Les chasseurs de chevelures

Chapter 24

Chapter 243,800 wordsPublic domain

La rivière, après avoir décrit de nombreux détours en suivant un canal sinueux et peu profond, entrait dans le _cañon_ par une vaste ouverture semblable à une porte bordée de deux piliers gigantesques. L'un de ces piliers était formé par l'extrémité escarpée de la chaîne granitique; l'autre était une masse détachée de roches stratifiées. Après cette ouverture, le canal s'élargissait jusqu'à environ cent yards; son lit était semé de roches énormes et de monceaux d'arbres à demi submergés. Un peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si près, que deux cavaliers de front, pouvaient à peine passer; plus loin, le canal s'élargissait de nouveau, et le lit de la rivière était encore rempli de rochers, énormes fragments qui s'étaient détachés des montagnes et avaient roulé là. La place que nous avions choisie était au milieu des rochers et des troncs d'arbres, en dedans du _cañon_, et au-dessous de la grande ouverture qui en fermait l'entrée en venant du dehors. La nécessité nous avait fait prendre cette position; c'était la seule où la rive présentât une pente et un chemin en communication avec le pays ouvert, par où nos ennemis pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-là. Il fallait, à tout prix, empêcher cela; nous nous plaçâmes donc de manière à défendre l'étroit passage qui formait le second étranglement du canal. Nous savions que, au delà de ce point, les rochers à pic arrivaient des deux côtés jusque dans l'eau, et qu'il était impossible de les gravir. Si nous pouvions leur interdire l'accès du bord incliné, il ne leur serait pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus dès lors d'autre ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallée et en faisant le tour par le défilé de l'ouest, ce qui nécessitait une course de cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en échec jusqu'à ce que l'_atajo_ eût gagné une bonne avance; et alors, montant à cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions bien qu'il nous faudrait, à la fin, abandonner la défense, faute de munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.

Au commandement de notre chef, nous nous étions jetés au milieu des rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos têtes et le bruit se répercutait dans le _cañon_. De noirs nuages roulaient sur le précipice, déchirés de temps en temps par les éclairs. De larges gouttes commençaient à tomber sur les pierres. Comme Séguin me l'avait dit, la pluie, le tonnerre et les éclairs sont des phénomènes rares dans ces régions; mais, lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractérise les tempêtes des tropiques. Les éléments, sortant de leur tranquillité ordinaire, se livrent à de terribles batailles. L'électricité longtemps amassée, rompt son équilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du géognosiste, en observant les traits de cette terre élevée, ne peut se tromper sur les caractères de ses variations atmosphériques. Les effrayants _cañons_, les profondes ravines, les rives irrégulières des cours d'eau, leurs lits creusés à pic, tout démontre que c'est un pays à inondations subites. Au loin, à l'est, en amont de la rivière, nous voyions le tempête déchaînée dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce côté, étaient complètement voilées; d'épais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le bruit sourd de l'eau tombant à flots. Nous ne pouvions manquer d'être bientôt atteints.

--Qu'est-ce qui les arrête donc? demanda une voix.

Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard était inexplicable.

--Dieu seul le sait! répondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte à la ville pour se badigeonner à neuf.

--Eh bien, leurs peintures seront lavées, c'est sûr. Prenez garde à vos amorces, vous autres, entendez-vous?

--Par le diable! il va en tomber une, d'ondée!

--C'est ce qu'il nous faut, garçons! Hourra pour la pluie! cria le vieux Rubé.

--Pourquoi? Est-ce que tu éprouves le besoin d'être trempé, vieux fourreau de cuir?

--C'est justement ce que l'Enfant désire.

--Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'être mouillé. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse à la lessive?

--S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rubé sans prendre garde à cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici, voyez-vous!

--Et pourquoi cela, Rubé? demanda Séguin avec intérêt.

--Pourquoi, cap'n? répondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sûr, le voici! hourra!

Comme le trappeur prononçait ces derniers mots, un gros nuage noir arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques tout le défilé; les éclairs déchiraient ses flancs et le tonnerre retentissait avec violence. La pluie, dès lors, se mit à tomber, non pas en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, à pleins torrents. Les hommes s'empressèrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan de leurs blouses, et restèrent silencieux sous les assauts de la tempête. Un autre bruit, que nous entendîmes entre les piliers, attira notre attention. Ce bruit ressemblait à celui d'un train de voitures passant sur une route de gravier. C'était le piétinement des chevaux sur le lit de galets du _cañon_. Les Navajoes approchaient. Tout à coup le bruit cessa. Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaître. Cette hypothèse se vérifia: peu d'instants après, quelque chose de rouge se montra au-dessus d'une roche éloignée. C'était le front d'un Indien, recouvert de sa couche de vermillon. Il était hors de portée du fusil, et les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientôt un autre parut, puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissèrent de roche en roche, s'avançant ainsi à travers le _cañon_. Ils avaient mis pied à terre et s'approchaient silencieusement.

Nos figures étaient cachées par le varech qui couvrait les rochers, et les Indiens ne nous avaient pas encore aperçus. Il était évident qu'ils étaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marché en avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps, le plus avancé, tantôt sautant, tantôt courant, était arrivé à la place où le _cañon_ se resserrait le plus. Il y avait un gros rocher près de ce point, et le haut de la tête de l'Indien se montra un instant au-dessus. Au même moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tête disparut, et, l'instant d'après, nous vîmes le bras brun du sauvage étendu la paume en l'air. Les messagers de mort étaient allés à leur adresse. Nos ennemis avaient dès lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la certitude de notre présence et découvert notre position. L'avant-garde battit en retraite avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour s'avancer. Les hommes qui avaient tiré rechargèrent leurs armes, et se remettant à genoux, se tinrent l'oeil en arrêt et le fusil armé. Un long intervalle de temps s'écoula avant que nous entendissions rien du côté de l'ennemi, qui, sans doute, était en train de débattre un plan d'attaque. Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir à bout de nous, c'était d'exécuter une charge par le _canon_, et de nous attaquer corps à corps. En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la première décharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre, il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues lances.

Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une première décharge, quand elle est bien dirigée, a pour effet certain d'arrêter court une troupe d'Indiens, et nous comptions là-dessus pour notre salut. Nous étions convenus de tirer par pelotons, afin de nous ménager une seconde volée si les Indiens ne battaient pas en retraite à la première. Pendant près d'une heure, les chasseurs restèrent accroupis sous une pluie battante, ne s'occupant que de tenir à l'abri les batteries de leurs fusils. L'eau commençait à couler en ruisseaux plus rapides entre les galets et à tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large canal dans lequel nous étions et nous montait jusqu'à la cheville. Au-dessus et au-dessous, le courant resserré dans les étranglements du canal courait avec une impétuosité croissante. Le soleil s'était couché, ou du moins avait disparu, et la ravine où nous nous trouvions était complètement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se montrât de nouveau.

--Ils sont peut-être partis pour faire le tour? suggéra un des hommes.

--Non! ils attendront jusqu'à la nuit; alors seulement ils attaqueront.

--Laissez-les attendre, alors, si ça leur plaît, murmura Rubé. Encore une demi-heure et ça ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux apparences du temps.

--St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!

Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière. C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop.

--Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir; attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous!

Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata, poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes. A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent un moment derrière l'étranglement du _cañon_, jusqu'à ce que ceux qui étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture. Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou la flèche empoisonnée.

Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux. Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de notre chef jusqu'à l'embouchure du _cañon_, et là nous attendîmes la charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait, répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers l'ouverture.

--Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra!

La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos fusils sont vides!

A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans le _cañon_, je vois une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se heurte contre les piliers de l'entrée du _cañon_ avec un bruit semblable à celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture. J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague, jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon; ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un boulet de canon.

--Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!

--Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec anxiété.

--Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis...

--Quel est le troisième qui manque? Personne ne peut-il me le dire?

--Je crois, capitaine, que c'est Kirker.

--C'est Kirker, par l'Éternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son scalp, c'est certain.

--S'ils peuvent le repêcher, ça ne fait pas de doute.

--Ils auront à en repêcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un furieux coup de marée, sacr...! Je les ai bien vus courir comme le tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagné l'autre bout!

Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se débattaient encore au milieu du flot, étaient emportés à un détour du _cañon_ et tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal était alors rempli par l'eau écumante et jaunâtre qui battait les flancs du rocher et se précipitait en avant. Nous étions pour le moment hors de danger. Le _cañon_ était devenu impraticable, et après avoir considéré quelques instants le torrent, en proie, pour la plupart, à une profonde angoisse, nous fîmes volte-face et gagnâmes l'endroit où nous avions laissé nos chevaux.

XL

LA BARRANCA.

Après avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la plaine, nous revînmes au fourré pour couper du bois et allumer du feu. Nous nous sentions en sûreté. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent échappé dans leur vallée ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour des montagnes, ou en attendant que la rivière eût repris son niveau. Il est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'était élevée si la pluie cessait; mais, heureusement, l'orage était encore dans toute sa force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement l'_atajo_, et nous nous déterminâmes à rester quelque temps près du _cañon_, jusqu'à ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraîchir leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de nourriture et les événements des jours précédents n'avaient pas permis d'établir un bivouac régulier. Bientôt les feux flambèrent sous le couvert des rochers surplombant. Nous fîmes griller de la viande séchée pour notre souper, et nous mangeâmes avec appétit. Nous avions grand besoin aussi de sécher nos vêtements. Plusieurs hommes avaient été blessés. Ils furent, tant bien que mal, pansés par leurs camarades, le docteur étant allé en avant avec l'_atajo_.

Nous demeurâmes quelques heures près du _cañon_. La tempête continuait à mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête, nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le lever du soleil, nous rejoignions l'_atajo_, près de la base de la montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était un désert.

* * * * *

Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la traversée de cette terrible _jornada_. Ces événements étaient du même genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60 milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre. Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous approchions des Mimbres en suivant une diagonale.

Notre intention était de traverser la sierra par la route de la Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du soleil, nous atteignîmes la tête de la _Barranca del oro_, une crevasse immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre, présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec l'intention de camper près de l'eau.

Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine. Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs, Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout, s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille. Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes dormaient ou semblaient dormir.

Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant. Bientôt,--pensai-je,--bientôt je serai délivré de ces horribles scènes; bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse, pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé, innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée? êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même? Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos; j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant, toujours en avant!