Les chasseurs de chevelures

Chapter 7

Chapter 73,715 wordsPublic domain

Je suis couché, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent les rideaux. Ce sont des scènes de l'ancien temps; des chevaliers revêtus de cottes de maille, le heaume sur la tête, et à cheval, dirigent les uns contre les autres des lances penchées, quelques-uns tombent de leur selle, atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scènes encore; de nobles dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de l'émerillon. Elles sont entourées de leurs pages de service, qui tiennent en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-être n'ont-elles jamais existé que dans l'imagination de quelque artiste à la vieille mode: quoi qu'il en soit, je considère leurs formes étranges avec une sorte d'extase à moitié idiote. Les beaux traits des nobles dames me causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du peintre, ou ces divins contours représentent-ils le type du temps? Dans ce dernier cas, il n'est pas étonnant que tant de corselets fussent faussés et tant de lances brisées pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes de métal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent de manière à former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le pourrait faire, la régularité de leur courbure. Je ne suis pas chez moi. Toutes ces choses me sont étrangères. Cependant,--pensé-je,--j'ai déjà vu quelque chose de semblable; mais où?--Oh! je sais; avec de larges rayures tissées de soie; c'était une couverture de Navajo!--Où étais-je donc? --dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_ --Mais comment suis-je venu ici?

C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil. Mes doigts! comme ils sont blancs et effilés! et mes ongles! longs et bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens à mon menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porté; je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre sanglante! Celui-là, le plus petit, veut désarçonner l'autre. Oh! quel élan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le cavalier semblent ne faire qu'un seul être. Leurs âmes sont unies par un mystérieux lien. Le même sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le faucon perché sur son poing est brillante! comme elle est fière! comme elle est charmante!... Fatigué, je m'endormis de nouveau.

* * * * *

Mes yeux parcourent encore les scènes peintes sur les rideaux; les chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux. Mes idées se sont éclaircies, et j'entends de la musique. Je reste silencieux et j'écoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et délicatement modulé. L'une joue d'un instrument à cordes. Je reconnais les sons de la harpe espagnole, mais la musique est française; c'est une chanson normande; les paroles appartiennent à la langue de cette contrée romantique. Cela me cause une vive surprise, car la mémoire des derniers évènements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France.

La lumière éclairait mon lit, et, en détournant la tête, je m'aperçus que les rideaux étaient ouverts. J'étais couché dans une grande chambre, irrégulièrement, mais élégamment meublée. Des figures humaines étaient devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchées sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes paraissaient absorbées dans quelque occupation. Il me semblait voir un assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'était Une illusion; je m'aperçus bientôt que ma rétine malade, doublait les objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une image était la reproduction de l'autre. Je m'efforçai de raffermir mon regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je gardais le silence, ne sachant trop si cette scène ne constituait pas une nouvelle phase de mon rêve. Mes regards passaient d'une personne à l'autre sans s'arrêter sur aucune d'elles. La plus rapprochée de moi était une femme d'un âge mûr, assise sur une ottomane très basse. La harpe dont j'avais entendu les sons était devant elle, et elle continuait à en jouer. Elle devait avoir été, à ce qu'il me parut, d'une rare beauté dans sa jeunesse; et elle était encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait conservé des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps avaient ridé le satin de ses joues. C'était une Française; un ethnologiste pouvait l'affirmer à première vue. Les lignes caractéristiques de sa race privilégiée étaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empêcher de penser qu'il avait été un temps où les sourires de cette figure avaient dû faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et avait fait place à l'expression d'une tristesse profonde et sympathique. Cette mélancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant, dans chacune des notes qui s'échappaient des vibrations de l'instrument.

Mes regards se portèrent plus loin. Un homme, qui avait passé l'âge moyen était assis devant une table, à peu près au milieu de la chambre. Sa figure était tournée de mon côté, et sa nationalité n'était pas plus difficile à reconnaître que celle de la dame. Les joues vermeilles, le front large, le menton proéminent, la petite casquette verte à forme haute et conique, les lunettes bleues étaient autant de signes caractéristiques. C'était un Allemand. L'expression de sa physionomie n'était pas très intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien des hommes dont l'intelligence a brillé dans des recherches artistiques ou scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues à des talents ordinaires fécondés par un travail extraordinaire; travail herculéen qui ne connaît pas de repos: Pélion sur Ossa. L'homme que j'avais devant les yeux me sembla devoir être un de ces travailleurs infatigables. L'occupation à laquelle il se livrait était également caractéristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le plancher, étaient étendus les objets de son étude: des plantes et des arbrisseaux de différentes espèces. Il était occupé à les classer, et les plaçait avec précaution entre les feuilles de son herbier. Il était clair que cet homme était un botaniste. Un regard jeté à droite détourna bien vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux la plus charmante créature qu'il m'eût jamais été donné de voir; mon coeur bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappé d'admiration. L'iris dans tout son éclat, les teintes rosées de l'aurore, les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces choses. Réunissez-les; rassemblez toutes les beautés de la nature dans un harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mystérieuse influence qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une jolie femme. Parmi toutes les choses créées, il n'y a rien d'aussi beau, rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'était point une femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune fille, une jeune vierge,--à peine au seuil de la puberté, et prête à fleurir aux premiers rayons de l'amour.

Il me sembla que j'avais déjà vu cette figure. Je l'avais vue en, effet, un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus âgée. C'étaient les mêmes traits, et, si je puis ainsi parler, le même type transmis de la mère à la fille; le même front élevé, le même angle facial, la même ligne du nez, droite comme un rayon de lumière, et la courbe des narines, délicatement dessinée en spirale, que l'on retrouve dans les médailles grecques. Leurs cheveux aussi étaient de la même couleur, d'un blond doré; mais chez la mère l'or était mélangé de quelques fils d'argent. Les tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son cou et sur des épaules dont les blancs contours paraissaient avoir été taillés dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un langage bien élevé, bien poétique. Il m'est impossible d'écrire ou de parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrête là, et je supprime des détails qui auraient peu d'intérêt pour le lecteur. En échange, accordez-moi la faveur de croire que la charmante créature, qui fit alors sur moi une impression désormais ineffaçable, était belle, était adorable.

--Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit _mein lieb fraulein?_ (Ma chère demoiselle.)

--Zoé! Zoé! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoé.

La jeune fille, qui jusque-là avait suivi avec attention le travail du naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et décrochant un instrument qui ressemblait à une guitare, elle retourna s'asseoir près de sa mère. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il y avait quelque chose de particulièrement gracieux dans ce petit concert. L'accompagnement, autant que j'en pus juger, était parfaitement exécuté, et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux ne quittaient pas la jeune Zoé, dont la figure, animée par les fortes pensées de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune déesse de la liberté jetant le cri: «Aux armes!» Le botaniste avait interrompu son travail et prêtait l'oreille avec délices. A chaque retour de l'énergique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le même enthousiasme qui, à cette époque, mettait toute l'Europe en rumeur éclatait dans tous ses traits.

--Où suis-je donc! Des figures françaises, de la musique française, des voix françaises, la causerie française!-Car le botaniste s'était servi de cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des bords du Rhin, qui m'avait confirmé dans ma première impression, relativement à sa nationalité.--Où suis-je donc? Mon oeil errait tout autour de la chambre cherchant une réponse à cette question. Je reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campêche avec les pieds en croix, un _rebozo_, un _pautaté_ de feuilles de palmier. Ah! Alp! Mon chien était couché sur le tapis près de mon lit, et il dormait.

--Alp!... Alp!...

--Oh! maman! maman! écoutez! l'étranger appelle.

Le chien s'était dressé; et, posant ses pattes de devant sur le lit frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse.

--Oh! maman! maman! il le reconnaît! Voyez donc!

La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui était sur le point de s'élancer sur moi.

--Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement!

--Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arrière, tog! En arrière, mon pon gien!

--Qui?... quoi?... dites-moi?... où suis-je? qui êtes-vous?

--Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez été bien malade.

--Oui, oui; nous sommes des amis, répéta la jeune fille...

--Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici maman, et moi je suis...

--Un ange du ciel, charmante Zoé!

L'enfant me regarda d'un air émerveillé, et rougit en disant:

--Ah! maman, il sait mon nom!

C'était le premier compliment qu'elle eût jamais reçu, inspiré par l'amour.

--C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientôt tepout, maindenant. Ote-toi de là, mon pon Alp! Ton maître il fa pien; pon gien: à pas! à pas!

--Peut-être, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit...

--Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous jouer encore?

--Oui, la musique, elle est très-ponne, très-ponne pour la malatie.

--Oh! maman, jouons alors.

La mère et la fille reprirent leurs instruments et recommencèrent à jouer. J'écoutais les douces mélodies, couvant les musiciennes du regard. A la longue, mes paupières s'appesantirent, et les réalités qui m'entouraient se perdirent dans les nuages du rêve.

Mon rêve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus entendre, à moitié endormi, que l'on ouvrait la porte.

Quand je regardai à la place occupée peu d'instants avant par les exécutants, je vis qu'ils étaient partis. La mandoline avait été posée sur l'ottomane, mais _Elle_ n'était plus là. Je ne pouvais pas, de la place que j'occupais, voir la chambre tout entière; mais j'entendis que quelqu'un était entré par la porte extérieure. Les paroles tendres, que l'on échange quand un voyageur chéri rentre chez lui, frappèrent mon oreille. Elles se mêlaient au bruit particulier des robes de soie froissées. Les mots: «Papa!--Ma bonne petite Zoé!» ceux-ci, articulés par une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications échangées à voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes s'écoulèrent; j'écoutai en silence. On marchait dans la salle d'entrée. Un cliquetis d'éperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approchèrent de mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures était devant moi!

XII

SÉGUIN

--Vous allez mieux? vous serez bientôt rétabli; je suis heureux de voir que vous vous êtes tiré de là.

Il dit cela sans me présenter la main.

--C'est à vous que je dois la vie, n'est-ce pas?

Cela peut paraître étrange, mais dès que j'aperçus cet homme, je demeurai convaincu que je lui devais la vie. Je crois même que cette idée m'avait traversé le cerveau auparavant, dans la courte période qui s'était écoulée depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontré pendant mes courses désespérées à la recherche de l'eau, ou avais-je rêvé de lui dans mon délire?

--Oh! oui! me répondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que j'étais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre pour moi.

--Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner?

Après tout, il y a une pointe d'égoïsme même dans la reconnaissance.

Quel changement s'était opéré dans mes sentiments à l'égard de cet homme! Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de ma moralité, j'avais repoussé la sienne avec horreur. Mais j'étais alors sous l'influence d'autres pensées. L'homme que j'avais devant les yeux était le mari de la dame que j'avais vue; c'était le père de Zoé. Son caractère, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant après, nos mains se serraient dans une étreinte amicale.

--Je n'ai rien à vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a poussé à agir comme vous l'avez fait. Une pareille déclaration peut vous sembler étrange. D'après ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un jour viendra, monsieur, où vous me connaîtrez mieux, et où les actes qui vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront justifiés à vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu près de vous pour vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte.

Sa voix s'éteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa main indiquait en même temps la porte de la chambre.

--Mais, dis-je à Séguin, désirant détourner la conversation d'un sujet qui lui paraissait pénible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la vôtre, je suppose? Comment y suis-je venu? Où m'avez-vous trouvé?

--Dans une terrible position, me répondit-il avec un sourire. Je puis à peine réclamer le mérite de vous avoir sauvé. C'est votre noble cheval que vous devez remercier de votre salut.

--Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu!

--Votre cheval est ici, attaché à sa mangeoire pleine de maïs, à dix pas de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur état que la dernière fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont préservés, ils sont là.

Et sa main indiquait le pied du lit.

--Et?...

--Godé, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquiétez pas de lui. Il est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientôt revenir.

--Comment pourrai-je jamais reconnaître?... Oh! voilà de bonnes nouvelles. Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passé? Vous dites que je dois la vie à mon cheval? Il me l'a sauvée déjà une fois. Comment cela s'est-il fait?

--Tout simplement: nous vous avons trouvé à quelques milles d'ici, sur un rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous étiez suspendu par votre _lasso_, qui, par un hasard heureux, s'était noué autour de votre corps. Le lasso était attaché par une de ses extrémités à l'anneau du mors, et le noble animal, arc-bouté sur les pieds de devant et les jarrets de derrière ployés, soutenait votre charge sur son col.

--Brave Moro, quelle situation terrible!

--Terrible! vous pouvez le dire! Si vous étiez tombé, vous auriez franchi plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inférieures. C'était en vérité une épouvantable situation.

--J'aurai perdu l'équilibre en cherchant mon chemin vers l'eau.

--Dans votre délire, vous vous êtes élancé en avant. Vous auriez recommencé une seconde fois si nous ne vous en avions pas empêché. Quand nous vous eûmes hâlé sur le rocher, vous fîtes tous les efforts imaginables pour retourner en arrière; vous voyiez l'eau dessous, mais vous ne voyiez pas le précipice. La soif est une terrible chose: c'est une véritable frénésie.

--Je me souviens confusément de tout cela. Je croyais que c'était un rêve.

--Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut que je vous laisse. J'avais quelque chose à vous dire, je vous l'ai dit (ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur); autrement je ne serais pas entré vous voir. Je n'ai pas de temps à perdre; il faut que je sois loin d'ici cette nuit même. Dans quelques jours, je reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et rétablissez votre corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma fille pourvoiront à votre nourriture.

--Merci! merci!

--Vous ferez bien de rester ici jusqu'à ce que vos amis reviennent de Chihuahua. Ils doivent passer près de cette maison, et je vous avertirai quand ils approcheront. Vous aimez l'étude; il y a ici des livres en plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu, monsieur!

--Arrêtez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif pour mon cheval.

--Ah! monsieur, ce n'était pas un caprice; mais je vous expliquerai cela une autre fois. Peut-être la cause qui me le rendait nécessaire n'existe-t-elle plus.

--Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour moi.

--Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais à vous priver d'un animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non, non! gardez le brave Moro; je ne m'étonne pas de l'attachement que vous portez à ce noble animal.

--Vous dites que vous avez une longue course à faire cette nuit; prenez-le au moins pour cette circonstance.

--Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents. Je suis resté deux jours en selle. Eh bien, adieu.

Séguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armées d'éperons résonnèrent sur le plancher; un instant après, la porte se ferma derrière lui. Je demeurai seul, écoutant tous les bruits qui me venaient du dehors. Environ une demi-heure après qu'il m'eût quitté, j'entendis le bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le champ lumineux de la fenêtre. Il était parti pour son voyage; sans doute pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se rattachaient à son terrible métier! Pendant quelque temps je pensai à cet homme étrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes réflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures.

XIII

AMOUR

Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui suivirent. Je tiens à ne pas fatiguer le lecteur de tous les détails de mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde. J'étais jeune alors; j'étais à l'âge auquel on est le plus vivement impressionné par des événements romanesques du genre de ceux au milieu desquels j'avais rencontré cette charmante enfant; à cet âge où le coeur, sans soucis de l'avenir, s'abandonne irrésistiblement aux attractions électriques de l'amour. Je dis électriques; je crois en effet que les sympathies que l'amour fait éclater entre les jeunes gens sont des phénomènes purement électriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilité possible des affections, car nous avons l'expérience des serments rompus, et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour dans la jeunesse. Nous devenons impérieux ou jaloux, suivant que nous croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'âge mûr est mélangé d'un grossier alliage qui altère son caractère divin. L'amour que je ressentis alors fut, je puis le dire, ma première passion véritable. J'avais cru quelquefois aimer auparavant, mais j'avais été le jouet d'illusions passagères; illusions d'écolier de village qui voyait le ciel dans les yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, à quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine.

Mes forces renaissaient avec une rapidité qui surprenait grandement mon savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la vie. L'esprit réagit sur la matière, et il est certain, quoi qu'on en puisse dire, que le corps est soumis à l'influence de la volonté. Le désir de guérir, de vivre pour un objet aimé, est souvent le plus efficace de tous les remèdes: c'était le mien. Ma vigueur revint, et je commençai à pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau à lisser ses ailes et à donner le plus brillant éclat à son plumage, pendant tout le temps où il courtise sa femelle. Le même sentiment me rendait très-soigneux de ma toilette. Mon portemanteau fut vidé, mes rasoirs tirés de leur étui, ma longue barbe disparut, et mes moustaches furent réduites à des proportions raisonnables.