Part 2
Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda, elle le supplia de partir, d’aller là-bas pour une année, pas plus. Il reviendrait ensuite et lui raconterait tout ce qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son tour tout ce qu’il aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur plus que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que n’avaient fait les parents, et il partit.
Il se rendit à Détroit[3], dans l’État de Michigan, et trois mois durant, il s’appliqua au travail, avec conscience. Mais chaque semaine qui s’écoulait ajoutait au chagrin de son isolement, à ses regrets languissants d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts. Chaque journée était pour lui un poids pesant et sa seule consolation était d’écrire, trois fois par semaine, à sa sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le courrier postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le soutenait et l’encourageait.
[3] Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres N.-O. de Washington, est situé à la frontière du Canada et des États-Unis, sur la rivière du même nom, qui fait communiquer ensemble les lacs Huron et Érié. (_Note des Traducteurs._)
C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune Wabigoon lia connaissance avec Roderick Drew.
Comme Newsome, Roderick était un enfant du malheur. Lorsque son père mourut, si jeune était-il encore qu’il n’en avait même pas gardé le souvenir. Sa mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait lutté contre la gêne, afin de maintenir son fils au collège. Maintenant toutes ressources étaient épuisées et Roderick se préparait à abandonner ses études au terme de la semaine en cours. La nécessité devenait son maître farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.
Le boy décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était agrippé à lui, comme le naufragé à une bouée, et était devenu son inséparable. Et, lorsque Roderick fut rentré chez lui, Wabi alla lui rendre visite.
Mistress Drew était une femme fort distinguée, qui reçut Wabi avec amitié et ne tarda pas à lui porter une affection quasi maternelle. Sous cette influence réconfortante, il trouva moins anguleuse cette odieuse civilisation et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit de la maison amie une description enthousiaste. Mistress Drew reçut de la mère de Wabi d’affectueux remerciements et une correspondance régulière s’établit entre les deux familles.
Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude, avait terminé sa journée de collège, il venait retrouver son ami, qui rentrait, de son côté, de la maison de commerce où il travaillait. Durant les longues soirées d’hiver, les deux boys s’asseyaient l’un à côté de l’autre, devant le feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence idéale que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod écoutait de ses deux oreilles et, peu à peu, naissait et se développait en lui un irrésistible désir de connaître cette vie. Des plans s’échafaudaient, une foule d’aventures étaient imaginées. Mistress Drew écoutait, en souriant ou en riant, et ne disait pas non à tous ces projets mirifiques. Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en retourna au Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge et de sa sœur Minnetaki. Les yeux des jeunes gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent et Mistress Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune Indien.
Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour Roderick. Huit mois d’amitié avec Wabi avaient fait surgir en lui comme une seconde nature et il lui sembla, lorsque partit son camarade, que quelque chose de lui-même s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque courrier postal apportait de Wabinosh-House un paquet de lettres pour les Drews et en remportait un de Détroit.
L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient à tourner à l’or et au rouge les feuillages de la Terre du Nord, quand une longue lettre de Wabi suscita, dans le petit home des Drew, une grosse émotion, mêlée à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée d’une seconde lettre du factor en personne, d’une troisième, de la mère Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum de la jeune Minnetaki. Les quatre missives demandaient instamment à Roderick et à Mistress Drew de venir passer l’hiver à Wabinosh-House.
«_Ne craignez pas_, écrivait Wabi, _qu’une perte d’argent résulte pour vous de l’abandon momentané de votre place. Nous gagnerons ici, durant cet hiver, plus de dollars que vous n’en pourrez, en trois ans, récolter à Détroit. Nous chasserons les loups. La région en pullule et le gouvernement donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers, j’en ai tué quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été bonne. J’ai un loup apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux fusils et au reste de l’équipement, ne vous en tourmentez point. Nous avons ici tout le nécessaire._»
Mistress Drew et son fils délibérèrent durant quelques jours sur cette proposition, avant d’envoyer une réponse à Wabinosh-House. Roderick suppliait d’accepter l’invitation. Il dépeignait la splendeur heureuse du séjour qui leur était offert, la belle santé qu’ils en rapporteraient. De cent façons différentes il présentait ses arguments et plaidait sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas imprudent de quitter une situation modeste encore, mais assurée, et qui leur permettait une vie et un confort acceptables en somme. Les appointements de Roderick iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés à dix dollars par semaine.
Finalement, Mistress Drew céda. Elle consentait au départ de Rod, tandis qu’elle-même, qui redoutait quelque peu ce lointain déplacement, resterait pour garder le logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à Wabinosh-House, en demandant des précisions sur l’itinéraire à suivre.
La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre, Wabi se rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la Rivière de l’Esturgeon, qu’ils remonteraient ensuite en canot jusqu’au lac du même nom. Là ils prendraient un billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient à Wabinosh-House avant que la glace naissante de l’hiver se refermât sur eux.
Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires et, quatre jours après, Rod quittait sa mère pour monter dans le train qui l’amènerait à Sprucewood. Il y trouva, en débarquant, Wabi qui l’attendait, accompagné par un des Indiens de la factorerie. L’après-midi du même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de l’Esturgeon.
CHAPITRE III
RODERICK TUE SON PREMIER OURS
Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand Désert du Nord.
Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets, étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.
Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat, refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.
Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant, s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière, des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements d’ailes.
A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs branches s’écarter et se plier.
«Un élan!» murmura Wabi, derrière lui.
A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.
Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient friser de leur lumière, une bête était posée.
Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre du jour.
L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula, visa et tira.
L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa retraite.
«Vous l’avez touché! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle!»
Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.
Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.
Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà, perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.
Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod tenait encore.
«Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et cramponnez-vous à votre fusil! N’essayez pas surtout de remonter dans le canot! Nous passerions tous par-dessus bord...»
L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation vers la rive. Durant ce temps, Wabi avait peine à réprimer son envie de rire, en voyant émerger la tête ruisselante de son ami et sa mine déconfite.
«Par saint George! ce coup était élégant pour un néophyte. Vous l’avez eu, votre ours!»
Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à cette bonne nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme, il échappa à l’étreinte de Wabi qui, tout ému encore, prétendait le serrer dans ses bras, et il courut, sous les arbres, après son ours.
Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une balle qui lui avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il avait reçue en pleine tête.
Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait abattue, dégouttant d’eau et grelottant de tous ses membres, il jeta vers ses deux compagnons, qui étaient occupés à amarrer le canot, une série de cris de triomphe, qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.
Wabi accourut.
«L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit. La chance nous a bien servis. Nous aurons, grâce à vous, un glorieux festin, et le bois ne manquera pas pour le faire cuire et établir notre abri. Voilà qui vous prouve que la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord!»
Puis il appela le vieil Indien:
«Holà, Muki!»
Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon. Il s’appelait de son vrai nom Mukoki, et on l’appelait, par abréviation, Muki. Il avait été, depuis la tendre enfance de Wabi, son fidèle compagnon.
«Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux bien, n’est-ce pas? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.
--Pouvons-nous conserver la peau? interrogea Rod. C’est mon premier trophée, et dame...
--Certainement que nous le pouvons! répondit Wabi. En attendant, donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de prendre froid.»
Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait à tomber.
Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait, à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés étaient suspendus près du feu, pour y sécher.
Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant allègrement, le boy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures. Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre Wabi.
Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail, la cabane avait déjà pris forme.
Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente réalité.
Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse, sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se réalisaient.
Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.
Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route, Roderick continua ses expériences.
Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons se fussent éveillés, il quitta sans rien dire le campement, armé du fusil de Wabi. Il envoya deux coups de feu à un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il s’essouffla ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un caribou[4], qui lui échappa en se jetant à la nage dans le Lac de l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois coups à longue distance.
[4] Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du Nord. (_Note des Traducteurs._)
CHAPITRE IV
RODERICK SAUVE MINNETAKI
Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le bateau où ils avaient pris place et qui fendait l’eau calme du Lac Nipigon, le regard perçant de Wabi découvrit le premier les maisons faites de bûches de Wabinosh-House, blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne voyait pas la fin.
A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à Rod, joyeusement, les magasins de la factorerie, le petit groupe des maisons des employés, et celle du factor, qui allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.
Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot s’en détacha et vint au devant du bateau. Les deux boys virent un mouchoir blanc s’agiter, pour les saluer. Wabi répondit par un cri d’allégresse et tira en l’air un coup de fusil.
«C’est Minnetaki! cria-t-il. Elle m’avait bien promis d’épier notre arrivée et de venir elle-même à notre rencontre.»
Minnetaki! Un petit frisson nerveux courut sur la peau de Rod. Mille fois, Wabi, au cours des soirées passées devant le foyer de Mistress Drew, lui avait dépeint la jeune fille. Toujours il avait associé sa sœur à la conversation, aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de rêve pour celle qu’il n’avait jamais vue.
Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt, dans un canot du bord. Avec un petit cri de joie, et toute rieuse, Minnetaki se pencha vers son frère, pour l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs jetèrent, vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard curieux.
Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes les filles de sa race, elle était svelte et élancée, et avait, presque déjà, la taille d’une femme. D’une vraie femme elle avait, inconsciemment, la grâce et les gestes. Un flot de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un gentil minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse retombait sur les épaules de Minnetaki, entrelacée de rouges feuilles automnales.
Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se leva lui aussi, pour lui répondre avec politesse en retirant sa casquette, à la mode des gens civilisés. Un coup de vent, juste à cet instant, emporta la coiffure dans le lac.
Ce fut une explosion de rires, de la part des deux boys et de la jeune fille, et le vieil Indien ne se priva pas de les imiter.
La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au nez de Rod, Minnetaki poussa son canot vers la casquette qui flottait. Elle la repêcha et la tendit au jeune homme, du bout de sa rame.
«Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les grands froids? Wabi en a l’habitude. Moi pas.
--Alors, moi non plus, je ne le ferai pas!» répliqua Rod, galamment.
Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir. Un équipement de chasse complet attendait le jeune blanc dans la chambre de Wabinosh-House qui lui avait été réservée: un fusil Remington, à cinq coups, d’aspect redoutable, tout pareil à celui de Wabi; un revolver de gros calibre; des raquettes à neige et une douzaine d’autres fourniments, indispensables à quiconque se prépare à entreprendre une longue expédition dans le Grand Désert Blanc. Rod, dès la première nuit, essaya son équipement.
Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une carte et délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans cesse pourchassés dans les environs immédiats de la factorerie, y étaient devenus rares et prudents. Mais, à une centaine de milles au nord et à l’est, sur les terres à peu près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche élans, rennes et caribous.
C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté d’établir ses quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se mettre en route sans tarder et, au centre des pistes, après les avoir relevées, de bâtir en toute hâte, avant les grosses chutes de neige, la cabane de bûches où les chasseurs s’abriteraient durant les grands froids.
Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs, accompagnés de Mukoki, partiraient dans une semaine pour leur expédition.
Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait à passer à Wabinosh-House et, tandis que Wabi suppléait, pour les affaires commerciales, à une courte absence de son père, il reçut de la jolie Minnetaki ses premières leçons de vie sauvage.
En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa compagnie les signes mystérieux de la vie des forêts, le jeune homme était vis-à-vis d’elle en perpétuelle admiration.
Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche, toute palpitante, ses yeux étincelant soudain et luisant comme des braises, son abondante chevelure, emplie des chauds reflets du soleil, venant balayer le sol autour d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien propre à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit ans. Cent fois, il prit le ciel à témoin que, de la pointe de ses jolis pieds, chaussés de mocassins, au faîte de sa tête, elle n’avait pas sa pareille en ce monde.
A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi, qui acquiesçait avec enthousiasme. Si bien que la semaine n’était pas encore achevée, et déjà Minnetaki et Rod étaient devenus d’inséparables camarades. Ce n’était pas sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le Grand Désert Blanc.
Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à Wabinosh-House. Mais Rod, le plus souvent, était debout avant elle encore. Certain matin, pourtant, il se trouvait en retard et, tandis qu’il s’habillait et procédait à sa toilette, il entendait, dehors, Minnetaki qui sifflait. Car la jeune fille savait siffler avec une perfection qui excitait son envie.
Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki n’était plus là. Elle avait disparu dans la direction de la forêt. Il trouva simplement Wabi qui, en compagnie de Mukoki, était en train de lier par paquets provisions et équipements.
C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua qu’une fine couche de glace s’était formée sur le lac, durant la nuit. Une ou deux fois, Wabi se tourna vers l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri connu, à l’adresse de Minnetaki. Personne ne répondit.
«Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie autour d’un ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le déjeuner va être bientôt prêt. Rod, allez donc la chercher, voulez-vous?»
Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il courut sur le petit sentier qu’il savait être la promenade habituelle de Minnetaki et qui, avant d’entrer sous bois, longeait tout d’abord la grève caillouteuse du lac. Il arriva ainsi à l’endroit où elle amarrait son canot de bouleau et il put constater qu’elle était certainement passée là, il n’y avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait dégagée sur une longueur de quelques pieds.
De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds avaient laissé leur empreinte, remontait la pente du rivage et gagnait la forêt.
Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il cria, à plusieurs reprises:
«Holà, oh! Minnetaki!... Minnetaki!»
Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la force de ses poumons. L’écho resta muet.
L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé, lui firent reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait l’étroit sentier.
Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau. Même silence. Alors il songea que peut-être la jeune fille avait pris un autre sentier et que lui-même était sans doute allé trop loin dans l’épaisse forêt. Il poursuivit cependant, quelques instants encore, et ne tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc d’arbre, renversé au travers du sentier, avait lentement pourri et laissé sur le sol un humus mou, épais et noirâtre. Les mocassins de Minnetaki y étaient imprimés comme dans une cire.