Les chasseurs de chevelures

Chapter 28

Chapter 283,809 wordsPublic domain

L'un deux, plus courageux que les autres, ramassa la perruque, et ils se mirent tous à l'examiner avec une curiosité minutieuse. L'un après l'autre, ils vinrent considérer de près le crâne luisant et passer la main sur sa surface polie, en accompagnant ces gestes d'exclamations étonnées. Ils replacèrent la perruque dessus, la retirèrent de nouveau, l'ajustant de toutes sortes de façons. Enfin, celui qui l'avait réclamée comme étant sa propriété ôta sa coiffure de plumes, et, mettant la perruque sur sa tête, sens devant derrière, il se mit à marcher fièrement, les longues boucles pendant sur sa figure. C'était une scène vraiment grotesque et dont je me serais beaucoup amusé en toute autre circonstance.

Il y avait quelque chose d'irrésistiblement comique dans l'étonnement des acteurs; mais la tragédie m'avait trop ému pour que je fusse disposé à rire de la farce. Trop d'horreurs m'environnaient. Séguin peut-être mort! _Elle_ perdue pour jamais, esclave de quelque sauvage brutal! Ma propre situation était terrible aussi; je ne voyais pas trop comment je pourrais en sortir, et combien de temps j'échapperais aux recherches. Au surplus, cela m'inquiétait beaucoup moins que le reste. Je ne tenais guère à ma propre vie; mais il y a un instinct de conservation qui agit même en dehors de la volonté; l'espérance me revint bientôt au coeur, et avec elle le désir de vivre. Je me mis à rêver. J'organiserais une troupe puissante; j'irais la sauver. Oui! Quand bien même je devrais employer à cela des années entières, j'accomplirais cette oeuvre. Je la retrouverais toujours fidèle! Elle ne pouvait pas oublier, _Elle!_ Pauvre Séguin! les espérances de toute une vie détruites ainsi en une heure! et le sacrifice scellé de son propre sang! Je ne voulais cependant pas désespérer. Dût mon destin être pareil au sien, je reprendrais la tâche où il l'avait laissée. Le rideau se lèverait sur de nouvelles scènes, et je ne quitterais point la partie avant d'arriver à un dénoûment heureux ou, du moins, avant d'avoir tiré de ces maux une effroyable vengeance.

Malheureux Séguin! Je ne m'étonnais plus qu'il se fût fait chasseur de scalps. Je comprenais maintenant tout ce qu'il y avait de saint et de sacré dans sa haine impitoyable pour l'Indien sans pitié. Moi aussi, je ressentais cette haine implacable. Toutes ces réflexions passèrent rapidement dans mon esprit, car la scène que j'ai décrite n'avait pas duré longtemps. Je me mis alors à examiner tout autour de moi pour reconnaître si j'étais suffisamment caché dans ma niche. Il pouvait bien leur venir à l'idée d'explorer les puits de mine. En cherchant à percer l'ombre qui m'environnait, mon regard rencontra un objet qui me fit tressaillir et me donna une sueur froide. Quelque terribles qu'eussent été les scènes que je venais de traverser, ce que je voyais me causa une nouvelle épouvante. A l'endroit le plus sombre, je distinguai deux petits points brillants. Ils ne scintillaient pas, mais jetaient une sorte de lueur verdâtre. Je reconnus que c'étaient des yeux. J'étais dans la cave avec une panthère! ou peut-être avec un compagnon plus terrible encore, un ours gris! Mon premier mouvement fut de me rejeter en arrière dans ma cachette. Je me reculai jusqu'à ce que je rencontrasse le roc.

Je n'avais pas l'idée de chercher à m'échapper. C'eût été me jeter dans le feu pour éviter la glace, car les Indiens étaient encore devant la cave. Bien plus, toute tentative de retraite n'aurait fait qu'exciter l'animal, qui peut-être en ce moment se préparait à s'élancer sur moi. J'étais accroupi, et je cherchais dans ma ceinture le manche de mon couteau. Je le saisis enfin, et, le dégainant, je me mis en attitude de défense. Pendant tout ce temps, j'avais tenu mon regard fixé sur les deux orbes qui brillaient devant moi. Ils étaient également arrêtés sur moi, et me regardaient sans un clignement. Je ne pouvais en détacher mes yeux, qui semblaient animés d'une volonté propre. Je me sentais saisi d'une espèce de fascination, et je m'imaginais que si je cessais de le regarder, l'animal s'élancerait sur moi.

J'avais entendu parler de bêtes féroces dominées par le regard de l'homme, et je faisais tous mes efforts pour impressionner favorablement mon vis-à-vis. Nous restâmes ainsi pendant quelque temps sans bouger ni l'un ni l'autre d'un pouce. Le corps de l'animal était complètement invisible pour moi; je n'apercevais que les cercles luisants qui semblaient incrustés dans de l'ébène. Voyant qu'il demeurait si longtemps sans bouger, je supposai qu'il était couché dans son repaire, et n'attaquerait pas tant qu'il serait troublé par le bruit du dehors, tant que les Indiens ne seraient pas partis. Il me vint à l'idée que je n'avais rien de mieux à faire que de préparer mes armes. Un couteau ne pouvait m'être d'une grande utilité dans un combat avec un ours gris. Mon pistolet était à ma ceinture, mais il était déchargé. L'animal me permettrait-il de le recharger? Je pris le parti d'essayer.

Sans cesser de regarder la bête, je cherchai mon pistolet et ma poire à poudre; les ayant trouvés, je commençai à garnir les canons. J'opérais silencieusement, car je savais que ces animaux y voient dans les ténèbres, et que, sous ce rapport, mon _vis-à-vis_ avait l'avantage sur moi. Je bourrai la poudre avec mon doigt. Je plaçai le canon chargé en face de la batterie, et armai le pistolet. Au cliquetis du chien, je vis un mouvement dans les yeux. L'animal allait s'élancer! Prompt comme la pensée, je mis mon doigt sur la détente. Mais avant que j'eusse pu viser, une voix bien connue se fit entendre:

--Un moment donc, s... mille ton...! s'écria-t-elle. Pourquoi diable ne dites-vous pas que vous êtes un blanc? Je croyais avoir affaire à une canaille d'Indien. Qui diable êtes-vous donc! Serait-ce Bill Garey? Oh! non, vous n'êtes pas Billye, bien sûr.

--Non, répondis-je, revenant de ma surprise, ce n'est pas Bill.

--Oh! je le pensais bien, Bill m'aurait deviné plus vite que ça. Il aurait reconnu le regard du vieux nègre, comme j'aurais reconnu le sien. Ah! pauvre Billye! je crains bien que le bon trappeur soit flambé! Il n'y en a pas beaucoup qui le vaillent dans les montagnes; non, il n'y en a pas beaucoup.

--Maudite affaire! continua la voix avec une expression profonde, voilà ce que c'est que de laisser son rifle derrière soi. Si j'avais eu _Targuts_ entre les mains, je ne serais pas caché ici comme un _oposum_ effrayé. Mais il est perdu le bon fusil; il est perdu! et la vieille jument aussi; et je suis là, désarmé, démonté! gredin de sort!

Ces derniers mots furent prononcés avec un sifflement pénible, qui résonna dans toute la cave.

--Vous êtes le jeune ami du capitaine, n'est-ce pas? Demanda Rubé en changeant de ton.

--Oui, répondis-je.

--Je ne vous avais pas vu entrer, autrement j'aurais parlé plus tôt. J'ai reçu une égratignure au bras, et j'étais en train d'arranger ça quand vous serez entré. Qui pensiez-vous donc que j'étais?

--Je ne croyais pas que vous fussiez un homme. Je vous prenais pour un ours gris.

--Ha! ha! ha! hé! hi! hi! C'est ce que je me disais quand j'ai entendu craquer votre pistolet. Hi! hi! hi! Si jamais je rencontre encore Bill Garey, je le ferai bien rire. Le vieux Rubé pris pour un ours gris! La bonne farce! Hé! hé! hé! hi! hi! Hi! ho! ho! hoou!

Et le vieux trappeur se livra à un accès de gaieté, tout comme s'il eût assisté à quelque farce de tréteaux à cent milles de toute espèce de danger.

--Savez-vous quelque chose de Séguin? demandai-je, désirant savoir s'il y avait quelque probabilité que mon ami fût encore vivant.

--Si je sais quelque chose? Oui, je sais quelque chose. Je l'ai perçu un instant. Avez-vous jamais vu un _catamount_ bondir?

--Je crois que oui, répondis-je.

--Eh bien, vous pouvez vous le figurer. Il était dans la masure quand elle s'est écroulée. J'y étais aussi; mais je n'y suis pas resté longtemps après. Je me glissai vers la porte, et je vis alors le capitaine aux prises avec un Indien sur un tas de décombres. Mais ça n'a pas été long. Le cap'n lui a logé quelque chose entre les côtes, et le moricaud est tombé.

--Mais Séguin, l'avez-vous revu depuis?

--Si je l'ai revu depuis? Non, je ne l'ai pas revu.

--Je crains qu'il n'ait été tué.

--Ça n'est pas probable, jeune homme. Il connaît les puits d'ici mieux que personne de nous; et il a du savoir où se cacher. Il s'est mis à l'abri, sûr et certain.

--Sans doute, il a pu le faire s'il a voulu, dis-je, pensant que Séguin avait peut-être exposé témérairement sa vie en voulant suivre les captives.

--Ne soyez pas inquiet de lui, jeune homme. Le cap'n n'est pas un gaillard à fourrer ses doigts dans une ruche où il n'y a pas de miel; il n'est pas homme à ça.

--Mais où peut-il être allé, puisque vous ne l'avez plus revu depuis ce moment-là?

--Où il peut être allé? Il y a cinquante chemins qu'il a pu prendre au milieu de la bagarre. Je ne me suis pas occupé de regarder par où il passait. Il avait laissé là l'Indien mort sans prendre sa chevelure; et je m'étais baissé pour la cueillir; quand je me suis relevé, il n'était plus là, mais l'autre, l'_Indien_, y était, lui. Cet Indien-là a quelque amulette, c'est sûr.

--De quel Indien voulez-vous parler?

--Celui qui nous a rejoints sur le Del-Norte, le Coco.

--El-Sol! que lui est-il arrivé? est-il tué?

--Lui, tué! par ma foi, non; il ne peut pas être tué: telle est l'opinion de l'Enfant. Il est sorti de la cabane après qu'elle était tombée, et son bel habit était aussi propre que s'il venait de le tirer d'une armoire. Il y en avait deux après lui; et, bon Dieu! fallait voir comme il les a expédiés! J'arrivai sur un par derrière et je lui plantai mon couteau dans les côtes; mais la manière dont il a dépêché l'autre était un peu soignée. C'est le plus beau coup que j'aie vu dans les montagnes, où j'en ai vu plus d'un, je peux le dire.

--Comment donc a-t-il fait?

--Vous savez que cet Indien, le Coco, combattait avec une hachette!

--Oui.

--Bien, alors; c'est une fameuse arme pour ceux qui savent s'en servir, et il est fort sur cet instrument-là, lui; personne ne lui en remontrerait. L'autre avait une hachette aussi; mais il ne l'a pas gardée longtemps; en une minute elle lui avait été arrachée des mains, et le Coco lui a planté un coup de la sienne! Wagh! c'était un fameux coup, un coup comme on n'en voit pas souvent. La tête du moricaud a été fendue jusqu'aux épaules. Elle a été séparée en deux moitiés comme on n'aurait pas pu le faire avec une large hache! Quand la vermine fut étendue à terre on aurait dit qu'elle avait deux têtes. Juste à ce moment, je vis les Indiens qui arrivaient des deux côtés; et comme l'Enfant n'avait ni cheval ni armes, si ce n'est un couteau, il pensa que ça n'était pas sain pour lui de rester là plus longtemps, et il alla se cacher. Voilà!

XLVII

ENFUMÉS.

Nous avions parlé à voix basse, car les Indiens se tenaient toujours devant la cave. Un grand nombre étaient venus se joindre aux premiers, et examinaient le crâne du Canadien avec la même curiosité et la même surprise qu'avaient manifestées leurs camarades. Rubé et moi nous les observions en gardant le silence; le trappeur était venu se placer auprès de moi, de façon qu'il pouvait voir dehors et me parler tous bas. Je craignais toujours que les sauvages ne dirigeassent leurs recherches du côté de notre puits.

--Ça n'est pas probable, dit mon compagnon; il y a trop de puits comme ça, voyez-vous; il y en a une masse, plus de cent, de l'autre côté. De plus, presque tous les hommes qui se sont sauvés ont pris par là, et je crois que les Indiens suivront la même direction; ça les empêchera de... Jésus, mon Dieu, ne voilà-t-il pas ce damné chien, maintenant!

Je ne compris que trop la signification du ton de profonde alarme avec lequel ces derniers mots avaient été prononcés. En même temps que Rubé j'avais aperçu Alp. Il courait çà et là devant la cave. Le pauvre animal était à ma recherche. Un moment après il était sur la piste du chemin que j'avais suivi à travers les cactus, et venait en courant dans la direction de l'ouverture. En arrivant près du corps du Canadien, il s'arrêta, parut l'examiner, poussa un hurlement, et passa à celui du docteur, autour duquel il répéta la même démonstration. Il alla plusieurs fois de l'un à l'autre, et enfin les quitta; puis interrogeant la terre avec son nez, il disparut de nos yeux.

Ses étranges allures avaient attiré l'attention des sauvages, qui, tous, l'observaient. Mon compagnon et moi, nous commencions à espérer qu'il avait perdu mes traces, lorsque, à notre grande consternation, il reparut une seconde fois, suivant ma piste comme auparavant. Cette fois il sauta par-dessus les cadavres, et un moment après il s'élançait dans la cave. Les cris des sauvages nous annoncèrent que nous étions découverts. Nous essayâmes de chasser le chien, et nous y réussîmes, Rubé lui ayant donné un coup de couteau; mais la blessure elle-même et les allures de l'animal démontrèrent aux ennemis qu'il y avait quelqu'un dans l'excavation. L'entrée fut bientôt obscurcie par une masse de sauvages criant et hurlant.

--Maintenant, jeune homme, dit mon compagnon, voilà le moment de vous servir de votre pistolet. C'est un pistolet du nouveau genre que vous avez là! Chargez-en tous les canons.

--Est-ce que j'aurai le temps de les charger?

--Vous aurez tout le temps. Il faut qu'ils aillent à la masure pour avoir une torche, dépêchez-vous! Mettez-vous en état d'en descendre quelques-uns.

Sans prendre le temps de répondre, je saisis ma poudrière et chargeai les cinq autres canons du revolver.

A peine avais-je fini, qu'un des Indiens se montra devant l'ouverture, tenant à la main un brandon qu'il se disposait à jeter dans la cave.

--A vous maintenant, cria Rubé. F... ichez-moi ce b...-là par terre! Allons!

Je tirai, et le sauvage, lâchant la torche, tomba mort dessus!

Un cri de fureur suivit la détonation, et les Indiens disparurent de l'ouverture. Un instant après, nous vîmes un bras s'allonger, et le cadavre fut retiré de l'entrée.

--Que croyez-vous qu'ils vont faire maintenant? demandai-je à mon compagnon.

--Je ne peux pas vous dire exactement; mais la position n'est pas bonne, j'en conviens. Rechargez votre coup. Je crois que nous en abattrons plus d'un avant qu'ils ne prennent notre peau. Gredin de sort! mon bon fusil Targuts! Ah! si je l'avais seulement avec moi! Vous avez six coups, n'est-ce pas? bon! Vous pouvez remplir la cave de leurs carcasses avant qu'ils arrivent jusqu'à nous. C'est une bonne arme que celle-là: on ne peut pas dire le contraire. J'ai vu le cap'n s'en servir. Bon Dieu! quelle musique il lui a fait jouer sur ces moricauds dans la masure! Il y en a plus d'un qu'il a mis à bas avec. Chargez bien, jeune homme. Vous avez tout le temps. Ils savent qu'il ne fait pas bon de s'y frotter.

Pendant tout ce dialogue, aucun des Indiens ne se montra; mais nous les entendions parler de chaque côté de l'ouverture, en dehors. Ils étaient en train de discuter un plan d'attaque contre nous. Comme Rubé l'avait supposé, ils semblaient se douter que la balle était partie d'un revolver. Probablement quelqu'un des survivants du dernier combat leur avait donné connaissance du terrible rôle qu'y avaient joué ces nouveaux pistolets, et ils ne se souciaient pas de s'y exposer. Qu'allaient-ils essayer? De nous prendre par la famine?

--Ça se peut, dit Rubé, répondant à cette question, et ça ne leur sera pas difficile. Il n'y a pas un brin de victuaille ici, à moins que nous ne mangions des cailloux. Mais il y a un autre moyen qui nous ferait sortir bien plus vite, s'ils ont l'esprit de l'employer. Ha! s'écria le trappeur avec énergie; je m'y attendais bien. Les gueux vont nous enfumer. Regardez là-bas!

Je regardai dehors à une certaine distance, je vis des Indiens venant dans la direction de la cave, et apportant des brassées de broussailles. Leur intention était claire.

--Mais pourront-ils réussir? demandai-je, mettant en doute la possibilité de nous enfumer par ce moyen;--ne pourrons-nous pas supporter la fumée?

--Supporter la fumée! Vous êtes jeune, l'ami. Savez-vous quelle sorte de plantes ils vont chercher là-bas!

--Non; qu'est-ce que c'est donc?

--C'est une plante qui ne sent pas bon: c'est la plante la plus puante que vous ayez jamais sentie, je le parie. Sa fumée ferait sortir un chinche de son trou. Je vous le dis, jeune homme, nous serons forcés de quitter la place, ou nous étoufferons ici. L'Enfant aimerait mieux se battre contre trente Indiens et plus que de rester à cette fumée. Quand elle commencera à gagner, je prendrai mon êlan dehors; voilà, ce que je ferai, jeune homme.

--Mais comment? demandai-je haletant, comment nous y prendrons-nous?

--Comment? Nous sommes sûrs d'être pincés ici, n'est-ce pas?

--Je suis décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité.

--Très-bien; alors voici ce qu'il faut faire, et il ne faut pas faire autrement: quand la fumée s'élèvera de manière qu'ils ne puissent pas nous voir sortir, vous vous jetterez au milieu d'eux. Vous avez le pistolet et vous pouvez aller de l'avant. Tirez sur tous ceux qui vous barreront le chemin, et courez comme un daim! Je me tiendrai sur vos talons. Si seulement nous pouvons passer au travers, nous gagnerons les broussailles, et nous nous fourrons dans les puits de l'autre côté. Les caves communiquent de l'une à l'autre, et nous pourrons les dépister. J'ai vu le temps où le vieux Rubé savait un peu courir; mais les jointures sont un peu raides maintenant. Nous pouvons essayer pourtant; et puis, jeune homme, nous n'avons pas d'autre chance, comprenez-vous?

Je promis de suivre à la lettre les instructions que venait de me donner mon compagnon.

--Ils n'auront pas encore le scalp du vieux Rubé de cette fois, ils ne l'auront pas encore, hi! hi! hi! murmura mon camarade, incapable de jamais désespérer.

Je me retournai vers lui. Il riait de sa propre plaisanterie, et, dans une telle situation, cette gaieté me causa comme une sorte d'épouvante.

Plusieurs charges de broussailles avaient été empilées à l'embouchure de la cave. Je reconnus des plantes de créosote: l'_ideondo_. On les avait placées sur la torche encore allumée; elles prirent feu et dégagèrent une fumée noire et épaisse. D'autres broussailles furent ajoutées par-dessus, et la vapeur fétide, poussée par l'air du dehors, commença à nous entrer dans les narines et dans la gorge, provoquant chez nous un sentiment subit de faiblesse et de suffocation. Je n'aurais pu supporter longtemps cette atteinte; Rubé me cria:

--Allons, voilà le moment, jeune homme! dehors, et tapez dessus!

Sous l'empire d'une résolution désespérée, je m'élançai, le pistolet au poing, à travers les broussailles fumantes. J'entendis un cri sauvage et terrible. Je me trouvai au milieu d'une foule d'hommes,--d'ennemis. Je vis les lances, les tomahawks, les couteaux sanglant levés sur moi, et....

XLVIII

UN NOUVEAU MODE D'ÉQUITATION.

Quand je revins à moi, j'étais étendu à terre, et mon chien, la cause innocente de ma captivité, me léchait la figure. Je n'avais pas dû rester longtemps sans connaissance, car les sauvages étaient encore autour de moi, gesticulant avec violence. L'un d'eux repoussait les autres en arrière. Je le reconnus, c'était Dacoma. Le chef prononça une courte harangue qui parut apaiser les guerriers. Je ne comprenais pas ce qu'il disait, mais j'entendis plusieurs fois le nom de Quetzalcoatl. C'était le nom de leur dieu; je ne l'ignorais pas, mais je ne m'expliquais pas dans le moment quel rapport il pouvait y avoir entre ce Dieu et la conservation de ma vie. Je crus que Dacoma, en me protégeant, obéissait à quelque sentiment de pitié ou de reconnaissance, et je cherchais à me rappeler quel genre de service j'avais pu lui rendre pendant qu'il était prisonnier. Je me trompais grossièrement sur les intentions de l'orgueilleux sauvage.

Une vive douleur que je ressentais à la tête m'inquiétait. Avais-je donc été scalpé? Je portai la main à mes cheveux pour m'en assurer; mes boucles brunes étaient à leur place; mais j'avais eu le derrière de la tête fendu par un coup de tomahawk. J'avais été frappé au moment où je sortais et avant d'avoir pu faire feu. Qu'était devenu Rubé? Je me soulevai un peu et regardai autour de moi. Je ne le vis nulle part. S'était-il échappé, comme il en avait annoncé l'intention? Cela n'était pas possible; aucun homme n'eût été capable, sans autre arme qu'un couteau, de se frayer passage au milieu de tant d'ennemis. De plus, je ne voyais parmi les sauvages aucun symptôme de l'agitation qu'aurait immanquablement provoqué la fuite d'un ennemi. Nul n'avait quitté la place. Qu'était-il donc devenu? Ha! je compris alors le sens de sa plaisanterie relativement à un scalp. Ce mot n'avait pas été, comme à l'ordinaire, à double mais bien à triple entente. Le trappeur, au lieu de me suivre, était resté tranquillement dans le trou, d'où il m'observait sans aucun doute, sain et sauf, et se félicitant de l'avoir ainsi échappé. Les Indiens ne s'imaginant pas que nous fussions deux dans la cave, et satisfaits d'en avoir fait sortir un, n'essayèrent plus de l'enfumer. Je n'avais pas envie de les détromper. La mort ou la capture de Rubé ne m'aurait été d'aucun soulagement; mais je ne pus m'empêcher de faire quelques réflexions assez maussades sur le stratagème employé par le vieux renard pour se tirer d'affaire.

On ne me laissa pas le temps de m'appesantir beaucoup sur ce détail: deux des sauvages me saisirent par les bras et m'entraînèrent vers les ruines encore en feu. Grand Dieu! était-ce pour me réserver à ce genre de mort, le plus cruel de tous, que Dacoma m'avait sauvé de leurs tomahawks! Ils me lièrent les pieds et les mains. Plusieurs de mes compagnons étaient autour de moi et subissaient le même traitement. Je reconnus Sanchez, le toréador, et l'Irlandais aux cheveux rouges. Il y en avait encore trois autres dont je n'ai jamais su les noms. Nous étions sur la place ouverte devant la masure brûlée. Nous pouvions voir tout ce qui se passait alentour. Les Indiens cherchaient à dégager les cadavres de leurs amis du milieu des poutres embrasées. Quand j'eus vérifié que Séguin n'était ni parmi les prisonniers ni parmi les morts, je les observai avec moins d'inquiétude. Le sol de la cabane, déblayé des ruines, présentait un horrible spectacle. Plus de douze cadavres étaient étendus là, à moitié brûlés et calcinés. Leurs vêtements étaient consumés; mais aux lambeaux qui en restaient encore, on pouvait reconnaître à quel parti chacun avait appartenu. Le plus grand nombre étaient des Navajoès. Il y avait aussi plusieurs cadavres de chasseurs fumant sous leurs blouses racornies. Je pensai à Garey; mais autant que j'en pus juger, à l'aspect de ces restes informes, il n'était point parmi les morts.