Chapter 31
Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi. Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela? Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde, et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et, tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme, c'était mon dernier adversaire.
Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps. J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.
M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied, j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière. Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me lançai dans la prairie ouverte devant moi.
LIII
RENCONTRE INESPÉRÉE.
Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à peu près mon plan.
Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi.
Ce n'était plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le même fond que leurs mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une journée entière, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat d'une lutte prolongée. Pour l'instant, il m'était facile de garder mon avance sans presser mon cheval, dont je tenais à ménager les forces. Tant qu'il ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'être atteint; je galopais donc posément, observant les mouvements des Indiens et me bornant à conserver ma distance. De temps en temps je sautais à terre pour soulager Moro, et je courais côte à côte avec lui.
Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle hâte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais distinguer leurs armes et les compter; ils étaient environ une vingtaine en tout. Les traînards avaient tourné bride, et les hommes bien montés continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau à notre ancien campement dans le défilé. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous rafraîchir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte, de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux dépens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dépendait de la conservation de ses forces, et c'était le moyen de les lui conserver.
Le soleil était près de se coucher quand j'atteignis le défilé. Avant de m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrière. J'avais gagné du terrain pendant la dernière heure. Ils étaient au moins à trois milles derrière, et leurs chevaux paraissaient fatigués. Tout en continuant ma course, je me mis à réfléchir. J'étais maintenant sur une route connue; mon courage se ranimait, mes espérances, si longtemps obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon énergie, toute ma fortune, toute ma vie, allaient être consacrées à un seul but. Je lèverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandées Séguin. Je trouverais des hommes parmi les employés de la caravane, à son retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El Paso, de Chihuahua, de Durango, je...
--Par Josaphat! voilà un camarade qui galope sans selle et sans bride!
Cinq ou six hommes armés de rifles sortirent des rochers et m'entourèrent.
--Que je sois mangé par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voilà, c'est lui, c'est lui-même! Hi! hi! hi! ho! ho!
--Rubé! Garey!
--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade! est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
--Saint-Vrain!
--Lui-même, parbleu! Est-ce que je suis changé? Quant à vous, il m'eût été difficile de vous reconnaître, si le vieux trappeur ne nous avait pas instruit de tout ce qui vous est arrivé. Mais, dites-moi donc, comment avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?
--D'abord, dites-moi ce que vous êtes ici, et pourquoi vous y êtes?
--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armée est là-bas.
--L'armée?
-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a là six cents hommes: et c'est une véritable armée pour ce pays-ci.
--Mais, qui? Quels sont ces hommes?
--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des habitants de Chihuahua et d'El Paso, des nègres, des chasseurs, des trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Séguin.
--Séguin! est-il...
-Quoi? C'est notre général en chef. Mais venez: le camp est établi près de la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affamé, et j'ai dans mes bagages une provision de paso première qualité. Venez!
--Attendez un instant, je suis poursuivi!
-Poursuivi! s'écrièrent les chasseurs levant tous en même temps leurs rifles et regardant vers l'entrée de la ravine. Combien?
-Une vingtaine environ.
--Sont-ils sur vos talons?
--Non.
--Dans combien de temps pourront-ils arriver?
--Ils sont à trois milles, avec des chevaux fatigués, comme vous pouvez l'imaginer.
--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons le temps d'aller là-bas et de tout préparer pour les bien recevoir. Rubé! restez-là avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent, Venez, Haller! venez!
Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit à la source. Là, je trouvai l'armée; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes étaient en uniforme; c'étaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso. La dernière incursion des Indiens avait porté au comble l'exaspération des habitants, et cet armement inaccoutumé en était la conséquence. Séguin, avec le reste de sa bande, avait rencontré les volontaires à El Paso, et les avait conduits en toute hâte sur les traces des Navajoès. C'est par lui que Saint-Vrain avait su que j'étais prisonnier, et celui-ci, dans l'espoir de me délivrer, s'était joint à l'expédition avec environ quarante ou cinquante des employés de la caravane. La plupart des hommes de la bande de Séguin avaient échappé au combat de la barranca; j'appris avec plaisir qu'El Sol et la Luna étaient du nombre. Ils accompagnaient Séguin, et je les trouvai dans sa tente.
Séguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles. Elles étaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps à perdre en vaines paroles.
Cent hommes montèrent immédiatement à cheval et se dirigèrent vers la ravine. En arrivant à l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux derrière les rochers et se mirent en embuscade.
L'ordre était de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au delà de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armée et de le prendre ainsi entre deux feux.
Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite, ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade, pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage. L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés, qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés.
Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin, étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes aux deux extrémités.
Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté.
--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin; attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
--Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du monde à les retrouver.
Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans oreilles et sans chevelure, Rubé.
--Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de nous montrer avant de nous être rendus maîtres du _canon_.
--Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin.
--Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi! Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier. Maintenant, cap'n, vous comprenez?
--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le corps d'armée.
--Voilà la chose, c'est justement mon idée.
--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons ainsi.
Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
--Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien, autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement.
Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé, Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie, et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après, se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire, et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt, et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les prisonniers navajoès.
LIV
LA DÉLIVRANCE.
Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour. Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes au milieu des arbres.
La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura; ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère, les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment.
Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et gardé entre deux Delawares.
En approchant des maisons, nous vîmes plusieurs hommes sur les toits. Ils se mirent à courir çà et là, appelant les autres; des groupes nombreux garnirent les terrasses, et nous fûmes accueillis par des cris de félicitations. Évitant les rues, nous prîmes, au grand trot, la direction du temple. Dès que nous eûmes atteint la base des murs, nous sautâmes en bas de nos chevaux et grimpâmes aux échelles. Les parapets des terrasses étaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Séguin reconnut sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenée et mise en sûreté dans l'intérieur. Un instant après je retrouvais ma bien-aimée auprès de sa mère et je la serrais dans mes bras. Les autres captives étaient là; sans perdre de temps en explications, nous les fîmes rentrer dans les chambres et nous gardâmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela s'était fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini, un cri sauvage annonçait que la ruse était découverte. Des hurlements de rage éclatèrent dans toute la ville, et les guerriers, s'élançant de leurs maisons, accoururent; vers le temple. Les flèches commencèrent à siffler autour de nous; mais à travers tous les bruits, les sons du clairon, qui donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.
Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents yards de la ville, les cavaliers se divisèrent en deux colonnes, qui décrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts à la fois. Les Indiens se portèrent à la défense des abords du village; mais, en dépit d'une grêle de flèches qui abattit plusieurs hommes, les cavaliers pénétrèrent dans les rues, et, mettant pied à terre, combattirent les Indiens corps à corps, dans leurs murailles. Les cris, les coups de fusil, les détonations sourdes des escopettes, annoncèrent bientôt que la bataille était engagée partout. Une forte troupe, commandée par El Sol et Saint-Vrain, était venue au galop jusqu'au temple. Voyant que nous avions mis les captives en sûreté, ces hommes mirent pied à terre à leur tour et attaquèrent la ville de ce côté, pénétrant dans les maisons et forçant à sortir les guerriers qui les défendaient. Le combat devint général. L'air était ébranlé par les cris et les coups de feu. Chaque terrasse était une arène où se livraient des luttes mortelles. Des femmes en foule, poussant des cris d'épouvante, couraient le long des parapets, ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayés, soufflant, hennissant, galopaient à travers les rues et se sauvaient dans la prairie, la bride traînante; d'autres, enfermés dans des parcs, se précipitaient sur les barrières et les brisaient. C'était une scène d'effroyable confusion, un terrible spectacle.
Au milieu de tout cela, j'étais simple spectateur. Je gardais la porte d'une chambre où étaient enfermées celles qui nous étaient chères. De mon poste élevé, je découvrais tout le village, et je pouvais suivre les progrès de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du désespoir. Je ne redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures à laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre de combat, les sauvages étant principalement redoutables en plaine, avec leurs longues lances. Au moment où mes yeux se portaient sur les terrasses supérieures, une scène terrible attira mon attention et me fit oublier toutes les autres. Sur un toit élevé, deux hommes étaient engagés dans un combat terrible et mortel. A leurs brillants vêtements, je reconnus les combattants. C'étaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance; l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes yeux tombèrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que son antagoniste évita. Dacoma, se retournant subitement, revint à la charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pût se retirer, le coup était porté et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un cri; je m'attendais à voir le noble Indien tomber. Quel fut mon étonnement en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tête, se porter en avant sur la lance, et abattre le Navajo à ses pieds! Attiré lui-même par l'arme qui le perçait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se relevant bientôt, il retira la lance de son corps, et, se penchant au-dessus du parapet, il s'écria:
--Viens, Luna! viens ici! Notre mère est vengée.
Je vis la jeune fille s'élancer vers le toit, suivie de Garey, et un moment après, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du trappeur. Rubé, Saint-Vrain et quelques autres arrivèrent à leur tour et examinèrent la blessure. Je les observais avec une anxiété profonde, car le caractère de cet homme singulier m'avait inspiré une vive affection. Quelques instants après, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais que la blessure n'était pas mortelle. On pouvait répondre de la vie d'El Sol.
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