Les chansons de Bilitis

Part 4

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Comme il faut de l'eau et des fruits, une femme aussi est nécessaire, mais déjà je ne sais plus ton nom, toi qui as passé dans mes bras comme l'ombre d'une autre adorée.

Entre ta chair et la mienne, un rêve brûlant m'a possédée. Je te serrais sur moi comme sur une blessure et je criais: Mnasidika! Mnasidika! Mnasidika!

95 -- LE DERNIER ESSAI

« Que veux-tu, vieille? -- Te consoler. -- C'est peine perdue. -- On m'a dit que depuis ta rupture, tu allais d'amour en amour sans trouver l'oubli ni la paix. Je viens te proposer quelqu'un.

-- Parle. -- C'est une jeune esclave née à Sardes. Elle n'a pas sa pareille au monde, car elle est à la fois homme et femme, bien que sa poitrine et ses longs cheveux et sa voix claire fassent illusion.

-- Son âge? -- Seize ans. -- Sa taille? -- Grande. Elle n'a connu personne ici, hors Psappha qui en est éperdument amoureuse et a voulu me l'acheter vingt mines. Si tu la loues, elle est à toi. -- Et qu'en ferai-je?

Voici vingt-deux nuits que j'essaye en vain d'échapper au souvenir... Soit, je prendrai celle-ci encore, mais préviens la pauvre petite, pour qu'elle ne s'effraye point si je sanglote dans ses bras. »

96 -- LE SOUVENIR DÉCHIRANT

Je me souviens... (à quelle heure du jour ne l'ai-je pas devant mes yeux?) je me souviens de la façon dont Elle soulevait ses cheveux avec ses faibles doigts si pâles.

Je me souviens d'une nuit qu'elle passa, la joue sur mon sein, si doucement, que le bonheur me tint éveillée, et le lendemain elle avait au visage la marque de la papille ronde.

Je la vois tenant sa tasse de lait et me regardant de côté, avec un sourire. Je la vois, poudrée et coiffée, ouvrant ses grands yeux devant son miroir, et retouchant du doigt le rouge de ses lèvres.

Et surtout, si mon désespoir est une perpétuelle torture, c'est que je sais, instant par instant, comment elle défaille dans les bras de l'autre, et ce qu'elle lui demande et ce qu'elle lui donne.

97 -- À LA POUPÉE DE CIRE

Poupée de cire, jouet chéri qu'elle appelait son enfant, elle t'a laissée toi aussi et elle t'oublie comme moi, qui fus avec elle ton père ou ta mère, je ne sais.

La pression de ses lèvres avaient déteint tes petites joues; et à ta main gauche voici ce doigt cassé qui la fit tant pleurer. Cette petite cyclas que tu portes, c'est elle qui te l'a brodée.

À l'entendre, tu savais déjà lire. Pourtant tu n'étais pas sevrée, et le soir, penchée sur toi, elle ouvrait sa tunique et te donnait le sein, « afin que tu ne pleures pas », disait-elle.

Poupée, si je voulais la revoir, je te donnerais à l'Aphroditê, comme le plus cher de mes cadeaux. Mais je veux penser qu'elle est tout à fait morte.

98 -- CHANT FUNÈBRE

Chantez un chant funèbre, muses Mytiléniennes, chantez! La terre est sombre comme un vêtement de deuil et les arbres jaunes frissonnent comme des chevelures coupées.

Héraïos! ô mois triste et doux! les feuilles tombent doucement comme la neige; le soleil est plus pénétrant dans la forêt plus éclaircie. Je n'entends plus rien que le silence.

Voici qu'on a porté au tombeau Pittakos chargé d'années. Beaucoup sont morts, que j'ai connus. Et celle qui vit est pour moi comme si elle n'était plus.

Celui-ci est le dixième automne que j'ai vu mourir sur cette plaine. Il est temps aussi que je disparaisse. Pleurez avec moi, muses Mytiléniennes, pleurez sur mes pas!

III

ÉPIGRAMMES DANS L'ÎLE DE CHYPRE

<Alla' me narhki'ssois anad_e'sate, kai` plagiau'l_on geu'sate kai` krhoki'nois chrhi'sate gui^a my'rhois. Kai` Mytil_enai'_o*i to`n pneu`mona te'gxate Bakch_o*i xai` syzeu'xate moi ph_ola'da parhthenix_e'n.>

PHILODÈME.

99 -- HYMNE À ASTARTÉ

Mère inépuisable, incorruptible, créatrice, née la première, engendrée par toi-même, conçue de toi-même, issue de toi seule et qui te réjouis en toi, Astarté!

Ô perpétuellement fécondée, ô vierge et nourrice de tout, chaste et lascive, pure et jouissante, ineffable, nocturne, douce, respiratrice du feu, écume de la mer!

Toi qui accordes en secret la grâce, toi qui unis, toi qui aimes, toi qui saisis d'un furieux désir les races multipliées des bêtes sauvages, et joins les sexes dans les forêts,

Ô Astarté irrésistible, entends-moi, prends-moi, possède-moi, ô Lune! et treize fois, chaque année, arrache à mes entrailles la libation de mon sang!

100 -- HYMNE À LA NUIT

Les masses noires des arbres ne bougent pas plus que des montagnes. Les étoiles emplissent un ciel immense. Un air chaud comme un souffle humain caresse mes yeux et mes joues.

Ô Nuit qui enfantas les Dieux! comme tu es douce sur mes lèvres! comme tu es chaude dans mes cheveux! comme tu entres en moi ce soir, et comme je me sens grosse de tout ton printemps!

Les fleurs qui vont fleurir vont toutes naître de moi. Le vent qui respire est mon haleine. Le parfum qui passe est mon désir. Toutes les étoiles sont dans mes yeux.

Ta voix, est-ce le bruit de la mer, est-ce le silence de la plaine? Ta voix, je ne la comprends pas, mais elle me jette la tête aux pieds et mes larmes lavent mes deux mains.

101 -- LES MÉNADES

À travers les forêts qui dominent la mer, les Ménades se sont ruées. Maskhalê aux seins fougueux, hurlante, brandissait le phallos, qui était de bois de sycomore et barbouillé de vermillon.

Toutes, sous la bassaris et les couronnes de pampre, couraient et criaient et sautaient, les crotales claquaient dans les mains, et les thyrses crevaient la peau des tympanôns retentissants.

Chevelures mouillées, jambes agiles, seins rougis et bousculés, sueur des joues, écume des lèvres, ô Dionysos, elles t'offraient en retour l'ardeur que tu jetais en elles!

Et le vent de la mer relevant vers le ciel les cheveux roux de Héliokomis, les tordait comme une flamme furieuse sur une torche de blanche cire.

102 -- LA MER DE KYPRIS

Sur le plus haut promontoire je me suis couchée en avant. La mer était noire comme un champ de violettes. La voie lactée ruisselait de la grande mamelle divine.

Mille Ménades autour de moi dormaient dans les fleurs déchirées. Les longues herbes se mêlaient aux chevelures. Et voici que le soleil naquit dans l'eau orientale.

C'étaient les mêmes flots et le même rivage qui virent un jour apparaître le corps blanc d'Aphrodita... Je cachai tout à coup mes yeux dans mes mains.

Car j'avais vu trembler sur l'eau mille petites lèvres de lumière: le sexe pur ou le sourire de Kypris Philommeïdès.

103 -- LES PRÊTRESSES DE L'ASTARTÉ

Les prêtresses de l'Astarté font l'amour au lever de la lune; puis elles se relèvent et se baignent dans un bassin vaste aux margelles d'argent.

De leurs doigts recourbés, elles peignent leurs chevelures, et leurs mains teintes de pourpre, mêlées à leurs boucles noires, semblent des branches de corail dans une mer sombre et flottante.

Elles ne s'épilent jamais, pour que le triangle de la déesse marque leur ventre comme un temple; mais elles se teignent au pinceau et se parfument profondément.

Les prêtresses de l'Astarté font l'amour au coucher de la lune; puis dans une salle de tapis où brûle une haute lampe d'or, elles se couchent au hasard.

104 -- LES MYSTÈRES

Dans l'enceinte trois fois mystérieuse, où les hommes ne pénètrent pas, nous t'avons fêtée, Astarté de la Nuit, Mère du Monde, Fontaine de la vie des Dieux!

J'en révélerai quelque chose, mais pas plus qu'il n'est permis. Autour du Phallos couronné, cent vingt femmes se balançaient en criant. Les initiées étaient en habits d'hommes, les autres en tunique fendue.

Les fumées des parfums, les fumées des torches, flottaient entre nous comme des nuées. Je pleurais à larmes brûlantes. Toutes, aux pieds de la Borbeia nous nous sommes jetées sur le dos.

Enfin, quand l'Acte religieux fut consommé, et quand, dans le Triangle Unique on eut plongé le phallos pourpré, alors le mystère commença, mais je n'en dirai pas davantage.

105 -- LES COURTISANES ÉGYPTIENNES

Je suis allée avec Plango chez les courtisanes égyptiennes, tout en haut de la vieille ville. Elles ont des amphores de terre, des plateaux de cuivre et des nattes jaunes où elles s'accroupissent sans effort.

Leurs chambres sont silencieuses, sans angles et sans encoignures, tant les couches successives de chaux bleue ont émoussé les chapiteaux et arrondi le pied des murs.

Elles se tiennent immobiles, les mains posées sur les genoux. Quand elles offrent la bouillie elles murmurent: « Bonheur. » Et quand on les remercie, elles disent: « Grâce à toi. »

Elles comprennent le hellène et feignent de le parler mal pour se rire de nous dans leur langue; mais nous, dent pour dent, nous parlons lydien et elles s'inquiètent tout à coup.

106 -- JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE

Certes je ne chanterai pas les amantes célèbres. Si elles ne sont plus, pourquoi en parler? Ne suis-je pas semblable à elles? N'ai-je pas trop de songer à moi-même?

Je t'oublierai, Pasiphaë, bien que ta passion fût extrême. Je ne te louerai pas, Syrinx ni toi, Byblis, ni toi, par la déesse entre toutes choisie, Hélène aux bras blancs!

Si quelqu'un souffrit, je ne le sens qu'à peine. Si quelqu'un aima, j'aime davantage. Je chante ma chair et ma vie, et non pas l'ombre stérile des amoureuses enterrées.

Reste couché, ô mon corps, selon ta mission voluptueuse! Savoure la jouissance quotidienne et les passions sans lendemain. Ne laisse pas une joie inconnue aux regrets du jour de ta mort.

107 -- LES PARFUMS

Je me parfumerai toute la peau pour attirer les amants. Sur mes belles jambes, dans un bassin d'argent, je verserai du nard de Tarsos et du metôpiôn d'Aigypte.

Sous mes bras, de la menthe crépue; sur mes cils et sur mes yeux, de la marjolaine de Kôs. Esclave, défais ma chevelure et emplis-la de fumée d'encens.

Voici l'oïnanthê des montagnes de Kypre; je la ferai couler entre mes seins; la liqueur de rose qui vient de Phasêlis embaumera ma nuque et mes joues.

Et maintenant, répands sur mes reins la bakkaris irrésistible. Il vaut mieux, pour une courtisane, connaître les parfums de Lydie que les moeurs du Péloponnèse.

108 -- CONVERSATION

« Bonjour. -- Bonjour aussi. -- Tu es bien pressée. -- Peut-être moins que tu ne penses. -- Tu es une jolie fille. -- Peut-être plus que tu ne crois.

-- Quel est ton nom charmant? -- Je ne dis pas cela si vite. -- Tu as quelqu'un ce soir? -- Toujours celui qui m'aime. -- Et comment l'aimes-tu? -- Comme il veut.

-- Soupons ensemble. -- Si tu le désires. Mais que donnes-tu? -- Ceci. -- Cinq drachmes? C'est pour mon esclave. Et pour moi? -- Dis toi-même. -- Cent.

-- Où demeures-tu? -- Dans cette maison bleue. -- À quelle heure veux-tu que je t'envoie chercher? -- Tout de suite si tu veux. -- Tout de suite. -- Va devant. »

109 -- LA ROBE DÉCHIRÉE

« Holà! par les deux déesses, qui est l'insolent qui a mis le pied sur ma robe? -- C'est un amoureux. -- C'est un sot. -- J'ai été maladroit, pardonne-moi.

-- L'imbécile! ma robe jaune est toute déchirée par derrière, et si je marche ainsi dans la rue, on va me prendre pour une fille pauvre qui sert la Kypris inverse.

-- Ne t'arrêteras-tu pas? -- Je crois qu'il me parle encore! -- Me quitteras-tu ainsi fâchée?... Tu ne réponds pas? Hélas! je n'ose plus parler.

-- Il faut bien que je rentre chez moi pour changer de robe. -- Et je ne puis te suivre? -- Qui est ton père? -- C'est le riche armateur Nikias. -- Tu as de beaux yeux, je te pardonne. »

110 -- LES BIJOUX

Un diadème d'or ajouré couronne mon front étroit et blanc. Cinq chaînettes d'or, qui font le tour de mes joues et de mon menton, se suspendent aux cheveux par deux larges agrafes.

Sur mes bras qu'envierait Iris, treize bracelets d'argent s'étagent. Qu'ils sont lourds! Mais ce sont des armes; et je sais une ennemie qui en a souffert.

Je suis vraiment toute couverte d'or. Mes seins sont cuirassés de deux pectoraux d'or. Les images des dieux ne sont pas aussi riches que je le suis.

Et je porte sur ma robe épaisse une cointure lamée d'argent. Tu pourras y lire ce vers: « Aime-moi éternellement; mais ne sois pas aflligé si je te trompe trois fois par jour. »

111 -- L'INDIFFÉRENT

Dès qu'il est entré dans ma chambre, quel qu'il soit (cela importe-t-il?): « Vois, dis-je à l'esclave, quel bel homme! et qu'une courtisane est heureuse! »

Je le déclare Adônis, Arès ou Héraklès selon son visage, ou le Vieillard des Mers, si ses cheveux sont de pâle argent. Et alors, quels dédains pour la jeunesse légère!

« Ah! fais-je, si je n'avais pas demain à payer mon fleuriste et mon orfèvre, comme j'aimerais à te dire: Je ne veux pas de ton or! Je suis ta servante passionnée! »

Puis, quand il a refermé ses bras sous mes épaules, je vois un batelier du port passer comme une image divine sur le ciel étoilé de mes paupières transparentes.

112 -- L'EAU PURE DU BASSIN

« Eau pure du bassin, miroir immobile, dis-moi ma beauté. -- Ô Bilitis, ou qui que tu sois, Téthys peut-être ou Amphritritê, tu es belle, sache-le.

« Ton visage se penche sous ta chevelure épaisse, gonflée de fleurs et de parfums. Tes paupières molles s'ouvrent à peine et tes flancs sont las des mouvements de l'amour.

« Ton corps fatigué du poids de tes seins porte les marques fines de l'ongle et les taches bleues du baiser. Tes bras sont rougis par l'étreinte. Chaque ligne de ta peau fut aimée.

-- Eau claire du bassin, ta fraîcheur repose. Reçois-moi, qui suis lasse en effet. Emporte le fard de mes joues, et la sueur de mon ventre et le souvenir de la nuit. »

113 -- LA FÊTE NOCTURNE (non traduite)

114 -- VOLUPTÉ

Sur une terrasse blanche, la nuit, ils nous laissèrent évanouies dans les roses. La sueur chaude coulait comme des larmes, de nos aisselles sur nos seins. Une volupté accablante empourprait nos têtes renversées.

Quatre colombes captives, baignées dans quatre parfums, voletèrent au dessus de nous en silence. De leurs ailes, sur les femmes nues, ruisselaient des gouttes de senteur. Je fus inondée d'essence d'iris.

Ô lassitude! je reposai ma joue sur le ventre d'une jeune fille qui s'enveloppa de fraîcheur avec ma chevelure humide. L'odeur de sa peau safranée enivrait ma bouche ouverte. Elle ferma sa cuisse sur ma nuque.

Je dormis, mais un rêve épuisant m'éveilla: l'iynx, oiseau des désirs nocturnes, chantait éperdument au loin. Je toussai avec un frisson. Un bras languissant comme une fleur s'élevait peu à peu vers la lune, dans l'air.

115 -- L'HÔTELLERIE

Hôtelier, nous sommes quatre. Donne-nous une chambre et deux lits. Il est trop tard maintenant pour rentrer à la ville et la pluie a crevé la route.

Apporte une corbeille de figues, du fromage et du vin noir; mais ôte d'abord mes sandales et lave-moi les pieds, car la boue me chatouille.

Tu feras porter dans la chambre deux bassins avec de l'eau, une lampe pleine, un cratère et des kylix. Tu secoueras les couvertures et tu battras les coussins.

Mais que les lits soient de bon érable et que les planches soient muettes! Demain tu ne nous réveilleras pas.

116 -- LA DOMESTICITÉ

Quatre esclaves gardent ma maison: deux Thraces robustes à ma porte, un Sicilien à ma cuisine et une Phrygienne docile et muette pour le service de mon lit.

Les deux Thraces sont de beaux hommes. Ils ont un bâton à la main pour chasser les amants pauvres et un marteau pour clouer sur le mur les couronnes que l'on m'envoie.

Le Sicilien est un cuisinier rare; je l'ai payé douze mines. Aucun autre ne sait comme lui préparer des croquettes frites et des gâteaux de coquelicots.

La Phrygienne me baigne, me coiffe et m'épile. Elle dort le matin dans ma chambre et pendant trois nuits, chaque mois, elle me remplace près de mes amants.

117 -- LE TRIOMPHE DE BILITIS

Les processionnaires m'ont portée en triomphe, moi, Bilitis, toute nue sur un char en coquille où des esclaves, pendant la nuit, avaient effeuillé dix mille roses.

J'étais couchée, les mains sous la nuque, mes pieds seuls étaient vêtus d'or, et mon corps s'allongeait mollement, sur le lit de mes cheveux tièdes mêlés aux pétales frais.

Douze enfants, les épaules ailées, me servaient comme une déesse; les uns tenaient un parasol, les autres me mouillaient de parfums, ou brûlaient de l'encens à la proue.

Et autour de moi j'entendais bruire la rumeur ardente de la foule, tandis que l'haleine des désirs flottait sur ma nudité, dans les brumes bleues des aromates.

118 -- À SES SEINS

Chairs en fleurs, ô mes seins! que vous êtes riches de volupté! Mes seins dans mes mains, que vous avez de mollesses et de moelleuses chaleurs et de jeunes parfums!

Jadis, vous étiez glacés comme une poitrine de statue et durs comme d'insensibles marbres. Depuis que vous fléchissez je vous chéris davantage, vous qui fûtes aimés.

Votre forme lisse et renflée est l'honneur de mon torse brun. Soit que je vous emprisonne sous la résille d'or, soit que je vous délivre tout nus, vous me précédez de votre splendeur.

Soyez donc heureux cette nuit. Si mes doigts enfantent des caresses, vous seuls le saurez jusqu'à demain matin; car, cette nuit, Bilitis a payé Bilitis.

119 -- LIBERTÉ (non traduite)

120 -- MYDZOURIS

Mydzouris, petite ordure, ne pleure plus. Tu es mon amie. Si ces femmes t'insultent encore, c'est moi qui leur répondrai. Viens sous mon bras, et sèche tes yeux.

Oui, je sais que tu es une horrible enfant et que ta mère t'apprit de bonne heure à faire preuve de tous les courages. Mais tu es jeune et c'est pourquoi tu ne peux rien faire qui ne soit charmant.

La bouche d'une fille de quinze ans reste pure malgré tout. Les lèvres d'une femme chenue, même vierges, sont dégradées; car le seul opprobre est de vieillir et nous ne sommes flétries que par la ride.

Mydzouris, j'aime tes yeux francs, ton nom impudique et hardi, ta voix rieuse et ton corps léger. Viens chez moi, tu seras mon aide, et quand nous sortirons ensemble, les femmes te diront: Salut.

121 -- LE BAIN

Enfant, garde bien la porte et ne laisse pas entrer les passants, car moi et six filles aux beaux bras nous nous baignons secrètement dans les eaux tièdes du bassin.

Nous ne voulons que rire et nager. Laisse les amants dans la rue. Nous tremperons nos jambes dans l'eau et, assises sur le bord du marbre, nous jouerons aux osselets.

Nous jouerons aussi à la balle. Ne laisse pas entrer les amants; nos chevelures sont trop mouillées; nos gorges ont la chair de poule et le bout de nos doigts se ride.

D'ailleurs, il s'en repentirait, celui qui nous surprendrait nues! Bilitis n'est pas Athêna, mais elle ne se montre qu'à ses heures et châtie les yeux trop ardents.

122 -- AU DIEU DE BOIS

Ô Vénérable Priapos, dieu de bois que j'ai fait sceller dans le marbre du bord de mes bains, ce n'est pas sans raison, gardien des vergers, que tu veilles ici sur des courtisanes.

Dieu, nous ne t'avons pas acheté pour te sacrifier nos virginités. Nul ne peut donner ce qu'il n'a plus, et les zélatrices de Pallas ne courent pas les rues d'Amathonte.

Non. Tu veillais autrefois sur les chevelures des arbres, sur les fleurs bien arrosées, sur les fruits lourds et savoureux. C'est pourquoi nous t'avons choisi.

Garde aujourd'hui nos têtes blondes, les pavots ouverts de nos lèvres et les violettes de nos yeux. Garde les fruits durs de nos seins et donne-nous des amants qui te ressemblent.

123 -- LA DANSEUSE AUX CROTALES

Tu attaches à tes mains légères tes crotales retentissants, Myrrhinidion ma chérie, et à peine nue hors de la robe, tu étires tes membres nerveux. Que tu es jolie, les bras en l'air, les reins arqués et les seins rouges!

Tu commences: tes pieds l'un devant l'autre se posent, hésitent, et glissent mollement. Ton corps se plie comme une écharpe, tu caresses ta peau qui frissonne, et la volupté inonde tes longs yeux évanouis.

Tout à coup, tu claques des crotales! Cambre- toi sur les pieds dressés, secoue les reins, lance les jambes et que tes mains pleines de fracas appellent tous les désirs en bande autour de ton corps tournoyant!

Nous, applaudissons à grands cris, soit que, souriant sur l'épaule, tu agites d'un frémissement ta croupe convulsive et musclée, soit que tu ondules presque étendue, au rhythme de tes souvenirs.

124 -- LA JOUEUSE DE FLÛTE

Mélixô, les jambes serrées, le corps penché, les bras en avant, tu glisses ta double flûte légère entre tes lèvres mouillées de vin, et tu joues au dessus de la couche où Téléas m'étreint encore.

Ne suis-je pas bien imprudente, moi qui loue une aussi jeune fille pour distraire mes heures laborieuses, moi qui la montre ainsi nue aux regards curieux de mes amants, ne suis-je pas inconsidérée?

Non, Mélixô, petite musicienne, tu es une honnête amie. Hier tu ne m'as pas refusé de changer ta flûte pour une autre quand je désespérais d'accomplir un amour plein de difficultés. Mais tu es sûre.

Car je sais bien à quoi tu penses. Tu attends la fin de cette nuit excessive qui t'anime cruellement en vain et au premier matin tu courras dans la rue, avec ton seul ami Psyllos, vers ton petit matelas défoncé.

125 -- LA CEINTURE CHAUDE

« Tu crois que tu ne m'aimes plus, Téléas, et depuis un mois tu passes tes nuits à table, comme si les fruits, les vins, les miels pouvaient te faire oublier ma bouche. Tu crois que tu ne m'aimes plus, pauvre fou! »

Disant cela, j'ai dénoué ma ceinture en moiteur et je l'ai roulée autour de sa tête. Elle était toute chaude encore de la chaleur de mon ventre; le parfum de ma peau sortait de ses mailles fines.

Il la respira longuement, les yeux fermés, puis je sentis qu'il revenait à moi et je vis même très clairement ses désirs réveillés qu'il ne me cachait point, mais, par ruse, je sus résister.

« Non, mon ami. Ce soir, Lysippos me possède. Adieu! » Et j'ajoutai en m'enfuyant: « Ô gourmand de fruits et de légumes! le petit jardin de Bilitis n'a qu'une figue, mais elle est bonne. »

126 -- À UN MARI HEUREUX

Je t'envie, Agorakritès, d'avoir une femme aussi zélée. C'est elle-même qui soigne l'étable, et le matin, au lieu de faire l'amour elle donne à boire aux bestiaux.

Tu t'en réjouis. Que d'autres, dis-tu, ne songent qu'aux voluptés basses, veillent la nuit, dorment le jour et demandent encore à l'adultère une satiété criminelle.

Oui; ta femme travaille à l'étable. On dit même qu'elle a mille tendresses pour le plus jeune de tes ânes. Ah! Ha! c'est un bel animal! Il a une touffe noire sur les yeux.

On dit qu'elle joue entre ses pattes, sous son ventre gris et doux... Mais ceux qui disent cela sont des médisants. Si ton âne lui plaît, Agorakritès, c'est que son regard sans doute lui rappelle le tien.

127 -- À UN ÉGARÉ

L'amour des femmes est le plus beau de tous ceux que les mortels éprouvent, et tu penserais ainsi, Kléôn, si tu avais l'âme vraiment voluptueuse; mais tu ne rêves que vanités.

Tu perds tes nuits à chérir les éphèbes qui nous méconnaissent. Regarde-les donc! Qu'ils sont laids! Compare à leurs têtes rondes nos chevelures immenses; cherche nos seins blancs sur leurs poitrines.

À côté de leurs flancs étroits, considère nos hanches luxuriantes, large couche creusée pour l'amant. Dis enfin quelles lèvres humaines, sinon celles qu'ils voudraient avoir, élaborent les voluptés?

Tu es malade, ô Kléôn, mais une femme te peut guérir. Va chez la jeune Satyra, la fille de ma voisine Gorgô. Sa croupe est une rose au soleil, et elle ne te refusera pas le plaisir qu'elle-même préfère.

128 -- THÉRAPEUTIQUE

Ô Asklêpios, sois-moi propice, ô dieu de la santé divine, le jour où l'éternelle nuit noire menacera mes yeux effrayés; car le poison de ma beauté, un jour, a servi de remède.