Les chasseurs de chevelures

Chapter 5

Chapter 53,663 wordsPublic domain

--Où êtes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien, j'espère?

--Pas tout à fait, je crains.

--Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aïe! vous avez reçu un coup de couteau dans les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espère. Otons vos habits que je voie cela.

--Si nous regagnions d'abord ma chambre?

--Allons! tout de suite, mon cher garçon; appuyez-vous sur moi; appuyez, appuyez-vous!

Le fandango était fini.

VII

SÉGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS.

J'avais eu précédemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures ont leur charme. On vous a transporté sur une civière en lieu de sûreté; un aide de camp, penché sur le cou de son cheval écumant, annonce que l'ennemi est en pleine déroute, et vous délivre ainsi de la crainte d'être transpercé par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche affectueusement vers vous, et, après avoir examiné pendant quelque temps votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une égratignure, et vous serez guéri avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la gloire, de la gloire chantée par les gazettes; le mal présent est oublié dans la contemplation des triomphes futurs, des félicitations des amis, des tendres sourires de quelque personne plus chère encore. Réconforté par ces espérances, vous restez étendu sur votre dur lit de camp, remerciant presque la balle qui vous a traversé la cuisse, ou le coup de sabre qui vous a ouvert le bras. Ces émotions, je les avais ressenties. Combien sont différents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites d'une blessure due au poignard d'un assassin!

J'étais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait être la profondeur de ma blessure. Étais-je mortellement atteint? Telle est la première question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappé. Il est rare que le blessé puisse se rendre compte du plus ou moins de gravité de son état. La vie peut s'échapper avec le sang à chaque pulsation des artères, sans que la souffrance dépasse beaucoup celle d'une piqûre d'épingle. En arrivant à la _fonda_, je tombai épuisé sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commença par examiner la plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il était derrière moi, et j'attendais avec impatience.

--Est-ce profond? demandai-je.

--Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me fut-il répondu. Vous êtes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et non l'homme qui vous a coutelé, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu pour vous expédier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un pouce de plus, et l'épine dorsale était atteinte, mon garçon? Mais vous êtes sauf, je vous l'assure. Godé, passez-moi cette éponge!

--Sacr-rée!... murmura Godé avec toute l'énergie française pendant qu'il tendait l'éponge humide.

Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf, ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquée sur la blessure, et fixée avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas fait mieux.

--Voilà qui est bien arrangé, ajouta Saint-Vrain, en posant la dernière épingle et en me plaçant dans la position la plus commode. Mais qui donc a provoqué cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil rôle? Et j'étais dehors, malheureusement!

--Avez-vous remarqué un homme d'une tournure étrange?

--Qui? celui qui portait une manga rouge?

--Oui.

--Qui était assis près de nous?

--Oui.

--Ah! je ne m'étonne pas que vous lui ayez trouvé une tournure étrange, et il est plus étrange encore qu'il ne paraît. Je l'ai vu, je le connais, et peut-être suis-je le seul de tous ceux qui étaient là qui puisse en dire autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait là. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.

Je racontai à Saint-Vrain toute ma conversation avec l'étranger, et les incidents qui avaient mis fin au fandango.

--C'est bizarre! très-bizarre! Que diable peut-il avoir tant à faire de votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!

--Méfiez-vous capitaine! Godé me donnait le titre de capitaine depuis mon aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plaît diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_, pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?

Je fus frappé de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.

--Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le Canadien en se dirigeant vers la porte.

--Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgré cela, ce n'est pas une raison pour vous empêcher de suivre votre idée et de cacher l'animal. Il y a assez de coquins à Santa-Fé pour voler les chevaux de tout un régiment. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de l'attacher tout près de cette porte.

Godé après avoir envoyé Santa-Fé et tous ses habitants à un pays où il fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-à-dire à tous les diables, se dirigea vers la porte et disparut.

--Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environné de tant de mystères?

--Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en présentera, quelques épisodes étranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas besoin d'être excité. C'est le fameux Séguin, le chasseur de scalps.

--Le chasseur de scalps!

--Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas être autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.

--J'en ai entendu parler. L'infâme scélérat! l'égorgeur sans pitié d'innocentes victimes!...

Une forme noire s'agita sur le mur, c'était l'ombre d'un homme. Je levai les yeux. Séguin était devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer, s'était retourné, et se tenait près de la fenêtre, semblant surveiller la rue. J'étais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme de l'apostrophe, et d'ordonner à cet homme de s'ôter de devant mes yeux; mais je me sentis impressionné par la nature de son regard, et je restai muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris à qui s'adressaient les épithètes injurieuses que j'avais proférées; rien dans sa contenance ne trahissait qu'il en fût ainsi. Je remarquai seulement le même regard qui m'avait tout d'abord attiré, la même expression de mélancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fût l'abominable bandit dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocités horribles?

--Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement peiné de ce qui vous est arrivé. J'ai été la cause involontaire de ce malheur. Votre blessure est-elle grave?

--Non, répondis-je avec une sécheresse qui sembla le déconcerter.

--J'en suis heureux, reprit-il après une pause. Je venais vous remercier de votre généreuse intervention; je quitte Santa-Fé dans dix minutes, et je viens vous faire mes adieux.

Il me tendit la main. Je murmurai le mot «adieu,» mais sans répondre à son geste par un geste semblable. Les récits des cruautés atroces associées au nom de cet homme me revenaient à l'esprit, et je ressentais une profonde répulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revêtit une étrange expression quand il s'aperçut que j'hésitais.

--Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.

--Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.

--Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous, monsieur, retirez-vous!

Il arrêta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait aucun symptôme de colère; il retira sa main sous les plis de sa manga, et, poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre. Saint-Vrain, qui était revenu sur la fin de cette scène, courut vers la porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place où j'étais couché, voir le Mexicain au moment où il traversait le vestibule. Il s'était enveloppé jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond abattement. Un instant après il avait disparu, ayant passé sous le porche et de là dans la rue.

--Il y quelque chose de vraiment mystérieux chez cet homme. Dites-moi, Saint-Vrain...

--Chut! chut! regardez là-has! interrompit mon ami, tandis que sa main était dirigée vers la porte ouverte.

Je regardai, et, à la clarté de la lune, je vis trois formes humaines glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entrée de la cour. Leur taille, leur attitude toute particulière et leurs pas silencieux me convainquirent que c'étaient des Indiens. Un moment après, ils avaient disparu sous l'ombre épaisse du porche.

--Quels sont ces individus? demandai-je.

--Les ennemis du pauvre Séguin, plus dangereux pour lui que vous ne le désireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces bêtes féroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes, et il sera secouru s'il est attaqué; il le sera. Demeurez tranquille, Harry! je reviens dans moins d'une seconde.

Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant après, je le vis traverser rapidement la grande porte. Je restai plongé dans des réflexions profondes sur l'étrangeté des incidents qui se multipliaient autour de moi, et ces réflexions n'étaient pas toutes gaies. J'avais outragé un homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il était évident que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur la pierre se fit entendre auprès de moi: c'était Godé avec Moro, et, un instant après, je l'entendis enfoncer un piquet entre les pavés. Presque aussitôt, Saint-Vrain rentra.

--Eh bien, demandai-je, que s'est-il passé?

--Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il était à cheval avant qu'ils fussent près de lui, et a bientôt été hors de leur atteinte.

--Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre à cheval.

--Ce n'est pas probable. Il a des compagnons près d'ici, je vous le garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-là sur ses traces --Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il sera dans ses montagnes.

--Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez à l'endroit de cet homme extraordinaire. Ma curiosité est excitée au plus haut degré.

--Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain, donc. Bonsoir! bonsoir!

Et, ce disant, mon pétulant ami me laissa entre les mains de Godé, au repos de la nuit.

VIII

LAISSÉ EN ARRIÈRE.

Le départ de la caravane pour Chihuahua avait été fixé au troisième jour après le fandango. Ce jour arrivé, je me trouve hors d'état de partir! Mon chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir à une mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve contraire, je suis forcé de m'en rapporter à lui. Je n'ai pas d'autre alternative que la triste nécessité d'attendre à Santa-Fé le retour des marchands.

Cloué sur mon lit par la fièvre, je dis adieu à mes compagnons. Nous nous séparons à regret; mais surtout je suis vivement affecté en disant adieu à Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternité avait été ma consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une nouvelle preuve de son amitié en se chargeant de la conduite de mes wagons et de la vente de mes marchandises sur le marché de Chihuahua.

--Ne vous inquiétez pas, mon garçon, me dit-il en me quittant. Tâchez de tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut d'écureuil; et, croyez-moi.

Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu vous garde! Adieu!

Je pus me mettre sur mon séant, et, à travers la fenêtre ouverte, voir défiler les bâches blanches des wagons, qui semblaient une chaîne de collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores _huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands à cheval galoper à la suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couché, inquiet et agité, malgré l'influence consolatrice du champagne et les soins affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever, m'habiller et m'asseoir à ma _ventana_. De là, j'avais une belle vue de la place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordées de maisons brunes bâties en _adobé_ [1].

[Note 1: Larges briques séchées au soleil.]

Des heures entières s'écoulent pour moi dans la contemplation des gens qui passent. La scène n'est pas dépourvue de nouveauté et de variété. De laides figures basanées se montrent sous les plis de noirs robozos; des yeux menaçants lancent leurs flammes sous les larges bords des _sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous ma fenêtre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des _rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs ânes pour les faire avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de légumes. Ils s'installent au milieu de la place sablonneuse, derrière des tas de poires longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant au détail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ à genoux près de son _metaté_, fait cuire sa pâte de maïs, l'étend en feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas! tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ épluche les gousses poivrées de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa cuiller de bois, et allèche les pratiques par ces mots: _Chile bueno! excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_ chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et une foule d'autres cris poussés par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.

Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez amusant; mais cela devient monotone, puis désagréable; jusqu'à ce qu'enfin j'en sois obsédé au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la fièvre.

Quelques jours après, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec mon fidèle Godé. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste amas de briques préparées pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le même _adobe_ brun, les mêmes _leperos_ de mauvaise mine, flânant aux coins des rues; les mêmes jeunes filles aux jambes nues et chaussées de pantoufles; les mêmes files d'ânes rossés; les mêmes bruits et les mêmes détestables cris. Nous passons devant une espèce de masure dans un quartier éloigné, et nous sommes salués par des voix sortant de l'intérieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_ Sans doute le _pelado_ à qui je suis redevable de ma blessure est parmi les canailles qui garnissent les croisées. Mais je connais trop l'anarchie du pays pour m'aviser d'en appeler à la justice! Les mêmes cris nous suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Godé et moi nous rentrâmes à la fonda convaincus qu'il n'était pas sans danger de nous montrer en public. Nous résolûmes en conséquence de rester dans l'enceinte de l'hôtel.

A aucune époque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans cette ville à demi barbare, et confiné entre les murs d'une sale auberge. Et cet ennui était d'autant plus pesant, que je venais de traverser une période toute de gaieté, au milieu de joyeux garçons que je me représentais à leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en écoutant quelque terrible histoire des montagnes. Godé partageait mes sentiments et se désespérait comme moi. L'humeur joviale du voyageur disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens, mais les «s...,» les «f...,» et les «godd...» ronflaient à chaque instant, provoqués par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris enfin la résolution de mettre un terme à nos souffrances.

--Nous ne pourrons jamais nous habituer à cette vie-là, Godé! dis-je un jour à mon compagnon.

--Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est assommant plus assommant qu'une assemblée de quakers...

--Je suis décidé à ne pas la mener plus longtemps.

--Mais qu'est-ce que monsieur prétend faire? Quel moyen, capitaine?

--Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.

--Mais monsieur est-il assez fort pour monter à cheval?

--J'en veux courir le risque, Godé. Si les forces me manquent, il y a d'autres villes le long de la rivière où nous pourrions nous arrêter. Où que ce soit, nous serons mieux qu'ici.

--C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la rivière: Albuquerque, Tomé. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux qu'ici. Santa-Fé est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en aller, monsieur, fameux.

--Fameux ou non, Godé, je m'en vais. Ainsi, préparez tout cette nuit, même, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.

-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je préparerai tout.

Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de joie.

J'avais pris la résolution de quitter Santa-Fé à tout prix; je voulais, si mes forces à moitié rétablies me le permettaient, suivre, et même, s'il était possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire que de courtes étapes à travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si je ne pouvais parvenir à rejoindre mes amis, je m'arrêterais à Albuquerque ou à El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une résidence au moins aussi agréable que celle que je quittais.

Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me représenta que j'étais encore en très-mauvais état, que ma blessure était loin d'être cicatrisée. Il me fit un tableau très-éloquent des dangers de la fièvre, de la gangrène, de l'hémorragie. Voyant que j'étais résolu, il mit fin à ses remontrances, et me présenta sa note. Elle montait à la modeste somme de cent dollars! C'était une véritable extorsion. Mais que pouvais-je faire? Je criai, je tempêtai. Le Mexicain me menaça de la justice du gouverneur. Godé jura en français, en espagnol, en anglais et en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai, quoique avec mauvaise grâce.

La sangsue disparut, et le maître d'hôtel lui succéda. Celui-ci, comme le premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantité d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.

--Ne partez pas! sur votre vie, señor, ne partez pas!

--Et pourquoi, mon bon José? demandai-je.

--Oh! _señor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_

--Mais je ne vais pas du côté des Indiens. Je descends la rivière; je traverse les villes du Nouveau-Mexique.

--Ah! señor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle part on n'est à l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des nouvelles toutes fraîches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a été attaquée dimanche dernier. Dimanche, _señor_, pendant que tout le monde était à la messe. Et puis, _señor_, les brigands ont entouré l'église; et... _oh! caramba!_ ils ont traîné dehors tous ces pauvres gens, hommes, femmes et enfants. Puis, _señor_, ils ont tué les hommes, et pour les femmes... _Dios de mi alma!_

--Eh bien, et les femmes?

--Oh! _señor_, toutes parties, emmenées aux montagnes par les sauvages. _Pobres mugeres!_

--C'est une lamentable histoire, en vérité! mais les Indiens, à ce que j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'à de longs intervalles. J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, José, j'ai résolu d'en courir le risque.

--Mais, _señor_, continua José abaissant sa voix au diapason de la confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs, _muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs; _blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_

Et José serra les poings comme s'il se fût débattu contre un ennemi imaginaire. Tous ses efforts pour éveiller mes craintes furent inutiles. Je répondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien garnie de mon domestique Godé. Quand le bonhomme mexicain vit que j'étais déterminé à le priver du seul hôte qu'il eût dans sa maison, il se retira d'un air maussade et revint un instant après avec sa note. Comme celle du médecin, elle était hors de toute proportion raisonnable, mais encore une fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour, j'étais en selle, suivi de Godé et d'une couple de mules pesamment chargées; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.

IX

LE DEL-NORTE.

Pendant plusieurs jours nous côtoyâmes le Del-Norte en le descendant. Nous traversâmes beaucoup de villages, la plupart semblables à Santa-Fé. Nous eûmes à franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et à suivre les bordures de champs nombreux, étalant le vert clair des plantations de maïs. Nous vîmes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci paraissaient de plus en plus riches à mesure que nous nous avancions au sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, à l'est et à l'ouest, nous découvrions de noires montagnes dont le profil ondulé s'élevait vers le ciel. C'était la double rangée des montagnes Rocheuses. De longs contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivière, et, en certains endroits, semblaient clore la vallée, ajoutant un charme de plus au magnifique paysage qui se déroulait devant nous à mesure que nous avancions.

Nous vîmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route; les hommes portaient le sérapé à carreaux ou la couverture rayée des Navajoes; le sombrero conique à larges bords; les _calzoneros_ de velours, avec des rangées de brillantes aiguillettes attachées à la veste par l'élégante ceinture. Nous vîmes des _mangas_ et des _tilmas_, et des hommes chaussés de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les femmes, nous pûmes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la chemisette brodée. Nous vîmes encore tous les lourds et grossiers instruments de l'agriculture: la charrette grinçante avec ses roues pleines; la charrue primitive avec sa fourche à trois branches, à peine écorchant le sol; les boeufs sous le joug, activés par l'aiguillon, les houes recourbées entre les mains des cerfs-péons. Tout cela, curieux et nouveau pour nous, indiquait un pays où les connaissances agricoles n'en étaient qu'aux premiers rudiments.