Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
Part 4
En la maistresse ville d'Angleterre, nommée Londres, assez hantée et congneue de pluseurs gens, n'a pas long temps demouroit ung riche et puissant homme qui marchant et bourgois estoit, qui entre ses riches bagues et tresors innombrables s'esjoissoit plus enrichy d'une belle fille que Dieu luy avoit envoyée que du bien grand surplus de sa chevance, car de bonté, beaulté, et genteté, passoit toutes les filles d'elle plus eagées. Et ou temps que ce très eureux bruyt et vertueuse renommée d'elle sourdoit, en son quinziesme an ou environ, Dieu scet si pluseurs gens de bien desiroient et pourchassoient sa grace par plusieurs et toutes fassons en amours acoustumées, qui n'estoit pas ung plaisir petit au père et à la mère d'elle. Et à ceste occasion de plus en plus croissoit en eulz l'ardent et paternel amour que à leur trèsbelle et trèsamée fille portoient. Advint toutesfois, ou car Dieu le permist, ou car Fortune le voult et commenda, envieuse et mal contente de la prosperité de celle belle fille, ou de ses parens, ou de tous deux ensemble, ou espoir par une secrète cause et raison naturelle, dont je laisse l'inquisition aux philosophes et medicins, qu'elle cheut en une desplaisante et dangereuse maladie que communement l'on appelle broches. La doulce maison fut trèslargement troublée, quand en la garenne que plus chère tenoient lesdictz parens, avoient osé lascher les levriers et limiers à ce desplaisant mal, et que plus est, toucher sa proye en dangereux et dommageable lieu. La pouvre fille, de ce grand mal toute affolée, ne scet sa contenance que de plourer et souspirer. Sa trèsdolente mère est si trèsfort troublée que d'elle il n'est rien plus desplaisant; et son trèsennuyé père destort ses mains, ses cheveux detire, pour la grand rage de ce nouvel courroux. Que vous diray-je? toute la grand triumphe qui en cest hostel souloit comblement abunder est par ce cas abatue et ternye, et en amère et subite tristece à la male heure converty. Or viennent les parens, amys et voisins de ce dolent hostel visiter et conforter la compaignie; mais pou ou rien y prouffite, car de plus en plus est aggressée et opprimée la pouvre fille de ce mal. Or vient une matrone qui moult et trop enquiert de ceste maladie; et fait virer et revirer puis çà, puis là, la trèsdolente paciente, à trèsgrand regret, Dieu le scet, et puis la medecine de cent mille fassons d'herbes; mais riens; plus vient avant et plus empire; c'est force que les medicins de la ville et d'environ soient mandez, et que la pouvre fille descouvre son trèspiteux cas. Or sont venuz maistre Pierre, maistre Jehan, maistre cy, maistre là, tant de phisiciens que vous vouldrez, qui veullent veoir la paciente ensemble, et les parties du corps à descouvert où ce maudit mal de broches s'estoit, helas! longuement embusché. Ceste pouvre fille, autant prinse et esbahie que si à la mort fust adjugée, ne se vouloit accorder nullement qu'on la meist en fasson que son mal fust apperceu, mesmes amoit plus cher morir que ung tel secret fust à nul homme decelé. Ceste obstinée volunté ne dura pas gramment, quand père et mère vindrent, qui pluseurs remonstrances luy firent, comme de dire qu'elle pourroit estre cause de sa mort, qui n'est pas ung petit peché, et pluseurs aultres mistères trop longs à racompter. Finablement, trop plus pour à père et à mère obéir que pour crainte de sa mort vaincue, la pouvre fille se laissa ferrer; et fut mise sur une cousche, les dens dessoubz, et son corps tant et si trèsavant descouvert que les medicins virent apertement le grant meschef qui fort la tormentoit. Ilz ordonnèrent son regime, font faire aux apothicaires clistères, pouldres, oignemens, et le surplus que bon leur sembla; et elle prend et fait tout ce qu'on voult pour recouvrer santé. Mais rien n'y vault, car il n'est tour ne engin que les dictz medecins sachent pour alleger quelque pou de ce destresseux mal, ne en leurs livres n'ont veu ne accoustumé, que si trèsfort la pouvre fille empire avecques l'ennuy qu'elle s'en donne que autant semble morte que vive. En ceste aspre doleur et langueur forte se passèrent mains jours. Et comme le père et la mère, parens et voisins s'enqueroient par tout pour l'allegence de la fille, fut rencontré ung ancien cordelier qui borgne estoit, et en son temps avoit veu moult de choses, et de sa principale science se mesloit fort de medicine, dont sa presence fut plus agreable aux parens de la paciente, laquel, helas! à tant de regret que dessus, regarda tout à son beau loisir, et se fist fort de la garir. Pensez qu'il fut trèsvoluntiers oy, et tant que la dolente assemblée, qui de lyesse pieça bannye estoit, fut à ce point quelque pou consolée, esperant l'effect sortir tel que à sa parolle le touchoit. Il part de léans, et prend jour à demain de retourner pourveu et garny de medicine si trèsvertueuse qu'elle en pou d'heure effacera la grand douleur et le martire qui debrise et gaste la pouvre paciente. La nuyt fut beaucop longue, attendant ce jour desiré; neantmains passèrent tant d'heures à quelque peine que ce fust, que nostre bon cordelier fut acquitté de sa promesse par soy rendre devers la paciente à l'heure assignée. S'il fut bien doulcement et autretant joyeusement receu, pensez que oy. Et quand vint l'heure qu'il voult besoigner et la paciente mediciner, on la print comme autrefois, et sur la cousche tout au plus bel qu'on peut fut à bouchons couschée, et son derrière descouvert assez avant, lequel fut incontinent par matrones d'ung beau blanc drap de linge garny, tapissé et armé; et à l'endroit du secret mal fut fait ung beau pertus, par le quel damp cordelier le povoit apertement choisir. Il regarde ce mal puis d'un costé, puis d'aultre; maintenant le touche d'un doy tant doulcement, une aultre foiz y souffle la pouldre dont mediciner la vouloit; or regarde le tuyau dont il voult souffler ladicte pouldre par dessus et dedans le mal; ore retourne arrière et jette l'oeil de rechef sur ce dit mal, et ne se peut saouler de assez regarder. A chef de peche, il prend sa pouldre à la main gauche, mise en ung beau petit vaisseau plat, et de l'aultre son tuyau que emplir vouloir de la dicte pouldre, et comme il regardoit trèsententivement et de trèsprès par ce pertus et à l'environ le destresseux mal de la pouvre fille, si ne se peut elle contenir, voyant l'estrange fasson de regarder à tout ung oeil de nostre cordelier, que force de rire ne la surprint, qu'elle cuida longuement retenir; mais si mal, helas! luy advint, que ce ris à force retenu fut converty en ung sonnet dont le vent retourna si très à point la pouldre que la pluspart il fist voler contre le visage et sur l'oeil de ce bon cordelier, lequel sentent ceste doleur, habandonna tantost et vaissel et tuyau; et à peu qu'il ne cheut à la renverse, tant fut fort effrayé. Et quand il reut son sang, il met tout à haste la main à son oeil, soy plaignant durement, disant qu'il estoit homme deffait et en dangier de perdre ung bon oeil qu'il avoit. Il ne mentit pas, car en pou de jours la pouldre, qui corrosive estoit, luy gasta et mengea l'oeil, et par ce point aveugle fut et demoura. Si se fist guider et mener ung jour jusques à l'ostel où il conquist ce beau butin; et firent tant ses guides qu'ilz parlèrent au maistre de léans, auquel il remonstra son piteux cas, priant et requerant, ainsi que droit le porte, qu'il luy baille et assigne, ainsi que à son estat appartient, sa vie honnorablement. Le bourgois luy respondit que de ceste son adventure beaucop luy desplaisoit, combien que en rien il n'en soit cause, n'en quelque fasson que ce soit chargé ne s'en ient. Trop bien est il content pour pitié et aumosne luy faire quelque gracieuse aide d'argent, pource qu'il avoit entrepris de garir sa fille, ce qu'il n'a pas fait; car à luy ne veult en riens estre tenu; luy veult bailler autant en somme que s'il eust sa fille en santé rendue, non pas, comme dit est, qu'il soit tenu de ce faire. Damp cordelier, non content de ceste offre, demande qu'il luy assigne sa vie, remonstrant tout premier comme la fille l'avoit aveuglé en sa presence et d'aultres pluseurs, et à ceste occasion estoit privé de la digne et trèssaincte consecracion du precieux corps de Jhésus, du saint service de l'Eglise, et de la glorieuse inquisicion des docteurs que escript ilz ont sur la saincte Escripture; et par ce point de predicacion plus ne povoit servir le peuple, qui estoit sa totale destruction, car mendiant estoit, et non fondé sinon sur aumosnes, que plus conquester il ne povoit. Quelque chose qu'il allègue ne remonstre, il ne peut finer d'aultre response que ceste presente. Si se tira par devers la justice du parlement du dit Londres, devant lequel fut baillé jour à nostre homme dessus dit. Et quand vint l'heure de plaider sa cause par ung bon advocat bien informé de ce qu'il devoit dire, Dieu scet que pluseurs se rendirent au consistoire pour oyr ce nouvel procès, qui beaucop pleut aux seigneurs du dit parlement, tant pour la nouvelleté du cas que pour les allegations et argumens des parties devant eulz debatans, qui non accoustumées mais plaisantes estoient. Ce procès tant plaisant et nouveau, affin qu'il fust de pluseurs gens congneu, fut en suspens tenu et maintenu assez et longuement; non pas que à son tour de rolle ne fust bien renvoyé et mis en jeu, mais le juger fut differé jusques à la fasson de cestes. Et par ce point celle qui auparavant par sa beauté, bonté et genteté congneue estoit de pluseurs gens, devint notoire à tout le monde par ce mauldit mal de broches, dont en la fin fut garie, ainsi que puis me fut compté.
LA TROYSIESME NOUVELLE,
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.