Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I

Part 16

Chapter 163,874 wordsPublic domain

N'a pas cent ans d'huy que ung gentilhomme de ce royaume voulut savoir et esprouver l'aise qu'on a en mariage; et, pour abreger, fist tant que le très desiré jour de ses nopces fut venu. Après les bonnes chères et aultres passetemps accoustumez, l'espousée fut couchée, et il a chef de pièce la suyvit et se coucha au plus près d'elle, et sans delay bailla l'assault incontinent à sa forteresse, et tellement qu'en peu d'heure, quelque meschef que ce fust, il entra ens et la gaigna; mais vous devez entendre qu'il ne fist pas ceste conqueste sans faire foison d'armes qui longues seroient à racompter, car ainçois qu'il venist au donjon du chastel, et force luy fut de gaigner et emporter boulevars, baillés, et aultres plusieurs fors dont la place estoit bien garnye, comme celle qui jamais n'avoit esté prinse, dont fust encores nouvelle, et que nature avoit mis en defense. Quand il fut maistre de la place, il rompit seulement une lance, et lors cessa l'assault et ploya l'oeuvre. Or ne fait pas à oublier que la bonne damoiselle, qui se vit en la mercy de ce gentilhomme son mary, qui desjà avoit fourragié la pluspart de son manoir, luy voulut monstrer ung prisonnier qu'elle tenoit en ung trèssecret lieu encloz et enserré; et pour parler plain, elle se delivra, cy prins cy mis, après ceste première course, d'ung trèsbeau filz, dont le pouvre mary se trouva si honteux et tant esbahy qu'il ne savoit sa manière si non de soy taire. Et pour honesteté et pitié de ce cas, il servit la mère et l'enfant de ce qu'il savoit faire. Mais créez que la pouvre gentil femme à cest coup gecta ung bien hault et dur cry, qui de pluseurs fut clerement oy et entendu, qui cuidoient à la vérité qu'elle gectast ce cry à la despuceller, comme c'est la coustume en ce royaume. Pendant ce temps, les gentilzhommes de l'ostel où ce nouvel marié demouroit vindrent hurter à l'huys de ceste chambre et apportèrent le chaudeau; ilz hurtèrent beaucop sans ce que ame respondist. L'espousée en estoit bien excusée, et l'espousé n'avoit pas cause de trop hault caqueter: «Et qu'est ce cy? dirent-ilz, et n'ouvrirez-vous pas l'huys? Par ma foy, si vous ne vous hastez, nous le romperons; le chaudeau que nous vous apportons sera tantost tout froit.» Et lors commencèrent à rehurter de plus belle. Et le nouveau maryé n'eust pas dit ung mot pour cent francs, dont ceulx de dehors ne savoient que penser, car il n'estoit pas muet de coustume. Au fort il se leva, et print une robe longue qu'il avoit, et laissa ses compaignons entrer dedans, qui tantost demandèrent si le chaudeau estoit gaigné; et qu'ilz l'apportoient à l'adventure. Et lors fut ung d'entre eulx qui couvrit la table et mist le beau bancquet dessus, car ilz estoient en lieu pour ce faire, et où rien n'estoit espergné en tel cas et aultres semblables. Ilz s'assirent tous au menger, et bon mary print sa place en une chaize à doz assez près de son lit, tant simple et tant piteux qu'on ne le vous sauroit dire. Et quelque chose que les aultres dissent, il ne sonnoit pas ung mot, mais se tenoit comme une droite statue ou une ydole en quetaille: «Et qu'est cecy? dit l'un, et ne prenez vous point garde à la bonne chère que nous fait nostre hoste? encores a-il à dire ung seul mot.--A dya, dit l'autre, ses bourdes sont rabaissées.--Par ma foy, dit le tiers, mariage est chose de grant vertu: regardez quand pour une heure qu'il a esté marié il a jà perdu la force de sa langue! S'il l'est jamais longuement, je ne donneroye pas maille du surplus.» Et à la verité dire, il estoit auparavant ung trèsgracieux farseur, et tant bien luy séoit que merveilles; et ne disoit jamais une parolle puis qu'il estoit de gogues qu'elle n'apportast sa risée avec elle; mais il en est à ceste heure bien rebouté. Ces gentilzhommes buvoient d'autant et d'autel, et à l'espousé et à l'espousée, mais au dyable des deux s'il avoit fain de boire; l'un enragoit tout vif et l'aultre n'estoit pas mains en malaise: «Je ne me cognois en ceste manière, dist ung gentil homme, il nous fault festoier de nous mesmes. Je ne vy jamais, moy, homme de si hault esternu si tost rassis pour une femme; j'ay veu qu'on n'oyst pas Dieu tonner en une compaignie où il fust; et il se tient plus coy que ung feu couvert. A dya! ses haultes parolles sont bien bas entonnées maintenant.--Je boy à vous, noz amys», disoit l'autre. Mais il n'estoit pas plegé: car il jeunoit de boire, de menger, de bonne chère faire, et de parler. Non pourtant à chef de pièce, quand il eust bien esté ramponné sur ce et rigolé de ses compaignons, et, comme ung sanglier mis aux abaiz de tous coustez, il dit: «Messeigneurs, quant je vous ay bien entendu qui me semonnez de parler, je veil bien que vous sachez que j'ay bien cause de beaucop penser, et de me taire trèstout coy; et si suis seur qu'il n'y a nul de vous qui n'en fist autant s'il en avoit le pourquoy comme j'ay. Et par la mort bieu, se j'estoie aussi riche que le roy, que monseigneur, et que tous les princes chrestians, si ne saroys-je fournir ce que m'est apparent d'avoir à entretenir: véezcy pour un pouvre coup que j'ay accollée ma femme elle m'a fait ung enfant. Or regardez, si à chacune foiz que je recommenceray elle en fait autant, de quoy je pourray nourrir le mesnage?--Comment! ung enfant? dirent ses compaignons.--Voire, vrayement ung enfant, dit-il; véezcy de quoy, regardez.» Et lors se tourne vers son lit et lève la couverture et leur monstre et la mère et l'enfant. «Tenez, dit-il, véezla la vache et le veau, suis-je pas bien party?» Pluseurs de la compaignie furent bien esbahiz et pardonnèrent à leur hoste sa simple chère; et s'en allèrent chacun à sa chacune. Et le pouvre nouveau marié habandonna ceste première nuyt la nouvelle acouchée, et, doubtant que elle n'en fist une aultre foiz autant, oncques depuis ne s'y trouva.

LA XXXe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR.

Il est vray comme l'Euvangile, que trois bons marchans de Savoye se mirent à chemin avecques leurs trois femmes pour aller en pélerinage à Saint Anthoine de Viennois; et pour y aller plus devotement et rendre à Dieu et à monseigneur saint Anthoine leur voyage plus agréable, ilz conclurent entre eulx et avec leurs femmes, dès le partir de leurs maisons, que tout le voyage ilz ne coucheroient pas avec elles, mais en continence yront et viendront. Ilz arrivèrent ung soir en la ville de Chambery, et se logèrent à ung trèsbon logis, et firent au souper trèsbonne chère, comme ceulx qui avoient trèsbien de quoy, et qui trèsbien le sceurent faire; et croy et tiens fermement que si n'eust esté le veu du voyage, que chacun d'eulx eust couché avec sa chacune. Toutefoiz ainsi n'en advint pas, car quand il fut heure de soy retraire, les femmes donnèrent la bonne nuyt à leurs mariz et les laissèrent, et se boutèrent en une chambre au plus près, où elles avoient fait couvrir chacune son lit. Or devez vous savoir que ce soir propre arrivèrent léans trois cordeliers qui s'en alloient à Genève, qui furent ordonnez à coucher en une chambre non pas trop loingtaine de la chambre aux marchandes. Lesquelles, puis qu'elles furent entre elles, commencèrent à deviser de cent mille propos, et sembloit, pour trois qu'il y en avoit, de quoy on oyoit la noise qu'il suffiroit oir d'un quarteron. Ces bons cordeliers, oyans ce bruit de femmes, saillirent de leur chambre sans faire effroyt ne bruit, et tant approuchèrent de l'huys sans estre oiz, qu'ilz perceurent par les pertus ces trois belles damoiselles, qui se couchèrent chacune à part elle en ung beau lit assez grand et large pour le deuxième recevoir d'aultre cousté; puis se revirent, et entendirent leurs maris qui se couchoient en l'autre chambre. Cela fait, ils rentrèrent en leur chambre, et puis dirent que fortune et honneur à ceste heure leur court sus, et qu'ilz ne sont pas dignes d'avoir jamais bonne adventure, si ceste, qu'ilz n'ont pas pourchassée, par lascheté leur eschappoit. «De fait, dit l'un, il ne fault aultre deliberacion en nostre fait; nous sommes trois et elles trois, chacun prenne sa place quand elles seront endormies.» S'il fut dit, aussi fut il fait; et si bien vint à ces bons frères qu'ilz trouvèrent la clef de la chambre aux femmes dedans l'huys; si l'ouvrirent si très souef qu'ilz ne furent de ame oiz. Ils ne furent pas si folz, quand ilz eurent gaigné ce premier fort, pour plus seurement assaillir l'autre, qu'ilz ne tirassent la clef dedans et resserrèrent trèsbien l'huys; et puis après, sans plus enquerre, chacun print son quartier, et commencèrent à besoigner chacun du mieux qu'ilz peurent. Mais le bon fut car l'une cuydant avoir son mary parla et dist: «Et que voulez-vous faire, ne vous souvient il de vostre veu?» Et le bon cordelier ne disoit mot, mais faisoit ce pour quoy il vint de si grand cueur, qu'elle ne se peut tenir de luy aider à parfournir. Les aultres deux, d'aultre part, n'estoient pas oiseux; et ne savoient que penser ces bonnes femmes, qui mouvoit leurs mariz de si tost rompre et casser leur promesse. Neantmains toutesfoiz, elles qui doivent obéir, le prindrent bien en patience, sans dire mot, chacune doubtant d'estre oye de sa compaigne, car il n'y avoit celle à la vérité qui ne cuidast ce bien avoir seulle et emporter. Quand ces bons cordeliers eurent tant fait que plus ne povoient, ilz se partirent sans dire mot, et retournèrent en leur chambre, chacun comptant son adventure. L'ung avoit rompu trois lances, l'aultre quatre, l'aultre six. Oncques gens ne furent tant eureux. Ilz se levèrent par matin, pour toute seureté, et tirèrent pays. Et ces bonnes femmes, qui pas n'avoient toute la nuyt dormy, ne se descouchèrent pas trop matin, car sur le jour sommeil les print, qui les fist lever sur le tard. D'aultre costé leurs maris, qui avoient assez bien beu le soir, et qui s'attendoient à l'appeau de leurs femmes, dormoyent au plus fort à l'heure que ès aultres jours avoient jà cheminé deux lieues. Au fort elles se levèrent après le repos du matin, et s'abillèrent au plus roidde qu'elles peurent, non point sans parler. Et entre elles celle qui avoit la langue plus preste ala dire: «Entre vous, mes damoiselles, comment avez-vous passé la nuyt? Voz mariz vous ont ilz reveillées comme a fait le mien? Il ne cessa ennuyt de faire la besoigne.--Saint Jehan! dirent-elles, si vostre mary a bien besoigné ennuyt, les nostres n'ont pas esté oyseux; ilz ont tantost oublié ce qu'ilz promisrent au partir, et creez qu'on ne leur oblyra pas à dire.--J'en adverty trop bien le mien, dist l'une, quand il commença, mais il n'en laissa oncques pourtant l'euvre: car, comme ung homme affamé, pour deux nuiz qu'il a couché sans moy, il a fait rage de diligence.» Quand elles furent prestes, elles vindrent trouver leurs mariz, qui desjà estoient comme tous prestz et en pourpoint: «Bon jour, bon jour à ces dormeurs, dirent-elles.--La vostre mercy, dirent-ilz, qui nous avez si bien huchez.--Ma foy, dit l'une, nous avions plus de regret à vous appeller matin que vous n'avez fait ennuyt de conscience de rompre et casser vostre veu.--Quel veu? dit l'un.--Le veu que vous feistes au partir, dit-elle, de point coucher avec vostre femme.--Et qui y a couché? dit-il.--Vous le savez bien, dit-elle, et aussi fais-je.--Et moy aussi, dit sa compaigne; véez là mon mary, qui ne fut pieça si rude qu'il fut la nuyt passée; et s'il n'éust si bien fait son devoir je ne seroye pas si contente de la ronteure de son veu; mais au fort je le passe, car il a fait comme les jeunes enfans, qui voulent emploier leur bature quant ilz ont deservy le punir.--Saint Jehan! si a fait le mien, dit la tierce, mais au fort je n'en feray jà procès; si mal y a, il en est cause.--Et je tien par ma foy, dit l'un, que vous radoubtez, et que vous estez yvres de dormir. Quant est de moy, j'ay icy couché tout seul et n'en party ennuyt.--Non ay-je moy, dit l'aultre.--Ne moy, par ma foy, dit le tiers; je ne voudroye pour rien avoir enfraint mon veu. Et si cuide estre seur de mon compère, qui cy est, et de mon voisin, qu'ilz ne l'eussent pas promis pour si tost l'oblier.» Ces femmes commencèrent à changer coleur, et se doubtèrent de tromperie, dont l'un des mariz d'elles tantost se donna garde, et luy jugea le cueur la verité du fait. Si ne leur bailla pas induce de respondre; ainçois, faisant signe à ses compaignons, dist en riant: «Par ma foy! mes damoiselles, le bon vin de séans et la bonne chière du soir passé nous ont fait oublier nostre promesse; si n'en soyez jà mal contentes. A l'adventure, se Dieu plaist, nous avons fait ennuyt, à vostre ayde, chascun ung bel enfant, qui est chose de si hault merite qu'elle sera suffisante d'effacer la faulte du cassement de nostre veu.--Or, Dieu le veille, dirent-elles. Mais ce que si affermement disiez que n'aviez pas esté vers nous nous a fait ung petit doubter.--Nous l'avons fait tout au propos, dit l'autre, affin d'oyr que vous diriez.--Et vous avez double peché, comme de faulser vostre veu et de mentir à escient, et nous mesmes avez beaucop troublées.--Ne vous chaille non, dit-il, c'est pou de chose, mais allez à la messe et nous vous suivrons.» Elles se mirent au chemin devers l'eglise, et leur mariz ung pou demourèrent sans les suyvir trop raidde, puis dirent tous ensemble, sans en mentir de mot: «Nous sommes trompez, ces dyables de cordeliers nous ont deceuz; ilz se sont mis en nostre place et nous ont monstré nostre folie, car, si nous ne voulions pas coucher avec noz femmes, il n'estoit jà mestier de les faire coucher hors de nostre chambre; et s'il y avoit dangier de lictz, la belle paillasse est en saison.--Dya! dit l'ung d'eulx, nous en sommes chastiez pour une aultre foiz; et au fort il vault mieulx que la tromperie soit seulement sceue de nous que de nous et d'elles, car le dangier y est bien grand s'il venoit à leur congnoissance. Vous oyez par leur confession que ces ribaulx moynes ont fait merveilles d'armes, et espoir plus et mieulx que nous ne savons faire. Et s'elles le savoient, elles ne se passeroient pas pour ceste foiz seulement; s'en est mon conseil que nous l'avalons sans mascher.--Ainsi m'aist Dieu, ce dit le tiers, mon compère dit trèsbien; quant à moy je rappelle mon veu, et n'ay pas intencion de plus me mettre en ce dangier.--Puis que vous le voulez, dirent les deux aultres, et nous vous ensuyvrons.» Ainsi couchèrent tout le voyage et femmes et mariz ensemble, dont ilz se gardèrent trop bien de dire la cause qui ad ce les mouvoit. Et quand les femmes virent ce, ce ne fut pas sans demander la cause de ceste raherce; et ilz respondirent, par couverture, puis qu'ilz avoient commencé de leur veu entrerompre, il ne restoit que du parfaire. Ainsi furent les trois marchans deceuz des trois bons cordeliers, sans ce qu'il venist à la cognoissance de celles qui bien en fussent mortes de dueil s'elles en sceussent la vérité, comme on en voit tous les jours morir de maindre cas et à mains d'achoison.

LA XXXIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA BARRE.

Ung gentilhomme de ce royaume, escuyer bien renommé et de grand bruit, devint amoureux, à Rouen, d'une trèsbelle damoiselle, et fist toutes ses diligences de parvenir à sa grace. Mais fortune luy fut si contraire, et sa dame si peu gracieuse, qu'enfin il abandonna sa queste comme par desespoir. Il n'eut pas trop grand tort de ce faire, car elle estoit ailleurs pourveue, non pas qu'il en sceust rien, combien qu'il s'en doubtast, toutesfoiz celuy qui en joissoit, qui chevalier et homme de grand auctorité estoit, n'estoit pas si peu privé de luy qu'il n'estoit guères chose au monde qu'il ne se fust bien à luy descouvert sinon de ce cas. Trop bien luy disoit-il souvent: «Par ma foy, mon amy, je veil bien que tu saches que j'ay ung retour en ceste ville dont je suis beaucop assoté; car quand je suis par force de traveil si rebouté, qu'on ne tireroit point de moy une lyeuette de chemin, si je me treuve vers elle, je suis homme pour en faire trois ou quatre, voire les deux tout d'une alaine.--Et n'est-il requeste, ne prière, disoit l'escuier, que je vous sceusse faire, que je sceusse tant seulement le nom de celle?--Nenny, par ma foy, dist l'autre, tu n'en sceras plus avant.--Or bien, dist l'escuier, quand je seray si eureux que d'avoir rien de beau, je vous seray aussi pou privé que vous m'estes estrange.» Advint ce temps pendant que ce bon chevalier le prya de soupper au chasteau de Rouen, où il estoit logé. Et il y vint, et firent trèsbonne chère, et quand le soupper fut passé et aucun pou de devises après, le gentil chevalier, qui avoit heure assignée d'aller vers sa dame, donna congé à l'escuier, et dit: «Vous savez que nous avons beaucop demain à besoigner, et qu'il nous fault lever matin pour telles matères, et pour telles, qu'il fault expedier; c'est bon de nous coucher de bonne heure, et pour ce je vous donne la bonne nuyt.» L'escuier, qui estoit subtil, ce voyant, se doubta tantost que ce bon chevalier vouloit aller courre, et qu'il se couvroit des besoignes de lendemain pour luy donner congié, mais il n'en fist quelque semblant, ainçois dist en prenant congié et donnant la bonne nuyt: «Monseigneur, vous dictes bien, levez vous matin et aussi feray-je.» Quand ce bon escuier fut en bas descendu, il trouva une petite mulette au pié des degrez du chasteau, et ne vit ame qui la gardast; et pensa tantost que le page qu'il avoit encontré en descendant alloit querir la housse de son maistre, et aussi faisoit-il. «Ha! dit-il en soy mesmes, mon hoste ne m'a pas donné congé de si haulte heure sans cause; véezcy sa mulette qui n'attent aultre chose que je soie en voye, pour porter son maistre où l'on ne veult pas que je soye. Ha! mulette, dist-il, si tu savoies parler que tu diroies de bonnes choses; je te pry que tu me maines où ton maistre veult estre.» Et à cest coup il se fist tenir l'estrief par son paige, et luy mist la rene sur le col, et la laissa aller où bon luy sembla tout le beau pas. Et la bonne mulette le mena par rues et ruelles, deçà et delà, tant qu'elle se vint arrester au devant d'un petit guichet qui estoit en une rue oblicque où son maistre avoit acoustumé de venir, qui estoit l'huys du jardin de la damoiselle qu'il avoit tant amée et par desespoir abandonnée. Il mist pié à terre, et puis hurta ung petit coup au guichet, et une damoiselle qui faisoit le guet par une faulse treille, cuidant que ce fust le chevalier, s'en vint en bas et ouvrit l'huys, et dist: «Monseigneur, vous soiez bien venu, véezla madamoiselle en sa chambre qui vous attend.» Elle ne le congneut pas, pource qu'il estoit tard, et avoit une cornette de veloux devant son visage. Et le bon escuier respondit: «Je vois vers elle.» Et puis dit à son paige tout bas en l'oreille: «Va t'en bien à haste, et remaine la mulette où je la prins, et puis t'en va coucher.--Si feray-je, monseigneur, dit-il.» La damoiselle reserra le guichet, et s'en retourna en sa chambre. Et nostre bon escuier, trèsfort pensant à sa besoigne, marche trèsasseurement vers la chambre où sa dame estoit, laquelle il trouva desjà mise en sa cotte simple, la grosse chayne d'or au col. Et comme il estoit gracieux, courtois, et bien enparlé, la salua bien honorablement, et elle, qui fut tant esbahie que si cornes luy venissent, de prinsault ne sceut que respondre, sinon à chef de pièce elle luy demanda qu'il queroit léens, et dont il venoit à ceste heure, et qui l'avoit bouté dedans. «Madamoiselle, dit-il, vous povez assez penser que si je n'eusse eu aultre aide que moy mesmes je ne fusse pas icy; mais la Dieu mercy, ung qui a plus grant pitié de moy que vous n'avez encores eu, m'a fait cest avantage.--Et qui vous y a amené, sire? dit-elle.--Par ma foy, madamoiselle, je ne le vous quier jà celer: ung tel seigneur, c'est assavoir son hoste du soupper, m'y a envoié.--Ha! dit-elle, le traistre et desloyal chevalier qu'il est, se trompe-il en ce point de moy? Or bien, bien, j'en seray vengée quelque jour.--Ha! madamoiselle, ce n'est pas bien dit à vous, car ce n'est pas traïson de faire plaisir à son amy, et luy faire secours et service quand on le peut faire. Vous savez bien la grand amytié qui est de pieça entre luy et moy, et qu'il n'y a celuy qui ne dye à son compaignon tout ce qu'il a sur le cueur. Or est ainsi qu'il n'y a pas long temps que je luy comptay et confessay tout le long la grant amour que je vous porte, et que à ceste cause je n'avoie un seul bien en ce monde; et si par aucune fasson je ne parvenoye à vostre bonne grace, il ne m'estoit pas possible de longuement vivre en ce doloreux martire. Quand le bon seigneur a cogneu à la verité que mes parolles n'estoient pas faintes, doubtant le grant inconvenient qui m'en pourroit sourdre, a esté bien content de moy dire ce qui est entre vous deux; et ayme mieulx vous abandonner en me sauvant la vie, qu'en me perdant maleureusement vous entretenir. Et si vous estiez telle que vous devriez, vous n'eussez pas tant attendu de bailler confort et garison à moy vostre obéissant serviteur, qui savez certainement que je vous ay loyaument servie et obéye.--Je vous requier, dit-elle, que vous ne me parlez plus de cela, et si vous en allez d'icy. Maudit soit celuy qui vous y fist venir!--Savez-vous qu'il y a, madamoiselle? dit-il; ce n'est pas mon intencion de partir d'icy qu'il ne soit demain.--Par ma foy, dit-elle, si ferez tout maintenant.--Par la mort bieu, non feray, car je coucheray avec vous.» Quand elle vit que c'estoit à bon escient et qu'il n'estoit pas homme pour enchacier par rudes parolles, elle luy cuida donner congié par doulceur, et dist: «Je vous prie tant que je puis, allez vous en pour meshuy; et par ma foy une aultre foiz je feray ce que vous vouldrez.--Dya, dit-il, n'en parlez plus, car je coucheray céans.» Et lors commence à soy despoiller, et prend la damoiselle et la baise et la maine bancqueter, et fist tant, pour abreger, qu'elle se coucha et luy d'emprès elle. Ils n'eurent guères esté couchez, et plus couru d'une lance, quand véezcy bon chevalier qui va venir sur sa mullette, et vient hurter au guichet. Et le bon escuier qui l'oyt le cogneut tantost; si commence à grouiller, contrefaisant le chien trèsfièrement.