Les chansons de Bilitis

Part 2

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Puis chacune se disant vaincue, a pris son amie par les oreilles comme une coupe par les deux anses, et, la tête penchée, a bu le baiser.

17 -- LES PETITS ENFANTS

La rivière est presque à sec; les joncs flétris meurent dans la fange; l'air brûle, et loin des berges creuses, un ruisseau clair coule sur les graviers.

C'est là que du matin au soir les petits enfants nus viennent jouer. Ils se baignent, pas plus haut que leurs mollets, tant la rivière est basse.

Mais ils marchent dans le courant, et glissent quelquefois sur les roches, et les petits garçons jettent de l'eau sur les petites filles qui rient.

Et quand une troupe de marchands qui passe, mène boire au fleuve les énormes boeufs blancs, ils croisent leurs mains derrière eux et regardent les grandes bêtes.

18 -- LES CONTES

Je suis aimée des petits enfants; dès qu'ils me voient, ils courent à moi, et s'accrochent à ma tunique et prennent mes jambes dans leurs petits bras.

S'ils ont cueilli des fleurs, ils me les donnent toutes; s'ils ont pris un scarabée ils le mettent dans ma main; s'ils n'ont rien ils me caressent et me font asseoir devant eux.

Alors ils m'embrassent sur la joue, ils posent leurs têtes sur mes seins; ils me supplient avec les yeux. Je sais bien ce que cela veut dire.

Cela veut dire: « Bilitis chérie, dis-nous, car nous sommes gentils, l'histoire du héros Perseus ou la mort de la petite Hellé. »

19 -- L'AMIE MARIÉE

Nos mères étaient grosses en même temps et ce soir elle s'est mariée, Melissa, ma plus chère amie. Les roses sont encore sur la route; les torches n'ont pas fini de brûler.

Et je reviens par le même chemin, avec maman, et je songe. Ainsi, ce qu'elle est aujourd'hui, moi aussi j'aurais pu l'être. Suis-je déjà si grande fille?

Le cortège, les flûtes, le chant nuptial et le char fleuri de l'époux, toutes ces fêtes, un autre soir, se dérouleront autour de moi, parmi les branches d'olivier.

Comme à cette heure-même Melissa, je me dévoilerai devant un homme, je connaîtrai l'amour dans la nuit, et plus tard des petits enfants se nourriront à mes seins gonflés...

20 -- LES CONFIDENCES

Le lendemain, je suis allée chez elle, et nous avons rougi dès que nous nous sommes vues. Elle m'a fait entrer dans sa chambre pour que nous fussions toutes seules.

J'avais beaucoup de choses à lui dire; mais en la voyant j'oubliai. Je n'osais pas même me jeter à son cou, je regardais sa ceinture haute.

Je m'étonnais que rien n'eût changé sur son visage, qu'elle semblât encore mon amie et que cependant, depuis la veille, elle eût appris tant de choses qui m'effarouchaient.

Soudain je m'assis sur ses genoux, je la pris dans mes bras, je lui parlai à l'oreille vivement, anxieusement. Alors elle mit sa contre la mienne, et me dit tout.

21 -- LA LUNE AUX YEUX BLEUS

La nuit, les chevelures des femmes et les branches des saules se confondent. Je marchais au bord de l'eau. Tout à coup, j'entendis chanter: alors seulement je reconnus qu'il y avait là des jeunes filles.

Je leur dis: « Que chantez-vous? » Elles répondirent: « Ceux qui reviennent. » L'une attendait son père et l'autre son frère; mais celle qui attendait son fiancé était la plus impatiente.

Elles avaient tressé pour eux des couronnes et des guirlandes, coupé des palmes aux palmiers et tiré des lotus de l'eau. Elles se tenaient par le cou et chantaient l'une après l'autre.

Je m'en allai le long du fleuve, tristement, et toute seule, mais en regardant autour de moi, je vis que derrière les grands arbres la lune aux yeux bleus me reconduisait.

22 -- RÉFLEXIONS (non traduite)

23 -- CHANSON (Ombre du bois)

« Ombre du bois où elle devait venir, dis-moi, où est allée ma maîtresse? -- Elle est descendue dans la plaine. -- Plaine, où est allée ma maîtresse? -- Elle a suivi les bords du fleuve.

-- Beau fleuve qui l'a vue passer, dis-moi, est-elle près d'ici? -- Elle m'a quitté pour le chemin. -- Chemin, la vois-tu encore? -- Elle m'a laissé pour la route.

-- Ô route blanche, route de la ville, dis-moi, où l'as-tu conduite? -- À la rue d'or qui entre à Sardes. -- Ô rue de lumière, touches-tu ses pieds nus? -- Elle est entrée au palais du roi.

-- Ô palais, splendeur de la terre, rends-la-moi! -- Regarde, elle a des colliers sur les seins et des houppes dans les cheveux, cent perles le long des jambes, deux bras autour de la taille. »

24 -- LYKAS

Venez, nous irons dans les champs, sous les buissons de genévriers; nous mangerons du miel dans les ruches, nous ferons des pièges à sauterelles avec des tiges d'asphodèle.

Venez; nous irons voir Lykas, qui garde les troupeaux de son père sur les pentes du Tauros ombreux. Sûrement il nous donnera du lait.

J'entends déjà le son de sa flûte. C'est un joueur fort habile. Voici les chiens et les agneaux, et lui-même, debout contre un arbre. N'est-il pas beau comme Adonis!

Ô Lykas, donne-nous du lait. Voici des figues de nos figuiers. Nous allons rester avec toi. Chèvres barbues, ne sautez pas, de peur d'exciter les boucs inquiets.

25 -- L'OFFRANDE À LA DÉESSE

Ce n'est pas pour l'Artémis qu'on adore à Perga, cette guirlande tressée par mes mains, bien que l'Artémis soit une bonne déesse qui me gardera des couches difficiles.

Ce n'est pas pour l'Athêna qu'on adore à Sidê, bien qu'elle soit d'ivoire et d'or et qu'elle porte dans la main une pomme de grenade qui tente les oiseaux.

Non, c'est pour l'Aphroditê que j'adore dans ma poitrine, car elle seule me donnera ce qui manque à mes lèvres, si je suspends à l'arbre-sacré ma guirlande de tendres roses.

Mais je ne dirai pas tout haut ce que je la supplie de m'accorder. Je me hausserai sur la pointe des pieds et par la fente de l'écorce je lui confierai mon secret.

26 -- L'AMIE COMPLAISANTE

L'orage a duré toute la nuit. Sélénis aux beaux cheveux était venue filer avec moi. Elle est restée de peur de la boue. Nous avons entendu les prières et serrées l'une contre l'autre nous avons empli mon petit lit.

Quand les filles couchent à deux, le sommeil reste à la porte. « Bilitis, dis-moi, dis-moi, qui tu aimes. » Elle faisait glisser sa jambe sur la mienne pour me caresser doucement.

Et elle a dit, devant ma bouche: « Je sais, Bilitis, qui tu aimes. Ferme les yeux, je suis Lykas. » Je répondis en la touchant: « Ne vois-je pas bien que tu es fille? Tu plaisantes mal à propos. »

Mais elle reprit: « En vérité, je suis Lykas, si tu fermes les paupières. Voilà ses bras, voilà ses mains... » Et tendrement, dans le silence, elle enchanta ma rêverie d'une illusion singulière.

27 -- PRIÈRE À PERSÉPHONÊ

Purifiées par les ablutions rituelles, et vêtues de tuniques violettes, nous avons baissé vers la terre nos mains chargées de branches d'olivier.

« Ô Perséphonê souterraine, ou quel que soit le nom que tu désires, si ce nom t'agrée , écoute-nous, ô Chevelue-de-ténèbres, Reine stérile et sans sourire!

« Kokhlis, fille de Thrasymakhos, est malade, et dangereusement. Ne la rappelle pas encore. Tu sais qu'elle ne peut t'échapper: un jour, plus tard, tu la prendras.

« Mais ne l'entraîne pas si vite, ô Dominatrice invisible! Car elle pleure sa virginité, elle te supplie par nos prières, et nous donnerons pour la sauver trois brebis noires non tondues. »

28 -- LA PARTIE D'OSSELETS

Comme nous l'aimions tous les deux, nous l'avons joué aux osselets. Et ce fut une partie célèbre. Beaucoup de jeunes filles y assistaient.

Elle amena d'abord le coup des Kyklôpes, et moi, le coup de Solôn. Mais elle le Kallibolos, et moi, me sentant perdue, je priais la déesse!

Je jouai, j'eus l'Epiphénôn, elle le terrible coup de Khios, moi l'Antiteukhos, elle le Trikhias, et moi le coup d'Aphroditê qui gagna l'amant disputé.

Mais la voyant pâlir, je la pris par le cou et je lui dis tout près de l'oreille (pour qu'elle seule m'entendit): « Ne pleure pas, petite amie, nous le laisserons choisir entre nous. »

29 -- LA QUENOUILLE

Pour tout le jour ma mère m'a enfermée au gynécée, avec mes soeurs que je n'aime pas et qui parlent entre elles à voix basse. Moi, dans un petit coin, je file ma quenouille.

Quenouille, puisque je suis seule avec toi, c'est à toi que je vais parler. Avec la perruque de laine blanche tu es comme une vieille femme. Écoute-moi.

Si je le pouvais, je ne serais pas ici, assise dans l'ombre du mur et filant avec ennui: je serais couchée dans les violettes sur les pentes du Tauros.

Comme il est plus pauvre que moi, ma mère ne veut pas qu'il m'épouse. Et pourtant, je te le dis: ou je ne verrai pas le jour des noces, ou ce sera lui qui me fera passer le seuil.

30 -- LA FLÛTE DE PAN

Pour le jour des Hyacinthies, il m'a donné une syrinx faite de roseaux bien taillés, unis avec de la blanche cire qui est douce à mes lèvres comme du miel.

Il m'apprend à jouer, assise sur ses genoux; mais je suis un peu tremblante. Il en joue après moi, si doucement que je l'entends à peine.

Nous n'avons rien à nous dire, tant nous sommes près l'un de l'autre; mais nos chansons veulent se répondre, et tour à tour nos bouches s'unissent sur la flûte.

Il est tard, voici le chant des grenouilles vertes qui commence avec la nuit. Ma mère ne croira jamais que je suis restée si longtemps à chercher ma ceinture perdue.

31 -- LA CHEVELURE

Il m'a dit: « Cette nuit, j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine.

« Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.

« Et peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe. »

Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un frisson.

32 -- LA COUPE

Lykas m'a vue arriver, seulement vêtue d'une exômis succincte, car les journées sont accablantes; il a voulu mouler mon sein qui restait à découvert.

Il a pris de l'argile fine, pétrie dans l'eau fraîche et légère. Quand il l'a serrée sur ma peau, j'ai pensé défaillir tant cette terre était froide.

De mon sein moulé, il a fait une coupe, arrondie et ombiliquée. Il l'a mise sécher au soleil et l'a peinte de pourpre et d'ocre en pressant des fleurs tout autour.

Puis nous sommes allés jusqu'à la fontaine qui est consacrée aux nymphes, et nous avons jeté la coupe dans le courant, avec des tiges de giroflées.

33 -- ROSES DANS LA NUIT

Dès que la nuit monte au ciel, le monde est à nous, et aux dieux. Nous allons des champs à la source, des bois obscurs aux clairières, où nous mènent nos pieds nus.

Les petites étoiles brillent assez pour les petites ombres que nous sommes. Quelquefois, sous les branches basses, nous trouvons des biches endormies.

Mais plus charmant la nuit que toute autre chose, il est un lieu connu de nous seuls et qui nous attire à travers la forêt: un buisson de roses mystérieuses.

Car rien n'est divin sur la terre à l'égal du parfum des roses dans la nuit. Comment se fait-il qu'au temps où j'étais seule je ne m'en sentais pas enivrée?

34 -- LES REMORDS

D'abord je n'ai pas répondu, et j'avais la honte sur les joues, et les battements de mon coeur faisaient mal à mes seins.

Puis j'ai résisté, j'ai dit: « Non. Non. » J'ai tourné la tête en arrière et le baiser n'a pas franchi mes lèvres, ni l'amour mes genoux serrés.

Alors il m'a demandé pardon, il m'a embrassé les cheveux, j'ai senti son haleine brûlante, et il est parti... Maintenant je suis seule.

Je regarde la place vide, le bois désert, la terre foulée. Et je mords mes poings jusqu'au sang et j'étouffe mes cris dans l'herbe.

35 -- LE SOMMEIL INTERROMPU

Toute seule je m'étais endormie, comme une perdrix dans la bruyère. Le vent léger, le bruit des eaux, la douceur de la nuit m'avaient retenue là.

Je me suis endormie, imprudente, et je me suis réveillée en criant, et j'ai lutté, et j'ai pleuré; mais déjà il était trop tard. Et que peuvent les bras d'une fille?

Il ne me quitta pas. Au contraire, plus tendrement dans ses bras, il me serra contre lui et je ne vis plus au monde ni la terre ni les arbres mais seulement la lueur de ses yeux...

À toi, Kypris victorieuse, je consacre ces offrandes encore mouillées de rosée, vestiges des douleurs de la vierge, témoins de mon sommeil et de ma résistance.

36 -- AUX LAVEUSES

Laveuses, ne dites pas que vous m'avez vue! Je me confie à vous; ne le répétez pas! Entre ma tunique et mes seins je vous apporte quelque chose.

Je suis comme une petite poule effrayée... Je ne sais pas si j'oserai vous dire... Mon coeur bat comme si je mourais... C'est un voile que je vous apporte.

Un voile et les rubans de mes jambes. Vous voyez: il y a du sang. Par l'Apollôn c'est malgré moi! Je me suis bien défendue; mais l'homme qui aime est plus fort que nous.

Lavez-les bien; n'épargnez ni le sel ni la craie. Je mettrai quatre oboles pour vous aux pieds de l'Aphroditê; et même une drachme d'argent.

37 -- CHANSON

Quand il est revenu, je me suis caché la figure avec les deux mains. Il m'a dit: « Ne crains rien. Qui a vu notre baiser? --Qui nous a vus? la nuit et la lune,

« Et les étoiles et la première aube. La lune s'est mirée au lac et l'a dit à l'eau sous les saules. L'eau du lac l'a dit à la rame.

« Et la rame l'a dit à la barque et la barque l'a dit au pêcheur. Hélas, hélas! si c'était tout! Mais le pêcheur l'a dit à une femme.

« Le pêcheur l'a dit à une femme: mon père et ma mère et mes soeurs, et toute la Hellas le saura. »

38 -- BILITIS

Une femme s'enveloppe de laine blanche. Une autre se vêt de soie et d'or. Une autre se couvre de fleurs, de feuilles vertes et de raisins.

Moi je ne saurais vivre que nue. Mon amant, prends-moi comme je suis: sans robe ni bijoux ni sandales voici Bilitis toute seule.

Mes cheveux sont noirs de leur noir et mes lèvres rouges de leur rouge. Mes boucles flottent autour de moi, libres et rondes comme des plumes.

Prends moi telle que ma mère m'a faite dans une nuit d'amour lointaine, et si je te plais ainsi n'oublie pas de me le dire.

39 -- LA PETITE MAISON

La petite maison où est son lit est la plus belle de la terre. Elle est faite avec des branches d'arbre, quatre murs de terre sèche et une chevelure de chaume.

Je l'aime, car nous y couchons depuis que les nuits sont fraîches; et plus les nuits sont fraîches, plus elles sont longues aussi. Au jour levant je me sens enfin lassée.

Le matelas est sur le sol; deux couvertures de laine noire enferment nos corps qui se réchauffent. Sa poitrine refoule mes seins. Mon coeur bat...

Il m'étreint si fort qu'il me brisera, pauvre petite fille que je suis; mais dès qu'il est en moi je ne sais plus rien du monde, et on me couperait les quatre membres sans me réveiller de ma joie.

40 -- LA JOIE (non traduite)

41 -- LA LETTRE PERDUE

Hélas sur moi! j'ai perdu sa lettre. Je l'avais mise entre ma peau et mon strophiôn, sous la chaleur de mon sein. J'ai couru, elle sera tombée.

Je vais retourner sur mes pas: si quelqu'un la trouvait, on le dirait à ma mère et je serais fouettée devant mes soeurs moqueuses.

Si c'est un homme qui l'a trouvée il me la rendra; ou même, s'il veut me parler en secret je sais le moyen de la lui ravir.

Si c'est une femme qui l'a lue, ô Dzeus Gardien, protège-moi! car elle le dira à tout le monde, ou elle me prendra mon amant.

42 -- CHANSON

« La nuit est si profonde qu'elle entre dans mes yeux. -- Tu ne verras pas le chemin. Tu te perdras dans la forêt.

-- Le bruit des chutes d'eau remplit mes oreilles. -- Tu n'entendrais pas la voix de ton amant même s'il était à vingt pas.

-- L'odeur des fleurs est si forte que je défaille et vais tomber. -- Tu ne le sentirais pas s'il croisait ton passage.

-- Ah! il est bien loin d'ici, de l'autre côté de la montagne, mais je le vois et je l'entends et je le sens comme s'il me touchait. »

43 -- LE SERMENT

« Lorsque l'eau des fleuves remontera jusqu'aux sommets couverts de neiges; lorsqu'on sèmera l'orge et le blé dans les sillons mouvants de la mer;

« Lorsque les pins naîtront des lacs et les nénufars des rochers, lorsque le soleil deviendra noir, lorsque la lune tombera sur l'herbe.

« Alors, mais alors seulement, je prendrai une autre femme, et je t'oublierai, Bilitis, âme de ma vie, coeur de mon coeur. »

Il me l'a dit, il me l'a dit! Que m'importe le reste du monde! Où es-tu, bonheur insensé qui te compares à mon bonheur!

44 -- LA NUIT

C'est moi maintenant qui le recherche. Chaque nuit, très doucement, je quitte la maison, et je vais par une longue route, jusqu'à sa prairie, le regarder dormir.

Quelquefois je reste longtemps sans parler, heureuse de le voir seulement, et j'approche mes lèvres des siennes, pour ne baiser que son haleine.

Puis tout à coup je m'étends sur lui. Il se réveille dans mes bras, et il ne peut plus se relever car je lutte! Il renonce, et rit, et m'étreint. Ainsi nous jouons dans la nuit.

... Première aube, ô clarté méchante, toi déjà! En quel antre toujours nocturne, sur quelle prairie souterraine pourrons-nous si longtemps aimer, que nous perdions ton souvenir...

45 -- BERCEUSE

Dors: j'ai demandé à Sardes tes jouets, et tes vêtements à Babylone. Dors, tu es fille de Bilitis et d'un roi du soleil levant.

Les bois, ce sont les palais qu'on bâtit pour toi seule et que je t'ai donnés. Les troncs des pins, ce sont les colonnes; les hautes branches, ce sont les voûtes.

Dors. Pour qu'il ne t'éveille pas, je vendrais le soleil à la mer. Le vent des ailes de la colombe est moins léger que ton haleine.

Fille de moi, chair de ma chair, tu diras quand tu ouvriras les yeux, si tu veux la plaine ou la ville, ou la montagne ou la lune, ou le cortège blanc des dieux.

46 -- LE TOMBEAU DES NAÏADES

Le long du bois couvert de givre, je marchais; mes cheveux devant ma bouche se fleurissaient de petits glaçons, et mes sandales étaient lourdes de neige fangeuse et tassée.

Il me dit: « Que cherches-tu? --Je suis la trace du satyre. Ses petits pas fourchus alternent comme des trous dans un manteau blanc. » Il me dit: « Les satyres sont morts.

« Les satyres et les nymphes aussi. Depuis trente ans il n'a pas fait un hiver aussi terrible. La trace que tu vois est celle d'un bouc. Mais restons ici, où est leur tombeau. »

Et avec le fer de sa houe il cassa la glace de la source où jadis riaient les naïades. Il prenait de grands morceaux froids, et, les soulevant vers le ciel pâle, il regardait au travers.

II

ÉLÉGIES À MYTILÈNE

<Eumorphote'rha Mnasidi'ka ta^s hapala^s Gyrhinn_o^s.>

SAPPHÔ

47 -- AU VAISSEAU

Beau navire qui m'as menée ici, le long des côtes de l'Ionie, je t'abandonne aux flots brillants, et d'un pied léger je saute sur la grève.

Tu vas retourner au pays où la vierge est l'amie des nymphes. N'oublie pas de remercier les conseillères invisibles, et porte-leur en offrande ce rameau cueilli par mes mains.

Tu fus pin, et sur les montagnes, le vaste Nôtos enflammé agitait tes branches épineuses, tes écureuils et tes oiseaux.

Que le Boreus maintenant te guide, et te pousse mollement vers le port, nef noire escortée des dauphins au gré de la mer bienveillante.

48 -- PSAPPHA

Je me frotte les yeux... Il fait déjà jour, je crois. Ah! qui est auprès de moi?... une femme?... Par la Paphia, j'avais oublié... Ô Charites! que je suis honteuse.

Dans quel pays suis-je venue, et quelle est cette île-ci où l'on entend ainsi l'amour? Si je n'étais pas ainsi lassée, je croirais à quelque rêve... Est-il possible que ce soit là Psappha!

Elle dort... Elle est certainement belle, bien que ses cheveux soient coupés comme ceux d'un athlète. Mais cet étrange visage, cette poitrine virile et ces hanches étroites...

Je veux m'en aller avant qu'elle ne s'éveille. Hélas! je suis du côté du mur. Il me faudra l'enjamber. J'ai peur de frôler sa hanche et qu'elle ne me reprenne au passage.

49 -- LA DANSE DE GLÔTTIS ET DE KYSÉ

Deux petites filles m'ont emmenée chez elles, et dès que la porte fut fermée, elles allumèrent au feu la mèche de la lampe et voulurent danser pour moi.

Leurs joues n'étaient pas fardées, aussi brunes que leurs petits ventres. Elles se tiraient par les bras et parlaient en même temps, dans une agonie de gaieté.

Assises sur leur matelas que portaient deux tréteaux élevés, Glôttis chantait à voix aiguë et frappait en mesure ses petites mains sonores.

Kysé dansait par saccades, puis s'arrêtait, essoufflée par le rire, et, prenant sa soeur par les seins, la mordait à l'épaule et la renversait, comme une chèvre qui veut jouer.

50 -- LES CONSEILS

Alors Syllikhmas est entrée, et nous voyant si familières, elle s'est assise sur le banc. Elle a pris Glôttis sur son genou, Kysé sur l'autre et elle a dit:

« Viens ici, petite. » Mais je restais loin. Elle reprit: « As-tu peur de nous? Approche-toi: ces enfants t'aiment. Elles t'apprendront ce que tu ignores: le miel des caresses de la femme.

« L'homme est violent et paresseux. Tu le connais, sans doute. Hais-le. Il a la poitrine plate, la peau rude, les cheveux ras, les bras velus. Mais les femmes sont toutes belles.

« Les femmes seules savent aimer; reste avec nous, Bilitis, reste. Et si tu as une âme ardente, tu verras ta beauté comme dans un miroir sur le corps de tes amoureuses. »

51 -- L'INCERTITUDE

De Glôttis ou de Kysé je ne sais qui j'épouserai. Comme elles ne se ressemblent pas, l'une ne me consolerait pas de l'autre et j'ai peur de mal choisir.

Chacune d'elles a l'une de mes mains, l'une de mes mamelles aussi. Mais à qui donnerai-je ma bouche? à qui donnerai-je mon coeur et tout ce qu'on ne peut partager?

Nous ne pouvons rester ainsi toutes les trois dans la même maison. On en parle dans Mytilène. Hier, devant le temple d'Arès, une femme ne m'a pas dit: « Salut! »

C'est Glôttis que je préfère; mais je ne puis répudier Kysé. Que deviendrait-elle toute seule? Les laisserai-je ensemble comme elles étaient et prendrai-je une autre amie?

52 -- LA RENCONTRE

Je l'ai trouvée comme un trésor, dans un champ, sous un buisson de myrte, enveloppée de la gorge aux pieds dans un péplos jaune brodé de bleu.

« Je n'ai pas d'amie, m'a-t-elle dit; car la ville la plus proche est à quarante stades d'ici. Je vis seule avec ma mère qui est veuve et toujours triste. Si tu veux, je te suivrai.

« Je te suivrai jusqu'à ta maison, fût-elle de l'autre côté de l'île et je vivrai chez toi jusqu'à ce que tu me renvoies. Ta main est tendre, tes yeux sont bleus.

« Partons. Je n'emporte rien avec moi, que la petite Aphroditê qui est pendue à mon collier. Nous la mettrons près de la tienne, et nous leur donnerons des roses en récompense de chaque nuit. »

53 -- LA PETITE APHRODITÊ DE TERRE CUITE

La petite Aphroditê gardienne qui protège Mnasidika fut modelée à Camiros par un potier fort habile. Elle est grande comme le pouce, et de terre fine et jaune.

Ses cheveux retombent et s'arrondissent sur ses épaules étroites. Ses yeux sont longuement fendus et sa bouche est toute petite. Car elle est la Très-Belle.

De la main droite, elle désigne sa divinité, qui est criblée de petits trous sur le bas-ventre et le long des aines. Car elle est la Très-Amoureuse.

Du bras gauche elle soutient ses mamelles pesantes et rondes. Entre ses hanches élargies se gonfle un ventre fécondé. Car elle est la Mère-de-toutes-choses.

54 -- LE DÉSIR