Chapter 11
Des _calzoneros_ de velours vert, taillés à la manière des culottes de marin; courts de la ceinture, serrés sur les hanches, larges du bas, doublés à la partie inférieure de cuir noir ornementé de filets gaufrés et de broderies; fendus à la couture extérieure, depuis la hanche jusqu'à la cuisse; ornés de tresses, et bordés de rangées d'aiguillettes à ferrets d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soirée est chaude, et laissant apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant à larges plis jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannée, de couleur naturelle. Le cuir en est rougeâtre; le bout est arrondi, les talons sont armés d'éperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis de molettes de trois pouces de diamètre! Ces éperons, curieusement travaillés, sont attachés à la botte par des courroies de cuir ouvré. Des petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces molettes colossales, et font entendre leur tintement, à chaque mouvement du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais fixés autour de la taille par une ceinture ou une écharpe de soie écarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se noue par derrière, et les bouts frangés pendent gracieusement près de la hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'étoffe brune brodée, juste au corps, courte par derrière, à la grecque, et laissant voir la chemise elle-même, à large collet, brodée sur le devant, témoigne de l'habileté supérieure de quelque _poblana_ à l'oeil noir. Le _sombrero_ à larges bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands, également en argent, tombent sur le côté et donnent à cette coiffure un aspect tout particulier. Sur une épaule pend le pittoresque sérapé, à moitié roulé. Un baudrier et une gibecière, une escopette sur laquelle la main est appuyée, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la hanche gauche, complètent le costume que j'ai pris pour type de ma description. A quelques menus détails près, tous les hommes qui composent le groupe le plus rapproché de moi sont vêtus de cette manière. Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou pourpoint de même matière, fermé par devant et par derrière. D'autres ont, au lieu du sérapé en étoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs épaules la superbe et gracieuse _manga_. La plupart sont chaussés de mocassins; un petit nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des Astèques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs féroces brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont généralement petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui dénote la vigueur et l'activité. Leurs membres, bien découplés, sont endurcis à la fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nés dans les fermes du Mexique; habitant la frontière, ils ont eu souvent à combattre les Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des _monteros_, qui, à force de fréquenter les montagnards, les chasseurs de races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degré d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doués. C'est la chevalerie de la frontière mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de maïs. Ils jouent au _monte_ sur leurs couvertures étendues à terre, et leur enjeu est du tabac. On entend les malédictions et les «_carajo_» de ceux qui perdent; les gagnants adressent de ferventes actions de grâces à la «_santissima Virgen_.» Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes et désagréables.
A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le composent diffèrent des précédents sous tous les rapports: la voix, l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnaît au premier coup d'oeil des Anglo-Américains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous servira pour les dépeindre tous.
Il se tient debout, appuyé sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente dénote la force héréditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chênes; la main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses joues, larges et fermes, sont en partie cachées sous d'épais favoris qui se réunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure les lèvres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun foncé qui s'éclaircit autour de la bouche, où l'action combinée de l'eau et du soleil lui a donné une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit et légèrement plissé vers les coins. Le regard est ferme, et reste généralement fixe. Il semble pénétrer jusqu'à votre intérieur. Les cheveux bruns sont moyennement longs. Ils ont été coupés sans doute lors de la dernière visite à l'entrepôt de commerce, ou aux établissements; le teint, quoique bronzé comme celui d'un mulâtre, n'est devenu ainsi que par l'action du hâle. Il était autrefois clair comme celui des blonds. La physionomie est empreinte d'un caractère assez imposant. On peut dire qu'elle est belle. L'expression générale est celle du courage tempéré par la bonne humeur et la générosité. L'habillement de l'homme dont je viens de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-à-dire de son pays à lui, la prairie et les parcs de la montagne déserte. Il s'en est procuré les matériaux avec la balle de son rifle, et l'a façonné de ses propres mains, à moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vêtement consiste en une blouse de peau de daim préparée, rendue souple comme un gant par l'action de la fumée; de grandes jambières montant jusqu'à la ceinture et des mocassins de même matière; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir épais de buffalo. La blouse serrée à la taille, mais ouverte sur la poitrine et au cou, se termine par un élégant collet qui retombe en arrière jusque sur les épaules. Par-dessous on voit une autre chemise de matière plus fine, en peau préparée d'antilope, de faon ou de daim fauve. Sur sa tête un bonnet de peau de rackoon [1] ornée, à l'avant, du museau de l'animal, et portant à l'arrière sa queue rayée, qui retombe, comme un panache, sur l'épaule gauche. L'équipement se compose d'un sac à balles, en peau non apprêtée de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme de croissant sur laquelle sont ciselés d'intéressants souvenirs. Il a pour armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbée), un lourd pistolet, soigneusement attaché par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez à cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon.
[Note: Sorte de blaireau.]
Dans tout cet habillement, cet équipement et cet armement, on s'est peu préoccupé du luxe et de l'élégance; cependant, la coupe de la blouse en forme de tunique n'est pas dépourvue de grâce. Les franges du collet et des guêtres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est pas tout à fait indifférent aux avantages de son apparence extérieure. Un petit sac ou sachet gentiment brodé avec des piquants bariolés de porc-épic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant comme lui ces contrées sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la montagne. Plusieurs hommes, à peu de chose près vêtus et équipés de même, se tiennent autour de celui dont j'ai tracé le portrait. Quelques-uns portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et brodées des plus vives couleurs; ceux-là, au contraire, en portent d'usées et rapiécées, noircies de fumée; mais le caractère général des costumes les fait aisément reconnaître; il était impossible de se tromper sur leur titre de véritables montagnards.
Le troisième des groupes que j'ai signalés était plus éloigné de la place que j'occupais. Ma curiosité, pour ne pas dire mon étonnement, avait été vivement excitée lorsque j'avais reconnu que ce groupe était composé d'Indiens.
--Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaînés; rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la bande qui combat contre...?
Pendant que je faisais mes hypothèses, un chasseur passa près de moi.
--Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe.
--Des Delawares; quelques Chawnies.
J'avais donc sous les yeux de ces célèbres Delawares, des descendants de cette grande tribu qui, la première, sur les bords de l'Atlantique, avait livré bataille aux visages pâles. C'est une merveilleuse histoire que la leur. La guerre était l'école de leurs enfants, la guerre était leur passion favorite, leur délassement, leur profession. Il n'en reste plus maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientôt à son dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment d'intérêt. Quelques-uns étaient assis autour du feu, et fumaient dans des pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselées. D'autres se promenaient avec cette gravité majestueuse si remarquable chez l'Indien des forêts. Il régnait au milieu d'eux un silence qui contrastait singulièrement avec le bavardage criard de leurs alliés mexicains. De temps en temps, une question articulée d'une voix basse, mais sonore, recevait une réponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit guttural, un signe de tête plein de dignité, ou un geste de la main; tout en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_ et se passaient, de l'un à l'autre, les précieux instruments.
Je considérais ces stoïques enfants des forêts avec une émotion plus forte que celle de la simple curiosité; avec ce sentiment que l'on éprouve, quand on regarde, pour la première fois, une chose dont on a entendu raconter ou dont on a lu d'étranges récits. L'histoire de leurs guerres et de leurs courses errantes était toute fraîche dans ma mémoire. Les acteurs mêmes de ces grandes scènes étaient là devant moi, ou du moins des types de leurs races, dans toute la réalité, dans toute la sauvagerie pittoresque de leur individualité. C'étaient ces hommes qui chassés de leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cédé qu'à la fatalité, victimes de la destinée de leur race. Après avoir traversé les Apaches, ils avaient disputé pied à pied le terrain, de contrée en contrée, le long des Alleghanis, dans des forêts des bords de l'Ohio, jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1]
[Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommée à cause des combats sanglants livrés aux Indiens par les premiers colons.]
Et toujours les visages pâles étaient sur leurs traces, les repoussant, les refoulant sans trêve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers, la foi punique, les traités rompus, d'année en année, éclaircissaient leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre auprès de leurs vainqueurs blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, à travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois supérieurs en nombre! La fourche de la rivière Osage fut leur dernière halte. Là, l'usurpateur s'engagea de respecter à tout jamais leur territoire. Mais cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerrière était devenue pour eux une nécessité de nature; et, avec un méprisant dédain, ils refusèrent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu se réunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens étaient partis, ne laissant sur les territoires concédés que les vieillards, les femmes et les hommes sans courage. Où étaient-ils allés! Où sont-ils maintenant! Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes prairies, dans les vallées boisées de la montagne, dans les endroits hantés par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. Là il les trouvera, par bandes disséminées, seuls ou ligués avec leurs anciens ennemis les visages pâles; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache.
J'étais, je le répète, profondément ému en contemplant ces hommes; j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en vit pas deux qui fussent vêtus exactement de même, il y avait une certaine similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot imprimé, couvertes de brillants dessins. Ce vêtement, coquettement arrangé et orné de bordures, faisait un singulier effet avec l'équipement de guerre des Indiens. Mais c'était par la coiffure spécialement que le costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs alliés, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban formé avec une écharpe ou avec un mouchoir de couleur éclatante, comme en portent les brunes créoles d'Haïti. Dans le groupe que j'avais sous les yeux on n'aurait pas trouvé deux de ces turbans qui fussent semblables, mais ils avaient tous le même caractère. Les plus beaux étaient faits avec des mouchoirs rayés de madras. Ils étaient surmontés de panaches composés avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du Gruya.
[Note: Sorte de petite grue bleuâtre.]
Leur costume était complété par des guêtres de peau de daim et des mocassins à peu près semblables à ceux des trappeurs. Les guêtres de quelques-uns étaient ornées de chevelures attachées le long de la couture extérieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particulière, et différaient complètement de ceux des Indiens des prairies. Ils étaient cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordés d'un double ourlet.
Ces guerriers étaient armés et équipés comme les chasseurs blancs. Depuis longtemps ils avaient abandonné l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu rendre des points ou disputer la mouche à leurs associés des montagnes, dans le maniement du fusil. Indépendamment du rifle et du long couteau, la plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible tomahawk.
J'ai décrit les trois groupes caractéristiques qui avaient frappé mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui n'appartenaient à aucun des trois et qui semblaient participer du caractère de plusieurs. C'étaient des Français, des voyageurs canadiens, des rôdeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches, plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout l'esprit de leur race; c'étaient des _pueblos_, des _Indios manzos_, couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et considérés plutôt comme des serviteurs que comme des associés par ceux qui les entouraient. C'étaient des mulâtres aussi, des nègres, noirs comme du jais, échappés des plantations de la Louisiane, et qui préféraient cette vie vagabonde aux coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore là des uniformes en lambeaux qui désignaient les déserteurs de quelque poste de la frontière; des Kanakas des îles Sandwich, qui avaient traversé les déserts de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassemblés dans ce camp, des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient conduits là. Tous ces hommes plus ou moins étranges formaient la bande la plus extraordinaire qu'il m'ait jamais été donné de voir: la bande des chasseurs de chevelures.
XIX
LUTTE D'ADRESSE.
J'avais regagné ma couverture, et j'étais sur le point de m'y étendre, quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et j'aperçus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des clairières ouvrant sur la rivière, et se tenait à une faible hauteur. Son vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une détonation se fit entendre. Un des Mexicains avait déchargé son escopette, mais l'oiseau continuait à voler, agitant ses ailes avec plus d'énergie, comme pour se mettre hors de portée.
Les trappeurs se mirent à rire, et une voix cria:
--Fichue bête! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une couverture étendue, avec cette espèce d'entonnoir? Pish!
Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux hommes épaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux était le jeune chasseur dont j'ai décrit le costume, l'autre un Indien que je n'avais pas encore aperçu. Les deux détonations n'en firent qu'une, et la grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et resta accrochée à une branche. De la position que chacun d'eux occupait, aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils étaient séparés par une tente, et les deux coups étaient partis ensemble. Un trappeur s'écria:
--Bien tiré, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire!
A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette phrase, et vit la fumée qui sortait encore du fusil du jeune chasseur; il se dirigea vers lui en disant:
--Est-ce que vous avez tiré, monsieur?
Ces mots furent prononcés avec l'accent anglais le plus pur, le moins mélangé d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si déjà mon attention n'eût été vivement éveillée sur cet homme.
--Quel est cet Indien? demandai-je à un de mes voisins.
--Connais pas; nouvel arrivé, fut toute la réponse.
--Croyez-vous qu'il soit étranger ici?
--Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connaît, je crois; si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main.
Je regardai l'Indien avec un intérêt croissant. Il pouvait avoir trente ans environ et n'avait guère moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraître moins grand. Sa figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges mâchoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermeté et l'énergie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guêtres et des mocassins; mais tous ces vêtements différaient essentiellement de ceux des chasseurs ou des Indiens. Sa blouse était en peau-de daim rouge, préparée autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi blanche que la peau dont on fait les gants, elle était fermée sur la poitrine et magnifiquement brodée avec des piquants de porc-épic; les manches ornées de la même manière; le collet et la jupe rehaussés par une garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangée de peaux entières de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure à la fois coûteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus particulièrement cet homme, c'était sa chevelure. Elle tombait abondante sur ses épaules et flottait presque jusqu'à terre quand il marchait. Elle avait donc près de sept pieds de longueur. Noire, brillante et plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que j'avais vus attelés aux chars funèbres à Londres. Son bonnet était garni d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages, constitue la suprême élégance. Cette magnifique coiffure ajoutait à la majesté de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses épaules, et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche s'harmonisait avec le ton général de l'habillement et formait repoussoir à sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'éclat des métaux resplendissait sur ses armes et sur les différentes pièces de son équipement; le bois et la crosse de son fusil étaient richement damasquinés en argent.
Si ma description est aussi minutieuse, cela tient à ce que le premier aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma mémoire. C'était le _beau idéal_ d'un sauvage romantique et pittoresque; et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses manières. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur avait été faite du ton de la plus exquise politesse. La réponse ne fut pas aussi courtoise.
--Si j'ai tiré? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la bête? Regarde là-haut!
Et Garey montrait l'oiseau accroché dans l'arbre.
--Il parait alors que nous avons tiré simultanément.
L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumée s'échappait encore.
--Voyez-vous, ça, l'Indien! que nous ayons tiré simultanément, ou étrangèrement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajusté, et c'est ma balle qui l'a mis bas.
--Je crois l'avoir touché aussi, répliqua l'Indien modestement.
--J'm'en doute, avec cette espèce de joujou! dit Garey, jetant un regard de dédain sur le fusil de son compétiteur, et ramenant ses yeux avec orgueil sur le canon, bronzé par le service et les intempéries de son rifle qu'il était en train de recharger, après l'avoir essuyé.
--Joujou, si vous voulez, répondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'à présent. Je garantis que mon coup a porté en plein corps de la grue.
--Voyez-vous ça, môssieu! car je suppose qu'il faut appeler môssieu un gentleman qui parle si bien et qui paraît si bien élevé, quoiqu'il soit Indien. C'est bien aisé à voir qui est-ce qui a touché l'oiseau. Votre machine est du numéro 50 ou à peu près, mon killbair,[1] du 90. C'est pas difficile de dire qui est-ce qui a tué la bête. Nous allons bien voir.
[Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.]
Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_ était accroché.
--Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'était avancé pour être témoin de la curieuse dispute.