Chapter 29
Il n'y avait point de scalps à prendre pour les Indiens. Le feu n'avait pas laissé un cheveu sur la tête de leurs ennemis. Cette circonstance parut leur causer une vive contrariété, et ils rejetèrent les corps des chasseurs au milieu des flammes, qui s'échappaient encore du milieu des chevrons empilés. Puis, formant un cercle autour, ils entonnèrent, à plein gosier, un choeur de vengeance. Pendant tout ce temps, nous restions étendus où l'on nous avait mis, gardés par une douzaine de sauvages, et en proie à de terribles appréhensions. Nous voyions le feu encore brûlant au milieu duquel on avait jeté les cadavres à demi consumés de nos camarades. Nous redoutions un sort pareil. Mais nous reconnûmes bientôt que nous étions réservés pour d'autres desseins. Six mules furent amenées, et nous y fûmes installés d'une façon toute particulière. On nous fit asseoir le visage tourné vers la queue; puis nos pieds furent solidement liés sous le cou des animaux; ensuite on nous força à nous étendre sur le dos des mules, le menton reposant sur leur croupe; dans cette position, nos bras furent placés de sorte que nos mains vinssent se réunir par dessous le ventre, et nos poignets furent attachés à leur tour comme l'avaient été nos pieds. La position était fort incommode, et, pour surcroît, les mules, non habituées à des fardeaux de ce genre, se cabraient et ruaient, à la grande joie de nos vainqueurs. Ce jeu cruel se prolongea longtemps après que les mules elles-mêmes en étaient fatiguées, car les sauvages s'amusaient à les exciter avec le fer de leur lance, et en leur plaçant des branches de cactus sous la queue. Nous avions presque perdu connaissance.
Les Indiens se divisèrent alors en deux bandes qui remontèrent la barranca, chacune d'un côté. Les uns emmenèrent les captives mexicaines avec les filles et les enfants de la tribu. La troupe la plus nombreuse, sous les ordres de Dacoma, devenu principal chef par la mort de l'autre, tué dans le dernier combat, nous prit avec elle. On nous conduisit vers l'endroit où se trouvait la source, et arrivé au bord de l'eau, on fit halte pour la nuit. On nous détacha de dessus les mules; on nous garrotta solidement les uns aux autres, et nous fûmes surveillés, sans interruption, jusqu'au lendemain matin. Puis on nous _paqueta_ de nouveau comme la veille, et nous fûmes emmenés à l'ouest, à travers le désert.
XLIX
UNE NUANCE BON TEINT.
Après quatre jours de voyage, quatre jours de tortures, nous rentrâmes dans la vallée de Navajo. Les captives, emmenées par le premier détachement avec tout le butin, étaient arrivées avant nous, et nous vîmes tout le bétail provenant de l'expédition épars dans la plaine. En approchant de la ville nous rencontrâmes une foule de femmes et d'enfants, beaucoup plus que nous n'en avions vu lors de notre première visite. Il en était venu des autres villages des Navajoès, situés plus au nord. Tous accouraient pour assister à la rentrée triomphale des guerriers, et prendre part aux réjouissances qui suivent toujours le retour d'une expédition heureuse.
Je remarquai parmi ces femmes beaucoup de figures du type espagnol. C'étaient des prisonnières qui avaient fini par épouser des guerriers indiens. Elles étaient vêtues comme les autres, et semblaient participer à la joie générale. Ainsi que la fille de Séguin, elles s'étaient indianisées. Il y avait beaucoup de métis, sang mêlé, descendant des Indiens et des captives mexicaines, enfants de ces Sabines américaines. On nous fit traverser les rues et sortir du village par l'extrémité ouest. La foule nous suivait en poussant des exclamations de triomphe, de haine et de curiosité. On nous conduisit près des bords de la rivière, à environ cent yards des maisons. En vain j'avais promené mes regards do côté et d'autre, autant que ma position incommode me le permettait, je n'avais aperçu ni _elle_, ni les autres captives. Où pouvaient-elles être? Probablement dans le temple. Ce temple, situé de l'autre côté de la ville, était masqué par des maisons. De la place où nous étions, je n'en pouvais apercevoir que le sommet. On nous détacha, et on nous mit à terre. Ce changement de position nous procura un grand soulagement. C'était un grand bonheur pour nous de pouvoir nous tenir assis; mais ce bonheur ne dura pas longtemps. Nous nous aperçûmes bientôt qu'on ne nous avait tiré de la glace que pour nous mettre dans le feu. Il s'agissait simplement de nous retourner. Jusque-là, nous avions été couchés sur le ventre; nous allions être couchés sur le dos. En peu d'instants le changement fut accompli.
Les sauvages nous traitaient avec aussi peu de cérémonie que s'il se fût agi de choses inanimées. Et, en vérité, nous ne valions guère mieux. On nous étendit sur le gazon. Autour de chacun de nous, quatre longs piquets formant un parallélogramme étaient enfoncés dans le sol. On nous attacha les quatre membres avec des courroies qui furent passées autour des piquets, et tendues de telle sorte que nos jointures en craquaient. Nous étions ainsi, gisant la face en l'air, comme des peaux mises au soleil pour sécher. On nous avait disposés sur deux rangs, bout à bout, de telle sorte que la tête de ceux qui étaient en avant se trouvait entre les jambes de ceux qui étaient sur la même file en arrière. Nous étions six en tout, formant trois couples un peu espacés. Dans cette position, et attachés ainsi, nous ne pouvions faire aucun mouvement. La tête seule jouissait d'un peu de liberté; grâce à la flexibilité du cou, nous pouvions voir ce qui se passait à droite, à gauche et devant nous.
Aussitôt que notre installation fut terminée, la curiosité me porta à regarder tout autour de moi. Je reconnus que j'occupais l'arrière de la file de droite, et que mon chef de file était le ci-devant soldat O'Cork. Les Indiens chargés de nous garder commencèrent par nous dépouiller de presque tous nos vêtements, puis ils s'éloignèrent. Les squaws et les jeunes filles nous entourèrent alors. Je remarquai qu'elles se rassemblaient en foule devant moi et formaient un cercle épais autour de l'Irlandais. Leurs gestes grotesques, leurs exclamations étranges et l'expression d'étonnement de leur physionomie me frappèrent.
-_Ta-yah! Ta-yah!_--criaient-elles, accompagnant ces exclamations debruyants éclats de rire.
Qu'est-ce que cela pouvait signifier! Barney était évidemment le sujet de leur gaieté. Mais qu'y avait-il de si extraordinaire en lui de plus qu'en nous autres? Je levai la tête pour savoir de qui il s'agissait; je compris tout immédiatement. Un des Indiens, avant de partir, avait pris le bonnet de l'Irlandais, dont la petite tête rouge restait exposée à tous les yeux. C'était cette tête, placée entre mes deux pieds, qui, semblable à une boule lumineuse, avait attiré l'attention de toutes les femmes. Peu à peu les squaws s'approchèrent jusqu'à ce qu'elles fussent entassées en cercle épais autour du corps de mon camarade. Enfin, l'une d'elles se baissa et toucha la tête, puis retira brusquement sa main, comme si elle se fût brûlée. Ce geste provoqua de nouveaux éclats de rire, et bientôt toutes les femmes du village furent réunies autour de l'Irlandais, se poussant, se bousculant, pour voir de plus près.
On ne s'occupa d'aucun de nous; seulement on nous foulait aux pieds sans aucun égard. Une demi-douzaine de squaws fort lourdes se servaient de mes jambes comme de marchepied, pour mieux voir par-dessus les épaules des autres. Comme la vue n'était pas interceptée par un grand nombre de jupes, j'apercevais encore la tête de l'Irlandais qui brillait comme un météore au milieu d'une forêt de jambes. Les Squaws devinrent de moins en moins réservées dans leurs attouchements, et, prenant des cheveux brin à brin, elles cherchaient à les arracher en riant comme des folles. Je n'étais à coup sûr ni en position, ni en disposition de m'égayer, mais il y avait dans le derrière de la tête de Barney une telle expression de résignation patiente, qu'elle eût déridé un fossoyeur. Sanchez et les autres riaient aux larmes. Pendant assez longtemps notre camarade endura le traitement en silence, mais enfin la douleur l'emporta sur la patience, et il commença à parler tout haut.
--Allons, allons, les filles, dit-il d'un ton de prière peu dégagé, ça vous amuse, n'est-ce pas? Est-ce que vous n'aviez jamais vu des cheveux rouges auparavant?
Les squaws, en entendant ces mots, qu'elles ne comprirent naturellement pas, se mirent à rire de plus belle, découvrant leurs dents blanches.
--Vraiment, si je vous avais avec moi dans mon vieux manoir d'O'Cork, je pourrais vous en montrer des quantités à vous rendre contentes pour toute votre vie. Allons donc, ôtez-vous de dessus moi! vous me trépignez les jambes à me broyer les os! Aie! Ne me tirez pas comme ça! Sainte Mère! voulez-vous me laisser tranquille? Que le diable vous envoie toutes ses... Aie!
Le ton duquel furent prononcés ces derniers mots montrait que O'Cork était sorti de son caractère, mais cela ne fit qu'augmenter l'activité de celles qui le tourmentaient, et leur gaieté ne connut plus de bornes. Elles se mirent à l'épiler avec plus d'acharnement que jamais, criant toujours; de telle sorte que les malédictions incessantes de O'Cork n'arrivaient plus à mes oreilles que par bouffées:
-Mère de Moïse!... Seigneur mon Dieu!... Sainte Vierge!... et autres exclamations.
La scène dura ainsi pendant quelques minutes; puis, tout à coup, il y eût un arrêt; les femmes se consultèrent, préparant sans doute quelque nouveau tour. Plusieurs jeunes filles furent envoyées vers les maisons, et revinrent avec une large olla et un autre vase plus petit. Que prétendaient-elles faire? Nous ne fûmes pas longtemps sans le savoir. L'olla fut remplie d'eau à la rivière, et l'autre vase placé près de la tête de Barney. Ce dernier contenait du savon de yucca, en usage parmi les Mexicains du Nord. Les femmes se proposaient de laver à fond les cheveux pour en faire partir le rouge.
Les lanières qui attachaient les bras de l'Irlandais furent relâchées, afin qu'il pût être mis sur son séant; on lui couvrit les cheveux d'un emplâtre de savon: deux squaws robustes le prirent chacun par une épaule, puis, imbibant d'eau des bouchons de fibres d'écorce, elles se mirent à frotter vigoureusement. Cette opération parut être très-peu du goût de Barney, qui se prit à hurler et à remuer la tête dans tous les sens, pour y échapper. Vains efforts. Une des squaws lui saisit la tête entre ses deux mains et la tint ferme, tandis que l'autre, puisant de l'eau fraîche, le savonna plus énergiquement que jamais. Les Indiennes hurlaient et dansaient tout autour; au milieu de tout ce bruit, j'entendais Barney éternuer et crier d'une voix étouffée:
--Sainte mère de Dieu!... htch-tch! vous frotterez bien... tch-itch!... jusqu'à, enlever la... p-tch! peau, sans que... tch-iteh! Ça s'en aille. Je vous dis... itch-tch! que c'est leur couleur!... ça n... ich-tch! ça ne s'en ira p... itch-tch! pas... atch-itch hitch!
Mais les protestations du pauvre diable ne servaient à rien. Le frottage et le savonnage allèrent leur train pendant dix minutes au moins. Puis on souleva la grande olla, et on en versa tout le contenu sur la tête et sur les épaules du patient.
Quel fut l'étonnement des femmes, lorsqu'elles s'aperçurent qu'au lieu de disparaître, la couleur rouge était devenue, s'il était possible, plus éclatante et plus vive que jamais. Une autre olla pleine d'eau fut vidée en manière de douche sur les oreilles du pauvre Irlandais; mais rien n'y faisait. Barney n'avait pas été si bien débarbouillé depuis longtemps, et il ne serait pas sorti mieux lavé des mains d'un régiment de barbiers.
Quand les squaws virent que la teinture résistait à tous leurs efforts, elles abandonnèrent la partie, et notre camarade fut replacé sur le dos. Son lit n'était plus aussi sec qu'auparavant, ni le mien non plus, car l'eau avait imbibé la terre tout autour, et nous étions tous couchés dans la boue. Mais c'était un léger inconvénient au milieu de tout ce que nous avions à supporter. Longtemps encore les femmes et les enfants des Indiens restèrent autour de nous, chacun d'eux examinant curieusement la tête de notre camarade. Nous eûmes notre part de leur curiosité; mais O'Cork était l'_éléphant_ de la ménagerie. Les Indiennes avaient vu des cheveux semblables aux nôtres sur la tête de leurs captives mexicaines; mais, sans aucun doute, Barney était le premier rouge qui eût pénétré jusque-là dans la vallée des Navajoès. La nuit vint enfin; les squaws retournèrent au village, nous laissant à la garde de sentinelles qui ne nous quittèrent pas de l'oeil jusqu'au lendemain matin.
L
ÉMERVEILLEMENT DES NATURELS.
Jusque-là nous étions demeurés dans une complète ignorance du sort qui nous était réservé. Mais d'après tout ce que nous avions entendu dire des sauvages, et d'après notre propre expérience, nous nous attendions à de cruelles tortures. Sanchez, qui connaissait un peu la langue, ne nous laissa, au surplus, aucun doute à cet égard. Au milieu des conversations des femmes, il avait saisi quelques mots qui l'avaient instruit de ce qu'on nous destinait. Quand elles furent parties, il nous fit part du programme, d'après ce qu'il avait pu comprendre.
--Demain, dit-il, ils vont danser la _mamanchic_, la grande danse de Moctezuma. C'est la fête des femmes et des enfants. Après-demain, il y aura un grand tournoi dans lequel les guerriers montreront leur adresse à l'arc, à la lutte et à l'équitation. S'ils veulent me laisser faire, je leur montrerai quelque chose en fait de voltige.
Sanchez n'était pas seulement un toréro de première force, il avait passé ses jeunes années dans un cirque, et, nous le savions tous, c'était un admirable écuyer.
--Le troisième jour, continua-t-il, nous ferons la course des massues; vous savez ce que c'est?
Nous en avions tous entendu parler.
--Et le quatrième?
--Oui, le quatrième!
--_On nous fera rôtir_.
Cette brusque déclaration nous aurait émus davantage si l'idée eût été nouvelle pour nous. Mais, depuis notre capture, nous avions considéré ce dénoûment comme un des plus probables. Nous savions bien que si l'on nous avait laissé la vie sauve à la mine, ce n'était pas pour nous réserver une mort plus douce; nous savions aussi que les sauvages ne faisaient jamais des hommes prisonniers pour les garder vivants. Rubé constituait une rare exception, son histoire était des plus extraordinaire, et il n'avait échappé qu'à force de ruse.
--Leur dieu, continua Sanchez, est celui des Mexicains Aztèques; ces tribus sont de la même race, croit-on; je suis assez ignorant sur ces matières, mais j'ai entendu des gens dire cela. Ce dieu porte un nom diablement dur à prononcer. _Carrai!_ je ne m'en souviens plus.
--Quetzalcoatl?
--_Caval!_ c'est bien ça. _Pues, señores_, c'est un dieu du feu, très-grand amateur de chair humaine, qu'il préfère rôtie, à ce que disent ses adorateurs. C'est pour ça qu'on nous fera rôtir. Ça sera pour lui être agréable, et en même temps pour se faire plaisir à eux-mêmes. _Dos pajaros a un golpe_ (deux oiseaux avec une seule pierre). [1]
[Note 1: _Two birds with one stone_, proverbe anglais qui correspond à: _d'une pierre deux coup_.]
Il n'était pas seulement probable, mais tout à fait certain que nous serions traités ainsi; et là-dessus, nous nous endormîmes n'ayant rien de mieux à faire. Le lendemain matin, nous vîmes tous les Indiens occupés à se peindre le corps et à faire leur toilette. Puis la fameuse danse, la _mamanchic_ commença.
Cette cérémonie eut lieu sur la prairie, à quelque distance en avant de la façade du temple. Préalablement on nous avait détachés de nos piquets et on nous avait conduits sur le théâtre de la fête, afin que nous pussions voir la nation dans toute sa gloire. Nous étions toujours garrottés, mais nos liens nous laissaient la liberté de nous tenir assis. C'était un grand adoucissement, et ce changement de position nous causa plus de plaisir que la vue du spectacle.
C'est à peine si je pourrais décrire cette danse quand bien même je l'aurais regardée, et je ne la regardai point. Comme Sanchez nous l'avait dit, elle était exécutée par les femmes de la tribu seulement. Des processions de jeunes filles, dans des costumes gais et fantastiques, portant des guirlandes de fleurs, marchaient en rond et dessinaient toutes sortes de figures. Un guerrier et une jeune fille placés sur une plate-forme élevée représentaient Moctezuma et la reine; autour d'eux s'exécutaient les danses et les chants. La cérémonie se terminait par une prosternation en demi-cercle devant le trône qui était occupé, à ce que je vis, par Dacoma et Adèle. Celle-ei me parut triste.
--Pauvre Séguin! pensai-je; elle n'a plus personne pour la protéger à présent. Son prétendu père, le chef-médecin, lui était peut-être attaché; il n'est plus là non plus, et....
Je cessai bientôt de penser à Adèle; d'autres sujets d'alarmes plus vives vinrent m'assaillir. Mon âme, aussi bien que mes yeux, se portait du côté du temple que nous pouvions apercevoir de l'endroit où on nous avait placés. Nous en étions trop loin pour reconnaître les traits de femmes blanches qui garnissaient les terrasses. _Elle_ était là sans doute, mais je ne pouvais la distinguer des autres. Peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi. C'est ce que je pensai alors.
Un Indien était au milieu d'elles. J'avais déjà vu Dacoma, avant le commencement de la danse, paradant fièrement devant elles dans tout l'éclat de sa robe royale. Ce chef, au dire de Rubé, était brave, mais brutal et licencieux; mon coeur était douloureusement oppressé, quand on nous reconduisit à la place que nous occupions auparavant. Les sauvages passèrent en festins la plus grande partie de la nuit suivante; il n'en fut pas de même pour nous. On nous fournissait à peine la nourriture suffisante, nous souffrions beaucoup de la soif; nos gardiens se décidaient difficilement à se déranger pour nous donner de l'eau, bien que la rivière coulât à nos pieds.
Le jour revint et le festin recommença. De nouveaux bestiaux furent sacrifiés et d'énormes quartiers de viandes accrochés au-dessus des flammes. Dès le matin, les guerriers s'équipèrent, sans revêtir cependant le costume de guerre, et le tournoi commença. On nous conduisit encore sur le théâtre des jeux, mais on nous plaça plus loin dans la prairie. Je voyais distinctement sur la terrasse du temple les blancs vêtements des captives. Le temple était leur demeure. Sanchez l'avait entendu dire par les Indiens qui causaient entre eux: et il me l'avait répété. Elles devaient y rester jusqu'au cinquième jour, lendemain de notre sacrifice. Puis le chef en choisirait une pour lui, et les autres devraient être tirées au sort par les guerriers! Oh! ces heures furent cruelles à passer.
Quelquefois, je désirais la revoir une fois encore avant de mourir; puis la réflexion me soufflait qu'il vaudrait mieux ne plus nous rencontrer. La connaissance de mon malheureux destin ne pourrait qu'augmenter l'amertume de ses douleurs. Oh! ces heures furent cruelles! Je me mis à regarder le carrousel des sauvages. Il y avait des passes d'armes et des exercices d'équitation. Des hommes couraient au galop avec un seul pied sur le cheval, et dans cette position lançaient la javeline ou la flèche droit au but. D'autres exécutaient la voltige sur des chevaux lancés à fond de train, et sautaient de l'un sur l'autre. Ceux-ci sautaient à bas de la selle au milieu d'une course rapide; ceux-là montraient leur adresse à manier le lasso. Puis il y eut des joutes dans lesquelles les guerriers cherchaient à se désarçonner l'un l'autre comme des chevaliers du moyen age. C'était, en fait, un très-beau spectacle: un grand hippodrome dans le désert. Mais je n'étais point en disposition de m'en amuser. Sanchez y trouvait plus de plaisir que moi. Je le voyais suivre chaque exercice avec un intérêt croissant. Tout à coup il parut agité; sa figure prit une expression étrange: quelque pensée soudaine, quelque résolution subite venait de s'emparer de lui.
--Dites à vos guerriers, s'écria-t-il, s'adressant à un de nos gardiens, dans la langue des Navajoès, dites à vos guerriers que je ferais mieux que le plus fort d'entre eux, et que je pourrais leur montrer comment on manoeuvre un cheval. Le sauvage répéta ce que le prisonnier avait dit: peu après plusieurs guerriers à cheval l'entourèrent et l'apostrophèrent.
--Toi! un misérable esclave blanc, lutter avec des guerriers navajoès! Ha! ha! ha!
--Savez-vous aller à cheval sur la tète, vous autres?
--Sur la tête! comment?
--Vous tenir sur la tête pendant que le cheval est au galop!
--Non; ni toi ni personne. Nous sommes les meilleurs cavaliers de toute la contrée, et nous ne le pourrions pas.
--Je le puis, moi, affirma solennellement le toréador.
--Il se vante! c'est un fou! crièrent-ils tous.
--Laissons-le essayer, cria l'un; donnez-lui un cheval; il n'y a pas de danger.
--Donnez-moi mon cheval et je vous le ferai voir.
--Quel est ton cheval?
--Ce n'est aucun de ceux dont vous vous êtes servis, bien sûr; mais amenez-moi ce mustang pommelé, donnez-moi un champ de cent fois sa longueur sur la prairie, et je vous apprendrai un nouveau tour.
Le cheval qu'indiquait Sanchez était celui sur lequel il était venu depuis Del-Norte. En cherchant à le reconnaître, j'aperçus mon arabe favori, pâturant au milieu des autres.
Les Indiens se consultèrent et consentirent à la demande du toréro. Le cheval qu'il avait désigné fut pris au lasso et amené près de notre camarade, qu'on débarrassa de ses liens. Les Indiens n'avaient pas peur qu'il s'échappât. Ils savaient bien que leurs chevaux ne seraient pas embarrassés d'atteindre le mustang pommelé; de plus, il y avait un poste établi à chacune des entrées de la vallée, de sorte que, Sanchez leur eût-il échappé dans la plaine, il n'aurait pu sortir de la vallée. Celle-ci constituait en elle-même une prison.
Sanchez eut bientôt terminé ses préparatifs. Il noua solidement une peau de buffle sur le dos de son cheval, puis le conduisit par la bride en lui faisant décrire plusieurs fois de suite le même rond. Quand l'animal eut reconnu le terrain, le torero lâcha la bride, et fit entendre un cri particulier. Aussitôt le cheval se mit à parcourir le cercle au petit galop. Après deux ou trois tours, Sanchez sauta sur son dos, et exécuta ce tour bien connu qui consiste à chevaucher la tête en bas, les pieds en l'air. Mais ce tour de force, s'il n'avait rien d'extraordinaire pour les écuyers de profession, était nouveau pour les Navajoès qui semblaient émerveillés et poussaient des cris d'admiration. Ils le firent recommencer maintes et maintes fois jusqu'à ce que le mustang pommelé fût en nage. Sanchez ne voulut pas quitter la partie sans donner aux spectateurs un échantillon complet de son savoir-faire, et il réussit à les étonner au suprême degré. Quand le carrousel fut terminé et qu'on nous reconduisit au bord de la rivière, Sanchez n'était plus avec nous. Il avait gagné la vie sauve. Les Navajoès l'avaient pris pour professeur d'équitation.
LI
LA COURSE AUX MASSUES.
Le lendemain arriva. C'était le jour oû nous devions entrer en scène. Nos ennemis procédèrent aux préparatifs. Ils allèrent au bois, en revinrent avec des branches en forme de massues, fraîchement coupées, et s'habillèrent comme pour une course ou une partie de paume. Dès le matin, on nous conduisit devant la façade du temple. En arrivant, mes yeux se portèrent sur la terrasse. Ma bien-aimée était là; elle m'avait reconnu. Mes vêtements en lambeaux étaient souillés de sang et de boue; mes cheveux pleins de terre; mes bras, couverts de cicatrices; ma figure et mon cou, noirs de poudre; malgré tout cela, elle m'avait reconnu. Les yeux de l'amour pénètrent tous les voiles.