donnerais avec joie ma vie pour vous. Les circonstances ont été plus fortes que ma volonté; j'ai été contraint de me courber sous le poids de la nécessité. Vos larmes me brûlent le cœur; croyez à mon dévouement à toute épreuve, j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai; comment, je l'ignore; mais, dussé-je payer votre liberté de ma vie, vous serez libre.
La jeune fille releva doucement la tête, et fixant sur lui ses yeux avec une expression impossible à rendre:
--Et pourtant vous m'avez trahie, lui dit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots.
--En apparence, oui, señorita reprit-il vivement, mais pour vous sauver plus tard. Que pouvais-je faire seul contre deux cents soldats qui se sont emparés du village et sont maîtres de toutes les routes? La force m'aurait perdu, et vous avec moi: sans espoir, j'ai agi de ruse et feint de vous abandonner; vous doutez encore? Voulez-vous que je me fasse tuer à cette porte pour vous défendre quand votre ennemi viendra vous intimer l'ordre de le suivre? dites un mot, et vous serez obéie.
Anita, qui pleurait, elle aussi, auprès de la jeune fille que déjà elle considérait comme sa maîtresse, lui prit les mains, et les baisant avec une respectueuse tendresse:
--Ayez foi en lui, señorita, lui dit-elle avec prière; quel intérêt aurait-il à vous tromper en ce moment? Il vous est réellement dévoué, j'en suis convaincue.
Miss Anna hocha tristement la tête comme si l'espoir avait à jamais fui de son cœur.
--Quel est votre projet? murmura-t-elle d'une voix languissante.
--Je veux vous sauver, señorita, répondit-il avec énergie, et je vous répète que je vous sauverai! Quant aux moyens que j'emploierai pour réussir, je l'ignore encore, mon cœur est bourrelé, je cherche en vain une idée raisonnable, mais ayez confiance en moi.
--Eh bien soit; je me fie à vous, mon ami; d'ailleurs, n'êtes-vous pas la seule personne qui paraissez vous intéresser à ma douleur; j'accepte le dévouement que vous m'offrez.
--Merci, señorita, répondit le Mexicain avec émotion; je saurai vous prouver que je suis digne de votre confiance.
--Que faut-il faire?
--Rien, en ce moment; la partie est perdue pour vous. Nous allons en engager une seconde, et celle-là, croyez-le bien, nous la gagnerons, quoi qu'il arrive; feignez d'être résignée à votre sort, essuyez vos larmes, ne montrez aucune faiblesse, suivez sans observation cet homme où il lui plaira de vous conduire; essayer de lutter contre lui serait tout perdre; s'il vous est possible de surmonter votre juste indignation contre votre ennemi, parlez-lui doucement et sans amertume.
--J'essaierai de me conformer à vos recommandations, mon ami; mais cela me sera bien difficile.
--Il le faut cependant, señorita; il est de la plus haute importance pour vous de le tromper en lui donnant le change sur vos intentions et en lui laissant supposer que vous renoncez à lutter plus longtemps contre lui.
--Hélas! murmura-t-elle douloureusement.
--De plus, quoi que vous me voyiez faire ou m'entendiez dire, ne vous étonnez pas, et surtout ne soupçonnez point mon dévouement; si je demeure près de vous, ce qui est possible, mais ce que je tâcherai d'éviter, traitez-moi avec dureté, feignez surtout pour moi la plus grande répulsion; il ne faut pas qu'on puisse soupçonner la plus légère entente entre nous; je passe auprès de votre cousin pour vous avoir enlevée à votre père, et cela d'après les ordres qu'il m'a donnés lui-même à Potosí; donc, je suis et dois être votre ennemi.
--Je n'oublierai rien de ce que vous me dites; mais, hélas! je crains que tout ce que vous tenterez pour me sauver ne soit inutile.
--Señorita, ayez confiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas, lui dit doucement la jeune Indienne.
--Dieu, chère mignonne, répondit-elle avec accablement; hélas! il est mon seul refuge, maintenant que je suis abandonnée de tous.
--Ne voulez-vous donc plus que je vous suive, señorita?
--Quoi! tu consentirais encore à m'accompagner et à partager ma mauvaise fortune?
--Ah! señorita, en auriez-vous douté?
--Non, tu as raison, je suis folle, chère enfant, tu es bonne et tu m'aimes, ce sera une immense consolation de sentir ton cœur ami battre près du mien. Tu ne me quitteras pas.
--Que je vous remercie, señorita, de consentir à me garder avec vous.
--Sans compter, reprit Matadiez, que par l'entremise de cette enfant, il me sera facile, señorita, de vous faire passer les renseignements dont, sans doute, vous aurez besoin, pour être prête lorsque le moment sera venu, et aider de votre côté à votre délivrance en secondant mes efforts.
--C'est juste; peut-être ne tardera-t-on pas à venir. Un dernier service, mon ami.
--Parlez, señorita, que désirez-vous?
--Donnez-moi votre navaja.
--Ma navaja, s'écria-t-il avec étonnement, et qu'en voulez-vous faire, santa Virgin?
--Oh! rassurez-vous, répondit-elle avec un sourire triste; je ne vous la demande que comme défense au cas où il me faudrait me protéger moi-même contre l'homme qui m'a si audacieusement enlevée et dont j'ignore encore les projets sur moi, ajouta-t-elle avec amertume.
--C'est bien, señorita, répondit-il en lui présentant la navaja, voici ce que vous me demandez, Dieu veuille que vous ne soyez pas contrainte de vous en servir.
La jeune fille se saisit de l'arme avec un mouvement de joie fébrile, et après l'avoir examinée avec une curiosité douloureuse elle la cacha dans sa ceinture.
--Maintenant, murmura-t-elle les sourcils froncés et les lèvres tremblantes d'une émotion intérieure; je n'ai plus rien à redouter, je saurai me sauvegarder, quoi qu'il arrive. Merci, mon ami; si les efforts que vous tenterez pour ma délivrance ne réussissent point, vous pouvez cependant compter sur ma reconnaissance éternelle, car vous m'avez fait le seul présent que j'ambitionnais. Depuis quelques moments, les bruits du dehors s'étaient augmentés; plusieurs appels de trompettes s'étaient fait entendre; le détachement américain se préparait, selon toute probabilité, à abandonner le village et à se replier en arrière.
Tout à coup plusieurs chevaux passèrent au galop dans la rue, des cris s'élevèrent et plusieurs coups de feu éclatèrent avec un crépitement sinistre.
--Eh! eh! fit Matadiez, nos amis arriveraient-ils? Les choses se simplifieraient singulièrement, si cela était.
--Nos amis! Que voulez-vous dire? s'écria la jeune fille avec anxiété.
--Don Pablo de Zúñiga est campé avec ses rancheros à quelques lieues d'ici à peine; il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ce fût lui qui arrivât.
Au même moment on frappa fortement à la porte du rancho.
--Au nom du ciel, s'écria Matadiez, soyez prudente, señorita.
Et il alla ouvrir la porte.
M. de Clairfontaine entra; plusieurs cavaliers le suivaient.
--Vous me pardonnerez de vous déranger si brusquement, señora, dit-il avec une politesse ironique, mais les circonstances m'y obligent; êtes-vous prête à me suivre?
--Ordonnez, Monsieur, répondit-elle avec soumission.
--Fort bien; il paraît que vous avez réfléchi et que vous comprenez l'inutilité de résister davantage. Je vous sais gré de ce changement heureux dans votre humeur. Nous partons à l'instant; votre cheval et celui de votre suivante sont sellés. Venez, je vous prie.
La jeune fille se leva sans répondre, s'enveloppa dans son rebozo et se dirigea vers la porte, suivie par Anita, dont les préparatifs de départ avaient été terminés en quelques minutes.
Les paysans mexicains sont en général si pauvres, que rien ne les attache au sol qui les a vus naître, et que c'est avec la plus complète indifférence qu'ils abandonnent leurs misérables chaumières où rien ne les retient.
Les cavaliers américains étaient à cheval et rangés en bon ordre dans la rue; un détachement d'une vingtaine d'hommes formant l'arrière-garde gardait l'extrémité du village, tiraillant contre un ennemi invisible encore.
Miss Anna et la jeune Indienne se mirent en selle. Matadiez avait quitté, lui aussi, le rancho et était monté sur son cheval.
--Pardon, señor, dit-il à M. de Clairfontaine, qu'il salua respectueusement, je crois que vous n'avez plus besoin de moi, maintenant.
--Pourquoi cette question? répondit brusquement le jeune homme.
--Parce que, comme vous quittez le pueblo, pour vous replier, selon toute probabilité, sur vos avant-postes, je vous demanderai la permission de m'en aller à mes affaires.
--Vous feriez mieux de nous accompagner jusqu'au camp, afin de toucher la somme que je vous dois, dit-il en fixant sur lui un regard perçant.
--Parlez-vous sérieusement? s'écria le Mexicain avec un vif mouvement de joie; s'il en est ainsi, j'accepte et je vais avec vous.
Malgré toute sa perspicacité, le jeune homme fut dupe du feint empressement du bandit, qui, sans insister davantage, avait déjà fait ranger son cheval auprès du sien; il se rapprocha de lui.
--Écoutez, lui dit-il, pouvez-vous être fidèle!
--C'est selon répondit-il nettement.
--Question de prix, n'est-ce pas?
--Vous avez deviné.
Les coups de feu se rapprochaient de plus en plus; plusieurs cavaliers avaient été démontés.
--Au galop! cria M. de Clairfontaine.
Les Américains s'élancèrent à toute bride dans la direction de San Nicolas, qui était le côté par lequel ils étaient arrivés.
Les deux femmes avaient été placées à l'avant-garde, entre six cavaliers chargés de veiller expressément sur elles. On sortit du village.
M. de Clairfontaine se haussa sur ses étriers et regarda en arrière.
L'arrière-garde opérait assez paisiblement sa retraite, suivie à longue distance par des cavaliers mexicains qui ne semblaient avancer qu'avec précaution. Le jeune homme sourit et, s'adressant de nouveau à Matadiez, qui était resté auprès de lui:
--Je vous ai demandé, reprit-il, si vous pouviez être fidèle?
--Et je vous ai répondu: « C'est selon, » dit froidement le bandit.
--Il est probable alors que nous nous entendrons.
--Je ne demande pas mieux.
--J'ai un marché à vous proposer.
--Un autre, alors, car nous en avons déjà un ensemble.
--Un autre, oui.
--Voyons ce marché.
--Vous avez reconnu sans doute les cavaliers qui tiraillent notre arrière-garde.
--Parfaitement.
--Quels sont ces cavaliers?
--Les rancheros de don Pablo de Zúñiga; des démons incarnés.
--Vous connaissez don Pablo de Zúñiga?
--Un peu.
--Ah! fit-il avec un regard soupçonneux, vous l'avez rencontré.
--Une fois, oui.
--Et...
--Et il a voulu me faire pendre.
--Cependant il ne vous a pas pendu?
--C'est vrai, mais j'ai eu la corde au cou, et il ne s'en est fallu que de bien peu que tout fût fini pour moi.
--Quel motif l'a fait changer d'avis si heureusement pour vous?
Le Mexicain sourit avec amertume.
--Après avoir enlevé doña Anna, séparé de mes compagnons, tués pour la plupart d'après ses ordres...
--Oui, j'ai vu leurs cadavres.
Le bandit s'inclina.
--Ne sachant trop à quel saint me vouer, reprit-il, je cachai la jeune fille dans une caverne où je l'enfermai après l'avoir bâillonnée et solidement attachée, et j'allai à la découverte pour chercher un passage. Ma mauvaise étoile voulut que, au moment où j'y pensais le moins, je donnasse juste au milieu de la troupe de don Pablo. Mon procès ne fut pas long, il me condamna immédiatement à être pendu.
--Très bien, mais tout cela ne me dit pas pourquoi vous ne l'avez point été.
--Parce que, reprit le bandit, dont le visage prit une expression d'astuce et de duplicité extraordinaire, voyant auprès de lui le señor Prescott, je devinai aussitôt le motif qui l'avait poussé à attaquer ma troupe; la crainte de la mort rend clairvoyant et surtout inventif; je fis comprendre à don Pablo que j'étais sûr de découvrir les traces de miss Anna, et que je la lui ramènerais.
--Il a accepté?
--Vous voyez, puisque je suis ici.
--C'est juste.
Tout cela avait été débité par le bandit sans sourciller, avec un aplomb et une assurance qui ne s'étaient pas une seconde démentis. Malgré toute sa finesse, M. de Clairfontaine s'y laissa prendre.
--Allons! c'est bien joué, dit-il.
--Vous êtes connaisseur, répondit le bandit en s'inclinant avec un respect ironique.
--Revenons à notre marché.
--Soit.
--Il faut nous quitter, couper à travers champs, tourner les rancheros et vous présenter à eux.
--Très bien! mais dans quel but?
--Dans celui de leur donner le change sur la direction suivie par miss Anna, et le lieu où elle se trouve.
--Bon! je comprends, mais cette fois, je suis certain d'être pendu.
--Bah! qui est-ce qui est pendu?
--Mais, beaucoup de monde, par le temps qui court.
--Enfin, c'est à prendre ou à laisser. Et il lui présenta une bague ornée d'un brillant magnifique.
--Je prends, répondit le bandit en passant la bague à un de ses doigts, Dieu me protégera!
--Espérons-le, dit le jeune homme; ainsi c'est convenu?
--Convenu.
--Mais pas de trahisons?
--Pour qui me prenez-vous; et mon argent?
--Vous viendrez le chercher ensuite au camp.
Le Mexicain fit un mouvement, mais se ravisant.
--Il me faudrait, pour donner plus de créance à mon histoire, dit-il, quelque chose qui eût appartenu à la jeune fille.
--Allons je vois que vous êtes un drôle intelligent.
--On le dit, répondit-il modestement.
M. de Clairfontaine s'approcha de miss Anna.
--Veuillez me remettre ce collier, ma cousine, lui dit-il.
--La jeune fille le regarda avec étonnement, mais elle obéit sans répondre, détacha le riche collier qu'elle portait au cou et le lui présenta.
--Merci. Tenez, dit-il à Matadiez, cette preuve suffira.
--Oui, répondit le Mexicain avec intention, don Pablo de Zúñiga reconnaîtra ce collier, j'en suis sûr.
La jeune fille tressaillit, et échangea à la dérobée un regard avec Matadiez. Dix minutes plus tard, ainsi que cela avait été convenu, à un tournant de la route, le bandit se jeta sous le couvert, où il ne tarda pas à disparaître.
Les Américains continuèrent leur retraite au galop.
XIV
La Poursuite.
Matadiez avait dit la vérité à M. de Clairfontaine, les cavaliers qui harcelaient l'arrière garde du détachement américain étaient réellement les rancheros de la cuadrilla de don Pablo de Zúñiga.
Voici ce qui s'était passé:
Après avoir fait subir au bandit l'interrogatoire dont nous avons rendu compte dans un précédent chapitre, interrogatoire qui s'était terminé pour Matadiez d'une manière beaucoup plus agréable qu'il n'avait osé s'en flatter, don Pablo, succombant enfin à la fatigue qui l'accablait, après s'être assuré que les sentinelles faisaient bonne garde, s'était roulé dans son zarapé, avait fermé les yeux et était enfin parvenu à s'endormir.
Le jeune homme dormit ainsi d'un sommeil fiévreux et agité, mille fois plus fatigant que la veille, pendant deux ou trois heures environ; cependant vers le matin, son esprit plus calme et ses nerfs détendus commençaient à lui permettre de jouir enfin d'un repos qui lui était si nécessaire, lorsqu'il fut brusquement réveillé par l'officier qui sous ses ordres commandait le détachement.
Cet officier était un jeune homme riche, dévoué corps et âme à don Pablo, avec lequel il avait été élevé et qui s'était décidé à faire cette campagne en qualité de volontaire, d'abord pour ne pas se séparer de son ami, et, de plus, parce qu'il avait senti son patriotisme s'exalter en voyant l'étranger envahir les frontières de son pays; il se nommait don Diego de Jalas, et il était Indien de pure race, descendant d'une ancienne famille de rancheros établie depuis de longues années sur la frontière comanche, à l'extrême limite des possessions mexicaines.
Don Pablo, réveillé en sursaut, fut debout en un instant.
--Que se passe-t-il donc de nouveau? demanda-t-il à son ami d'un ton assez maussade; ne pouvais-tu pas me laisser dormir une heure encore? Que le bon Dieu te bénisse de m'avoir réveillé ainsi!
--Merci, répondit en riant don Diego, tu n'as pas le sommeil caressant ce matin; mais ne m'en veux pas, ami, de ce que j'en fais, j'ai attendu autant que cela m'a été possible, et ce n'a été que lorsqu'il l'a fallu absolument que je me suis enfin décidé à troubler ton sommeil.
--Je ne t'en veux pas, mon cher don Diego, reprit-il en étouffant un bâillement, mais je dormais si bien, et puis tu le sais, ajouta-t-il avec tristesse, quand on dort, on oublie.
--C'est vrai, pauvre ami.
--Enfin, voilà qui est fait, maintenant je suis tout à toi, parle. Je t'écoute, la chose doit être grave.
--Je l'ignore encore; nos sentinelles ont aperçu un fort détachement de cavalerie qui s'avançait en bon ordre de notre côté.
--Ah! ceci est grave, en effet; et ce détachement, qu'est-il devenu?
--Il a fait halte à deux portées de fusil de nos avant-postes à peu près; il semble de son côté se méfier autant de nous que nous nous méfions de lui.
--Il fallait l'envoyer reconnaître par des batteurs d'estrade.
--Je n'y ai pas manqué; mais comme ils ne tarderont pas, selon toute probabilité, à rentrer, et que leur rapport peut être grave, je me suis décidé à t'éveiller afin que tu les interroges toi-même.
--Tu as bien fait, et je te remercie, d'autant plus que nous approchons de l'ennemi, et que nous ne savons point qui nous pouvons avoir pour voisins ainsi dans les ténèbres. Et M. Prescott est-il plus calme?
--Oui; il a beaucoup pleuré, ce qui l'a soulagé, en empêchant la douleur de l'abattre complètement. Maintenant, il dort sous un jacal que je lui ai fait préparer par quelques-uns de nos cavaliers.
--Fort bien; laissons-le dormir, c'est autant de gagné pour lui sur la souffrance; Pauvre père! Ah! pourquoi n'ai-je point réussi à sauver sa fille!
--La fatalité ne l'a point voulu; mais pourquoi désespérer?
--Hélas! perdue ainsi seule dans le désert, au milieu des ténèbres, que sera devenue la malheureuse enfant?
--C'est horrible! Si jeune, si belle! Courage mon ami.
--Eh! ce n'est point le courage qui me manque; j'ai l'habitude de la souffrance; mais mon cœur se brise en voyant la douleur de ce vieillard, douleur d'autant plus grande qu'elle est concentrée et qu'il ne la laisse pas s'épancher au dehors. Ces Anglais sont des natures de bronze que rien ne saurait dompter et qui ne tombent que foudroyés. Leur orgueil intraitable n'accepte ni les consolations ni les moindres marques d'intérêt. Maintenant que le coup lui a été porté, et Dieu sait s'il a été rude, tu verras en s'éveillant M. Prescott aussi froid et aussi calme en apparence que si rien ne s'était passé; et pourtant il aura la mort dans le cœur.
--Que faire alors?
--Rien quant à présent, mon ami, sinon se conformer à son humeur, et attendre que Dieu nous révèle ce qu'est devenue sa malheureuse fille.
Tout en causant ainsi entre eux, les deux jeunes gens s'étaient avancés jusqu'à la limite du camp; le jour commençait à se lever, les ténèbres étaient moins épaisses, et leurs regards pouvaient plonger assez loin dans la campagne.
--Je crois que voici nos batteurs d'estrade, dit don Diego en indiquant du doigt à son ami une petite troupe de cavaliers qui accouraient vers eux au grand trot.
--Ce sont eux évidemment, répondit don Pablo; mais ils me paraissent venir bien tranquillement.
--En effet, ils n'ont nullement l'air d'hommes qui rentrent d'une reconnaissance sérieuse; ils ont la lance au crochet, ne gardent point leurs rangs et marchent comme s'ils étaient, non pas en rase campagne, mais dans une ville.
--Ce qui me semble plus extraordinaire encore, c'est que leur nombre est au moins doublé; j'avais expédié une dizaine d'hommes, et ceux-ci sont plus de vingt-cinq. Que signifie cela?