Chapter 8
Je fais ici ma confession complète. On m'avait dit que je n'étais pas laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la vanité de l'homme. N'êtes-vous pas ainsi? Quant à Zoé, enfant de la nature encore endormie dans la plus complète innocence, elle n'avait pas de ces préoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensée. Elle n'avait nulle conscience des grâces dont elle était si abondamment pourvue. Son père, le vieux botaniste des _pueblos péons_ et les valets de la maison étaient, à ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eût jamais vus jusqu'à mon arrivée. Depuis nombre d'années sa mère et elle vivaient dans leur intérieur, aussi renfermées que si elles eussent été recluses dans un couvent. Il y avait là un mystère qui ne me fut révélé que plus tard. C'était donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les doux rêves n'avaient point encore été troublés par les éclairs de la passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait encore décoché aucun de ses traits. Appartenez-vous au même sexe que moi? Avez-vous jamais désiré conquérir un coeur comme celui-là? Si vous pouvez répondre affirmativement à cette question, je n'ai pas besoin de vous dire ce dont vous aurez gardé, comme moi, le souvenir: à savoir que tous les efforts que vous aurez pu faire pour arriver à un tel but ont été inutiles. Vous avez été aimé tout de suite, ou vous ne l'avez jamais été. Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilités de la galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre décisives par de tendres assiduités. Un objet l'attire ou le repousse, et l'impression est instantanée comme la foudre. C'est un coup de dé. Le sort s'est prononcé pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera de l'obstacle et n'éveillera les émotions de l'amour. Vous pourrez gagner l'amitié; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'éveilleront aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront à vous faire aimer. Vous pouvez conquérir des mondes, mais vous n'aurez aucune action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous pouvez devenir un héros chanté dans toutes les langues, mais celui dont l'image aura rempli la pensée de la jeune fille sera son seul héros, plus grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possédera cette chére petite créature la possédera tout entière, quelque humble de condition, quelque indigne qu'il puisse être. Chez elle, il n'y aura ni retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cédera tout simplement aux impulsions mystérieuses de la nature. Sous cette influence, elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se dévouera, s'il le faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avancés dans la vie, qui ont déjà subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les coquettes? Non, soyez repoussé par une de ces femmes, ce n'est pas un motif pour vous désespérer. Vous pouvez avoir des qualités qui, avec le temps transformeront les regards sévères en sourires. Vous pouvez faire de grandes choses; vous pouvez acquérir de la renommée; et au dédain qui vous a d'abord accueilli succédera peut-être une humilité qui mettra cette femme à vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent même, basé sur l'admiration qu'inspire quelque qualité intellectuelle, ou même physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour guide la raison, et non ce mystérieux instinct auquel obéit seulement le premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Hélas! non. Et que celui qui nous a faits ainsi réponde pourquoi; mais _je n'ai jamais rencontré un seul homme qui ne préférât être aimé pour les agréments de sa personne plutôt que pour les qualités de son esprit._ Vous pouvez trouver mauvais que je fasse cette déclaration; vous pouvez protester contre. Elle n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite captive dont le coeur est agité des innocentes pulsations d'un amour de jeune fille!
Ce sont là des réflexion faites après coup. A l'époque dont je retrace l'histoire, j'étais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarisé avec la diplomatie de la passion. Néanmoins, mon esprit, alors, se jeta dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux pour arriver à découvrir si j'étais aimé.
Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'étais au collège, j'avais appris à jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoé et sa mère. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le coeur battant, j'épiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire les phrases brûlantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais posé là l'instrument avec un désappointement complet. De jour en jour, mes réflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fût trop jeune pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour éprouver ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'était une fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brûlant du Mexique, des épouses, des mères de famille qui n'avaient que cet âge. Tous les jours nous sortions ensemble. Le botaniste était occupé de ses travaux, et la mère se livrait silencieusement aux soins de l'intérieur. L'amour n'est pas aveugle. Il peut être tout ce que l'on voudra au monde; mais pour tout ce qui concerne l'objet aimé, il a ses yeux, toujours éveillés, d'Argus.
* * * * *
Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des croquis sur des carrés de papier et sur les feuilles blanches de ses cahiers de musique. La plupart de ces croquis représentaient des figures de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner la cause, avait remarqué cette particularité.
--Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous étions assis l'un près de l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes différents, elles sont de différentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent toutes? Elles ont les mêmes traits; mais tout à fait les mêmes traits, je crois?
--C'est votre figure, Zoé; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'étonnement naïf; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras.
--Cela me ressemble?
--Oui, autant que je puis le faire.
--Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures?
--Pourquoi? parce que je...--Zoé, je crains que vous ne me compreniez pas.
--Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise écolière? Est-ce que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains que vous avez parcourus? Sûrement, je comprendrai cela tout aussi bien...
--Alors, je vais vous le dire, Zoé.
Je me penchai en avant, le coeur ému et la voix tremblante.
--C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoé!...
--Oh! c'est là la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est toujours devant vos yeux, que cette personne soit présente ou non? Est-ce ainsi?
--C'est ainsi, répondis-je, tristement désappointé.
--Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri?
--Oui.
--Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois toujours votre figure, comme si elle était devant moi! Si je savais me servir du crayon comme vous, je suis sûre que je pourrais la dessiner, quand même vous ne seriez pas là! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez que je vous aime, Henri?
La plume ne pourrait rendre ce que j'éprouvai en ce moment. Nous étions assis et la feuille de papier sur laquelle étaient les croquis était étendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'à ce que les doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune résistance, fussent serrés dans les miens. Une commotion violente résulta de ce contact électrique. Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante créature qui se laissait faire. Nos lèvres se rencontrèrent dans un premier baiser. Je sentis son coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'étais le _souverain de ce cher petit coeur!..._
XIV
LUMIÈRE ET OMBRE
La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carré qui s'étendait jusqu'au bord de la rivière de Del-Norte. Cet enclos, qui renfermait un parterre et un jardin anglais, était défendu de tous côtés par de hauts murs en _adobé_. Le faîte de ces murs était garni d'une rangée de cactus dont les grosse branches épineuses formaient d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait à la maison et au jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que je l'avais remarqué, était toujours fermée et barricadée. Je n'avais nulle envie d'aller dehors. Le jardin, qui était fort grand, limitait mes promenades, souvent je m'y promenais avec Zoé et sa mère, et plus souvent encore avec Zoé seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet intéressant. Il y avait une ruine, et la maison elle-même gardait encore les traces d'une ancienne splendeur effacée. C'était un grand bâtiment dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) bordé d'un parapet crénelé sur la façade. Çà et là, l'absence de quelqu'une des dents de pierre de ces créneaux accusait la négligence et le délabrement. Le jardin était rempli de symptômes analogues; mais dans ces ruines mêmes on trouvait un éclatant témoignage du soin qui avait présidé autrefois à l'installation de ces statues brisées, de ces fontaines sans eaux, de ces berceaux effondrés, de ces grandes allées envahies par les mauvaises herbes, et dont les restes accusaient à la fois la grandeur passée et l'abandon présent. On avait réuni là beaucoup d'arbres d'espèces rares et exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacées formaient d'épais fourrés qui dénotaient l'absence de toute culture. Cette sauvagerie n'était pas dénuée d'un certain charme; en outre, l'odorat était agréablement frappé par l'arôme de milliers de fleurs, dont l'air était continuellement embaumé. Les murs du jardin aboutissaient à la rivière et s'arrêtaient là; car la rive, coupée à pic, et la profondeur de l'eau qui coulait au pied, formaient une défense suffisante de ce coté. Une épaisse rangée de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre, on avait placé de nombreux sièges de maçonnerie vernissée, dans le style propre aux contrées espagnoles. Il y avait un escalier taillé dans la berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarqué une petite barque amarrée sous les saules, auprès de la dernière marche. De ce côté seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point de vue était magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte à la distance de plusieurs milles.
Le pays, de l'autre côté de la rivière, paraissait inculte et inhabité. Aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, le riche feuillage du cotonnier garnissait le paysage, et couvrait la rivière de son ombre. Au sud, près de la ligne de l'horizon, une flèche solitaire s'élançait du milieu des massifs d'arbres. C'était l'église d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux couverts de vignes se confondaient avec les plans intérieurs du ciel lointain. A l'est, s'élevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la chaîne mystérieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et élevés, avec leurs flux et reflux, impriment à l'âme du chasseur solitaire une superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et à peine visibles, les rangées jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les défilés résonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrépide lui-même rebrousse chemin quand il approche de ces contrées inconnues qui s'étendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des Navajoes anthropophages.
Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis près l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du soleil couchant. A ce moment de la journée nous étions toujours seuls, moi et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, à cette époque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que sa taille s'était élevée, et que les lignes de son corps accusaient de plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'était plus une enfant. Ses formes se développaient, les globes de son sein soulevaient son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces allures féminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de plus vives couleurs, et son visage revêtait un éclat plus brillant de jour en jour. La flamme de l'amour, qui s'échappait de ses grands yeux noirs, ajoutait encore à leur humide éclat. Il s'opérait une transformation dans son âme et dans son corps, et cette transformation était l'oeuvre de l'amour. Elle était sous l'influence divine!
Un soir, nous étions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais à peine en avions-nous tiré quelques notes, la musique était oubliée et les instruments reposaient sur le gazon à nos pieds. Nous préférions à tout la mélodie de nos propres voix. Nous étions plus charmés par l'expression de nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le «whoup» du _gruya_ dans les glaïeuls lointains, et le doux roucoulement des colombes perchées par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revêtu les tons chauds et variés de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, réfléchissant ses rayons, scintillait comme une étoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et s'arrêtaient sur la girouette étincelante.
--L'église! murmura ma compagne, comme se parlant à elle-même. C'est à peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je ne l'ai vue!
--Depuis combien de temps, donc?
--Oh! bien des années, bien des années; j'étais toute jeune alors.
--Et depuis lors vous n'avez pas dépassé l'enceinte de ces murs?
--Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la rivière; mais pas dans ces derniers temps.
--Et vous n'avez pas envie d'aller là-bas dans ces grands bois si gais?
--Je ne le désire pas. Je suis heureuse ici.
--Mais serez-vous toujours heureuse ici?
--Et pourquoi pas, Henri? Quand vous êtes près de moi, comment ne serais-je pas heureuse?
--Mais quand....
Une triste pensée sembla obscurcir son esprit. Tout entière à l'amour, elle n'avait jamais réfléchi à la possibilité de mon départ, et je n'y avais pas réfléchi plus qu'elle. Ses joues pâlirent soudainement, et je lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots étaient prononcés.
--... Quand il faudra que je vous quitte?
Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait été frappée au coeur, et, d'une voix passionnée, cria:
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me quitterez pas vous qui m'avez appris à aimer.
--Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi m'avez-vous _enseigné l'amour?_
--Zoé!
--Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas?
--Jamais! Zoé! je vous le jure! Jamais! jamais.
--Il me sembla entendre à ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation violente de la passion, le contact de ma bien-aimée, qui, dans le transport de ses craintes, m'avait enlacé de ses deux bras, m'empêchèrent de tourner les yeux vers le bord.
C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant plus de cela, je me laissai aller à l'extase d'un long et enivrant baiser. Au moment où je relevais la tête, une forme qui s'élevait de la rive frappa mes yeux: un noir sombrero bordé d'un galon d'or. Un coup d'oeil me suffit pour reconnaître celui qui le portait: c'était Séguin. Un instant après, il était près de nous.
[Note 1: Aigle pêcheur.]
--Papa! s'écria Zoé, se levant tout à coup et se jetant dans ses bras.
Le père la retint auprès de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint serrées dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'était un mélange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'étais levé pour aller à sa rencontre; mais ce regard étrange me cloua sur place, et je restai debout, rougissant et silencieux.
--Et c'est ainsi que vous me récompensez de vous avoir sauvé la vie? Un noble remercîment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous?
Je ne répondis pas.
--Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'émotion, vous ne pouviez pas m'offenser plus cruellement.
--Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offensé.
--Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant!
--Abuser? m'écriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation.
--Oui, abuser!... Ne vous êtes-vous pas fait aimer d'elle?
--Je me suis fait aimer d'elle loyalement.
--Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour?
--Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs jours. Ne soyez pas fâché contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime de tout mon coeur!
Il se tourna vers elle, et la regarda avec étonnement.
--Qu'est-ce que j'entends, s'écria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon enfant!
Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle était pleine de sanglots.
--Écoutez-moi, monsieur, criai-je en me plaçant résolument devant lui. J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donné tout le mien en échange. Nous sommes du même rang, de la même condition. Quel crime ai-je donc commis? En quoi vous ai-je offensé?
Il me regarda quelques instants sans faire aucune réponse.
--Vous seriez donc disposé à l'épouser? me dit-il enfin, avec un changement évident de ton.
--Si j'avais laissé cet amour se développer ainsi sans avoir cette intention, j'aurais mérité tous vos reproches. J'aurais traîtreusement abusé de cette enfant, comme vous l'avez dit.
--M'épouser! s'écria Zoé, avec un air de profonde surprise.
--Écoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas même ce que ce mot veut dire!
--Oui, charmante Zoé! je vous épouserai; autrement mon coeur, comme le vôtre, serait brisé pour jamais!
--Oh! monsieur!
--C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette enfant sur elle-même; il vous reste à la conquérir sur moi. Je veux sonder la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre à une épreuve.
--J'accepte toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer.
--Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoé.
Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai derrière eux.
Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, où l'allée se rétrécissait, le père quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoé se trouvait entre nous deux, et au moment où nous étions au milieu du bosquet, elle se retourna soudainement, et plaçant sa main sur la mienne, murmura en tremblant et à voix basse:
--Henri, dites-moi ce que c'est qu'épouser?
--Chère Zoé! pas à présent; cela est trop difficile à expliquer; plus tard, je....
--Viens Zoé! ta main, mon enfant!
--Papa, me voici!
XV
UNE AUTOBIOGRAPHIE
J'étais seul avec mon hôte dans l'appartement que j'occupais depuis mon arrivée dans la maison. Les femmes s'étaient retirées dans une autre pièce. Séguin, en entrant dans la chambre, avait donné un tour de clef et poussé les verrous. Quelle terrible épreuve allait-il imposer à ma loyauté, à mon amour? Cet homme, connu par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer à ma vie? Allait-il me lier à lui par quelque épouvantable serment? De sombres appréhensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non sans éprouver quelques craintes. Une bouteille de vin était placée entre nous deux, et Séguin, remplissant deux verres, m'invita à boire. Cette politesse me rassura. Mais le vin n'était-il pas emp...? Il avait vidé son verre avant que ma pensée n'eût complété sa forme.
--Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, après tout, est incapable d'un pareil acte de trahison.
Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillité. Après un moment de silence, il entama la conversation par cette question _ex abrupto_:
--Que savez-vous de moi?
--Votre nom et votre surnom; rien de plus.
--C'est plus qu'on n'en sait ici.
Et sa main indiquait la porte par un geste expressif.
--Qui vous a le plus souvent parlé de moi?
--Un ami que vous avez vu à Santa-Fé.
--Ah! Saint-Vrain; un brave garçon, plein de courage. Je l'ai rencontré autrefois à Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement à moi.
--Non. Il m'avait promis de me donner quelques détails sur vous, mais il n'y a plus pensé; la caravane est partie et nous nous sommes trouvés séparés.
--Donc, vous avez appris que j'étais Séguin, le chasseur de scalps; que j'étais employé par les citoyens d'El-Paso pour aller à la chasse des Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme déterminée pour chaque chevelure d'Indien clouée à leurs portes? Vous avez appris cela?
--Oui.
--Tout cela est vrai.
Je gardai le silence.
--Maintenant, monsieur, reprit-il après une pause, voulez-vous encore épouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier?
--Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente même de la connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez être un démon; elle, c'est un ange.
Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je parlais ainsi.
--Crimes! démon! murmurait-il comme se parlant à lui-même; oui, vous avez le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a raconté les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs exagérations sanglantes. On vous a dit que, pendant une trêve, j'avais invité un village d'Apaches à un banquet dont j'avais empoisonné les viandes; qu'ainsi j'avais empoisonné tous mes hôtes, hommes, femmes, enfants, et qu'ensuite je les avais scalpés! On vous a dit que j'avais fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le feu à cette pièce chargée à mitraille, et massacré ainsi ces pauvres gens sans défiance. On vous a sans doute raconté ces actes de cruauté, et beaucoup d'autres encore.
--C'est vrai. On m'a raconté ces histoires lorsque j'étais parmi les chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire.
--Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et dénuées de tout fondement.
--Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie.