Chapter 12
Garey ne répondit rien et se mit en devoir d'épauler son fusil. Le coup partit, et la branche, frappée par la balle, s'affaissa sous la charge du _gruya_. Mais l'oiseau était pris dans une double fourche et resta suspendu sur la branche brisée. Un murmure d'approbation suivit ce coup; et les hommes qui applaudissaient ainsi n'étaient point habitués à s'émouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha à son tour, ayant rechargé son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point déjà frappé, et la coupa net. L'oiseau tomba à terre, au milieu des applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient traversé le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de mécontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Être ainsi égalé, dépassé, dans l'usage de son arme favorite, en présence de tant de chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les fusils à crosses ornées et brillantes. Les rifles à paillettes, disent-ils, c'est comme les rasoirs à paillettes: c'est bon pour amuser les jobards. Il était évident cependant que le rifle de l'Indien étranger avait été confectionné pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire que le trappeur avait sur lui-même pour cacher son chagrin. Sans mot dire, il se mit à nettoyer son arme avec ce calme stoïque particulier aux hommes de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extrême. Évidemment, il ne voulait pas en rester là de cette lutte d'adresse, et il tenait à battre l'Indien ou à être battu par lui complètement. Il communiqua cette intention à voix basse à un de ses camarades. Son fusil fut bientôt rechargé, et, le tenant incliné à la manière des chasseurs, il se tourna vers la foule, à laquelle on était venu se joindre de toutes les parties du camp.
--Un coup comme ça, dit-il, ça n'est pas plus difficile que de mettre dans un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une autre espèce de coup qui n'est pas si aisé; faut savoir tenir ses nerfs.
Le trappeur s'arrêta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil.
--Dites donc, étranger! reprit-il en s'adressant à lui, avez-vous ici un camarade qui connaisse votre force?
--Oui! répondit l'Indien, après un moment d'hésitation....
--Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse?
--Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela?
--Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ça n'a rien de bien extraordinaire comme coup; mais ça remue un peu les nerfs, faut le dire. Hé! oh! Rubé!
--Au diable, qu'est-ce que tu veux?
Ces mots furent prononcés avec une énergie et un ton de mauvaise humeur qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'où ils étaient sortis. Au premier abord, il semblait qu'il n'y eût personne dans cette direction. Mais, en regardant avec plus de soin à travers les troncs d'arbres et les cépées, on découvrait un individu assis auprès d'un des feux. Il aurait été difficile de reconnaître que c'était un corps humain, n'eût été le mouvement des bras. Le dos était tourné du coté de la foule, et la tête, penchée du côté du feu, n'était pas visible. D'où nous étions, cela ressemblait plutôt à un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de Chevreuil terreuse qu'à un corps humain. En s'approchant et en le regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire à un homme très extraordinaire il est vrai, tenant à deux mains une longue côte de daim, et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect général de cet individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement, si on pouvait appeler cela un habillement, était aussi simple que sauvage. Il se composait d'une chose qui pouvait avoir été autrefois une blouse de chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors à un sac de peau, dont on aurait ouvert les bouts et aux côtés duquel on aurait cousu des manches. Ce sac était d'une couleur brun sale; les manches, râpées et froncées aux plis des bras étaient attachées autour des poignets; il était graisseux du haut en bas, et émaillé çà et là de plaques de boue! On n'y voyait aucun essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais on l'avait évidemment rogné, de temps en temps, soit pour rapiécer le reste, soit pour tout autre motif, et à peine en restait-il vestige. Les guêtres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient sortir de la même pièce. Ils étaient aussi d'un brun sale, rapiécés, râpés et graisseux. Ces deux parties du vêtement ne se rejoignaient pas, mais laissaient à nu une partie des chevilles qui, elles aussi, étaient d'un brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni aucun autre vêtement, à l'exception d'une étroite casquette qui avait été autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils étaient partis laissant à découvert une surface de peau graisseuse qui s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir jamais été ôtés depuis le jour où ils avaient été mis pour la première fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'années auparavant. La blouse ouverte laissait à nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure, les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la fumée des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier, l'habillement compris, semblait avoir été enfumé à dessein! Sa figure annonçait environ soixante ans. Ses traits étaient fins et légèrement aquilins; son petit oeil noir vif et perçant. Ses cheveux noirs étaient coupés courts. Son teint avait dù être originairement brun, et nonobstant, il n'y avait rien de français ou d'espagnol dans sa physionomie. Il paraissait plutôt appartenir à la race des Saxons bruns.
Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosité m'avait attiré, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de particulièrement étrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement. Il semblait qu'il manquât quelque chose à sa tête. Qu'est-ce que cela pouvait être? Je ne fus pas longtemps à le découvrir. Lorsque je fus en face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'étaient... ses oreilles. Cette découverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme privé de ses oreilles. Cela éveille l'idée de quelque drame épouvantable, de quelque scène terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au châtiment de quelque crime affreux. Mon esprit s'égarait dans diverses hypothèses, lorsque je me rappelai un détail mentionné par Séguin, la nuit précédente. J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parlé. Je me sentis tranquillisé. Après avoir fait la réponse mentionnée plus haut, cet homme singulier resta assis quelques instants, la tête entre les genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont on troublerait le repas.
--Viens ici, Rubé! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton presque menaçant.
--T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se dérangera pas qu'il n'ait fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant.
--Allons, vieux chien, dépêche-toi alors!
Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil à terre, attendit silencieux et de mauvaise humeur. Après avoir marronné, rongé et grogné quelques minutes encore, le vieux Rubé, car c'était le nom sous lequel ce fourreau de cuir était connu, se leva lentement et se dirigea vers la foule.
--Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant à lui.
--J'ai besoin que tu me tiennes ça, répondit Garey en lui présentant une petite coquille blanche et ronde à peu près de la dimension d'une montre. La terre à nos pieds était couverte de ces coquillages.
--Est-ce un pari, garçon?
--Non, ce n'est pas un pari.
--Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop?
--J'ai été battu, reprit le trappeur à voix basse, et battu par cet Indien.
Rubé chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle dans une attitude à la fois calme et digne. A la manière dont le vieux Rubé le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait déjà vu auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas, arrêta un instant les yeux sur ses pieds, et ses lèvres murmurèrent quelques syllabes inintelligibles qui se terminèrent brusquement par le mot: «_Coco_.»
--Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un intérêt marqué.
--Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses mocassins?
--Tu as raison; mais j'ai demeuré chez cette nation, il y a deux ans, et je n'ai pas vu d'homme pareil à celui-là.
--Il n'y était pas.
--Où était-il donc?
--Dans un pays où on ne voit guère de peaux-rouges. Il doit bien tirer: autrefois, il couvrait la mouche à tout coup.
--Tu l'as donc connu?
--Oui, oui, à tout coup. Jolie fille, beau garçon!--Où veux-tu que j'aille me mettre?
Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demandé que de continuer la conversation. Il tendit l'oreille avec un intérêt marqué quand l'autre prononça les mots: jolie fille. Ces mots éveillaient sans doute en lui un tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se préparait à s'éloigner, il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et lui répondit simplement: Soixante.
--Prends garde à mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont déjà enlevé une, et l'Enfant a besoin de ménager les autres.
Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite, et je vis que le petit doigt était absent.
--As pas peur, vieille rosse! lui fut-il répondu.
Sans plus d'observations, l'homme enfumé s'éloigna d'un pas lent à la régularité duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il eut marqué le soixantième pas, il se retourna et se redressa en joignant les talons; puis il étendit son bras droit de manière que sa main fût au niveau de son épaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il présentait la face au tireur:
--Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien.
Le coquillage était légèrement concave, et le creux était tourné de notre côté. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur la moitié de la circonférence, et la surface visible pour le tireur ne dépassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'était un émouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent très-communs parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement l'habileté du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait exercer sur lui-même, et, en second lieu, par la confiance éclatante qu'un autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux établie par une semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil cas, il y a au moins autant de mérite à tenir le but qu'à le toucher. Beaucoup de chasseurs consentiraient à risquer le coup, mais bien peu se soucieraient de tenir la coquille. C'était, dis-je, un émouvant spectacle, et je me sentais frémir en le regardant. Plus d'un frémissait comme moi; mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent osé, quand bien même les deux hommes se fussent disposés à tirer l'un sur l'autre. Tous deux étaient considérés parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs, comme des trappeurs de premier ordre. Garey, après avoir aspiré fortement, se planta ferme, le talon de son pied gauche opposé et un peu en avant de son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon dans la main gauche, et cria à son camarade:
--Attention, vieux rongeur d'os, garde à toi!
Ces mots à peine prononcés, le chasseur mettait en joue. Il se fit un silence de mort; tous les yeux étaient fixés sur le but. Le coup partit et l'on vit la coquille enlevée, brisée en cinquante morceaux! Il y eut une grande acclamation de la foule. Le vieux Rubé se baissa pour ramasser un des fragments, et, après l'avoir examiné un moment, cria à haute voix:
--_Plomb centre!_ nom d'une pipe.
Le jeune trappeur avait en effet touché au centre même de la coquille, ainsi que le prouvait la marque bleuâtre faite par la balle.
XX
UN COUP A LA TELL.
Tous les regards se portèrent sur l'Indien. Pendant toute la scène que je viens de décrire, il était demeuré spectateur silencieux et calme, et maintenant il avait les yeux baissés vers le sol et semblait chercher quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la prairie_, était à ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et à peu près de la même couleur. Il se baissa et le ramassa. Après l'avoir examiné, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prétend-il faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle pendant qu'il retombera! Quelle peut être son intention? Chacun observe ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante à soixante, sont groupés autour de lui. Séguin seul est occupé, avec le docteur et quelques hommes, à dresser une tente à quelque distance. Garey se tient de côté, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt d'appréhensions. Le vieux Rubé est retourné à son feu, et s'est mis en train de ronger un nouvel os. La petite gourde paraît satisfaire l'Indien. Un long morceau d'os, un fémur d'aigle, curieusement sculpté, et percé de trous comme un instrument de musique, est suspendu à son cou. Il le porte à ses lèvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre trois notes aiguës et stridentes, formant une succession étrange. Puis il laisse retomber l'instrument, et regarde à l'est dans la profondeur des bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la même direction. Les chasseurs, dont la curiosité est excitée par ce mystère, gardent le silence et ne parlent qu'à voix basse. Les trois notes sont répétées comme par un écho. Il est évident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et nul parmi ceux qui sont là ne semble en avoir connaissance, à l'exception d'un seul cependant, le vieux Rubé.
--Attention, enfants! s'écrie celui-ci regardant par-dessus son épaule. Je gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus jolie fille que vos yeux aient jamais rencontrée.
Personne ne répond: nous sommes tous trop attentifs à ce qui va se passer. Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on écarte; puis les pas d'un pied léger, et le craquement des branches sèches. Une apparition brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance à travers les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume étrange et pittoresque. Elle sort du fourré et marche résolument vers la foule. L'étonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.
Il y a de l'analogie entre ses vêtements et ceux de l'Indien, auquel elle ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une étoffe plus fine, en peau de faon, richement ornée et rehaussée de plumes brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent, avec un léger bruit de castagnettes, à chacun de ses mouvements. Ses jambes sont entourées de guêtres de drap rouge, bordées comme la tunique, et descendant jusqu'aux chevilles où elles rencontrent les attaches des mocassins blancs, brodés de plumes de couleur et serrant le pied dont la petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique autour de la taille, faisant valoir le développement d'un buste bien formé, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est semblable à celle de son compagnon, mais plus petite et plus légère; ses cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses épaules et descendent presque jusqu'à terre. Plusieurs colliers de différentes couleurs interrompent seuls la nudité de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa poitrine. L'expression de sa physionomie est élevée et noble. La ligne des yeux est oblique; les lèvres dessinent une double courbure; le cou est plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce à travers la peau brune de ses joues, et donne à ses traits cette expression particulière que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivée à son plein développement; c'est un type de santé florissante et de beauté sauvage. Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guère habitué d'ordinaire à s'occuper des charmes de la beauté.
L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts.
La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu le _dénoûment_ en silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles.
--Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un chasseur.
--Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là.
--Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un troisième.
Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule. L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey.
--Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé. --Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un semblable spectacle.
--Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc ose ainsi se mettre devant moi?
--Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que je serai là pour l'empêcher.
--De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte, et....
--Votre soeur!
--Oui, ma soeur.
--C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiété. Les manières et la physionomie du chasseur ont entièrement changé d'expression.
--C'est ma soeur; je vous l'ai dit.
--Êtes-vous donc El-Sol?
--C'est mon nom.
--Je vous demande pardon; mais....
--Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.
--Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas nécessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu. Pour la grâce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui portez, ne le faites pas!
--Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir
--Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place; je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix entrecoupée et suppliante.
--Holà! Billye; de quoi diable t'inquiètes-tu? dit Rubé intervenant. Ote-toi de là! laisse-nous voir le coup. J'en ai déjà entendu parler. Ne t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu verras!
Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le retira de devant l'Indien.
Pendant tout ce temps, la jeune fille était restée en place, semblant ne pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourné le dos, et la distance, jointe à deux années de séparation, l'avait sans doute empêchée de le reconnaître. Avant que Garey eût pu essayer de s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien était à l'épaule et abaissé. Son doigt touchait la détente et son oeil fixait le point de mire. Il était tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eût pu avoir un résultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrêtant soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'émotion profonde. Chacun retenait son souffle; tous les yeux étaient fixés sur le fruit jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'éclair, la détonation, la ligne de feu, un hourra effrayant, l'élan de la foule en avant, tout cela fut simultané. La boule traversée était emportée; la jeune fille se tenait debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumée pour un instant, m'empêcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous courûmes vers la place qu'elle avait occupée; nous entendîmes un froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'éloignaient. Mais, retenus par un sentiment délicat de réserve, et craignant de mécontenter son frère, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la gourde furent trouvés par terre. Ils portaient la marque de la balle qui s'était enfoncée dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.
Quand nous revînmes sur nos pas, l'Indien s'était éloigné et se tenait auprès de Séguin, avec qui il causait familièrement. Comme nous rentrions dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant. C'était son _gage d'amour_ qu'il replaçait avec soin autour de son cou à la place accoutumée. A sa physionomie et à la manière dont il le caressait de la main, on pouvait juger que le chasseur considérait ce souvenir avec plus de complaisance et de respect que jamais.
XXI
DE PLUS FORT EN PLUS FORT.
J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation.
--Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me couper les oreilles.
Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou aux ciseaux.
--Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but sur ta propre tête?