Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I
Part 17
Le chevalier, quant il l'oyt, fut bien esbahy, et autant courroucé. Si rehurte de plus belle très rudement au guichet, et l'autre de recommencer à grouiller plus fièrement que devant. «Qui est-ce là qui grouille? dist celui de dehors; par la mort bieu! je le sauray. Ouvrez l'huys, ou je le porteray en la place.» Et la bonne gentil femme, qui enrageoit toute vive, saillit à la fenestre, en sa chemise, et dist: «Estes-vous là, faulx chevalier et desloyal? Vous avez beau hurter, vous n'y entrerez pas.--Pourquoy n'y entreray-je pas? dit-il.--Pource, dit-elle, que vous estes le plus desloyal qui jamais femme accointast; et n'estes pas digne de vous trouver avecques gens de bien.--Madamoiselle, dist-il, vous blasonnez très bien mes armes! je ne sçay qui vous meut, car je ne vous ay pas fait desloyauté, que je sache.--Si avez, dist elle, et la plus grande que jamais homme fist à femme.--Non ay, par ma foy, mais dictes moy qui est là dedans.--Vous le savez bien, traistre mauvais, dit-elle, que vous estes.» Et à cest coup bon escuier qui ou lit estoit commença à groutter, contrefaisant le chien, comme par avant. «A dya, dist celuy de dehors, je n'entens point cecy; et ne sceray point qui est ce grouilleur?--Saint Jehan! si ferez», dist-il; et il sault sus d'emprès sa dame, et vint à la fenestre, et dist: «Que vous plaist-il, monseigneur? vous avez tort de nous ainsi reveiller.» Le bon chevalier, quand il cogneut qui parloit à luy, fut tant esbahy que merveilles. Et quand il parla il dist: «Et dont viens tu cy?--Je vien de soupper de vostre maison pour coucher céans.--A male faute», dit-il. Et puis adressa sa parole à la damoiselle et dist: «Mademoiselle, hebergez vous telz hostes céans?--Oy, monseigneur, dit-elle, la vostre mercy qui le m'avez envoyé.--Moy! dit-il; saint Jehan! il n'en est rien; je suys mesme venu pour y tenir ma place, mais c'est trop tard. Et au mains je vous prie, puis que je n'en puis avoir aultre chose, ouvrez moy l'huys, si buray une foiz.--Vous n'y entrerez jà, par Dieu! dit-elle.--Saint Jehan! si fera», dist l'escuier. Et lors descendit et ouvrit l'huys, et s'en vint recoucher, et elle aussi, Dieu scet bien honteuse et mal contente; mais il luy convenoit obeir pour ceste heure. Quand le bon seigneur fut dedans, et il eut alumé de la chandelle, il regarda la belle compaignie dedans le lict, et dist: «Bon preu vous face, madamoiselle, et à vous aussi, mon escuier.--Bien grand mercy, monseigneur», dist il. Mais la damoiselle, qui plus ne povoit si le cueur ne luy sailloit du ventre, ne peut oncques dire ung seul mot, et cuidoit tout certainement que l'escuier fust léans arrivé par l'advertissement et conduicte du chevalier; si luy en vouloit tant de mal qu'on ne le vous saroit dite: «Et qui vous a enseigné la voye de céans, mon escuier? dist le chevalier.--Vostre mulette, monseigneur, dist-il, que je trouvay en bas, au chasteau, quant j'eu souppé avecque vous; elle estoit là seule et esgarée, si luy demanday qu'elle attendoit, et elle me respondit qu'elle n'attendoit que sa housse et vous.--Et pour où aller? dis-je.--Où nous avons de coustume, dist-elle.--Je scay bien, dys-je, que ton maistre ne yra meshuy dehors, car il se va coucher; mais maine moy là où tu scez qu'il va de coustume, et je t'en prie.» Elle en fut contente, si montay sus, et elle m'adressa céans, la sienne bonne mercy.--Dieu mecte en mal an l'orde beste qui m'a encusé, dist le bon seigneur.--Ha! que vous le valez loyaument, monseigneur! dit la damoiselle, quant elle peut prendre la peine de parler. Je voy bien que vous trompez de moy, mais je veil bien que vous sachez que vous n'y arez guères d'honneur. Il n'estoit jà mestier, si vous n'y vouliez plus venir, d'y envoier aultruy soubs umbre de vous; mal vous cognoist qui oncques ne vous vit.--Par la mort bieu! je ne l'y ay pas envoyé, dist-il; mais puis qu'il y est, je ne l'en chasseray pas; et aussi il en y a assez pour nous deux; n'a pas, mon compaignon?--Oy, monseigneur, oy, dit-il, tout à butin, et je le veil; si nous fault boire du marché.» Et lors se tourna vers le dressouer, et versa du vin en une grant tasse qui y estoit, et dist: «Je boy à vous, mon compaignon.--Je vous plege, dit l'autre, mon compaignon», et puis fist verser de l'aultre vin à la damoiselle, qui ne vouloit nullement boire; mais en la fin, voulsit ou non, elle baisa la tasse. «Or ça, dist le gentil chevalier, mon compaignon, je vous lairray cy, besoignez bien, c'est vostre tour aujourdui, le mien sera demain, si Dieu plaist; si vous prie que vous me soiez aussi gratieux, quand vous m'y trouverez, que je vous suys maintenant.--Nostre dame, mon compaignon, si seray je, ne vous doubtez.» Ainsi s'en ala le bon chevalier, et là laissa l'escuier, qui fist le mieulx qu'il peut ceste première nuyt. Et advertit la damoiselle de tout point de toute la verité de son adventure, dont elle fut ung peu plus contente que si l'aultre l'y eust envoyé. Ainsi que avez oy fut la belle damoiselle deceue par la mulette, et contraincte d'obéir au chevalier et à l'escuier, chacun à son tour, dont en la fin elle s'accoustuma et trèsbien le print en patience. Mais tant de bien y eut, que si le chevalier et l'escuier s'entraimoyent bien par avant ceste adventure, l'amour d'entre eulx deux à ceste occasion en fut redublée, qui entre aucuns mal conseillez, eust engendré discort et mortelle hayne.
LA XXXIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS.
Affin que ne soye seclus du trèseureux et hault merite deu à ceulx qui traveillent et labourent à l'augmentacion et accroissement des histoires de ce present livre, je vous racompteray en bref une adventure nouvelle par laquelle l'on me tiendra pour acquitté d'avoir fourny la nouvelle dont j'ay naguères esté sommé. Il est notoire verité que en la ville d'Ostellerie, en Casteloigne, naguères arrivèrent pluseurs frères mineurs, qu'on dit de l'observance, eschassez et deboutez par leur mauvais gouvernement et faincte devocion du royaume d'Espaigne. Et trouvèrent fasson d'avoir accès et entrée devers le seigneur de la dicte ville, qui desjà ancien et chargé d'ans estoit; et tant firent, pour abreger, qu'il leur fonda et fist une trèsbelle église et couvent, et les maintint et entretint toute sa vie le mieulx qu'il peut. Régna après son filz aisné, qui ne leur fist pas mains de bien que son bon père. Et de fait ilz prosperèrent en peu d'ans, si trèsbien qu'ilz avoient suffisaument tout ce qu'on saroit demander par raison en ung couvent de mandians. Et affin que vous sachez qu'ilz ne furent pas oyseux pendant le temps qu'ilz acquisrent ces biens, ilz se misrent à prescher tant en la ville que par les villages voisins, et gaignèrent tout le peuple, et tant firent qu'il n'estoit pas bon crestian qui ne s'estoit à eulx confessé, tant avoient grand bruyt et bon los de bien savoir remonstrer aux pecheurs leurs defaultes. Mais qui les loast et eust bien en grace, les femmes estoient du tout données à eulx, tant les avoienr trouvés sainctes gens de grant charité et de profunde devotion. Or entendez la deception mauvaise et horrible traison que ces faulx ypocrites pourchassèrent à ceulx et celles qui tant de biens de jour en jour leur faisoient: ilz feirent entendre à toutes les femmes generalement de la ville qu'elles estoient tenues à Dieu de rendre le disme de tous leurs biens, «comme au seigneur de telle chose et de telle, à vostre parroisse et curé de telle chose et telle; et à nous vous devez rendre le disme du nombre des foiz que vous couchez charnellement avecques voz mariz. Nous ne prenons sur vous aultre disme, car, comme vous savez, nous ne portons point d'argent; et si n'en querons point, car il ne nous est rien des biens temporelz et transitoires de ce monde. Nous querons et demandons seullement les biens espirtuelz. La disme que nous devez et que nous vous demandons, elle n'est pas des biens temporelz; elle est à cause du saint sacrement que vous avez receu, qui est une chose divine et espirituelle. Et de celuy n'appartient à nul recevoir le disme que à nous seullement, religieux de l'observance.» Les pouvres simples femmes, qui mieulx cuidoient ces bons frères estre anges que hommes terriens, ne refusèrent pas ce disme à paier. Il n'y eust celle qui ne le paya à son tour, de la plus haulte jusques à la maindre; mesmes la dame du seigneur n'en fust pas excusée. Ainsi furent toutes les femmes de la ville appaties à ces vaillans moynes; et n'y avoit celuy d'eulz qui n'eust à sa part de quinze à seize femmes le disme à recevoir; et à ceste occasion, Dieu scet les presens qu'ilz avoient d'elles, tout soubz umbre de devocion. Ceste manière de faire dura beaucop et longuement sans qu'elle venist à la cognoissance de ceulx qui se fussent bien passez de ceste disme nouvelle. Elle fut toutesfoiz en la fin descouverte en la manière qui s'ensuyt: Ung jeune homme nouvellement marié fut prié de soupper à l'ostel d'un de ses parens, et luy et sa femme; et comme ilz retournoient de ce couvine, passans par devant l'église des bons cordeliers dessus ditz, la cloche de l'_Ave Maria_ sonna tout à ce coup, et le bon homme s'enclina sur la terre pour dire ses devocions, et sa femme luy dist: «S'il vous plaisoit, j'entreroye voluntiers dedans ceste eglise pour dire ung _Pater noster_ et ung _Ave Maria_.--Que ferez-vous là dedans à ceste heure? dist le mary; vous y reviendrez bien quand il sera jour, demain ou une aultre foiz.--Je vous requier, dit-elle, que je y aille; par ma foy, je retourneray tantost.--Nostre dame, dist-il, vous n'y entrerez jà maintenant.--Par ma foy, dit-elle, c'est force, il m'y convient aller; je ne demoureray rien; si vous avez haste d'aller à l'ostel, allez tousjours devant, je vous suyvray tout à ceste heure.--Picquez, picquez devant, dit-il, vous n'y avez pas tant à faire; si vous voulez dire _Pater noster_ ne _Ave Maria_, il y a assez place à l'ostel, et vous vauldra autant là le dire que maintenant en ce moustier, où l'en ne voit goute.--A dya! dit-elle, vous direz ce qu'il vous plaira; mais, par ma foy, il fault necessairement que j'entre ung petit dedans.--Et pourquoy? dit-il; voulez-vous aller coucher avecques les frères de léens?» Elle, qui cuidoit à la vérité que son mary sceust bien qu'elle payoit le disme, luy respondit: «Nenny, je n'y veil pas aller coucher, mais je veil aller payer.--Quoy paier? dit-il.--Vous le savez bien, dit-elle, et si le demandez.--Que scay-je bien? dit-il; je ne me mesle pas de voz debtes.--Au mains, dit-elle, savez vous bien qu'il me fault paier le disme.--Quel disme?--Ha hors, dit-elle, c'est ung jamès; et le disme de nuyt de vous et de moy; vous avez bon temps, il fault que je le paye pour nous deux.--Et à qui le payez vous? dit-il.--A frère Eustace. Allez tousjours à l'ostel; si m'y laissez aller que j'en soye quitte: c'est si grant peché de ne le non point paier que je ne suis jamais aise quand je luy doy rien.--Il est meshuy trop tard, dit-il, il est couché passé une heure.--Ma foy, ce dit-elle, je y ay esté ceste année beaucop plus tard; puis qu'on veult paier on y entre à toutes heures.--Allons, allons, dit-il, une nuyt n'y fait rien.» Ainsi s'en retournèrent le mary et la femme mal contens tous deux, la femme qu'on ne l'a pas laissée paier son disme, et le mary, qui se voit ainsi deceu, estoit tout esprins d'ire et de maltalent, qui encores luy redoubloit sa peine qu'il ne l'osoit monstrer. A chef de pièce toutesfoiz, ilz se couchèrent; le mary, qui estoit subtil, interroga sa femme de longue main, si les aultres de la ville ne payoient pas aussi bien ce disme qu'elle fait. «Quoy donc? dit-elle; par ma foy, si font; quel privilége aroyent elles plus que moy? Nous sommes encores seze ou vingt qui le payons à frère Eustace. Ha! il est tant devot! et créez que ce luy est une grand peine et une bien meritoire pacience. Frère Bertholomeu en a autant ou plus, et, entre les aultres, madame est de son nombre. Frère Jacques aussi en a beaucop, et frère Anthoine aussi; il n'y a celuy d'eulx qui n'ayt son nombre.--Saint Jehan, dit le mary, ils n'ont pas oeuvre laissée; or cognois je bien qu'ilz sont beaucop plus devotz qu'ilz ne semblent; et vrayement je les veil avoir céans pour trestous l'un après l'autre les festoier et oyr leurs bonnes devises. Et pource que frère Eustace reçoit le disme de céans, faictes que nous ayons demain bien à disner, car je l'amainray.--Très voluntiers, dit-elle; au mains ne me fauldra-il pas aller en sa chambre pour payer; il le recevra bien céans.--Vous dictes bien, dit-il; or dormons.» Mais créez qu'il n'en avoit garde, et si luy tardoit beaucop qu'il fust jour; et en lieu de dormir il pensa tout à son aise ce qu'il vouloit à lendemain executer. Ce disner vint, et frère Eustace, qui ne sçavoit pas l'intencion de son hoste, fist assez bonne chère dessoubz son chaperon. Et quand il véoit son point, il prestoit ses yeulx à l'ostesse, sans espargner par dessous la table le gracieux jeu des piez, de quoy s'apercevoit et donnoit très bien garde l'oste, sans en faire semblant, combien que ce fust à son prejudice. Après les graces, il appela frère Eustace, et luy dist qu'il luy vouloit monstrer une ymage de Nostre Dame et une belle oroison qui estoit en sa chambre; et il respondit qu'il le verroit voluntiers. Ilz entrèrent dedans, et l'oste ferma l'huys, et puis saisit une grande hache, et dist à nostre cordelier: «Par la mort bieu, beau père, vous ne saulterez jamais d'icy sinon les piez devant, se vous ne confessez verité.--Helas! mon hoste, dist frère Eustace, je vous cry mercy! et que me demandez-vous?--Je vous demande, dit-il, le disme de la disme que vous avez prins sur ma femme.» Quand le cordelier oyt parler du disme, il se pensa bien que ses besoignes n'estoient pas bonnes; si ne sceut que respondre, sinon de crier mercy, et de s'excuser le plus beau qu'il povoit: «Or me dictes, dist l'oste, quel disme est ce que vous prenez sur ma femme et sur les autres?» Le pouvre cordelier estoit tant efferré qu'il ne savoit parler, et ne respondoit mot. «Dictes moy, dist l'oste, la chose comment elle va, par ma foy je vous lairray aller, et ne vous feray jà mal; si non je vous tueray tout roidde.» Quand l'autre se vit asseuré, il ayma mieulx confesser verité et son peché et celuy de ses compaignons et eschapper, que le celer et tenir clos et estre en dangier de perdre sa vie; si dist: «Mon hoste, je vous cry mercy, je vous diray verité. Il est vray que mes compaignons et moy avons fait accroire à toutes les femmes de ceste ville qu'elles doivent le disme des foiz que vous couchez avec elles; elles nous ont creuz, si le payent et jeunes et vieilles; puisqu'elles sont mariées, il n'en y a pas une qui en soit excusée; madame mesmes la paye comme les aultres, ses deux niepces aussi, et generalement nulle n'en est exemptée.--Ha dya, dist l'oste, puis que monseigneur et tant de gens de bien le payent, je n'en doy pas estre quitte, combien que je m'en passasse bien. Or vous en allez, beau père, par tel fin que vous me quitterez le disme que ma femme vous doit.» L'autre ne fut oncques si joyeux quand il se fut sauvé dehors, si dist que jamais n'en demanderoit rien, comme non fist-il, ainsi que vous orrez. Quand l'oste du cordelier fut bien informé de sa femme et de son dismeur de ceste nouvelle disme, il s'en vint à son seigneur et luy compta tout du long le cas du disme, comme il est touché sy dessus. Pensez qu'il fut bien esbahy et dist: «Oncques ne me pleurent ces papelars, et si me jugeoit bien le cueur qu'ilz n'estoient pas telz par dedens qu'ilz se monstroient par dehors. Ha maudictes gens qu'ils sont! maudicte soit l'heure qu'onques monseigneur mon père, à qui Dieu pardoint, les accoincta! Or sommes nous par eulx gastez et deshonorez. Et encore feront-ilz pis s'ils durent longuement. Qu'est-il de faire?--Par ma foy, monseigneur, dit l'autre, s'il vous plaist et semble bon, vous assemblerez tous vos subjects de cette ville: la chose leur touche comme à vous; si leur declarez ceste adventure, et puis arez advis avec eulx de pourveoir au remède, combien que ce soit tard.» Monseigneur le voult; si manda tous ses subjectz mariez tant seullement, et ilz vindrent vers luy; et en la grand sale de son hostel, il leur declara tout au long la cause pourquoy il les avoit assemblez. Si monseigneur fut bien esbahy de prinsault, quand il sceut premier ces nouvelles, aussi furent toutes ces bonnes gens qui là estoient. Les uns disoient: Il les faut tuer; les aultres: Il les fault pendre; les aultres: noyer. Les aultres disoient qu'ilz ne pourroient croire que ce fust verité, et qu'ilz sont trop devotz et de saincte vie. Ainsi dirent longuement les unz d'un et les aultres d'aultre. «Je vous diray, dist le seigneur: nous manderons icy noz femmes, et ung tel maistre Jehan, etc., lequel fera une petite collacion, laquelle enfin cherra à parler des dismes, et leur demandera au nom de nous tous s'elles s'en acquictent, car nous voulons qu'elles soient paiées; nous orrons leur response.» Et après advis sur cela, ilz s'accordèrent tous au conseil et à l'oppinion de monseigneur. Si furent toutes les femmes mariées de la ville mandées; si vindrent en la sale où tous leurs mariz estoient. Monseigneur mesme fist venir madame, qui fut toute esbahie de voir l'assemblée de ce peuple. Ung sergent de par monseigneur commenda faire silence. Et maistre Jehan se mist ung peu au dessus des aultres, et commença sa petite collacion comme il s'ensuyt: «Mesdames et mesdamoiselles, j'ay la charge de par monseigneur qui cy est et ceulx de son conseil vous dire en bref la cause pourquoy vous estes icy mandées. Il est vray que monseigneur, son conseil et son peuple qui cy est, ont tenu à ceste heure ung petit chapitre du fait de leurs consciences; la cause si est qu'ilz ont volunté, Dieu devant, dedans bref temps de faire une belle procession et devote à la loange de Nostre Seigneur Jhesu Crist et de sa glorieuse mère, et à icelluy jour se mettre trestous en bon estat, affin qu'ilz soient mieulx exaulsiez en leurs plus devotes prières et que les oeuvres qu'ils feront soient à celuy jour à Dieu plus agréables. Vous savez assez que, la mercy Dieu, nous n'avons eu nulles guerres de nostre temps, et noz voisins en ont esté terriblement persecutez, et de pestilence et de famine. Quand les aultres en ont esté examinez, nous avons peu dire et encores disons que Dieu nous en a preservez. C'est bien raison que nous cognoissons que ce vient non pas de noz propres vertuz, mais de la seulle large et liberale grace de nostre benoist redempteur, qui huche, appelle, et invite au son des devotes prières qui se font en nostre eglise parochiale, et où nous adjoustons très grand foy et tenons ferme devocion. Le devot couvent des cordeliers de ceste ville nous a beaucop valu et vault à la conservacion des biens dessus dictz. Au surplus nous voulons savoir de vous si vous acquictez à faire ce à quoy vous estez tenues; et combien que nous tenons assez estre en vostre memoire l'obligacion qu'avez à l'église, il ne vous desplaira pas pour plus grand seureté si je vous en touche aucuns des plus gros poincts. Quatre foiz l'an, c'est assavoir à quatre nataulx, vous devez confesser du mains à quelque ung prestre ou religieux ayant sa puissance; et si à chaqu'une foiz receviez vostre créateur, ce seroit trèsbien fait; deux foiz ou une foiz l'an du mains le devez-vous faire. Allez à l'offrande tous les dimanches, et à chacune messe; celles qui en ont la puissance, paiez loyaument les dismes à Dieu, comme de fruiz, de poules, d'aigneaulx, de cochons, et aultres telz usages accoustumez. Vous devez aussi ung aultre disme aux devotz religieux du couvent de saint Françoys, que non voulons expressement qu'il soit payé; c'est celuy qui plus nous touche au cueur, et dont nous desirons plus l'entretenance; et pourtant s'il y a nulles de vous qui en ait fait son devoir aultrement que bien, soit ou par sa negligence ou par faulte de le demander, de le payer s'avance. Vous savez que ces bons religieux ne peuvent venir en voz hostelz querir leur disme, ce leur seroit trop grand peine et trop grand destourbier; il doit bien suffire s'ilz prenent la peine de le recevoir. Véezla partie de ce que je vous ay à dire; reste à savoir celles qui ont paié et celles qui doivent.» Maistre Jehan n'eut pas sitost finé son dire que plus de vingt femmes, toutes à une voix, commencèrent à crier: «J'ay paié, moy; j'ay paié, moy; je ne doy rien; ne moy, ne moy!» D'aultre costé dirent ung cent d'aultres, et generalement toutes, qu'elles ne devoient rien; mesmes saillirent avant quatre ou six belles jeunes femmes qui dirent qu'elles avoient si bien payé qu'on leur devoit sur le temps advenir, à l'une quatre foiz, à l'autre six, à l'autre dix. Il y avoit aussi d'autre costé je ne scay quantes veilles qui ne disoient mot; et maistre Jehan leur demanda s'elles avoient bien payé leur disme, et elles respondirent qu'elles avoient faict traicté avec les cordeliers. «Comment, dit-il, ne paiez vous pas? vous devriez semondre et contraindre les aultres de ce faire, et vous mesmes faictes la faulte!--Dya, ce dit l'une, ce n'est pas par moy; je me suis plusieurs foiz presentée de faire mon devoir, mais mon confesseur n'y veult jamais entendre; il dist tousjours qu'il n'a loisir.--Saint Jehan, dirent les aultres veilles, nous avons converty par traicté fait avec eulx la disme que devons en toille, en drap, en coussins, en bancquiers, en oreilliers, et en aultres telles bagues; et ce par leur conseil et advertissement, car nous amerions mieulx à paier comme les aultres.--Nostre Dame, dist maistre Jehan, il n'y a point de mal, c'est trèsbien fait.--Elles s'en peuvent bien aller quand leur plaira, monseigneur, dist maistre Jehan; ne font pas?--Oy, dit-il; mais quoy que soit, que ce disme ne soye pas oublyé.» Quand elles furent toutes hors de la sale, l'huis fut serré; si n'y eut celuy des demourez qui ne regardast son compaignon. «Or ça, dist monseigneur, qu'est-il de faire? Nous sommes acertenez de la traïson que ces ribaulx moynes nous ont faicte par l'un d'eulx et par noz femmes; il ne nous fault plus de tesmoings.» Après pluseurs et diverses opinions, la finale et derrenière resolucion si fut, qu'ils yront bouter le feu ou couvent, et brulleront et moynes et moustier. Si descendirent en bas en la ville, et vindrent au monastère; et ostèrent hors le _Corpus Domini_, et aucuns aultres reliquiaires, et l'envoyèrent en la parroisse; et puis, sans plus enquerre, boutèrent le feu en divers lieux léens, et ne s'en partirent tant que tout fut consumé, et moynes, et convers, et eglise, et dortoir, et le surplus des edifices, dont il avoit foison léens. Ainsi achetèrent bien chèrement les pouvres cordeliers le disme non accoustumé qu'ilz misrent sus. Dieu mesmes, qui n'en povoit mais, en eut bien sa maison brullée.
LA XXXIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.