Les chasseurs de chevelures

Chapter 19

Chapter 193,933 wordsPublic domain

--Est-ce que la bête est endormie? Je n'en suis plus qu'à dix pas et elle ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchée.

Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la détente, lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'était du sang! J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rênes. Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porté au milieu du troupeau abattu. Là, mon cheval s'arrêta court, et je restai cloué sur ma selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque côté que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!

Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris cessèrent, et, l'un après l'autre, ils tirèrent la bride, comme j'avais fait, et demeurèrent confondus et consternés. Un pareil spectacle était fait pour étonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des buffalos, tous morts ou dans les dernières convulsions de l'agonie. Chacun d'eux portait sous la gorge une blessure d'où le sang coulait à gros bouillons, et se répandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en avait des flaques sur le sol de la prairie, et les éclaboussures des coups de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?

--Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'écrièrent les chasseurs.

--Ce n'est bien sûr pas la main d'un homme qui a fait cela!

--Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et l'Enfant... Tenez! tenez!

En même temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil que l'on arme. Je me retournai; Rubé mettait en joue. Je suivis machinalement la direction du canon, j'aperçus quelque chose qui se remuait dans l'herbe.

--C'est un buffalo qui se débat encore! pensai-je, voyant une masse velue d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau!

J'avais à peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur ses deux jambes de derrière en poussant un cri sauvage, mais humain. L'enveloppe hérissée tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien s'était abattu et la balle était partie; elle avait percé la brune poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un des buffles.

--Whagh! Rubé! s'écria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laissé le temps d'écorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitté pendant qu'il était en train....

Et le chasseur éclata de rire après cette sanglante plaisanterie.

--Cherchez là, garçons! dit Rubé montrant l'îlot. Si vous cherchez bien, vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de celui-ci.

Les chasseurs, sur cet avis, se dirigèrent au galop vers l'îlot avec l'intention de l'entourer. Je ne pus réprimer un sentiment de dégoût en assistant à cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un mouvement involontaire, et m'éloignai de la place où le sauvage était tombé. Il était couché sur le ventre nu jusqu'à la ceinture. Le trou par lequel la balle était sortie se trouvait placé sous l'épaule gauche. Les membres s'agitaient encore, mais c'étaient les dernières convulsions de l'agonie. La peau qui avait servi à son déguisement était en paquet à la place où il l'avait jetée. Près de cette peau se trouvait un arc et plusieurs flèches: celles-ci étaient rouges jusqu'à l'encoche. Les plumes, pleines de sang, étaient collées au bois. Ces flèches avaient percé d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et descendit posément de cheval.

--Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dégainant son couteau, et se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la mienne. Ça vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu métier, quand bien même le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe dans la saison des veaux. Allons, toi, nègre! continua-t-il en saisissant la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!

Un éclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'étrange vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.

--Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui était resté près de Rubé.

--C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupé les oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger de la même façon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_ vilain loup! tu y es, toi! te v'là propre, hein! En parlant ainsi, il rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il décrivit autour du crâne un cercle aussi parfait que s'il eût été tracé au compas. Puis la lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlevé.

--Et de six, continua-t-il, se parlant à lui-même en plaçant le scalp dans sa ceinture.--Six à cinquante la pièce. Trois cents dollars de chevelures paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.

Après avoir mis en sûreté le trophée sanglant, il essuya son couteau sur la crinière des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de son fusil, une nouvelle entaille à la suite des cinq qui y étaient déjà marquées. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs colonnes à ce terrible registre.

XXXI

UN AUTRE COUP.

La détonation d'un fusil frappa mes oreilles et détourna mon attention des faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un léger nuage bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur quoi le coup avait été tiré. Trente ou quarante chasseurs avaient entouré l'îlot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de cercle irrégulier. Ils étaient encore à quelque distance du petit bois, et hors de portée des flèches. Ils tenaient leurs fusils en travers et échangeaient des cris. Évidemment, le sauvage n'était pas seul. Il devait avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourré. Toutefois, il ne pouvait pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inférieures n'étaient pas capables de recéler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perçants des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir une compagnie de chasseurs dans une bruyère, attendant que le gibier partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier était de la race humaine! C'était un terrible spectacle. Je tournai les yeux du côté de Séguin pensant qu'il interviendrait peut-être pour arrêter cette atroce _battue_. Il vit mon regard interrogateur et détourna la tête. Je crus apercevoir qu'il était honteux de l'oeuvre à laquelle ses compagnons travaillaient; mais la nécessité commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui pouvaient se trouver dans l'îlot; je compris que toute observation de ma part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mêmes, ils n'auraient fait qu'en rire. C'était leur plaisir et leur profession; et je suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments étaient exactement de la même nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de débusquer un ours de sa tanière. L'intérêt était peut-être plus vivement excité encore; mais à coup sûr il n'y avait pas plus de disposition à la merci. Je retins mon cheval, et attendis, plein d'émotions pénibles, le dénoûment de ce drame sauvage.

--_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains s'adressant à Barney. Je reconnus par là que c'était l'Irlandais qui avait fait feu.

--Une Peau-Rouge, par le diable! répondit celui-ci.

--N'est-ce pas ta propre tête que tu auras vue dans l'eau? cria un chasseur d'un ton moqueur.

--C'était peut-être le diable, Barney!

--Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et je l'ai tué tout de même.

--Ha! ha! Barney a tué le diable! Ha! ha!

--_Vaya!_ s'écria un trappeur, poussant son cheval vers le fourré; l'imbécile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra....

--Arrêtez, camarade, cria Garey, prenons des précautions, méfions-nous des Peaux-Rouges. Il y a des Indiens là-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce gredin-là n'était pas seul bien sûr, essayons de voir comme ça....

Le jeune chasseur mit pied à terre, tourna son cheval le flanc vers le bois, et, se mettant du côté opposé, il fit marcher l'animal en suivant une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourré. De cette manière, son corps était caché, et sa tête seule pouvait être aperçue derrière le pommeau de la selle, sur laquelle était appuyé son fusil armé et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, à mesure que le diamètre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils furent tout près de l'îlot. Pas une flèche n'avait sifflé encore. N'y avait-il donc personne là? On aurait pu le croire, et les hommes pénétrèrent hardiment dans le fourré. J'observais tout cela avec un intérêt palpitant. Je commençais à espérer que les buissons étaient vides. Je prêtais l'oreille à tous les sons; j'entendis le craquement des branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand ils pénétrèrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix cria:

--Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!

--La balle de Barney l'a traversé, par tous les diables! Cria un autre. Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!

Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigèrent vers le couvert. Je m'avançai lentement après eux. En arrivant, je les vis traînant le corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il était mort, et on se préparait à le scalper.

--Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est à toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?

--Elle est à moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant à celui qui venait de parler, et avec un fort accent irlandais.

--Certainement: tu as tué l'homme; c'est ton droit.

--Est-ce que ça vaut vraiment cinquante dollars?

--Ça se paie comme du froment.

--Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?

--Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant l'accent de Barney, séparant en même temps le scalp et le lui présentant.

Barney prit le hideux trophée, et je parierais qu'il n'en ressentit pas beaucoup de fierté. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'être rendu coupable de plus d'un accroc à la discipline, dans sa vie de garnison, mais évidemment c'était son premier pas dans le commerce du sang humain.

Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent à fouiller le fourré dans tous les sens. La recherche fut très-minutieuse, car il y avait encore un mystère. Un arc de plus, c'est-à-dire un troisième arc, avait été trouvé avec son carquois et ses flèches. Où était le propriétaire? S'était-il échappé du fourré pendant que les hommes étaient occupés auprès des buffalos morts? C'était peu probable, mais ce n'était pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilité extrême des sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eût pas gagné la forêt, inaperçu.

--Si cet Indien s'est échappé, dit Garey, nous n'avons pas même le temps d'écorcher ces buffles. Il y a pour sûr une troupe de sa tribu à moins de vingt milles d'ici.

--Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout près de l'eau.

Il y avait là une mare. L'eau en était troublée et les bords avaient été trépignés par les buffalos. D'un côté, elle était profonde, et les saules penchés laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau. Plusieurs hommes se dirigèrent de ce côté et sondèrent le fourré avec leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rubé était venu avec les autres, et ôtait le bouchon de sa corne à poudre avec ses dents, se disposant à recharger. Son petit oeil noir lançait des flammes dans toutes les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensée subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit l'Irlandais, qui était le plus près de lui, par le bras, et lui glissa dans l'oreille d'un ton pressant:

--Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!

Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immédiatement son arme, et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rubé saisit vivement le mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet du côté de la mare. Tout à coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dégringola à travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol à mes pieds. Je sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un frémissement: c'était du sang! J'en étais aveuglé. J'entendis les hommes accourir de tous les points du fourré. Quand j'eus recouvré la vue, j'aperçus un sauvage nu qui disparaissait à travers le feuillage.

--Manqué, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil de munition! ajouta-t-il, jetant à terre le mousquet et s'élançant le couteau à la main.

Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des buissons. Quand nous atteignîmes le bord de l'îlot, je vis l'Indien, toujours debout, et courant avec l'agilité d'une antilope. Il ne suivait pas une ligne droite, mais sautait de côté et d'autre, en zigzag, de manière à ne pouvoir être visé par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle ne l'avait encore atteint, assez grièvement du moins pour ralentir sa course. On pouvait voir une traînée de sang sur son corps brun; mais la blessure, quelle qu'elle fût, ne semblait pas le gêner dans sa fuite. Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'échapper, je n'avais pas l'intention de décharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai donc près du buisson, caché derrière les feuilles, et suivant les péripéties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient à le poursuivre à pied, tandis que les plus avisés couraient à leurs chevaux. Ceux-ci se trouvaient tous du côté opposé du petit bois, un seul excepté, la jument du trappeur Rubé, qui broutait à la place où Rubé avait mis pied à terre, au milieu des buffalos morts, précisément dans la direction de l'homme que l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut être saisi d'une idée soudaine, et déviant légèrement de sa course, il arracha le piquet, ramassa le lasso avec toute la dextérité d'un Gaucho, et sauta sur le dos de la bête.

C'était une idée fort ingénieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien. A peine était-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant tous les autres bruits; c'était un appel poussé par le trappeur essorillé. La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la direction imprimée par son cavalier, elle fit demi-tour immédiatement et revint en arrière au galop. A ce moment, une balle tirée sur le sauvage écorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commença à se cabrer et à ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient détachés du sol en même temps. L'Indien cherchait à se jeter en bas de la selle; mais le mouvement de l'avant à l'arrière lui imprimait des secousses terribles. Enfin, il fut désarçonné et tomba par terre sur le dos. Avant qu'il eût pu se remettre du coup, un Mexicain était arrivé au galop, et avec sa longue lance l'avait cloué sur le sol.

Une scène de jurements, dans laquelle Rubé jouait le principal rôle, suivit cet incident. Sa colère était doublement motivée. Les fusils de munition furent voués à tous les diables, et comme le vieux trappeur était inquiet de la blessure reçue par sa jument, les _fichues ganaches à l'oeil de travers_ reçurent une large part de ses anathèmes. Le mustang cependant n'avait pas essuyé de dommage sérieux, et, quand Rubé eut vérifié le fait, le bouillonnement sonore de sa colère s'apaisa dans un sourd grognement et finit par cesser tout à fait. Aucun symptôme ne donnait à croire qu'il y eût encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occupèrent immédiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumés, et un plantureux repas de viande de buffalo permit à tout le monde de se refaire. Après le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait être à dix milles tout au plus de distance. Là, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque de la part de la tribu des Coyoteros, à laquelle les trois sauvages tués appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre à être suivis par cette tribu, et à l'avoir sur notre dos avant que nous eussions pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dépouillés, la chair empaquetée, et, prenant notre course à l'ouest, nous nous dirigeâmes vers la Mission.

XXXII

UNE AMÈRE DÉCEPTION.

Nous arrivâmes aux ruines un peu après le coucher du soleil. Les hiboux et les loups effarouchés nous cédèrent la place, et nous installâmes notre camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attachés sur les pelouses désertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnés, où les fruits mûrs jonchaient la terre en tas épais. Les feux, bientôt allumés, illuminèrent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la viande fut dépaquetée et cuite pour le souper. Il y avait là de l'eau en abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de Grenade, des coings, des melons, des poires, des pêches et des pommes; nous eûmes de quoi faire un excellent repas. Après le dîner, qui fut court, les sentinelles furent placées à tous les chemins qui conduisaient vers les ruines. Les hommes étaient affaiblis et fatigués par le long jeûne qui avait précédé cette réfection, et au bout de peu de temps ils se couchèrent la tête reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se passa notre première nuit à la Mission de San-Pedro. Nous devions y séjourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo fût séchée et bonne à empaqueter.

Ce furent des jours pénibles pour moi. L'oisiveté développait les mauvais instincts de mes associés à demi sauvages. Des plaisanteries obscènes et des jurements affreux résonnaient continuellement à mes oreilles; je n'y échappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les découvertes scientifiques. Le Maricopa était aussi pour moi un agréable compagnon. Cet homme étrange avait fait d'excellentes études, et connaissait à peu prés tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur une très-grande réserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler de lui. Séguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire, s'occupant très-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dévoré d'impatience, et, à chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait des heures entières sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixés du côté de l'est. C'était le point d'où devaient revenir les hommes que nous avions laissés en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque après-midi, quand le soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle vue de la vallée; mais son principal attrait pour moi résidait dans l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement là; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas à cette hauteur. J'avais coutume d'étendre ma couverture près des parapets à demi écroulés, de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, à de douces pensées rétrospectives, ou à des rêves d'avenir plus doux encore. Un seul objet brillait dans ma mémoire; un seul objet occupait mes espérances. Je n'ai pas besoin de le dire, à ceux du moins qui ont véritablement aimé.

Je suis à ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en douterait à peine. Une pleine lune d'automne est au zénith, et se détache sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain, ce serait la lune des moissons. Ici elle n'éclaire ni les moissons ni le logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats, n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On reconnaît son peu de densité à la netteté des objets qui frappent la vue, à l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur éloignement soit considérable, à la fermeté des contours qui se détachent sur le ciel. Je m'en aperçois encore au peu d'élévation de la température, à l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays favorable pour les personnes frappées d'étisie et de langueur. Si l'on savait cela dans les contrées populeuses! L'air, dégagé de vapeurs, est inondé par la lumière pâle de la lune. Mon oeil se repose sur des objets curieux, sur des formes de végétation particulières au sol de cette contrée. Leur nouveauté m'intéresse. A la blanche lueur, je vois les feuilles lancéolées de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le feuillage dentelé du cactus cochinéal. Des sons flottent dans l'espace; ce sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agréable frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre voisin, et remplit l'air d'une douce mélodie. La lune plane par-dessus tout; je la suis dans sa course élevée. Elle semble présider aux pensées qui m'occupent, à mon amour! Que de fois les poètes ont chanté son pouvoir sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'était une affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut et c'est une croyance. D'où vient cette croyance? d'où vient la croyance en Dieu? car ces sentiments ont la même source. Cette foi instinctive, si généralement répandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que notre esprit ne fût, après tout, que matière, fluide électrique? Mais, en admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influencé par la lune? Pourquoi n'aurait-il pas ses marées, son flux et son reflux aussi bien que les plaines de l'air et celles de l'Océan?

Couché sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je m'abandonne à une suite de rêveries sentimentales et philosophiques. J'évoque le souvenir des scènes qui ont dû se passer dans les ruines qui m'environnent; les faits et les méfaits des pères capucins entourés de leurs serfs chaussés de sandales. Ce retour au passé n'occupe pas longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des âges reculés, et ma pensée se reporte sur l'être charmant que j'aime et que j'ai récemment quitté: Zoé, ma charmante Zoé! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle à moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle après mon retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du haut de la terrasse solitaire? Mon coeur répondait: Oui! battant d'orgueil et de bonheur. Les scènes horribles que j'affrontais pour son salut devaient-elles se terminer bientôt? De longs jours nous séparaient encore, sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma vie.