Les chasseurs de chevelures

Chapter 18

Chapter 184,012 wordsPublic domain

--Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays; mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas traverser le sentier des Paches sans qu'on fût sur nos talons au bout de deux jours. Ça n'est pourtant pas malin.

--Comment vas-tu nous prouver ça, vieux....

--Tais-toi, imbécile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le flot monte.

--Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulté, Rubé! J'avoue que je n'en vois aucun.

A cet appel de Séguin, tous les yeux se tournèrent vers le trappeur.

--Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici à une semaine par où nous serons passés. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me coupe les oreilles. C'était la plaisanterie favorite de Rubé, et elle ne manquait jamais d'égayer les chasseurs. Séguin lui-même ne put réprimer un sourire et pria le trappeur de continuer.

--D'abord et avant tout, donc, dit Rubé, il n'y a pas de danger qu'on se mette à courir après ce mal blanchi avant deux jours au plus tôt.

--Comment cela?

--Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils peuvent très-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a oublié son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux yeux des Indiens.

--Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.

--Eh bien, le gredin sait bien ça. Vous comprenez maintenant, et c'est aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sûr pas laissé savoir s'il a pu faire autrement.

--Cela est vraisemblable, dit Séguin; continuez, Rubé.

--Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a défendu de le suivre, afin que personne ne pût voir ce qu'il venait faire. S'il avait eu la pensée qu'on le soupçonnât, il aurait envoyé quelque autre, et ne serait pas venu lui-même: voilà ca qu'il aurait fait.

Cela était assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de scalps avaient du caractère des Navajoès les confirma tous dans la même pensée.

--Je suis sûr qu'ils reviendront en arrière, continua Rubé, du moins la moitié de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours et peut-être quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.

--Mais ils seront sur nos traces le jour d'après.

--Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront, c'est clair.

--Et comment ne pas en laisser? demanda Séguin.

--Ça n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.

--Comment? Comment cela? demanda tout le monde à la fois.

--Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Séguin.

--Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouillé les idées. Je croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver le moyen du premier coup.

--J'avoue, Rubé, répondit Séguin en souriant, que je ne vois pas comment vous pouvez les mettre sur une fausse voie.

--Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatté de montrer sa supériorité dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit à tous les diables.

--Hourra pour toi, vieux sac de cuir!

--Vous voyez ce carquois sur l'épaule de cet Indien?

--Oui, oui!

--Il est plein de flèches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?

--Il l'est. Eh bien?

--Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe qui peut faire ça aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des Paches, et qu'il jette ces flèches la pointe tournée vers le sud, et si les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'à ce qu'ils aient rejoint les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus mauvais tabac de Kentucky.

--_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rubé! s'écrièrent tous les chasseurs en même temps.

--Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ça ne fait rien. Ils reconnaîtront les flèches, ça suffit. Pendant qu'ils s'en retourneront par là-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous aurons tout le temps nécessaire pour nous tirer tranquillement du guêpier, et revenir chez nous.

--Oui, c'est cela, par le diable!

--Notre bande, continua Rubé, n'a pas besoin de venir jusqu'à la source du Pignion, ni à présent ni après. Elle peut traverser le sentier de la guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre côté de la montagne, où il y a en masse du gibier, des buffalos et du bétail de toute espèce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument que nous passions par là; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par ici, après la chasse que les Indiens viennent de leur donner.

--Tout cela est juste, dit Séguin. i1 faut que nous fassions le tour de la montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont fait disparaître des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de suite à l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rubé? Vous avez fourni l'ensemble du plan; je me fie à vous pour les détails.

--Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la première chose que nous ayons à faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, à la place où la bande est cachée; il leur fera traverser le sentier.

--Où pensez-vous qu'ils devront le traverser?

--A peu près à vingt milles au nord d'ici, il y a une place sèche et dure, une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre, ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus madré des Indiens soit capable d'en reconnaître la piste; je m'en chargerais.

--Je vais envoyer immédiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachés à vingt milles d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec précaution, comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!

Le torero, sans faire aucune réponse, détacha son cheval du piquet, sauta en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.

--Heureusement, dit Séguin, le suivant de l'oeil pendant quelques instants, ils ont piétiné le sol tout autour; autrement, les empreintes de notre dernière lutte en auraient raconté long sur notre compte.

--Il n'y a pas de danger de ce côté, répliqua Rubé; mais quand nous aurons quitté d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils découvriraient bientôt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas de traces. Et Rubé montrait le sentier pierreux qui s'étendait au nord et au sud, contournant le pied de la montagne.

--Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et puis, après?

--Ma seconde idée est de nous débarrasser de cette machine qui est là-bas.

Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tête le squelette du Yamporica.

--C'est vrai, j'avais oublié cela. Qu'allons-nous en faire?

--Enterrons-le, dit un des hommes.

--Ouais! Non pas. Brûlons-le! conseilla un autre.

--Oui, ça vaut mieux, fit un troisième.

On s'arrêta à ce dernier parti. Le squelette fut amené en bas; les taches de sang soigneusement effacées des rochers; le crâne brisé d'un coup de tomahawk; les ossements mis en pièces; puis le tout fut jeté dans le feu mêlé avec un tas d'os de buffalos déjà carbonisés sous les cendres. Un anatomiste seul aurait pu trouver là les vestiges d'un squelette humain.

--A présent, Rubé, les flèches?

--Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'à nous deux nous arrangerons ça de manière à mettre dedans tous les Indiens du pays. Nous aurons à peu près trois milles à faire, mais nous serons revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et tout préparé pour le départ.

--Très-bien! prenez les flèches.

--C'est assez de quatre attrapes, dit Rubé, tirant quatre flèches du carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bête, tant que nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces plumes noires.

Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma, et continua:

--Garçons! veillez sur la vieille jument jusqu'à ce que je revienne; ne la laissez pas échapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas tous à la fois.

--Voilà, Rubé, voilà! crièrent tous les chasseurs, offrant chacun sa couverture.

--J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la mienne et une autre. Là, Billy, mets ça devant toi. Maintenant suis le sentier des Paches pendant trois cents yards à peu près, et ensuite tu traverseras; ne marche pas dans le frayé; tiens-toi à mes côtés, et marque bien tes empreintes. Au galop, animal!

Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut couru environ trois cents yards, il s'arrêta, attendant de nouvelles instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rubé prenait une flèche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche à l'extrémité barbelée, il la fichait dans la plus élevée des perches que les Indiens avaient laissées debout sur le terrain du camp. La pointe était tournée vers le sud du sentier des Apaches, et la flèche était si bien en vue, avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de quiconque viendrait du côté des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade à pied, se tenant à distance du sentier et marchant avec précaution. En arrivant près de Garey, il posa une seconde flèche par terre, la pointe tournée aussi vers le sud, et de façon à ce qu'elle pût être aperçue de l'endroit où était la première. Garey galopa encore en avant, en suivant le sentier, tandis que Rubé marchait, dans la prairie, sur une ligne parallèle au sentier.

Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était complète.

El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus, en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne. Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la guerre.

XXX

UN TROUPEAU CERNÉ.

Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous. Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _débris de cornes_ et leurs _lits_. Nous voyions aussi le _bois de vache_ du bétail sauvage. Nous ne pouvions pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres.

Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de _pitahaya_, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, les _bosses_ et les _boudins_ de buffalo; après une halte de deux heures, nous nous dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous marchions entre les _chapparals_, quand Rubé, qui était de quelques pas en avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque chose derrière lui.

--Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse.

--Piste fraîche, cap'n; bisons!

--Combien? pouvez-vous dire?

--Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.

--Halte! messieurs, dit Séguin, halte! et faites silence. Va en avant, Rubé. Venez, monsieur Haller; vous êtes un amateur de chasse; venez avec nous!

Je suivis le guide et Séguin à travers les buissons, m'avançant tout doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant avec précaution à travers les feuilles d'un _prosopis_, nous découvrîmes toute la clairière. Les buffalos étaient au milieu. C'était, comme Rubé l'avait bien conjecturé, une petite prairie, large d'un mille et demi environ, et fermée de tous côtés par un épais rideau de forêts. Près du centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'élançait du milieu d'un fourré touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois, indiquait la présence de l'eau.

--Il y a une source là-bas, murmura Rubé; ils sont justement en train d'y rafraîchir leurs mufles.

Cela était assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et la salive qui dégouttait de leurs babines.

--Comment les prendrons-nous, Rubé? demanda Séguin; pensez-vous que nous puissions les approcher?

--Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous pouvons nous glisser à l'abri des buissons.

--Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez de champ libre. Ils seront dans la forêt au premier bruit. Nous les perdrons tous.

--C'est aussi vrai que l'Écriture.

--Que faut-il faire alors?

--Le vieux nègre ne voit qu'un moyen à prendre.

--Lequel?

--Les entourer.

--C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?

--Mort comme un Indien à qui on a coupé la tête, répondit le trappeur, prenant une légère plume de son bonnet et la lançant en l'air. Voyez, cap'n, elle retombe d'aplomb!

--Oui, c'est vrai!

--Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous éventent, et nous avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite à la besogne, cap'n; il y a à marcher d'ici au bout là-bas.

--Divisons nos hommes, alors, dit Séguin, retournant son cheval. Vous en conduirez la moitié à leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur Haller, restez où vous êtes: c'est une place aussi bonne que n'importe quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous réussissons, nous aurons du plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.

Ce disant, Séguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux Rubé. Leur intention était de partager la bande en deux parts, d'en conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher à couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette manière, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'exécuter la manoeuvre, nous étions sûrs de prendre tout le troupeau.

Aussitôt que Séguin m'eut quitté, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et renouvelai les capsules. Après cela n'ayant plus rien à faire, je me mis à considérer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment après, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu m'indiquaient les progrès de la battue. De temps à autre, un vieux buffle, sur les flancs du troupeau, secouait sa crinière hérissée, reniflait le vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait évidemment un soupçon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient ne pas remarquer ces démonstrations, et continuaient à brouter tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirés par un objet qui sortait de l'îlot de bois. C'était un jeune buffalo qui se rapprochait du troupeau. Je trouvais quelque peu étrange qu'il se fût ainsi séparé du reste de la bande, car les jeunes veaux, élevés par leurs mères dans la crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.

--Il sera resté en arrière à la source, pensai-je. Peut-être les autres l'ont-ils repoussé du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont été partis.

Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eût été blessé; mais, comme il s'avançait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais qu'imparfaitement. Il y avait là une bande de coyotes (il y en a toujours) guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois, dirigèrent une attaque simultanée contre lui. Je les vis qui l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements féroces; mais le veau paraissait se frayer chemin, en se défendant, à travers le plus épais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperçus près de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les autres.

--C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je à moi-même; et je portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaître où les chasseurs en étaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des geais miroiter à travers les branches, et j'entendais leurs cris perçants. Jugeant d'après ces signes, je reconnus que les hommes s'avançaient assez lentement. Il y avait une demi-heure que Séguin m'avait quitté, et ils n'avaient pas encore fait la moitié du tour. Je me mis alors à calculer combien de temps j'avais encore à attendre, et me livrai au monologue suivant:

--La prairie a un mille et demi de diamètre; le cercle fait trois fois autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donné avant une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les bêtes se couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voilà six de couchées. C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une! Heureuses bêtes! Rien autre chose à faire qu'à manger et à dormir, tandis que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientôt me trouver en face d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drôle de manière pour se coucher. On dirait qu'elles tombent comme blessées. Deux de plus! Elles y seront bientôt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivés dessus avant qu'elles n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le clairon!

Et tout en roulant ces pensées, j'écoutais si je n'entendais pas le signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas être donné de quelque temps encore. Les buffalos s'avançaient lentement, broutant tout en marchant, et continuant de se coucher l'un après l'autre. Je trouvais assez étrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais vu des troupeaux de bétail, près des fermes, en faire autant, et j'étais à cette époque peu familiarisé avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de leurs pieds. J'avais entendu parler de la manière toute particulière dont ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils étaient en train de se livrer à cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empêchaient. Je n'apercevais que les épaules velues et, de temps en temps, quelque sabot qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un grand intérêt, et j'étais certain maintenant que l'enveloppement serait complet avant qu'il ne leur prît fantaisie de se lever. Enfin, le dernier de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils étaient alors tous sur le flanc, à moitié ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que je voyais le veau encore sur ses pieds; mais à ce moment le clairon retentit, et des cris partirent de tous les côtés de la prairie. J'appuyai l'éperon sur les flancs de mon cheval et m'élançai dans la plaine. Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle posé en travers devant moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille chasse. Mon fusil était armé, je me tenais prêt, et je tenais à honneur de tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupé au buffalo le plus rapproché. Mon cheval allait comme une flèche, et je fus bientôt à portée.