Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine

Part 10

Chapter 103,764 wordsPublic domain

--Aussi n'est-ce pas pour moi, répondit-elle en souriant; c'est pour cette chère enfant.

--Pour moi, señorita! dit Anita avec une surprise joyeuse.

--Oui, je vous emmène avec moi; j'espère avant peu vous rendre votre mari.

--Oh! señora, fit-elle en tombant à ses genoux et en baisant ses mains avec effusion, que vous êtes bonne et que je vous aime!

--Relevez-vous, chère petite, ne pleurez pas. Bientôt vous serez heureuse, je vous le promets. Je n'aime pas les dettes, ajouta-t-elle avec un charmant sourire, et je veux m'acquitter avec vous. Ainsi c'est convenu, hâtez-vous de faire vos préparatifs, nous n'avons pas de temps à perdre.

Ainsi qu'il l'avait promis à miss Anna, Matadiez, car nos lecteurs ont sans doute reconnu déjà ce digne personnage, revint au rancho, conduisant par la bride trois chevaux soigneusement sellés et harnachés.

--Partons! s'écria joyeusement la jeune fille, et elle s'élança vers la porte.

--Attendez! dit tout à coup Matadiez en la retenant par le bras, il se passe dans le pueblo quelque chose d'extraordinaire; laissez-moi m'informer.

Et il sortit sans attendre la réponse de la jeune fille.

En effet, une rumeur étrange de cris et de trépignements de chevaux, mêlés à des rires et à des blasphèmes, se faisait entendre au dehors.

XII

Dans les serres du vautour.

Matadiez, ainsi que nous l'avons dit, surpris des rumeurs subites et de mauvais augure qui s'étaient élevées dans le village, s'était précipité au dehors, dans le but d'obtenir des renseignements et de rassurer miss Anna, qu'il avait laissée inquiète et soucieuse dans la chambre, interrompue dans ses préparatifs de départ. Mais à peine eut-il mis le pied dans la rue, que la surprise le cloua stupéfait sur le seuil même du rancho au spectacle étrange qui s'offrit soudain à ses regards, stupéfaction qui ne tarda pas à se changer en épouvante lorsque lui fut révélée toute la portée de l'événement qui s'était accompli en si peu d'instants et s'était, comme un coup de foudre, abattu sur le malheureux village.

Une troupe nombreuse de cavaliers, qu'à leur costume il était facile de reconnaître pour des soldats des États-Unis, avait fait irruption dans le pueblo, dont elle gardait toutes les issues.

Un bivouac avait immédiatement été établi sur la place même du village, et pendant que les soldats visitaient tous les ranchos afin de s'approvisionner des vivres dont ils avaient besoin, ou s'emparer sans scrupule des objets de valeur que le hasard ferait tomber dans leurs mains, le commandant du détachement entouré de quelques officiers, avait fait comparaître devant lui l'alcade et le curé du pueblo, auprès desquels il s'informait des ressources de la population.

Ce commandant était un jeune homme de haute mine, aux traits sombres et aux regards perçants; il parlait le castillan avec une grande facilité, et, tout en interrogeant les deux hommes tremblants devant lui, il mâchonnait d'un air préoccupé le bout de son cigare et jouait avec la dragonne de son sabre; probablement il n'écoutait pas les réponses faites aux questions qu'il adressait, son esprit était ailleurs.

Les Mexicains, sans armes et surpris à l'improviste par cette invasion subite d'ennemis qu'ils étaient loin de supposer aussi près d'eux, ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait, épouvantés surtout à la vue d'hommes qu'on leur avait représentés comme étant des hérétiques relaps, sans foi ni loi, tenant bien plus du démon que de la race humaine, se signaient avec désespoir, adressaient de ferventes prières au ciel, et, dans l'impossibilité reconnue d'opposer la moindre résistance, assistaient, muets, sombres et résignés, en apparence, au pillage de leurs pauvres demeures, tandis que leurs femmes, moins patientes, poussaient des cris de détresse et résistaient de toutes leurs forces aux exigences souvent exorbitantes des soldats qui les repoussaient en riant et continuaient, avec cette impassible persévérance qui distingue leur nation, à piller et à briser ce qu'ils ne pouvaient ou ne voulaient point emporter avec eux.

Ces soldats ne semblaient appartenir à aucun corps régulier; c'étaient évidemment des coureurs et des batteurs d'estrade de l'armée américaine. Mais comment avaient-ils osé s'aventurer aussi loin de leur quartier-général dans un pays où tout devait leur être hostile? Voici ce que Matadiez, qui, après tout, était un drôle intelligent et surtout très avisé, cherchait en vain à deviner.

Cependant, le pillage, organisé sur une grande échelle, s'exécutait avec un ensemble et une régularité qui témoignaient de la longue expérience acquise par ces braves gens en pareille matière; les choses se passaient avec une connaissance approfondie des ressources des malheureux Indiens et des moyens à employer pour les dépouiller complètement sans cependant leur faire jeter les hauts cris, que le digne Mexicain, saisi d'admiration pour une si magnifique manière de procéder, fut contraint de s'avouer humblement à lui-même son incontestable infériorité.

Matadiez, poussé malgré lui par la curiosité, et surtout fort inquiet, avait machinalement fait quelques pas en avant et était ainsi arrivé, sans même y prendre garde, jusqu'au milieu de la place, où le chef des Américains continuait, à bâtons rompus, l'interrogatoire de l'alcade et du curé.

Tout à coup, les yeux du jeune officier tombèrent par hasard sur le bandit; il tressaillit; sa physionomie s'éclaira; ses yeux lancèrent une lueur étrange et laissant là, sans plus y songer, l'alcade et le curé, il s'élança sur le Mexicain et lui posa rudement la main sur l'épaule.

--Pardieu! s'écria-t-il, la rencontre est heureuse, car c'est vous que je cherche, mon drôle.

--Hein! répondit le Mexicain au comble de la surprise, et cherchant vainement à reconnaître son singulier interlocuteur, vous me cherchez, moi, señor, et pour quel motif, sainte Vierge!

--Tu vas le savoir, et d'abord, que fais-tu ici? Comment y es-tu venu? Es-tu seul?

--Voilà bien des questions à la fois, señor, répondit froidement le Mexicain; je ne suis plus jeune, j'ai toujours remarqué qu'il était beaucoup plus facile d'adresser des questions que d'y répondre, et surtout qu'on ne se compromettait jamais en gardant le silence; vous trouverez donc bon, s'il vous plaît, que ma bouche demeure close au moins jusqu'à ce que je sache quel est le noble cavalier qui me fait ainsi l'honneur de m'interroger.

L'officier se mit à rire.

--Allons, reprit-il, tu es un drôle avisé; c'est bon, nous nous entendrons bientôt.

--C'est possible; mais j'en doute.

--Peut-être, aie patience, dans un instant je suis à toi.

Se retournant alors vers ses officiers, qui l'avaient rejoint et se tenaient immobiles derrière lui:

--Messieurs, reprit-il, veillez à ce que l'ordre ne soit pas troublé et qu'on n'écorche pas trop ces pauvres diables. Si la guerre a des exigences, n'oublions pas que nous sommes des gentlemen, et devons agir comme tels. Je vous recommande la plus grande vigilance; que personne, sans mon autorisation, ne puisse s'échapper du village, que chacun soit prêt à sauter en selle au premier signal; Quant à vous, señores, ajouta-t-il en s'adressant à l'alcade et au curé, rentrez paisiblement dans vos demeures, exhortez les habitants à être soumis et calmes. A la moindre apparence de trahison, je brûle le village. Vous m'avez bien compris, donc, soyez prudents. Adieu.

Les officiers se retirèrent d'un côté, les Mexicains de l'autre, le commandant et Matadiez demeurèrent seuls.

Le bandit avait assisté avec une curiosité croissante à cette scène. Parfois, il lui avait semblé que la voix de l'homme qui donnait des ordres si péremptoires ne lui était pas inconnue, mais vainement il avait essayé de se rappeler où et dans quelles circonstances ces notes stridentes et railleuses avaient déjà frappé son oreille.

--Là, reprit l'officier dès qu'ils furent seuls; maintenant, à nous deux, mon maître, tu dis donc que tu ne me reconnais pas?

--Ma foi non; et, à ce propos, s'il vous était égal de ne point me tutoyer, cela me serait agréable.

--Oh! oh! le señor Matadiez est susceptible, à ce qu'il me semble.

--Non, je suis caballero, et je désire être traité comme tel, voilà tout.

--Soit, fit-il en riant, nous ne chicanerons point là-dessus; maintenant, venons au fait.

--Je ne demande pas mieux, de cette façon, j'apprendrai peut-être quelque chose.

--C'est du choc que jaillit la lumière, dit l'autre en raillant.

Matadiez se redressa d'un air offensé.

--Caballero, dit-il sèchement, vos façons de converser ont le privilège de m'agacer extraordinairement les nerfs; la patience n'est point comptée au nombre de mes qualités; je n'aime pas les railleurs, à quelque classe de la société qu'ils appartiennent. Peu m'importe comment vous êtes parvenu à savoir mon nom, qui, d'ailleurs, jouit, je m'en flatte, d'une certaine célébrité; mais il y a un fait qui, pour moi, est positif, c'est que je n'ai point l'honneur de vous connaître et par conséquent rien à vous dire et rien à écouter de vous; donc, je vous prie de me laisser tranquille et d'aller à vos affaires sans vous occuper des miennes, qui ne vous regardent aucunement.

--Eh bien! voilà le malheur, cher señor Matadiez, reprit l'autre sans quitter cette intonation railleuse qui avait le privilège de si fort agacer le Mexicain, c'est qu'au contraire vos affaires me regardent non seulement beaucoup, mais qu'en ce moment elles sont les miennes.

--Ah! par exemple! s'écria le Mexicain.

--Du calme, mon maître, interrompit l'autre en riant; vous ne tarderez pas à me comprendre; ne vous ai-je pas dit que je vous cherchais?

--En effet, mais je n'en ai pas cru un mot.

--Vous avez eu tort, car c'est la vérité. Puis changeant de ton subitement: Pardieu, cher señor Matadiez, il faut avouer que vous avez la mémoire bien courte; prenez garde, c'est un grand malheur en affaires que je manque de mémoire.

--Allons, il paraît que les énigmes vont recommencer, fit le Mexicain avec résignation.

--Pas le moins du monde, je m'explique, au contraire.

--Dieu le veuille!

--Écoutez-moi avec attention.

--Je ne fais que cela depuis une demi-heure, et je veux perdre ma place en Paradis si je suis plus avancé qu'au premier mot.

--C'est que vous avez oublié l'affaire qui vous a été proposée à San Luis de Potosí, voilà tout.

--Hein? s'écria-t-il avec surprise.

--Ah! ah! la mémoire vous revient, à ce qu'il paraît.

--C'est possible, continuez.

--Vous avez oublié aussi le cavalier qui vous est venu trouver au Voladero del Macho?

--Comment, il se pourrait que ce fût...?

--Moi, pardieu! Allons donc, vous vous souvenez maintenant.

--En effet, mais qui me prouve...

--Que je ne vous trompe pas?

--C'est ce que j'allais dire.

--Ceci. Et sortant une longue bourse de son dolman, il la lui mit dans la main; la reconnaissez-vous? dit-il.

--Oui, c'est bien la même, répondit le Mexicain en examinant minutieusement la bourse plutôt pour se donner le temps de réfléchir que pour éclaircir des doutes qu'il ne conservait pas, car depuis quelques instants ses soupçons s'étaient fixés, et il avait reconnu le personnage mystérieux en face duquel il s'était trouvé plusieurs fois déjà; veuillez reprendre cette bourse, ajouta-t-il en la lui présentant.

--Allons donc! fit le jeune homme en repoussant son bras; elle est en de trop bonnes mains; veuillez la conserver en souvenir de moi, caballero.

Matadiez salua et fit disparaître la bourse dans sa poche.

La situation se compliquait étrangement; il était évident que le jeune officier, maître du village qu'il avait fait complètement cerner par sa troupe, rendrait toute fuite impossible; d'un autre côté, une indiscrétion pouvait, d'un moment à l'autre, lui apprendre la présence de miss Anna, que, du reste, une visite domiciliaire ferait facilement découvrir; Matadiez, homme de ressources cependant, était forcé de convenir tout bas que son esprit ordinairement si fertile en expédients lui faisait complètement défaut dans la circonstance présente.

Durant le cours de toute son existence, et Dieu sait si elle avait été émaillée d'accidents de toutes sortes, il ne s'était jamais vu aussi embarrassé pour commettre une mauvaise action qu'il l'était cette fois pour en faire une bonne.

Décidément le métier d'honnête homme ne lui réussissait pas; en somme, il ne savait comment se retirer du mauvais pas dans lequel un malencontreux hasard lui avait joué le tour de le jeter.

Le jeune officier l'examinait d'un air narquois, en fixant sur lui, avec une persévérance fatigante, ses yeux perçants qui semblaient vouloir lui arracher ses plus secrètes pensées du cœur; peut-être déjà avait-il des soupçons?

Matadiez le craignit; il comprit que toute hésitation le perdrait sans ressource; il se résolut à tenter un grand coup et à jouer, ainsi qu'on le dit vulgairement, le tout pour le tout.

La grande force des Mexicains réside surtout dans leur finesse; nul ne saurait lutter de ruse avec eux. Comme toutes les races métisses longtemps courbées sous le joug énervant de l'esclavage, ils ont fait de la fourberie leur arme principale, et là où l'audace leur serait plutôt nuisible que profitable, ils se replient sur eux-mêmes, affectent une bonhomie narquoise, prennent les manières félines du chat sauvage, se courbent humblement devant ceux qu'ils veulent tromper, et, ouvrant l'arsenal si complet de leur astuce, ils engagent résolument la lutte dont neuf fois sur dix ils sortent vainqueurs, car ils réussissent à se faire si plats en apparence qu'on dédaigne de les écraser et que rien ne semble aussi facile que d'en obtenir ce qu'on désire.

Sa résolution une fois arrêtée, Matadiez prit tout à coup une physionomie si souriante et si aimable que l'officier américain, ne sachant à quoi attribuer ce changement subit, et que rien ne motivait en apparence, lui jeta un regard soupçonneux dont le Mexicain, du reste, ne sembla aucunement se préoccuper.

--Caray! s'écria-t-il d'une voix joyeuse, que la Sainte-Vierge de la Guadalupe soit mille fois bénie!

--Je n'y vois aucun inconvénient, répondit sérieusement le jeune homme; mais pour quel motif, s'il vous plaît?

--Oh! pour une raison bien simple, caballero; c'est que si vous me cherchiez, de mon côté je vous cherchais, moi aussi, et que c'est sûrement à son intervention toute-puissante que je dois de vous avoir rencontré.

--Trêve de verbiage, et venez au fait, je vous prie: je suppose que les événements qui se sont passés n'ont rien qui doive vous engager à témoigner une si grande joie de notre rencontre.

--J'ignore à quels événements vous faites allusion, caballero.

--Comment, vous l'ignorez! Allons donc, vous vous jouez audacieusement de moi, mon maître; Pour quelle raison aurais-je poussé une pointe aussi loin des avant-postes américains et me serais-je aventuré au milieu d'une population hostile dont j'ai tout à redouter; si ce n'est pour essayer de réparer votre maladresse de cette nuit.

Le señor Matadiez esquissa un sourire charmant sur ses lèvres minces.

--Bon, nous voilà retombés dans les énigmes, dit-il; à votre aise, caballero, j'ai le temps de vous écouter.

--Prenez garde, maître coquin! s'écria rudement le jeune homme en lui jetant un regard de travers, je n'aime pas servir de plastron aux mauvais plaisants; ne vous jouez pas de moi, car sur mon âme, avant cinq minutes vous serez branché, je vous en avertis; il y a des arbres magnifiques aux environs.

--Je les ai vus, répondit froidement le Mexicain; mais bien qu'ils soient nombreux, il n'y en a pas un seul parmi eux qui puisse me servir.

--C'est ce que nous verrons, si vous ne vous expliquez pas, reprit le jeune homme en frappant du pied avec colère; voyons, oui ou non, n'avez-vous pas été surpris par les rancheros au Voladero del Macho?

--Je dois convenir qu'il y a du vrai dans ce que vous dites, caballero.

--Pardieu, je l'ai traversé il y a deux heures, et j'ai vu, déjà à demi dévorés par les coyotes, les cadavres de tous vos compagnons.

--Pauvres amis, dit hypocritement le Mexicain, ce que c'est que de nous, tous gaillards solides, choisis par moi avec un soin extrême; mais parmi ces cadavres, vous n'avez pas vu le mien, je suppose.

--Raillez-vous, cuerpo del Cristo, mon maître?

Le bandit prit une pose majestueuse.

--Nullement, Seigneurie; seulement j'admire avec quelle facilité vous vous laissez tromper par les apparences, et combien est mince la confiance que vous mettez dans l'esprit des gens que vous employez. Où sommes-nous ici?

--Pardieu! vous le savez aussi bien que moi, au Pueblo del Miaz.

--Eh bien! n'est-ce pas ici ou aux environs que vous deviez nous attendre une fois l'expédition terminée?

--Oui, cela avait été convenu ainsi. Malédiction, pourquoi suis-je arrivé une demi-heure trop tard au voladero, ces rancheros damnés auraient trouvé à qui parler, et les choses se seraient passées autrement.

--Peut-être vaut-il mieux qu'il n'en soit pas ainsi, puisque me voilà.

--Oui, mais seul.

--Allons donc, reprit en riant le Mexicain; est-ce que Votre Seigneurie me ferait l'injustice de me prendre pour un imbécile, par hasard?

--Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme haletant d'impatience.

--Je veux dire, caballero, que tout est pour le mieux; mes compagnons sont morts, il est vrai; eh bien, le cas échéant, ce sont des témoins qui ne seront plus à craindre.

--Que m'importe cela? dit-il avec dédain.

--Bon, il ne faut rien négliger en affaires à quoi m'étais-je engagé envers vous, caballero?

--A me livrer la jeune fille, demonios!

--Eh bien! si je vous la livre?

--Oui, mais quand? Voilà la question; elle est maintenant sur ses gardes, une occasion comme celle de cette nuit ne se retrouvera peut-être jamais.

--Bah! il ne s'agit pas de cela; je reprends donc. Je me suis engagé de vous livrer la jeune fille, n'est-ce pas?

--Oui, mille fois oui, misérable!

--Pas de gros mots, Seigneurie; les épithètes malsonnantes n'avancent jamais les choses; de votre côté, vous vous êtes engagé à me compter une certaine somme.

--Certes, et le moment venu de le faire je n'hésiterai pas.

--Eh bien! j'attends.

--Vous attendez quoi!

--Canarios! j'attends que vous me comptiez la somme convenue, puisque j'ai enlevé la jeune fille.

Le jeune homme, à cette exclamation subite, demeura un instant comme foudroyé.

--Vous? murmura-t-il.

--Dame, qui donc? Ce n'est pas vous, probablement, Seigneurie.

--Ainsi?

--Elle est ici.

--Dans ce village?

--A deux pas.

--Courons! s'écria-t-il avec explosion.

--Un instant, dit le Mexicain, en le retenant par le bras. Les affaires sont les affaires; terminons d'abord les nôtres. Où est mon argent?

Le jeune homme s'arrêta.

--Vous ne supposez point, n'est-ce pas, que je porte sur moi une pareille somme.

--C'est vrai; mais alors, comment me payerez-vous? Je ne vous connais pas, moi, Seigneurie.

--Vous avez raison; écoutez, je suis homme d'honneur, vous m'accompagnerez jusqu'au quartier général, et là, je vous solderai.

Le Mexicain hocha la tête d'un air mécontent.

--Hum! c'est bien chanceux, dit-il.

--Comment, drôle, vous doutez de la parole d'un gentleman?

--D'abord, cette parole, vous ne me l'avez pas donnée; ensuite, si bonne que soit une parole échangée entre caballeros, en affaires elle ne signifie pas grand-chose.

--Que voulez-vous?

Matadiez feignit de réfléchir.

--En finirez-vous? s'écria le jeune homme avec colère.

--Ne nous fâchons pas, Seigneurie, vous avez des tablettes quelconques, n'est-ce pas? Eh bien, déchirez une feuille de papier et faites-moi une reconnaissance de la somme que vous me devez en stipulant, en toutes lettres, quelle a été la dette contractée envers moi; signez cette reconnaissance de votre nom, cela me suffira.

Le jeune officier fixa sur le Mexicain un regard soupçonneux.

--A quoi bon? répondit-il.

--A me faire payer, pas autre chose, répondit l'autre avec une simplicité si bien jouée, que le jeune homme s'y trompa.

--Soit, dit-il au bout d'un instant.

Et retirant un portefeuille de sa poitrine, il libella en langue espagnole la reconnaissance que lui demandait le bandit, pendant que celui-ci lisait par-dessus son épaule.

Cette reconnaissance était ainsi conçue:

« A présentation, je paierai au señor don Pedro « de Arizona, dit Matadiez, la somme de vingt « mille piastres fortes, pour avoir enlevé, d'après « mon ordre exprès, la señora doña Anna Prescott, « au Voladero del Macho.

«El Miaz, le 14 février 1847.

«WILLIAMS STUART DE CLAIRFONTAINE,

_« Capitaine commandant un escadron de volontaires dans « l'armée des États-Unis. »_

--Est-ce bien ainsi, dit-il, en présentant le papier au Mexicain.

--Très bien, seigneurie; seulement, je vous serai obligé de m'en faire un double en anglais: on ne sait ce qui peut arriver.

Le jeune homme haussa les épaules, mais il s'exécuta.

--Bon, reprit le Mexicain, en pliant les deux papiers et les serrant soigneusement dans sa poche, c'est plaisir de traiter avec vous, Seigneurie; maintenant, veuillez me donner un sauf-conduit.

--Pourquoi faire?

--Dame! pour que je ne sois pas arrêté comme espion, lorsque je me présenterai aux avant-postes de votre armée en allant réclamer mon argent.

--C'est juste. Et il écrivit le sauf-conduit; cette reconnaissance vous est inutile, ma parole était plus que suffisante, ajouta-t-il. Si une intention de trahison vous a engagé à me la demander, ce papier ne vous servira guère, je vous en avertis; je n'ai rien à redouter de qui que ce soit au monde.

Matadiez serra sans répondre le sauf-conduit, aussi précieusement qu'il avait précédemment enfermé la reconnaissance.

--Maintenant que vous avez rempli votre engagement; Seigneurie, dit-il, à moi de remplir le mien, suivez-moi.

Il marcha droit au rancho, dont il ouvrit la porte.

--Voilà la jeune fille, dit-il froidement, en montrant miss Anna debout et inquiète au milieu de la chambre.

--Ciel! s'écria-t-elle en reculant avec épouvante devant le jeune officier qui entrait paisiblement dans le rancho. Cet homme ici! je suis perdue!

Et elle s'affaissa à demi évanouie dans les bras d'Anita, qui s'était élancée pour la soutenir.

--Enfin! murmura l'Américain avec un mauvais sourire, je la tiens donc en mon pouvoir.

XIII

La Prisonnière.

L'officier américain, sans paraître remarquer l'émotion causée à la jeune fille par son entrée si imprévue, demeurait calme et froid devant elle, attendant paisiblement qu'elle eût repris assez de connaissance, non pas pour causer avec lui, il ne se flattait pas d'obtenir dans les circonstances présentes la faveur d'un entretien avec sa cousine, mais qu'elle pût répondre à ses questions.

Miss Anna était une nature vaillante, un cœur brave. Par un effort suprême de volonté, elle comprima en dedans d'elle-même l'émotion terrible qui lui tordait si douloureusement le cœur, et au bout de quelques minutes à peine, écartant du geste la jeune Indienne qui lui prodiguait les soins les plus délicats, elle se redressa majestueuse et sombre devant son cousin, qu'elle écrasa d'un dédaigneux sourire.

--Très bien, mon cousin, dit-elle avec une expression impossible à rendre, vous êtes homme d'imagination, car vous avez trouvé un merveilleux moyen d'obtenir de moi une entrevue.

--Le moment serait mal choisi et le lieu peu convenable, ma cousine, répondit-il en s'inclinant avec une ironique courtoisie.

--Cependant, continua-t-elle comme si elle ne l'eût pas entendu, peut-être aurait-il été plus digne de vous et de moi de me faire prévenir de votre arrivée dans ce pueblo, afin de me laisser le temps de me préparer à une aussi agréable visite; les dames n'aiment pas à être surprises; vous ne l'ignorez pas, sans doute.

--Vous m'excuserez, ma cousine, répondit le jeune homme sur le même ton, j'arrive à l'instant et j'avais une hâte si grande de vous voir...

--Que vous avez oublié les convenances, fit-elle avec amertume; soit, je vous excuse; maintenant, un mot, s'il vous plaît.

--Parlez, ma cousine.

--En quelle qualité vous présentez-vous devant moi?

--Je ne vous comprends pas, ma cousine.