Chapter 27
--Et comment cela peut-il être? demanda un des guerriers, un des orateurs de la tribu. Tu as une fille parmi nos captives; nous savons cela. Elle est blanche comme la neige qui couvre le sommet de la montagne. Ses cheveux sont jaunes comme l'or de ses bracelets. La reine a le teint brun. Parmi les femmes de nos tribus il y en a beaucoup qui sont aussi blanches qu'elle; ses cheveux sont noirs comme l'aile du vautour. Comment cela se ferait-il? Chez nous, les enfants d'une même famille sont semblables les uns aux autres. N'en est-il pas de même des vôtres? Si la reine est ta fille, celle qui a les cheveux d'or ne l'est donc pas. Tu ne peux pas être le père des deux. Mais non! continua le rusé sauvage élevant la voix, la reine n'est pas ta fille. Elle est de notre race. C'est un enfant de Moctezuma; c'est la reine des Navajoes.
--Il faut que notre reine nous soit rendue! s'écrièrent les guerriers. Elle est nôtre! nous la voulons!
En vain Séguin réitéra ses réclamations paternelles; en vain il donna tous les détails d'époques et de circonstances relatives à l'enlèvement de sa fille par les Navajoès eux-mêmes, les guerriers s'obstinèrent à répéter:
--C'est notre reine, nous voulons qu'elle nous soit rendue!
Séguin, dans un éloquent discours, en appela aux sentiments du vieux chef dont la fille se trouvait dans une situation analogue; mais il était évident que celui-ci, en eût-il la volonté, n'avait pas le pouvoir de calmer la tempête. Les plus jeunes guerriers répondaient par des cris dérisoires, et l'un d'eux s'écria que «le chef blanc extravaguait.» Ils continuèrent quelque temps à gesticuler, déclarant, d'un ton formel, qu'à aucune condition, ils ne consentiraient à un échange si la reine n'en faisait pas partie. Il était facile de voir qu'ils attachaient une importance mystique à la possession de leur reine. Entre elle et Dacoma lui-même, leur choix n'eût pas été douteux.
Les exigences se produisaient d'une manière si insultante que nous en vînmes à nous réjouir intérieurement de leur intention manifeste d'en finir par une bataille. Les rifles, principal objet de leurs craintes, n'étant pas là, ils se croyaient sûrs de la victoire.
Les chasseurs ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains, et se sentaient également certains de l'emporter. Seulement, ils attendaient le signal de leur chef. Séguin se tourna vers eux, et baissant la tête, car il parlait debout, il leur recommanda à voix basse le calme et la patience. Puis, couvrant ses yeux de sa main, il demeura quelques instants plongé dans une méditation profonde.
Les chasseurs avaient pleine confiance dans l'intelligence aussi bien que dans le courage de leur chef. Ils comprirent qu'il combinait un plan d'action quelconque, et attendirent patiemment le résultat. De leur côté, les Indiens ne se montraient nullement pressés. Ils ne s'inquiétaient pas du temps perdu, espérant toujours l'arrivée de la bande de Dacoma. Ils demeuraient tranquilles sur leurs sièges, échangeant leurs pensées par des monosyllabes gutturaux ou de courtes phrases; quelques-uns coupaient de temps en temps la conversation par des éclats de rire. Ils paraissaient tout à fait à leur aise, et ne semblaient aucunement redouter la chance d'un combat avec nous. Et, en vérité, à considérer les deux partis, chacun aurait dit que, homme contre homme, nous n'étions pas capables de leur résister. Tous, à une ou deux exceptions près, avaient six pieds de taille, quelques-uns plus; tandis que la plupart de nos chasseurs étaient petits et maigres. Mais c'étaient des hommes éprouvés. Les Navajoès se sentaient avantageusement armés pour un combat corps à corps. Ils savaient bien aussi que nous n'étions pas sans défense; toutefois, ils ne connaissaient pas la nature de nos armes. Ils avaient vu les couteaux et les pistolets; mais ils pensaient qu'après une première décharge incertaine et mal dirigée, les couteaux ne seraient pas d'un grand secours contre leurs terribles tomahawks. Ils ignoraient que plusieurs d'entre nous,--El-Sol, Séguin, Garey et moi,--avions dans nos ceintures la plus terrible de toutes les armes dans un combat à bout portant: le _revolver_ de Colt. C'était une invention toute récente, et aucun Navajo n'avait encore entendu les détonations successives et mortelles de cette arme.
--Frères! dit Séguin reprenant de nouveau la parole, vous refusez de croire que je suis père de votre reine. Deux de vos prisonnières, que vous savez bien être ma femme et ma fille, sont sa mère et sa soeur. Si vous êtes de bonne foi, donc, vous ne pouvez refuser la proposition que je vais vous faire. Que ces deux captives soient amenées ici; que la jeune reine soit amenée de son côté. Si elle ne reconnaît pas les siens, j'abandonne mes prétentions, et ma fille sera libre de retourner avec les guerriers Navajoès.
Les chasseurs entendirent cette proposition avec surprise. Ils savaient que tous les efforts de Séguin pour éveiller un souvenir dans la mémoire de sa fille avaient été infructueux. Quel espoir y avait-il qu'elle pût reconnaître sa mère? Séguin lui-même n'y comptait pas beaucoup, et un moment de réflexion me fit penser que sa proposition était motivée par quelque pensée secrète. Il reconnaissait que l'abandon de la reine était la condition _sine qua non_ de l'acceptation de l'échange par les Indiens; que, sans cela, les négociations allaient être brusquement rompues, sa femme et sa fille restant entre les mains de nos ennemis. Il pensait au sort terrible qui leur était réservé dans cette captivité, tandis que son autre fille n'y retournerait que pour être entourée d'hommages et de respects. Il fallait les sauver à tout prix; il fallait sacrifier l'une pour racheter les autres. Mais Séguin avait encore un autre projet. C'était une manoeuvre stratégique de sa part une dernière tentative désespérée. Voici ce qu'il disait:
Si, une fois sa femme et sa fille se trouvaient avec lui dans les ruines, peut-être pourrait-il, au milieu du désordre d'un combat, les enlever; peut-être réussirait-il, dans ce cas, à enlever la reine elle-même; c'était une chance à tenter en désespoir de cause. En quelques mots murmurés à voix basse, il communiqua cette pensée à ceux de ses compagnons qui étaient le plus près de lui, afin de leur inspirer patience et prudence. Aussitôt que cette proposition fut formulée, les Navajoès quittèrent leurs sièges, et se rassemblèrent dans un coin de la chambre pour délibérer. Ils parlaient à voix basse. Nous ne pouvions par conséquent entendre ce qu'ils disaient. Mais, à l'expression de leurs figures, de leur gestes, nous comprenions qu'ils étaient disposés à accepter. Ils avaient observé attentivement la reine pendant qu'elle se promenait sur le bord de la barranca; ils avaient correspondu par signes avec elle avant que nous eussions pu l'empêcher. Sans aucun doute, elle les avait informés de ce qui s'était passé dans le _cañon_ avec les guerriers de Dacoma, et avait fait connaître la probabilité de leur arrivée prochaine. Sa longue absence, l'âge auquel elle avait été emmenée captive, son genre de vie, les bons procédés dont on avait usé envers elle, avaient effacé depuis longtemps tout souvenir de sa première enfance et de ses parents. Les rusés sauvages savaient tout cela, et, après une discussion prolongée pendant près d'une heure, ils reprirent leurs sièges et formulèrent leur assentiment à la proposition.
Deux hommes de chaque troupe furent envoyés pour ramener les trois captives, et nous restâmes assis attendant leur arrivée. Peu d'instants après, elles étaient introduites. Il me serait difficile de décrire la scène qui suivit leur entrée. Séguin, sa femme et sa fille, se retrouvant dans de telles circonstances; l'émotion que j'éprouvai en serrant un instant dans mes bras ma bien-aimée, qui sanglotait et se pâmait de douleur; la mère reconnaissant son enfant si longtemps perdue; ses angoisses quand elle vit l'insuccès de ses efforts pour réveiller la mémoire dans ce coeur fermé pour elle; la fureur et la pitié se partageant le coeur des chasseurs; les gestes et les exclamations de triomphe des Indiens; tout cela formait un tableau qui reste toujours vivant dans ma mémoire, mais que ma plume est impuissante à retracer.
Quelques minutes après, les captives étaient reconduites hors de la maison, confiées à la garde de deux hommes de chaque troupe, et nous reprenions la négociation entamée.
XLV
BATAILLE ENTRE QUATRE MURS.
Ce qui venait de se passer n'avait point rendu meilleures les dispositions des deux partis, notamment celles des chasseurs. Les Indiens triomphaient, mais ils ne se relâchaient en rien de leurs prétentions déraisonnables. Ils revinrent sur leur offre primitive; pour celles de nos captives qui avaient l'âge de femme, ils consentaient à échanger tête contre tête; pour Dacoma, ils offraient deux prisonniers; mais pour le reste, ils exigeaient deux contre un. De cette manière, nous ne pouvions délivrer que douze des femmes mexicaines environ; mais voyant qu'ils étaient décidés à ne pas faire plus, Séguin consentit enfin à cet arrangement, pourvu que le choix nous fût accordé parmi les prisonniers que nous voulions délivrer. Nous fûmes aussi indignés que surpris en voyant cette demande rejetée. Il nous était impossible de douter, désormais, du résultat de la négociation.
L'air était chargé d'électricité furieuse. La haine s'allumait sur toutes les figures, la vengeance éclatait dans tous les regards. Les Indiens nous regardaient du coin de l'oeil d'un air moqueur et menaçant. Ils paraissaient triomphants, convaincus qu'ils étaient de leur supériorité. De l'autre côté, les chasseurs frémissaient sous le coup d'une indignation doublée par le dépit. Jamais ils n'avaient été ainsi bravés par des Indiens. Habitués toute leur vie, moitié par fanfaronnade, moitié par expérience, à regarder les hommes rouges comme inférieurs à eux en adresse et en courage, ils ne pouvaient souffrir de se voir ainsi exposés à leurs bravades insultantes. C'était cette rage furieuse qu'éprouve un supérieur contre l'inférieur qui lui résiste, un lord contre un serf, le maître contre son esclave qui se révolte sous le fouet et s'attaque à lui. Tout cela s'ajoutait à leur haine traditionnelle pour les Indiens.
Je jetai un regard sur eux. Jamais figures ne furent animées d'une telle expression. Leurs lèvres blanches étaient serrées contre leurs dents; leurs joues pâles, leurs yeux démesurément ouverts, semblaient sortir de leurs orbites. On ne voyait sur leurs visages d'autre mouvement que celui de la contraction des muscles. Leurs mains plongées sous leurs blouses, à demi-ouvertes sur la poitrine, serraient la poignée de leurs armes; ils semblaient être, non pas assis, mais accroupis comme la panthère qui va s'élancer sur sa proie. Il y eut un moment de silence des deux côtés. Un cri se fit entendre, venant du dehors: le cri d'un aigle de guerre.
Nous n'y aurions sans doute pas fait attention, car nous savions que ces oiseaux étaient très-communs dans les Mimbres, et l'un d'eux pouvait se trouver au-dessus de la ravine; mais il nous sembla que ce cri faisait une certaine impression sur nos adversaires. Ceux-ci n'étaient point hommes à laisser percer une émotion soudaine; mais leurs regards nous parurent prendre une expression plus hautaine et plus triomphante encore. Était-ce donc un signal? Nous prêtâmes l'oreille un moment. Le cri fut répété, et quoiqu'il ressemblât, à s'y méprendre à celui de l'oiseau que nous connaissions tous très-bien (l'aigle à tête blanche), nous n'en restâmes pas moins frappés d'appréhensions sérieuses. Le jeune chef costumé en hussard s'était levé. C'était lui qui s'était montré le plus violent et le plus exigeant de tous nos ennemis. Homme d'un fort vilain caractère et de moeurs très-dépravées, d'après ce que nous avait dit Rubé, il n'en jouissait pas moins d'un grand crédit parmi les guerriers. C'est lui qui avait refusé la proposition de Séguin, et il se disposait à déduire les raisons de ce refus. Nous les connaissions bien sans qu'il eût besoin de nous les dire.
--Pourquoi? s'écria-t-il en regardant Séguin, pourquoi le chef, pâle est-il si désireux de choisir parmi nos captives? Voudrait-il par hasard, reprendre la jeune fille aux cheveux d'or?
Il s'arrêta un moment comme pour attendre une réponse, mais Séguin garda le silence.
--Si le chef pâle croit que notre reine est sa fille, pourquoi ne consentirait-il pas à ce qu'elle fût accompagnée par sa soeur, qui viendrait avec elle dans notre pays?
Il fit une pause, mais Séguin se tut comme auparavant. L'orateur continua.
--Pourquoi la jeune fille aux cheveux d'or ne resterait-t-elle pas parmi nous et ne deviendrait-elle pas ma femme? Que suis-je, moi qui parle ainsi? Un chef parmi les Navajoès, parmi les descendants du grand Moctezuma, le fils de leur roi!
Le sauvage promena autour de lui un regard superbe en disant ces mots.
--Qui est-elle? continua-t-il, celle que je prendrais ainsi pour épouse? La fille d'un homme qui n'est pas même respecté parmi les siens; la fille d'un _culatta_ [1]
[Note 1: Expression du dernier mépris parmi les Mexicains.]
Je regardai Séguin. Son corps semblait grandir; les veines de son cou se gonflaient; ses yeux brillaient de ce feu sauvage que j'avais déjà eu occasion de remarquer chez lui. La crise approchait. Le cri de l'aigle retentit encore.
--Mais non! continua le sauvage, qui semblait puiser une nouvelle audace dans ce signal. Je n'en dirai pas plus. J'aime la jeune fille; elle sera à moi! et cette nuit même elle dormira sous m....
Il ne termina pas sa phrase. La balle de Séguin l'avait frappé au milieu du front. Je vis la tache ronde et rouge avec le cercle bleu de la poudre, et la victime tomba en avant. Tous au même instant, nous fûmes sur pied. Indiens et chasseurs s'étaient levés comme un seul homme. On n'entendit qu'un seul cri de vengeance et de défi sortant de toutes les poitrines. Les tomahawks, les couteaux et les pistolets furent tirés en même temps. Une seconde après, nous nous battions corps à corps.
Oh! ce fut un effroyable vacarme; les coups de pistolets, les éclairs des couteaux, le sifflement des tomahawks dans l'air, formaient une épouvantable mêlée. Il semblerait qu'au premier choc les deux rangs eussent dû être abattus. Il n'en fut pas ainsi. Dans un semblable combat, si les premiers coups sont terribles, ils sont habituellement parés, et la vie humaine est chose difficile à prendre, surtout quand il s'agit de la vie d'hommes comme ceux qui étaient là. Peu tombèrent. Quelques-uns sortirent de la mêlée blessés et couverts de sang, mais pour reprendre immédiatement part au combat. Plusieurs s'étaient saisis corps à corps; des couples s'étreignaient, qui ne devaient se lâcher que quand l'un des deux serait mort. D'autres se dirigeaient vers la porte dans l'intention de combattre en plein air: le nombre fut petit de ceux qui parvinrent à sortir; sous le poids de la foule, la porte se ferma, et fut bientôt barrée par des cadavres. Nous nous battions dans les ténèbres. Mais il y faisait assez clair cependant pour nous reconnaître. Les pistolets lançaient de fréquents éclairs à la lueur desquels se montrait un horrible spectacle. La lumière tombait sur des figures livides de fureur, sur des armes rouges et pleines de sang, sur des cadavres, sur des combattants dans toutes les attitudes diverses d'un combat à mort.
Les hurlements des Indiens, les cris non moins sauvages de leurs ennemis blancs, ne cessaient pas; mais les voix s'enrouaient, les cris se transformaient en rugissements étouffés, en jurements, en exclamations brèves et étranglées. Par intervalles on entendait résonner les coups, et le bruit sourd des corps tombant à terre. La chambre se remplissait de fumée, de poussière et de vapeurs sulfureuses; les combattants étaient à moitié suffoqués.
Dès le commencement de la bataille, armé de mon revolver, j'avais tiré à la tête du sauvage qui était le plus rapproché de moi. J'avais tiré coup sur coup et sans compter; quelquefois au hasard, d'autrefois en visant un ennemi; enfin, le bruit sec du chien s'abattant sur les cheminées sans capsules m'avertit que j'avais épuisé mes six canons. Cela s'était passé en quelques secondes. Je replaçai machinalement l'arme vide à ma ceinture, et mon premier mouvement fut de courir ouvrir la porte. Avant que je pusse l'atteindre, elle était fermée; impossible de sortir. Je me retournai, cherchant un adversaire; je ne fus pas longtemps sans en trouver un. A la lueur d'un coup de pistolet, je vis un Indien se précipitant sur moi la hache levée.
Je ne sais quelle circonstance m'avait empêché de tirer mon couteau jusqu'à ce moment; il était trop tard, et, relevant mes bras pour parer le coup, je m'élançai tête baissée contre le sauvage. Je sentis le froid du fer glissant dans les chairs de mon épaule; la blessure était légère. Le sauvage avait manqué son coup à cause de mon brusque mouvement; mais l'élan que j'avais pris nous porta l'un contre l'autre, et nous nous saisîmes corps à corps. Renversés sur les rochers, nous nous débattions à terre sans pouvoir faire usage d'aucune arme; nous nous relevâmes, toujours embrassés, puis nous retombâmes avec violence. Il y eut un choc, un craquement terrible, et nous nous trouvâmes étendus sur le sol, en pleine lumière! J'étais ébloui, aveuglé. J'entendais derrière moi le bruit des poutres qui tombaient; mais j'étais trop occupé pour chercher à me rendre compte de ce qui se passait.
Le choc nous avait séparés; nous étions debout au même instant, nous nous saisissions encore pour retomber de nouveau sur la terre. Nous luttions, nous nous débattions au milieu des épines et des cactus. Je me sentis faiblir, tandis que mon adversaire, habitué à ces sortes de combats, semblait reprendre incessamment de nouvelles forces. Trois fois il m'avait tenu sous lui; mais j'avais toujours réussi à saisir son bras droit et à empêcher la hache de descendre. Au moment où nous traversions la muraille, je venais de saisir mon couteau; mais mon bras était retenu aussi, et je ne pouvais en faire usage. A la quatrième chute, mon adversaire se trouva dessous. Un cri d'agonie sortit de ses lèvres; sa tête s'affaissa dans les buissons, et il resta sans mouvement entre mes bras. Je sentis son étreinte se relâcher peu à peu. Je regardai sa figure: ses yeux étaient vitreux et retournés; le sang lui sortait de la bouche. Il était mort.
J'avais pourtant conscience de ne l'avoir point frappé, et j'en étais encore à tâcher de retirer mon bras de dessous lui pour jouer du couteau, quand je sentis qu'il ne résistait plus. Mais je vis alors mon couteau: il était rouge de la lame jusqu'au manche; ma main aussi était rouge. En tombant, la pointe de l'arme s'était trouvée en l'air et l'Indien s'était enferré. Ma pensée se porta sur Zoé; et me débarrassant de l'étreinte du sauvage, je me dressai sur mes pieds. La masure était en flammes. Le toit était tombé sur le brasero, et les planches sèches avaient pris feu immédiatement. Des hommes sortaient du milieu des ruines embrasées, mais non pour fuir; sous les jets de la flamme, au milieu de la fumée brûlante, ils continuaient de combattre, furieux, écumant de rage. Je ne m'arrêtai pas à voir qui pouvaient être ces combattants acharnés. Je m'élançai, cherchant de tous côtés les objets de ma sollicitude.
Des vêtements flottants frappèrent mes yeux, au loin, sur la pente de la ravine, dans la direction du camp des Navajoès. C'étaient elles! toutes les trois montaient rapidement, chacune accompagnée et pressée par un sauvage. Mon premier mouvement fut de m'élancer après elles; mais, au même instant, cinquante cavaliers se montraient sur la hauteur et arrivaient sur nous au galop. C'eût été folie de suivre les prisonnières; je me retournai pour battre en retraite du côté où nous avions laissé nos captifs et nos chevaux. Comme je traversais le fond de la ravine, deux coups de feu sifflèrent à mes oreilles, venant de notre côté. Je levai les yeux et vis les chasseurs lancés au grand galop poursuivis par une nuée de sauvages à cheval. C'était la bande de Dacoma. Ne sachant quel parti prendre, je m'arrêtai un moment à considérer la poursuite.
Les chasseurs, en arrivant aux cabanes, ne s'arrêtèrent point; ils continuèrent leur course par le front de la vallée, faisant feu tout en fuyant. Un gros d'indiens se lança à leur poursuite; une autre troupe s'arrêta près des ruines fumantes et se mit en devoir de fouiller tout autour des murs. Cependant je m'étais caché dans le fourré de cactus; mais il était évident que mon asile serait bientôt découvert par les sauvages. Je me glissai vers le bord en rampant sur les mains et sur les genoux, et, en atteignant la pente, je me trouvai en face de l'entrée d'une cave, une étroite galerie de mine; j'y pénétrai et je m'y blottis.
XLVI
SINGULIÈRE RENCONTRE DANS UNE CAVE.
La cavité dans laquelle je m'étais réfugié présentait une forme irrégulière. Dans les parois du rocher, les mineurs avaient creusé d'étroites galeries, suivant les ramifications de la _quixa_.... La cave n'était pas profonde: la veine s'était trouvée insuffisante, sans doute, et on l'avait abandonnée. Je m'avançai jusque dans la partie obscure, puis, grimpant contre un des flancs, je trouvai une sorte de niche où je me blottis. En regardant avec précaution au bord de la roche, je voyais à une certaine distance dehors, jusqu'au fond de la barranca, où les buissons étaient épais et entrelacés. A peine étais-je installé, que mon attention fut attirée par une des scènes qui se passaient à l'extérieur. Deux hommes rampaient sur leurs mains et sur leurs genoux à travers les cactus, précisément devant l'ouverture. Derrière eux une demi-douzaine de sauvages à cheval fouillaient les buissons, mais ne les avaient point encore aperçus. Je reconnus immédiatement Godé et le docteur. Ce dernier était le plus rapproché de moi. Comme il s'avançait sur les galets, quelque chose sortit d'entre les pierres à portée de sa main. C'était, autant que je pus en juger, un petit animal du genre des armadilles. Je vis le docteur s'allonger, le saisir, et d'un air tout satisfait, le fourrer dans un petit sac placé à son côté.
Pendant ce temps, les Indiens, criant et hurlant, n'étaient pas à plus de cinquante yards derrière lui. Sans doute l'animal appartenait à quelque espèce nouvelle, mais le zélé naturaliste ne put jamais en donner connaissance au monde; il avait à peine retiré sa main, qu'un cri de sauvages annonça que lui et Godé venaient d'être aperçus. Un moment après, ils étaient étendus sur le sol, percés de coups de lance, sans mouvement et sans vie! Leurs meurtriers descendirent de cheval avec l'intention de les scalper. Pauvre Reichter! son bonnet lui fut ôté, le trophée sanglant fut arraché, et il resta gisant, le crâne dépouillé et rouge, tourné de mon côté. Horrible spectacle! Un autre Indien se tenait auprès du Canadien, son long couteau à la main. Quoique vraiment apitoyé sur le sort de mon pauvre compagnon, et fort peu en humeur de rire, je ne pus m'empêcher d'observer avec curiosité ce qui allait se passer. Le sauvage s'arrêta un moment, admirant les magnifiques boucles qui ornaient la tête de sa victime. Il pensait sans doute à l'effet superbe que produirait une telle bordure attachée à ses jambards. Il paraissait extasié de bonheur, et, aux courbes qu'il dessinait en l'air avec son couteau, on pouvait juger que son intention était de dépouiller la tête tout entière. Il coupa d'abord quelques mèches à l'entour, puis il saisit une poignée de cheveux; mais avant que la lame de son couteau eût touché la peau, la chevelure lui resta dans la main et découvrit un crâne blanc et poli comme du marbre! Le sauvage poussa un cri de terreur, lâcha la perruque, et, se rejetant en arrière, vint rouler sur le cadavre du docteur. Ses camarades arrivèrent à ce cri; plusieurs, mettant pied à terre, s'approchèrent, avec un air de surprise, de l'objet étrange et inconnu.