Les chansons de Bilitis

Part 5

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On m'avait mandée en costume dans la chambre d'un jeune homme que les femmes ne tentaient point. Des caleçons crevés se collaient à mes cuisses, et mes seins jaillissaient nus d'une brassière brodée d'or.

J'ai dansé selon le rite au son des crotales, les douze désirs d'Aphroditê. Et voici que l'amour est entré en lui tout à coup, et sur le lit de sa virginité j'ai recommencé toute la danse.

« Tu sais te faire aimer, disait-il, mais tu n'en es pas émue. Que faut-il faire pour que tu m'aimes? » Je le regardai plus loin que les yeux et je lui dis avec lenteur: « T'imaginer que tu es femme. »

129 -- LA COMMANDE

« Vieille, écoute-moi. Je donne un festin dans trois jours. Il me faut un divertissement. Tu me loueras toutes tes filles. Combien en as-tu et que savent-elles faire?

-- J'en ai sept. Trois dansent la kordax avec l'écharpe et le phallos. Néphélê aux aisselles lisses mimera l'amour de la colombe entre ses seins couleur de roses.

Une chanteuse en péplos brodé chantera des chansons de Rhodes, accompagnée par deux aulétrides qui auront des guirlandes de myrte enroulées à leurs jambes brunes.

-- C'est bien. Qu'elles soient épilées de frais, lavées et parfumées des pieds à la tête, prêtes à d'autres jeux si on les leur demande. Va donner les ordres. Adieu. »

130 -- LA FIGURE DE PASIPHAË

Dans une débauche que deux jeunes gens et des courtisanes firent chez moi, où l'amour ruissela comme le vin, Damalis, pour fêter son nom, dansa la Figure de Pasiphae.

Elle avait fait faire à Kitiôn deux masques de vache et de taureau, pour elle et pour Kharmantidès. Elle portait des cornes terribles, et une queue véritable à son caleçon de cuir.

Les autres femmes menées par moi, tenant des fleurs et des flambeaux, nous tournions sur nous-mêmes avec des cris, et nous caressions Damalis du bout de nos chevelures pendantes.

Ses mugissements et nos chants et les danses effrénées ont duré plus que la nuit. La chambre vide est encore chaude. Je regarde mes mains rougies et les canthares de Khios où nagent des roses.

131 -- LA JONGLEUSE

Quand la première aube se mêla aux lueurs affaiblies des flambeaux, je fis entrer dans l'orgie une joueuse de flûte vicieuse et agile, qui tremblait un peu, ayant froid.

Louez la petite fille aux paupières bleues, aux cheveux courts, aux seins aigus, vêtue seulement d'une ceinture, d'où pendaient des rubans jaunes et des tiges d'iris noirs.

Louez-la! car elle fut adroite et fit des tours difficiles. Elle jonglait avec des cerceaux, sans rien casser dans la salle, et se glissait au travers comme une sauterelle.

Parfois elle faisait la roue sur les mains et sur les pieds. Ou bien les deux bras en l'air et les genoux écartés elle se courbait à la renverse et touchait la terre en riant.

132 -- LA DANSE DES FLEURS

Anthis, danseuse de Lydie, a sept voiles autour d'elle. Elle déroule le voile jaune, sa chevelure noire se répand. Le voile rose glisse de sa bouche. Le voile blanc tombé laisse voir ses bras nus.

Elle dégage ses petits seins du voile rouge qui se dénoue. Elle abaisse le voile vert de sa croupe jusqu'aux pieds. Elle tire le voile bleu de ses épaules, mais elle presse sur sa pudeur le dernier voile transparent.

Les jeunes gens la supplient: elle secoue la tête en arrière. Au son des flûtes seulement, elle le déchire un peu, puis tout à fait, et, avec les gestes de la danse, elle cueille les fleurs de son corps,

En chantant: « Où sont mes roses? où sont mes violettes parfumées? Où sont mes touffes de persil? -- Voilà mes roses, je vous les donne. Voilà mes violettes, en voulez-vous? Voilà mes beaux persils frisés. »

133 -- LA DANSE DE SATYRA (non traduite)

134 -- MYDZOURIS COURONNÉE (non traduite)

135 -- LA VIOLENCE

Non, tu ne me prendras pas de force, n'y compte pas, Lamprias. Si tu as entendu dire qu'on a violé Parthenis, sache qu'elle y a mis du sien, car on ne jouit pas de nous sans y être invité.

Oh! va de ton mieux, fais des efforts, c'est manqué. Je me défends à peine, cependant. Je n'appellerai pas au secours. Et je ne lutte même pas; mais je bouge. Pauvre ami, c'est manqué encore.

Continue. Ce petit jeu m'amuse. D'autant que je suis sûre de vaincre. Encore un essai malheureux, et peut-être tu seras moins disposé à me prouver tes désirs éteints.

Bourreau, que fais-tu! Chien! tu me brises les poignets! et ce genou qui m'éventre! Ah! va, maintenant, c'est une belle victoire, que de ravir à terre une jeune fille en larmes.

136 -- CHANSON

Le premier me donna un collier, un collier de perles qui vaut une ville, avec les palais et les temples, et les trésors et les esclaves.

Le second fit pour moi des vers. Il disait que mes cheveux sont noirs comme ceux de la nuit sur la mer et mes yeux bleus comme ceux du matin.

Le troisième était si beau que sa mère ne l'embrassait pas sans rougir. Il mit ses mains sur mes genoux, et ses lèvres sur mon pied nu.

Toi, tu ne m'as rien dit. Tu ne m'as rien donné, car tu es pauvre. Et tu n'es pas beau, mais c'est toi que j'aime.

137 -- CONSEILS À UN AMANT

Si tu veux être aimé d'une femme, ô jeune ami, quelle qu'elle soit, ne lui dis pas que tu la veux, mais fais qu'elle te voie tous les jours, puis disparais, pour revenir.

Si elle t'adresse la parole, sois amoureux sans empressement. Elle viendra d'elle-même à toi. Sache alors la prendre de force, le jour où elle entend se donner.

Quand tu la recevras dans ton lit, néglige ton propre plaisir. Les mains d'une femme amoureuse sont tremblantes et sans caresses. Dispense-les d'être zélées.

Mais toi, ne prends pas de repos. Prolonge les baisers à perte d'haleine. Ne la laisse pas dormir, même si elle t'en prie. Baise toujours la partie de son corps vers laquelle elle tourne les yeux.

138 -- LES AMIES À DÎNER

Myromêris et Maskhalê, mes amies, venez avec moi, car je n'ai pas d'amant ce soir, et, couchées sur des lits de byssos, nous causerons autour du dîner.

Une nuit de repos vous fera du bien: vous dormirez dans mon lit, même sans fards et mal coiffées. Mettez une simple tunique de laine et laissez vos bijoux au coffre.

Nul ne vous fera danser pour admirer vos jambes et les mouvements lourds de vos reins. Nul ne vous demandera les Figures sacrées, pour juger si vous êtes amoureuses.

Et je n'ai pas commandé, pour nous, deux joueuses de flûte aux belles bouches, mais deux marmites de pois rissolés, des gâteaux au miel, des croquettes frites et ma dernière outre de Khios.

139 -- LE TOMBEAU D'UNE JEUNE COURTISANE

Ici gît le corps délicat de Lydé, petite colombe, la plus joyeuse de toutes les courtisanes, qui plus que toute autre aima les orgies, les cheveux flottants, les danses molles et les tuniques d'hyacinthe.

Plus que toute autre elle aima les glottismes savoureux, les caresses sur la joue, les jeux que la lampe voit seule et l'amour qui brise les membres. Et maintenant, elle est une petite ombre.

Mais avant de la mettre au tombeau, on l'a merveilleusement coiffée et on l'a couchée dans les roses; la pierre même qui la recouvre est tout imprégnée d'essences et de parfums.

Terre sacrée, nourrice de tout, accueille doucement la pauvre morte, endors-la dans tes bras ô Mère! et fais pousser autour de la stèle, non les orties et les ronces, mais les faibles violettes blanches.

140 -- LA PETITE MARCHANDE DE ROSES

Hier, m'a dit Naïs, j'étais sur la place, quand une petite fille en loques rouges a passé, portant des roses, devant un groupe de jeunes gens. Et voici ce que j'ai entendu:

« Achetez-moi quelque chose. -- Explique-toi, petite, car nous ne savons ce que tu vends: toi? tes roses? ou tout à la fois? -- Si vous m'achetez toutes mes fleurs, vous aurez la vendeuse pour rien.

-- Et combien veux-tu de tes roses? -- Il faut six oboles à ma mère ou bien je serai battue comme une chienne. -- Suis-nous. Tu auras une drachme. -- Alors je vais chercher ma petite soeur? »

Cette enfant n'est pas courtisane, Bilitis, nul ne la connaît. Vraiment n'est-ce pas un scandale et tolérerons-nous que ces filles viennent salir dans la journée les lits qui nous attendent le soir?

141 -- LA DISPUTE

Ah! par l'Aphrodita, te voilà! tête de sang! pourriture! empuse! stérile! carcan! gauchère! digne de rien! mauvaise truie! N'essaie pas de me fuir, mais approche et plus près encore.

Voyez-moi cette femme de matelots, qui ne sait pas même plisser son vêtement sur l'épaule et qui met de si mauvais fard que le noir de ses sourcils coule sur sa joue en ruisseaux d'encre!

Tu es Phoïnikienne: couche avec ceux de ta race. Pour moi, mon père était Hellène: j'ai droit sur tous ceux qui portent le pétase. Et même sur les autres, s'il me plaît ainsi.

Ne t'arrête plus dans ma rue, ou je t'enverrai dans l'Hadès faire l'amour avec Kharôn, et je dirai très justement: « Que la terre te soit légère! » pour que les chiens puissent te déterrer.

142 -- MÉLANCOLIE

Je frissonne; la nuit est fraîche, et la forêt toute mouillée. Pourquoi m'as-tu conduite ici? mon grand lit n'est-il pas plus doux que cette mousse semée de pierres?

Ma robe à fleurs aura des taches de verdure; mes cheveux seront mêlés de brindilles; mon coude, regarde mon coude, comme il est déjà souillé de terre humide.

Autrefois pourtant, je suivais dans les bois celui... Ah! laisse-moi quelque temps. Je suis triste, ce soir. Laisse-moi, sans parler, la main sur les yeux.

En vérité, ne peux-tu attendre! sommes nous des bêtes brutes pour nous prendre ainsi! Laisse-moi. Tu n'ouvriras ni mes genoux ni mes lèvres. Mes yeux mêmes, de peur de pleurer, se ferment.

143 -- LA PETITE PHANIÔN

Étranger, arrête-toi, regarde qui t'a fait signe: c'est la petite Phaniôn de Kôs, elle mérite que tu la choisisses.

Vois, ses cheveux frisent comme du persil, sa peau est douce comme un duvet d'oiseau. Elle est petite et brune. Elle parle bien.

Si tu veux la suivre, elle ne te demandera pas tout l'argent de ton voyage; non, mais une drachme ou une paire de chaussures.

Tu trouveras chez elle un bon lit, des figues fraîches, du lait, du vin, et, s'il fait froid, il y aura du feu.

144 -- INDICATIONS

S'il te faut, passant qui t'arrêtes, des cuisses élancées et des reins nerveux, une gorge dure, des genoux qui étreignent, va chez Plangô, c'est mon amie.

Si tu cherches une fille rieuse, avec des seins exubérants, la taille délicate, la croupe grasse et les reins creusés, va jusqu'au coin de cette rue, où demeure Spidorrhodellis.

Mais si les longues heures tranquilles dans les bras d'une courtisane, la peau douce, la chaleur du ventre et l'odeur des cheveux te plaisent, cherche Miltô, tu seras content.

N'espère pas beaucoup d'amour; mais profite de son expérience. On peut tout demander à une femme, quand elle est nue, quand il fait nuit, et quand les cent drachmes sont sur le foyer.

145 -- LE MARCHAND DE FEMMES

« Qui est là? -- Je suis le marchand de femmes. Ouvre la porte, Sôstrata, je te présente deux occasions. Celle-ci d'abord. Approche, Anasyrtolis, et défais-toi. -- Elle est un peu grosse.

-- C'est une beauté. De plus, elle danse la kordax et elle sait quatre-vingts chansons. -- Tourne-toi. Lève les bras. Montre tes cheveux. Donne le pied. Souris. C'est bien.

-- Celle-ci, maintenant. -- Elle est trop jeune! -- Non pas, elle a eu douze ans avant-hier, et tu ne lui apprendrais plus rien. -- Ote ta tunique. Voyons? Non, elle est maigre.

-- Je n'en demande qu'une mine. -- Et la première? -- Deux mines trente. -- Trois mines les deux? -- C'est dit. -- Entrez là et lavez-vous. Toi, adieu. »

146 -- L'ÉTRANGER

Étranger, ne va pas plus loin dans la ville. Tu ne trouveras ailleurs que chez moi des filles plus jeunes ni plus expertes. Je suis Sôstrata, célèbre au delà de la mer.

Vois celle-ci dont les yeux sont verts comme l'eau dans l'herbe. Tu n'en veux pas? Voici d'autres yeux qui sont noirs comme la violette, et une chevelure de trois coudées.

J'ai mieux encore. Xanthô, ouvre ta cyclas. Étranger, ses seins sont durs comme le coing, touche-les. Et son beau ventre, tu le voie, porte les trois plis de Kypris.

Je l'ai achetée avec sa soeur, qui n'est pas d'âge à aimer encore, mais qui la seconde utilement. Par les deux déesses! tu es de race noble. Phyllis et Xanthô, suivez le chevalier!

147 -- PHYLLIS (non traduite)

148 -- LE SOUVENIR DE MNASIDIKA

Elles dansaient l'une devant l'autre, d'un mouvement rapide et fuyant; elles semblaient toujours vouloir s'enlacer, et pourtant ne se touchaient point, si ce n'est du bout des lèvres.

Quand elles tournaient le dos en dansant, elles se regardaient, la tête sur l'épaule, et la sueur brillait sous leurs bras levés, et leurs chevelures fines passaient devant leurs seins.

La langueur de leurs yeux, le feu de leurs joues, la gravité de leurs visages, étaient trois chansons ardentes. Elles se frôlaient furtivement, elles pliaient leurs corps sur les hanches.

Et tout à coup, elles sont tombées, pour achever à terre la danse molle... Souvenir de Mnasidika, c'est alors que tu m'apparus, et tout, hors ta chère image, me fut importun.

149 -- LA JEUNE MÈRE

Ne crois pas, Myromêris, que, d'avoir été mère, tu sois moindre en beauté. Voici que ton corps sous la robe a noyé ses formes grêles dans une voluptueuse mollesse.

Tes seins sont deux vastes fleurs renversées sur ta poitrine, et dont la queue coupée nourrit une sève laiteuse. Ton ventre plus doux défaille sous la main.

Et maintenant considère la toute petite enfant qui est née du frisson que tu as eu un soir dans les bras d'un passant dont tu ne sais plus le nom. Rêve à sa lointaine destinée.

Ces yeux qui s'ouvrent à peine s'allongeront un jour d'une ligne de fard noir, et ils sèmeront aux hommes la douleur ou la joie, d'un mouvement de leurs cils.

150 -- L'INCONNU

Il dort. Je ne le connais pas. Il me fait horreur. Pourtant sa bourse est pleine d'or et il a donné à l'esclave quatre drachmes en entrant. J'espère une mine pour moi-même.

Mais j'ai dit à la Phrygienne d'entrer au lit à ma place. Il était ivre et l'a prise pour moi. Je serais plutôt morte dans les supplices que de m'allonger près de cet homme.

Hélas! je songe aux prairies de Tauros... J'ai été une petite vierge... Alors, j'avais la poitrine légère, et j'étais si folle d'envie amoureuse que je haïssais mes soeurs mariées.

Que ne faisais-je pas pour obtenir ce que j'ai refusé cette nuit! Aujourd'hui mes mamelles se plient, et dans mon coeur trop usé, Erôs s'endort de lassitude.

151 -- LA DUPERIE

Je m'éveille... Est-il donc parti? Il a laissé quelque chose? Non: deux amphores vides et des fleurs souillées. Tout le tapis est rouge de vin.

J'ai dormi, mais je suis encore ivre... Avec qui donc suis-je rentrée?... Pourtant nous nous sommes couchés. Le lit est même trempé de sueur.

Peut-être étaient-ils plusieurs; le lit est si bouleversé. Je ne sais plus... Mais on les a vus! Voilà ma Phrygienne. Elle dort encore en travers de la porte.

Je lui donne un coup de pied dans la poitrine et je crie: « Chienne, tu ne pouvais pas... » Je suis si enrouée que je ne puis parler.

152 -- LE DERNIER AMANT

Enfant, ne passe pas sans m'avoir aimée. Je suis encore belle, dans la nuit; tu verras combien mon automne est plus chaud que le printemps d'une autre.

Ne cherche pas l'amour des vierges. L'amour est un art difficile où les jeunes filles sont peu versées. Je l'ai appris toute ma vie pour le donner à mon dernier amant.

Mon dernier amant, ce sera toi, je le sais. Voici ma bouche, pour laquelle un peuple a pâli de désir. Voici mes cheveux, les mêmes cheveux que Psappha la Grande a chantés.

Je recueillerai en ta faveur tout ce qu'il m'est resté de ma jeunesse perdue. Je brûlerai les souvenirs eux-mêmes. Je te donnerai la flûte de Lykas, la ceinture de Mnasidika.

153 -- LA COLOMBE

Depuis longtemps déjà je suis belle; le jour vient où je ne serai plus femme. Et alors je connaîtrai les souvenirs déchirants, les brûlantes envies solitaires et les larmes dans les mains.

Si la vie est un long songe, à quoi bon lui résister? Maintenant, quatre et cinq fois la nuit je demande la jouissance amoureuse, et quand mes flancs sont épuisés je m'endors où mon corps retombe.

Au matin, j'ouvre les paupières et je frissonne dans mes cheveux. Une colombe est sur ma fenêtre; je lui demande en quel mois nous sommes. Elle me dit: « C'est le mois où les femmes sont en amour. »

Ah! quel que soit le mois, la colombe dit vrai, Kypris! Et je jette mes deux bras autour de mon amant, et avec de grands tremblements j'étire jusqu'au pied du lit mes jambes encore engourdies.

154 -- LA PLUIE AU MATIN

La nuit s'efface. Les étoiles s'éloignent. Voici que les dernières courtisanes sont rentrées avec les amants. Et moi, dans la pluie du matin, j'écris ces vers sur le sable.

Les feuilles sont chargées d'eau brillante. Des ruisseaux à travers les sentiers entraînent la terre et les feuilles mortes. La pluie, goutte à goutte, fait des trous dans ma chanson.

Oh! que je suis triste et seule ici! Les plus jeunes ne me regardent pas; les plus âgés m'ont oubliée. C'est bien. Ils apprendront mes vers, et les enfants de leurs enfants.

Voilà ce que ni Myrtalê, ni Thaïs, ni Glykéra ne se diront, le jour où leurs belles joues seront creuses. Ceux qui aimeront après moi chanteront mes strophes ensemble.

155 -- LA MORT VÉRITABLE

Aphrodita! déesse impitoyable, tu as voulu que sur moi aussi la jeunesse heureuse aux beaux cheveux s'évanouît en quelques jours. Que ne suis-je morte tout à fait!

Je me suis regardée dans mon miroir: je n'ai plus ni sourire ni larmes. Ô doux visage qu'aimait Mnasidika, je ne puis croire que tu fus le mien!

Se peut-il que tout soit fini? Je n'ai pas encore vécu cinq fois huit années, il me semble que je suis née d'hier, et déjà voici qu'il faut dire: On ne m'aimera plus.

Toute ma chevelure coupée, je l'ai tordue dans ma ceinture et je te l'offre, Kypris éternelle! Je ne cesserai pas de t'adorer. Ceci est le dernier vers de la pieuse Bilitis.

LE TOMBEAU DE BILITIS

156 -- PREMIERE ÉPITAPHE

Dans le pays où les sources naissent de la mer, et où le lit des fleuves est fait de feuilles de roches, moi, Bilitis, je suis née.

Ma mère était Phoïnikienne; mon père Damophylos, Hellène. Ma mère m'a appris les chants de Byblos, tristes comme la première aube.

J'ai adoré l'Astarté à Kypre. J'ai connu Psappha à Lesbos. J'ai chanté comment j'aimais. Si j'ai bien vécu, Passant, dis-le à ta fille.

Et ne sacrifie pas pour moi la chèvre noire; mais, en libation douce, presse sa mamelle sur ma tombe.

157 -- SECONDE ÉPITAPHE

Sur les rives sombres du Mélas, à Tamassos de Pamphylie, moi, fille de Damophylos, Bilitis, je suis née. Je repose loin de ma patrie, tu le vois.

Toute enfant, j'ai appris les amours de l'Adôn et de l'Astarté, les mystères de la Syrie sainte, et la mort et le retour vers Celle-aux-paupières-arrondies.

Si j'ai été courtisane, quoi de blâmable? N'était-ce pas mon devoir de femme? Étranger, la Mère-de-toutes-choses nous guide. La méconnaître n'est pas prudent.

En gratitude à toi qui t'es arrêté, je te souhaite ce destin: Puisses-tu être aimé, ne pas aimer. Adieu. Souviens-toi dans ta vieillesse, que tu as vu mon tombeau.

158 -- DERNIÈRE ÉPITAPHE

Sous les feuilles noires des lauriers, sous les fleurs amoureuses des roses, c'est ici que je suis couchée, moi qui sus tresser le vers au vers, et faire fleurir le baiser.

J'ai grandi sur la terre des nymphes; j'ai vécu dans l'île des amies; je suis morte dans l'île de Kypris. C'est pourquoi mon nom est illustre et ma stèle frottée d'huile.

Ne me pleure pas, toi qui t'arrêtes: on m'a fait de belles funérailles, les pleureuses se sont arraché les joues, on a couché dans ma tombe mes miroirs et mes colliers.

Et maintenant, sur les pâles prairies d'asphodèles, je me promème, ombre impalpable, et le souvenir de ma vie terrestre est la joie de ma vie souterraine.

BIBLIOGRAPHIE

I. -- BILITIS' SAEMMTLICHE LIEDER zum ersten Male herausgegeben und mit einem Woerterbuche versehen, von G. Heim -- Leipzig. 1894.

II. -- LES CHANSONS DE BILITIS, traduites du grec pour la première fois par P. L. (Pierre Louÿs). -- Paris. 1895.

III. -- SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en vers par Mme Jean Bertheroy. -- _Revue pour les jeunes filles_. Paris. Armand Colin. 1896.

IV. -- VINGT-SIX CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par Richard Dehmel.-- _Die Gesellschaft_, Leipzig. 1896.

V. -- VINGT CHANSONS DE BILITIS, traduites en allemand par le Dr Paul Goldmann. -- Frankfurter Zeitung. 1896.

VI. -- LES CHANSONS DE BILITIS, par le professeur von Willamovitz-Moellendorf. -- Goettingsche Gelehrte. -- Goettinge. 1896.

VII, -- HUIT CHANSONS DE BILITIS, traduites en tchèque par Alexandre Backovsky. -- Prague. 1897.

VIII. -- QUATRE CHANSONS DE BILITIS, traduites en suédois par Gustav Uddgren. -- Nordisk Revy. -- Stockholm. 1897.

IX. -- TROIS CHANSONS DE BILITIS, mises en musique par Claude Debussy. -- Paris. Fromont. 1898, etc.

TABLE

VIE DE BILITIS

I -- BUCOLIQUES EN PAMPHYLIE

1 -- L'ARBRE 2 -- CHANT PASTORAL 3 -- PAROLES MATERNELLES 4 -- LES PIEDS NUS 5 -- LE VIEILLARD ET LES NYMPHES 6 -- CHANSON 7 -- LE PASSANT 8 -- LE RÉVEIL 9 -- LA PLUIE 10 -- LES FLEURS 11 -- IMPATIENCE 12 -- LES COMPARAISONS 13 -- LA RIVIÈRE DE LA FORÊT 14 -- PHITTA MELIAÏ 15 -- LA BAGUE SYMBOLIQUE 16 -- LES DANSES AU CLAIR DE LUNE 17 -- LES PETITS ENFANTS 18 -- LES CONTES 19 -- L'AMIE MARIÉE 20 -- LES CONFIDENCES 21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS 22 -- RÉFLEXIONS (non traduite) 23 -- CHANSON (Ombre du bois) 24 -- LYKAS 25 -- L'OFFRANDE À LA DÉESSE 26 -- L'AMIE COMPLAISANTE 27 -- PRIÈRE À PERSÉPHONÊ 28 -- LA PARTIE D'OSSELETS 29 -- LA QUENOUILLE 30 -- LA FLÛTE DE PAN 31 -- LA CHEVELURE 32 -- LA COUPE 33 -- ROSES DANS LA NUIT 34 -- LES REMORDS 35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU 36 -- AUX LAVEUSES 37 -- CHANSON 38 -- BILITIS 39 -- LA PETITE MAISON 40 -- LA JOIE (non traduite) 41 -- LA LETTRE PERDUE 42 -- CHANSON 43 -- LE SERMENT 44 -- LA NUIT 45 -- BERCEUSE 46 -- LE TOMBEAU DES NAÏADES

II -- ÉLÉGIES À MYTILÈNE

47 -- AU VAISSEAU 48 -- PSAPPHA 49 -- LA DANSE DE GLOTTIS ET DE KYSÉ 50 -- LES CONSEILS 51 -- L'INCERTITUDE 52 -- LA RENCONTRE 53 -- LA PETITE APHRODITÊ DE TERRE CUITE 54 -- LE DÉSIR 55 -- LES NOCES 56 -- LE LIT (non traduite) 57 -- LE PASSÉ QUI SURVIT 58 -- LA MÉTAMORPHOSE 59 -- LE TOMBEAU SANS NOM 60 -- LES TROIS BEAUTÉS DE MNASIDIKA 61 -- L'ANTRE DES NYMPHES 62 -- LES SEINS DE MNASIDIKA 63 -- LA CONTEMPLATION (non traduite) 64 -- LA POUPÉE 65 -- TENDRESSES 66 -- JEUX 67 -- ÉPISODE (non traduite) 68 -- PÉNOMBRE 69 -- LA DORMEUSE 70 -- LE BAISER 71 -- LES SOINS JALOUX 72 -- L'ÉTREINTE ÉPERDUE 73 -- REPRISE (non traduite) 74 -- LE COEUR 75 -- PAROLES DANS LA NUIT 76 -- L'ABSENCE 77 -- L'AMOUR 78 -- LA PURIFICATION 79 -- LA BERCEUSE DE MNASIDIKA 80 -- PROMENADE AU BORD DE LA MER 81 -- L'OBJET 82 -- SOIR PRÈS DU FEU 83 -- PRIÈRES 84 -- LES YEUX 85 -- LES FARDS 86 -- LE SILENCE DE MNASIDIKA 87 -- SCÈNE 88 -- ATTENTE 89 -- LA SOLITUDE 90 -- LETTRE 91 -- LA TENTATIVE 92 -- L'EFFORT 93 -- MYRRHINÊ (non traduite) 94 -- À GYRINNÔ 95 -- LE DERNIER ESSAI 96 -- LE SOUVENIR DÉCHIRANT 97 -- À LA POUPÉE DE CIRE 98 -- CHANT FUNÈBRE

III -- ÉPIGRAMMES DANS L'ILE DE CHYPRE