Les chasseurs de chevelures

Chapter 25

Chapter 253,859 wordsPublic domain

Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu. J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage, Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de «Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom.

--Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller.

--Elle a besoin de repos, répondis-je.

--Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.

--C'est le nom du chef captif.

--Oui. Ils devaient se marier, conformément à la loi indienne.

--Mais comment savez-vous cela?

--Par Rubé. Il l'a entendu dire pendant qu'il était prisonnier dans leur ville.

--Et l'aimait-elle, pensez-vous?

--Non; il est clair que non. Elle avait été adoptée comme fille par le chef-médecin et Dacoma la réclamait pour épouse.

Moyennant certaines conditions, elle lui aurait été livrée. Elle le redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupées de son rêve en font foi. Pauvre enfant! quelle triste destinée que la sienne!

--Encore deux journées de marche et ses épreuves seront terminées. Elle sera rendue à la maison paternelle, à sa mère.

--Ah! si elle reste dans cet état, le coeur de ma pauvre Adèle en sera brisé!

--Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mémoire. Il me semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivée dans les établissements frontières du Mississipi.

--Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Espérons que tout se passera bien.

--Une fois chez elle, les objets qui ont entouré son enfance feront vibrer quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passé. Ne le croyez-vous pas?

--Espérons! espérons!

--En tout cas, la société de sa mère et de celle sa soeur effaceront bientôt les idées de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra votre fille encore.

Je disais tout cela dans le but de le consoler. Séguin ne répondit rien; mais je vis que sa figure conservait la même expression de douleur et d'inquiétude. Mon coeur n'était pas non plus exempt d'alarmes. De noirs pressentiments commençaient à m'agiter sans que j'en pusse définir la cause. Ses pensées étaient-elles du même genre que les miennes?

--Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre maison du Del-Norte?

Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que nous pussions être atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?

--Nous pouvons arriver après-demain soir, répondit-il. Fasse le ciel que nous les retrouvions en bonne santé!

Je tressaillis à ces mots. Ils me dévoilaient la cause de mes inquiétudes; c'était là le vrai motif de mes vagues pressentiments.

--Vous avez des craintes? demandai-je avidement.

--J'ai des craintes.

--Des craintes. De quoi? de qui?

--Des Navajoes.

--Des Navajoes?

--Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger à l'est du Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, à moins d'admettre qu'ils méditaient une attaque contre les établissements qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient fait une descente dans la vallée d'El-Paso, peut-être sur la ville elle-même. Une chose peut les avoir empêché d'attaquer la ville; c'est le départ de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits établissements qui sont au nord et au sud de cette ville.

Le malaise que j'avais ressenti jusque-là sans m'en rendre compte, provenait d'un mot qui était échappé à Séguin à la source du Pinon. Mon esprit avait creusé cette idée, de temps en temps, pendant que nous traversions le désert; mais comme il n'avait plus parlé de cela depuis, je pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'étais grandement trompé.

--Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso auront pu se défendre. Ils se sont battus déjà avec plus de courage que ne le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez longtemps, ils ont été exempts du pillage, en partie à cause de cela, en partie à cause de la protection qui résultait pour eux du voisinage de notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue des sauvages. Il est à espérer que la crainte de nous rencontrer aura empêché ceux-ci de pénétrer dans la _jornada_, au nord de la ville. S'il en est ainsi, les nôtres auront été préservés.

--Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'écriai-je.

--Dormons, ajouta Séguin, peut-être nos craintes sont-elles chimériques, et, en tout cas, elles ne servent à rien. Demain nous reprendrons notre course, sans plus nous arrêter, si nos bêtes peuvent y suffire. Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.

Ce disant, il appuya sa tête sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu d'instants après, comme si cela eût été un acte de sa volonté, il parut plongé dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de même pour moi. Le sommeil avait fui mes paupières; j'étais dans l'agitation de la fièvre; j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces idées terribles et les rêveries de bonheur, auxquelles je venais de me livrer quelques instants auparavant, rendait mes appréhensions encore plus vives. Je me représentai les scènes affreuses qui, peut-être, s'accomplissaient dans ce moment même; ma bien-aimée se débattant entre les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais, n'étaient nullement doués de ces délicatesses chevaleresques, de cette réserve froide qui caractérisent les peaux rouges des forêts. Je la voyais entraînée en esclavage, devenant la _squaw_ de quelque Indien brutal, et dans l'agonie de ces pensées, je me dressai sur mes pieds, et me mis à courir à travers la prairie. A moitié fou, je marchais sans savoir où j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du temps. Je m'arrêtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abîme béant, ouvert à mes pieds, était rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne pouvait en percer les ténèbres. A une grande distance au-dessus de moi j'apercevais le camp et la caballada; mes forces étaient épuisées, et donnant cours à ma douleur, je m'assis sur le bord même de l'abîme. Les tortures aiguës qui m'avaient donné des forces jusque-là firent place à un sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je m'endormis.

XLI

L'ENNEMI.

Je dormis peut-être une heure ou une heure et demie. Si mes rêves eussent été des réalités, ils auraient rempli l'espace d'un siècle. L'air frais du matin me réveilla tout frissonnant. La lune était couchée; je me rappelais l'avoir vue tout près de l'horizon quand le sommeil m'avait pris. Néanmoins, il ne faisait pas très-nuit, et je voyais très-loin à travers la brume.

--Peut-être est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du côté de l'est.

En effet, une ligne de lumière bordait l'horizon de ce côté. Nous étions au matin. Je savais que l'intention de Séguin était de partir de très-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frappèrent mon oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.

--Ils sont levés, pensai-je, et se préparent à partir.

Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hâtai ma course vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperçus que le bruit des voix venait de derrière moi. Je m'arrêtai pour écouter. Plus de doute, je m'en éloignais.

-Je me suis trompé de direction! dis-je en moi-même, et je m'avançai au bord de la barranca pour m'en assurer.

Quel fut mon étonnement lorsque je reconnus que j'étais bien dans la bonne voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre côté! Ma première idée fut que la troupe m'avait laissé là et s'était mise en route.

--Mais non; Séguin ne m'aurait pas ainsi abandonné. Ah! Il a sans doute envoyé quelques hommes à ma recherche, ce sont eux.

Je criai: Holà! pour leur faire savoir où j'étais. Pas de réponse. Je criai de nouveau plus fort que la première fois. Le bruit cessa immédiatement. J'imaginais que les cavaliers prêtaient l'oreille, et je criai une troisième fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'étonnais de ce que personne n'eût encore répondu à mon appel; mais mon étonnement fit place à la consternation quand je m'aperçus que la troupe qui s'approchait était de l'autre côté de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les cavaliers étaient en face de moi et s'arrêtaient sur le bord de l'abîme. J'en étais séparé par la largeur de la crevasse, environ trois cents yards, mais je les voyais très-distinctement à travers la brume légère. Ils paraissaient être une centaine; à leurs longues lances, à leurs têtes emplumées, à leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil, des Indiens.

Je ne cherchai pas à en savoir davantage: je m'élançai vers le camp de toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre côté, les cavaliers qui galopaient parallèlement. En arrivant à la source, je trouvai les chasseurs, pris au dépourvu, et s'élançant sur leurs selles. Séguin et quelques autres étaient allés au bord de la crevasse, et regardaient d'un autre côté. Il n'y avait plus à penser à une retraite immédiate pour éviter d'être vus, car l'ennemi, à la faveur du crépuscule, avait déjà pu reconnaître la force de notre troupe.

Quoique les deux bandes ne fussent séparées que par une distance de trois cents yards, elles avaient à parcourir au moins vingt milles avant de pouvoir se rencontrer. En conséquence, Séguin et les chasseurs avaient le temps de se reconnaître. Il fut donc résolu qu'on resterait où l'on était, jusqu'à ce qu'on pût savoir à qui nous avions affaire. Les Indiens avaient fait halte de l'autre côté, en face de nous, et restaient en selle, cherchant à percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre. L'aube n'était pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui nous étions. Bientôt le jour se fit: nos vêtements, nos équipages nous firent reconnaître, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes, traversa l'abîme.

--C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais côté de la crevasse.

--Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.

--L'eau a peut-être emporté le reste,--suggéra celui qui avait parlé le premier.

--Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire qu'une voie de wagons? Ça ne peut pas être eux.

--Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaîtrais les yeux fermés.

--C'est la bande du premier chef, dit Rubé, qui arrivait en ce moment. Regardez, là-bas, le vieux gredin lui-même sur son cheval moucheté.

--Vous croyez que ce sont eux, Rubé? demanda Séguin.

--Sûr et certain, cap'n.

--Mais où est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous là.

--Ils ne sont pas loin, pour sûr. St! st! je les entends qui viennent.

--Là-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!

A travers le brouillard qui commençait à s'élever, nous voyions s'avancer un corps nombreux et épais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de bétail. En effet, quand le brouillard se fut dissipé, nous vîmes une grande quantité de chevaux, de bêtes à cornes et des moutons, couvrant la plaine à une grande distance. Derrière venaient les Indiens à cheval, qui galopaient çà et là, pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.

--Seigneur Dieu! en voilà un butin! s'écria un des chasseurs.

--Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expédition. Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!

Jusqu'à ce moment, j'avais été occupé à harnacher mon cheval, et j'arrivais alors. Mes yeux ne se portèrent ni sur les Indiens ni sur les bestiaux capturés. Autre chose attirait mes regards, et le sang me refluait au coeur. Loin, en arrière de la troupe qui s'avançait, un petit groupe séparé se montrait. Les vêtements légers flottant au vent indiquaient que ce n'étaient pas des indiens. C'étaient des femmes captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je m'inquiétai peu de leur nombre. Je vis qu'elles étaient à cheval et que chacune d'elles était gardée par un Indien également à cheval. Le coeur palpitant, je les regardai attentivement l'une après l'autre; mais la distance était trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers notre chef. Il avait l'oeil appliqué à sa lunette. Je le vis tressaillir; ses joues devinrent pâles, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, et la lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-même d'un air égaré en s'écriant:

--Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappé!

Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vérité. Mais je n'eus pas besoin de m'en servir. Au moment où je me relevais, un animal qui courait le long du bord opposé frappa mes yeux.

C'était mon chien Alp! je portai la lunette à mes yeux, et un instant après, je reconnaissais la figure de ma bien-aimée. Elle me paraissait si rapprochée que je pus à peine m'empêcher de l'appeler. Je distinguais ses beaux traits couverts de pâleur, ses joues baignées de larmes, sa riche chevelure dorée qui pendait, dénouée, sur ses épaules, tombant jusque sur le cou de son cheval. Elle était couverte d'un _sérapé_. Un jeune Indien marchait à côté d'elle, monté sur un magnifique étalon, et vêtu d'un uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du même coup d'oeil j'aperçus sa mère au milieu des captives placées derrière.

Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnées de leurs gardes, arrivèrent en face de nous. Les captives furent laissées en arrière dans la prairie, pendant que les guerriers s'avançaient pour rejoindre ceux de leurs camarades qui s'étaient arrêtés sur le bord de la barranca. Il était alors grand jour. Le brouillard s'était dissipé, et les deux troupes ennemies s'observaient d'un bord à l'autre de l'abîme.

XLII

NOUVELLES DOULEURS.

C'était une singulière rencontre. Là se trouvaient en présence deux troupes d'ennemis acharnés, revenant chacune du pays de l'autre, chargée de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient à moitié chemin; elles se voyaient, à portée de mousquet, animées des sentiments les plus violents d'hostilité, et cependant un combat était impossible, à moins que les deux partis ne franchissent un espace de près de vingt milles. D'un côté, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants; de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient reconnaître, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une fille.

Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de vengeance. S'ils se fussent rencontrés en pleine prairie, ils auraient combattu jusqu'à la mort. Il semblait que la main de Dieu eût placé entre eux une barrière pour empêcher l'effusion du sang et prévenir une bataille à laquelle la largeur de l'abîme était le seul obstacle. Ma plume est impuissante à rendre les sentiments qui m'agitèrent à ce moment. Je me souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se doubler instantanément. Jusque-là, je n'avais été que spectateur à peu près passif des événements de l'expédition. Je n'avais été excité par aucun élan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais animé de toute l'énergie du désespoir.

Une pensée me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur communiquer. Séguin commençait à se remettre du coup terrible qui venait de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient à le consoler. Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine, la ruine de sa propriété, la captivité de sa fille. Quand ils surent que, parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde fille, ces coeurs durs eux-mêmes furent émus de pitié au spectacle d'une telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous exprimèrent la résolution de mourir ou de reprendre les captives. C'était dans l'intention d'exciter cette détermination que je m'étais porté vers le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des récompenses au dévouement et au courage; mais voyant que des motifs plus nobles avaient provoqué ce que je voulais obtenir, je gardai le silence. Séguin parut touché du dévouement de ses camarades, et fit preuve de son énergie accoutumée. Les hommes s'assemblèrent pour donner leurs avis et écouter ses instructions. Garey prit le premier la parole:

--Nous pouvons en venir à bout, cap'n, même corps à corps; ils ne sont pas plus de deux cents.

--Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes. J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.

--Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport du courage, je suppose, et nous rétablirons l'équilibre du nombre avec nos rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens à deux contre un, et même quelque chose de plus, si vous voulez.

--Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons après la première décharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.

--Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers. Voilà ce que je propose.

--Oui. Ils ne peuvent pas nous échapper à la course avec tous ces troupeaux, c'est certain.

--Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils désirent bien plutôt en venir aux coups.

--C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empêche d'aller là-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.

Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, à environ dix milles à l'est.

--Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La principale troupe est plus nombreuse encore que celle-là. Elle comptait au moins quatre cents hommes quand ils ont passé le Pinon.

--Rubé, où le reste peut-il être? demanda Séguin; je découvre d'ici jusqu'à la mine; ils ne sont pas dans la plaine!

--Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de ce côté; le vieux fou a envoyé une partie de sa bande par l'autre route, sur une fausse piste, probablement.

--Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?

--Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres après eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre côté, courir en arrière pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas un seul qui ait bougé.

--Vous avez raison, Rubé, répondit Séguin, encouragé par la probabilité de cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans les cas difficiles.

--Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'être examiné. Je n'ai encore rien trouvé qui me satisfasse, jusqu'à présent. Si vous voulez me donner une couple de minutes, je tâcherai de vous répondre du mieux que je pourrai.

--Très-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et voyez à les mettre en bon état.

Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi paraissait occupé de la même manière, de l'autre côté. Les Indiens s'étaient réunis autour de leur chef, et on pouvait voir, à leurs gestes, qu'ils délibéraient sur un plan d'action. En découvrant entre nos mains les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient été frappés de consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles appréhensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une expédition heureuse, chargée de butin et pleins d'idées de fêtes et de triomphes, ils s'apercevaient tout à coup qu'ils avaient été pris dans leur propre piège. Il était clair pour eux que nous avions pénétré dans la ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pillé et brûlé leurs maisons, massacré leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient s'imaginer autre chose; c'était ainsi qu'ils avaient agi eux-mêmes, et ils jugeaient notre conduite d'après la leur. De plus, ils nous voyaient assez nombreux pour défendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris; ils savaient bien qu'avec leurs armes à feu, les chasseurs de scalps avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que nous, de délibérer, et nous comprîmes qu'il se passerait quelque temps avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'était pas moindre que le nôtre.

Les chasseurs, obéissant aux ordres de Séguin, gardaient le silence, attendant que Rubé donnât son avis. Le vieux trappeur se tenait à part, appuyé sur son rifle, ses deux mains contournant l'extrémité du canon. Il avait ôté le bouchon, et regardait dans l'intérieur du fusil, comme s'il eût consulté un oracle au fond de l'étroit cylindre. C'était une des manies de Rubé, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en souriant. Après quelques minutes de réflexions silencieuses, l'oracle parut avoir fourni la réponse; et Rubé, remettant le bouchon à sa place, s'avança lentement vers le chef.

--Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens, arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des bois. Ils nous abîmeraient dans la prairie, c'est sûr. Maintenant, il y a deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est là-bas (l'orateur indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes obligés de les suivre, ça nous sera aussi facile que d'abattre un arbre; ils ne nous échapperont pas.

--Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons pas traverser le désert sans cela.