Les chasseurs de chevelures

Chapter 13

Chapter 133,781 wordsPublic domain

--Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à essuyer avec soin.

L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne pouvait le deviner.

--Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà.

--Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui.

A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son crâne.

--Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse.

--Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de débarrasser de son enveloppe épineuse.

--Oui, oui, firent plusieurs.

--Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?

--Oh! certainement. Un idiot le verrait.

--Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas, _plomb centre_.

--La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de désappointement.

--Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le principal orateur de la troupe.--Voilà Barney qui le ferait avec son vieux mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?

--Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui, ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne, commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus, serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs, un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat, dans un des postes de la frontière. C'était un des _bleus-de-ciel de l'oncle Sam_. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui de O'Corck: Barney O'Corck.

Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur.

--N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure.

--Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit frisson dans les jointures.

--Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de nouveaux éclats de rire.

--Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds; v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.

--Une squaw! Toi! une squaw?

--Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un peu; vous allez voir.

Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et s'enfonça dans le bois.

Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués.

Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé revenait côte à côte avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait pour une jument. C'était là la _squaw_ de Rubé, et, de fait, elle lui ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules. Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique (car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut saluée par de retentissants éclats de rire.

--Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette.

Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût, comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même.

--Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord, et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi gros que celui de l'autre?

--Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance en sa faveur évidemment.

--Oui! oui!

--Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en ferait-il autant? Eh! garçons?

--Non! non!

--Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas?

--Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir aller jusqu'au bout.

Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté. Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer.

--Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil et prenant position.

Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup.

--Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis abaissé.

Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait. C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait.

Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était sujette, et le _pitahaya_ tomba à terre. La balle était partie, et, rasant l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs, les sauvages exclamations des Indiens, les «_vayas_» et «_vivas_» des Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet.

XXII

LE PLAN DE CAMPAGNE.

Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_, cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille. C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât.

--Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes intentions et vous demander votre avis!

Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le chef continua:

--Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous prendrons nos précautions en conséquence.

J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense. Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale ville des Navajoes.

--Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Très-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette déclaration.

--Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition. D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de....

--Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude gaillard à l'air brutal, interrompant le chef.

--Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent, ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés.

--Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du désert en revenant.

Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment.

--Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.

--Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix.

--Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois; mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà. Vous engagez-vous à cela?

--_Yes, yes!_

--_Si!_

--Oui! oui!

--_Ya, ya!_

--Tous!

--_All._

--_Todos, todos_ crièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa langue.

--Que celui à qui cela ne convient pas parle?

Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur chef.

--Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le connaissiez.

--Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire, puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.

--Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.

Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains, vint attester la vérité de cette allégation.

--Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots, moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes. J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches. Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles.

Un cri d'approbation sortit de la foule:

--Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_

Quand le silence fut rétabli, Séguin continua:

--Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos avis.

Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans l'attente.

--Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes des Navajoes.

--Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.

-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout près de nous.

--_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.

--Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait manquée.

--C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix.

--Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de _Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un pays giboyeux avant d'entrer dans le désert.

--C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?

--Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers les _Llanos_ [1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et entrerons dans le pays des Apaches.

[Note 1: lianos.]

--Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.

--Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos. De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous tenant cachés dans les montagnes du _Pinon_, d'où l'on découvre le sentier de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons chez nous par le plus court chemin.

--Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est là le meilleur plan!

Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le mot _Prieto_ avait frappé leur oreille comme une musique délicieuse. C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette région renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs; toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière. Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils parviendraient ainsi à la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.

--Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour.

Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent; chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite, car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes, le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits. L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit, comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, de _chasseurs d'hommes_.

XXIII

EL-SOL ET LA LUNA.

--Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois le docteur qui nous appelle.

Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui nous servaient de sièges.

--Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.

--Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon goup te main.

--Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le.

--Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé, avec une multitude de viandes.

Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup à cuire et à manger.

Nous fûmes bientôt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des tranches rôties de venaison, des langues séchées de buffalo, des tortillas et du café. Le café et les tortillas étaient l'ouvrage du Pueblo, qui était le professeur de Godé dans ces sortes de préparations. Mais Godé avait un plat de choix, un _petit morceau_ en réserve, qu'il apporta d'un air tout triomphant.

--Voici, messieurs! s'écria-t-il en le posant devant nous.

--Qu'est-ce que c'est, Godé?

--Une fricassée, monsieur.

--Fricassée de quoi?

--De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_ (grenouilles-boeuf)...

--Une fricassée de _Bull-frogs?_

--Oui, oui, mon maître. En voulez-vous?

--Non, je vous remercie.

--J'en accepterai, monsieur Godé, dit Séguin.

--_Ich, ich!_ mons Godé; les crénouilles sont très-pons mancher. Et le docteur tendit son assiette pour être servi.

Godé, en suivant le bord de la rivière, était tombé sur une mare pleine de grenouilles énormes, et cette fricassée était le produit de sa récolte. Je n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de l'anathème de saint Patrick, et, au grand étonnement du voyageur, je refusai de prendre part au régal.