Chapter 23
Devant le temple étaient réunies les femmes du village, les jeunes filles et les enfants; en tout, à peu près deux cents. Elles étaient diversement habillées; quelques-unes drapées dans des couvertures rayées; d'autres portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodées, ornées de plumes et teintes de vives couleurs; d'autres des vêtements de la civilisation: de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des jupes à falbalas qui avaient voltigé autour des chevilles de quelque joyeuse _maja_ passionnée pour la danse. Bon nombre d'entre elles étaient entièrement nues, n'étant pas même protégées par la simple feuille de figuier. Toutes étaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins foncé, et elles différaient autant par la couleur; quelques unes étaient vieilles, ridées, affreuses; la plupart étaient jeunes, d'un aspect noble, et vraiment belles. On les voyait groupées dans des attitudes diverses. Les cris avaient cessé, mais un murmure de sourdes et plaintives exclamations circulait au milieu d'elles.
En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait leur cou, et se répandait sur leurs vêtements. J'en eus bientôt reconnu la cause. On leur avait arraché leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de près. Ils causaient à voix basse. Mon attention fut attirée par des articles curieux d'ornement ou de toilette qui sortaient à moitié de leurs poches ou de leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de métal brillant; --c'était de l'or,--qui pendaient à leurs cous, sur leurs poitrines. Ils avaient fait main basse sur la _bijouterie_ des femmes indiennes. D'autres objets frappèrent ma vue et me causèrent une impression pénible. Des scalps frais et saignants étaient attachés derrière la ceinture de plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts étaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards étaient sinistres. Ce tableau était effrayant, de sombres nuages roulant au-dessus de la vallée et couvrant les montagnes d'un voile opaque, ajoutaient encore à l'horreur de la scène. Des éclairs s'élançaient des différents pics, suivis de détonations rapprochées et terribles du tonnerre.
--Faites venir l'_atajo_, cria Séguin, descendant l'échelle avec sa fille.
Un signal fut donné, et peu après les mules conduites par les arrieros arrivèrent au galop à travers la plaine.
--Ramassez toute la viande séchée que vous pourrez trouver. Empaquetez, le plus vite possible.
Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo, accrochées aux murs. Il y avait aussi des fruits et des légumes secs, du _chile_, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin et de baies. La viande fut bientôt décrochée, réunie, et les hommes aidèrent les arrieros à l'empaqueter.
--C'est à peine si nous en aurons assez, dit Séguin.--Holà, Rubé, continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers. Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux qui conviendront le mieux pour négocier des échanges.
Ce disant, le chef se dirigea vers l'_atajo_ avec sa fille, dans le but de la faire monter sur une des mules. Rubé procédait à l'exécution de l'ordre qu'il avait reçu. Peu après, il avait choisi un certain nombre de captifs qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule. C'étaient principalement des jeunes filles et de jeunes garçons, que leurs traits et leurs vêtements classaient parmi la noblesse de la nation; c'étaient des enfants de chefs et de guerriers.
--Wagh! s'écria Kirker, avec sa brutalité accoutumée, il y a là des femmes pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il pas? qui nous en empêche?
--Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au moins une.
--Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de viande pour en prendre une chacun.
--Au diable la viande, s'écria celui qui avait parlé le second. Nous pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous besoin de tant de viande.
--Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons là les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus précieux pour nous.
Ces mots furent accompagnés d'un geste significatif désignant la chevelure, et dont la féroce expression était révoltante à voir.
--Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?
--Je pense comme Kirker.
--Moi aussi.
--Moi aussi.
--Je ne donne de conseils à personne, ajouta le brutal; chacun de vous peut faire comme il lui plaît; mais quant à moi, je ne me soucie pas de jeûner au milieu de l'abondance.
--C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.
--Eh bien, c'est celui qui a parlé le premier qui choisit le premier, vous le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te prends pour moi. Viens, veux-tu?
En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo. La femme se mit à crier et à se débattre, effrayée, non pas de ce qu'on avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiée par l'expression féroce dont la physionomie de cet homme était empreinte.
--Veux-tu bien taire tes mâchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules. Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons! grimpe-moi là. Allons, houpp!
Et, en poussant cette dernière exclamation, il hissa la femme sur une des mules.
--Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ça.
Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une horrible scène suivit ce premier acte de brutalité.
Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scélérat compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme à son goût, et la traîna vers l'_atajo_. Les femmes criaient; les hommes criaient plus fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la même prise, une jeune fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les imprécations, les menaces furent échangées; les couteaux brillèrent hors de la gaine, et les pistolets craquèrent.
--Tirons-la au sort! s'écria l'un d'eux.
--Oui, bravo! tirons! tirons! s'écrièrent-ils tous.
La proposition était adoptée; la loterie eut lieu, et la belle sauvage devint la propriété du gagnant. Peu d'instants après, chacune des mules de l'atajo était chargée d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des chasseurs n'avaient pas pris part à cet enlèvement des Sabines. Plusieurs le désapprouvaient (car tous n'étaient pas méchants) par simple motif d'humanité; d'autres ne se souciaient pas d'être empêtrés d'une _squaw_, et se tenaient à part, assistant à cette scène avec des rires sauvages. Pendant tout ce temps, Séguin était de l'autre côté du bâtiment avec sa fille. Il l'avait installée sur une des mules et couvrait ses épaules avec un sérapé. Il procédait à tous ces arrangements de départ avec des soins que lui suggérait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut vers la façade.
--Camarades! cria-t-il en voyant les captives montées sur les mules, et comprenant ce qui s'était passé. Il y a trop de captifs là. Sont-ce ceux que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rubé.
--Non, répondit celui-ci; les voilà. Et il montra le groupe qu'il avait placé à l'écart.
--Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les mules. Nous avons un désert à traverser, et c'est tout ce nous pourrons faire que d'en venir à bout avec ce nombre.
Puis, sans paraître remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se mit en devoir, avec Rubé et quelques autres, d'exécuter l'ordre qu'il avait donné. L'indignation des chasseurs tourna en révolte ouverte. Des regards furieux se croisèrent, et des menaces se firent entendre.
--Par le ciel! cria l'un, j'emmènerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.
--_Vaya_! s'écria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne seront que des occasions d'embarras, après tout. Il n'y en a pas une qui vaille la prime de ses cheveux.
--Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un troisième.
--C'est ce que je dis.
--Et moi aussi.
--J'en suis, pardieu!
--Camarades! dit Séguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos prisonniers comme cela vous conviendra. Je réponds du payement pour tous.
--Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.
--Vous savez bien que cela n'est pas possible.
--Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.
--L'argent ou les scalps, voilà!
-_Carajo_! où donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons à El-Paso, plutôt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et je n'ai pas appris qu'il fût devenu si riche. D'où nous tirera-t-il tout cet argent?
-Pas du _cabildo_,[1] bien sûr, à moins de présenter des scalps. Je le garantis.
[Note 1: Le bureau où se payaient les primes.]
--C'est juste, José! On ne lui donnera pas plus d'argent à lui qu'à nous; et nous pouvons le recevoir nous-mêmes si nous présentons les peaux; nous le pouvons.
--Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouvé ce qu'il cherchait!
--Il se fiche de nous comme d'un tas de nègres! Il n'a pas voulu nous conduire par le Prieto, où nous aurions ramassé de l'or à poigne-main.
--Maintenant, il veut encore nous ôter cette chance de gagner quelque chose. Nous serions bien bêtes de l'écouter.
Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succès. L'argent paraissait être le seul mobile des révoltés; du moins c'était le seul motif qu'ils missent en avant et, plutôt que d'être témoin du drame horrible qui menaçait, j'aurais sacrifié toute ma fortune.
--Messieurs, criai-je de manière à pouvoir être entendu au milieu du bruit, si vous voulez vous en rapporter à ma parole, voici ce que j'ai à vous dire: j'ai envoyé un chargement à Chihuahua avec la dernière caravane. Pendant que nous retournerons à El-Paso, les marchands seront revenus et je serai mis en possession de fonds qui dépassent du double ce que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que vous serez tous payés.
--Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites là; mais est-ce que nous savons quelque chose de vous ou de votre chargement?
-_Vaya!_ un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.
--C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire à sa parole?
--Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les scalps, voilà mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser, camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci, soyez-en sûrs.
Les hommes avaient goûté le sang et comme le tigre, ils en étaient plus altérés encore. Leurs yeux lançaient des flammes et les figures de quelques-uns portaient l'empreinte d'une férocité bestiale horrible à voir. La discipline qui avait jusque-là maintenu cette bande, quelque peu semblable à une bande de brigands, semblait tout à fait brisée; l'autorité du chef était méconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient confusément les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaçantes et les figures agitées de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en frissonnant. Jusqu'à ce moment, Séguin avait dirigé l'installation des prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie à une étrange préoccupation qui ne l'avait pas quitté depuis la scène entre lui et sa fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le rendre insensible à tout ce qui se passait. Il n'en était pas ainsi.
A peine Kirker (c'était lui qui avait parlé le dernier) eut-il prononcé son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Séguin un changement prompt comme l'éclair. Sortant tout à coup de son indifférence apparente, il se porta devant le front des révoltés.
--Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments! Par le ciel! le premier qui lève son couteau ou son fusil, est un homme mort!
Il y eut une pause, un moment de profond silence.
--J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait à Dieu de me rendre mon enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que personne de vous ne me force à manquer à ce voeu, ou, par le ciel! son sang sera le premier répandu!
Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne répondit.
--Vous n'êtes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores, continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous envoie la balle de ce pistolet à travers le coeur!
Séguin avait tiré son pistolet, se tenant prêt à exécuter sa menace. Il semblait qu'il eût grandi; son oeil dilaté, brillant et terrible, fit reculer cet homme qui se vit mort, s'il désobéissait; et, avec un sourd rugissement, il remit son couteau dans la gaine.
Mais la révolte n'était pas encore apaisée. Ces hommes ne se laissaient pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre, et les mutins cherchèrent à s'encourager l'un l'autre par leurs cris.
Je m'étais placé à côté du chef avec mes revolvers armés, prêt à faire feu et résolu à le soutenir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres avaient fait comme moi, et, parmi eux, Rubé, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa. Les deux partis en présence étaient à peu près égaux en nombre, et si nous en étions venus aux mains, le combat eût été terrible; mais, juste à ce moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs intestines: c'était l'ennemi commun. Tout à l'extrémité occidentale de la vallée, nous aperçûmes des formes noires, par centaines, accourant à travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore à une grande distance, les yeux exercés des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'étaient des cavaliers; c'étaient des Indiens; c'étaient les Navajoes lancés à notre poursuite. Ils arrivaient à plein galop, et se précipitaient à travers la prairie comme des chiens de chasse lancés sur une piste. En un instant, ils allaient être sur nous.
--Là-bas! cria Séguin: là-bas, voilà des scalps de quoi vous satisfaire; mais prenez garde aux vôtres. Allons, à cheval! En avant l'atajo! je vous tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! à cheval!
Les derniers mots furent prononcés d'un ton conciliant. Mais il n'y avait pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque à l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et ils sentaient bien que c'en était fait de leur vie, s'ils étaient atteints. Rester dans la ville eût été folie et personne n'y pensa. En un clin d'oeil nous étions tous en selle; l'_atajo_, chargé des captifs et des provisions, se dirigeait en toute hâte vers les bois. Nous nous proposions de traverser le défilé qui ouvrait du côté de l'est, puisque notre retraite était coupée par les cavaliers, venant de l'autre côté. Séguin avait pris la tête et conduisait la mule sur laquelle sa fille était montée. Les autres suivaient, galopant à travers la plaine sans rang et sans ordre. Je fus des derniers à quitter la ville. J'étais resté en arrière avec intention, craignant quelque mauvais coup et déterminé à l'empêcher si je pouvais.
--Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après les autres.
Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était le trappeur.
--Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure tout de même.--Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne; mais c'est égal, ça fait toujours plaisir.
Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce n'était pas cela; c'était une chevelure, _c'était un scalp_. Des gouttes de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé son couteau!
XXXIX
COMBAT DANS LE DÉFILÉ.
Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans pluies.
Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures, et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde, suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords.
--Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que nous pouvons faire.
--Vous êtes sûr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour sortir?
--Pas même un trou à faire passer un chat; à moins qu'ils ne fassent le tour par l'autre bout; et ça leur prendrait, pour sûr, au moins deux jours.
--Il faut défendre ce passage, alors. Pied à terre, compagnons! Placez-vous derrière les rochers.
--Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes en avant avec un détachement pour les garder; ça ne galope pas bien, ces bêtes-là. Et il faudra se démener de la tête et de la queue quand nous aurons à déguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons aisément de l'autre côté sur la prairie.
--Vous avez raison, Rubé; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici: nos munitions s'épuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?
Séguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la plaine au loin à l'est.
--Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout auprès, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par là que je me suis sauvé.
--Très-bien; le détachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner l'ordre du départ tout de suite.
Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'_atajo_ et des captifs, et ils se dirigèrent immédiatement vers la montagne neigeuse. El-Sol s'en alla avec ce détachement, se chargeant particulièrement de eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous nous préparâmes à défendre le défilé. Les chevaux furent attachés dans une gorge, et nous primes position de manière à commander l'embouchure du _cañon_ avec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de l'ennemi.
Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas être loin, et, agenouillés derrière les rochers, nous tendions nos regards à travers les ténèbres de la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idée plus exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour établir notre ligne de défense était unique dans sa disposition, et il n'est pas aisé de le décrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaître quelques-uns des caractères particuliers du site, pour l'intelligence de ce qui va suivre.