Les Cent Jours 1 2 Memoires Pour Servir A L Histoire De La Vie
Chapter 11
La possession de cette place était pour Napoléon de la plus haute importance. Elle lui offrait un point d'appui, des munitions, des armes, de l'artillerie. Il ne put dissimuler son extrême contentement, et répéta plusieurs fois à ses officiers: «Tout est décidé maintenant; nous sommes sûrs d'aller à Paris.» Il questionna longuement Labédoyère sur Paris et sur la situation générale de la France. Ce jeune colonel, plein de nobles sentimens, s'exprimait avec une franchise, qui quelquefois interdisait Napoléon. «Sire, lui disait-il, les Français vont tout faire pour Votre Majesté, mais il faut aussi que Votre Majesté fasse tout pour eux: _plus d'ambition, plus de despotisme: nous voulons être libres et heureux_. Il faut abjurer, Sire, ce système de conquête et de puissance qui a fait le malheur de la France et le vôtre.--Si je réussis, répondait Napoléon, je ferai tout ce qu'il faudra faire pour remplir l'attente de la nation. Son bonheur m'est plus cher que le mien. C'est pour la rendre libre et heureuse que je me suis jeté dans une entreprise qui pouvait ne pas avoir de succès et me coûter la vie; mais nous aurions eu la consolation de mourir sur le sol de la patrie.--Et de mourir, ajoutait Labédoyère, pour son honneur et sa liberté.»
L'Empereur donna l'ordre de faire imprimer dans la nuit ses proclamations, et dépêcha des émissaires sur tous les points, pour annoncer qu'il était entré à Grenoble; que l'Autriche était pour lui; que le roi de Naples le suivait avec quatre-vingt mille hommes...; enfin, pour décourager, intimider, retenir par de fausses terreurs, de fausses confidences, les partisans et les agens du gouvernement royal.
Les proclamations, affichées avec profusion, produisirent à Grenoble, comme à Gap, la plus vive sensation. Jamais, en effet, on n'avait parlé à l'orgueil national, au patriotisme, aux nobles passions de l'âme, avec plus de charme, de force et d'éloquence; les soldats et les citoyens ne se lassaient point de les relire et de les admirer. Tout le monde voulait les avoir; les voyageurs et les habitans des pays voisins en reçurent une immense quantité, qu'ils se chargèrent de répandre sur leur passage, et d'envoyer de tous côtés.
Le lendemain 8, le clergé, l'état-major, la cour impériale, les tribunaux et les autorités civiles et militaires vinrent reconnaître Napoléon et lui offrir leurs félicitations. Il causa familièrement avec les juges, de l'administration de la justice; avec le clergé, des besoins du culte; avec les militaires, des armées; avec les officiers municipaux, des souffrances du peuple, des villes et des campagnes, et les enchanta tous par la variété de ses connaissances et la bienveillance de ses intentions. Il leur dit ensuite: «J'ai su que la France était malheureuse; j'ai entendu ses gémissemens et ses reproches, je suis venu avec les fidèles compagnons de mon exil, pour la délivrer du joug des Bourbons... leur trône est illégitime... mes droits à moi m'ont été déférés par la nation, par la volonté unanime des Français; ils ne sont autres que les droits du peuple... je viens les reprendre, non pour régner, le trône n'est rien pour moi; non pour me venger, je veux oublier tout ce qui a été dit, fait et écrit depuis la capitulation de Paris: mais pour vous restituer les droits que les Bourbons vous ont ôté; et vous arracher à la glèbe, au servage, et au régime féodal dont ils vous menacent... J'ai trop aimé la guerre, je ne la ferai plus; je laisserai mes voisins en repos; nous devons oublier que nous avons été les maîtres du monde... je veux régner pour rendre notre belle France libre, heureuse et indépendante, et pour asseoir son bonheur sur des bases inébranlables; _je veux être moins son souverain, que le premier et le meilleur de ses citoyens_. J'aurais pu venir attaquer les Bourbons avec des vaisseaux et des flottes nombreuses. Je n'ai voulu des secours ni de Murat, ni de l'Autriche. Je connais mes concitoyens et les défenseurs de la patrie; et je compte sur leur patriotisme.»
L'audience finie, l'Empereur fut passer la revue de la garnison composée de cinq à six mille hommes. Lorsqu'il parut, le ciel fut obscurci, par la multitude de sabres, de baïonnettes, de bonnets de grenadiers, de schacots, etc., que le peuple et les soldats élevaient en l'air au milieu des plus vives démonstrations de mouvement et d'amour.
Il adressa quelques mots au peuple, qui ne purent être entendus, et se rendit sur le front du 4ème d'artillerie. «C'est parmi vous, leur dit-il, que j'ai fait mes premières armes. Je vous aime tous comme d'anciens camarades; je vous ai suivis sur le champ de bataille, et j'ai toujours été content de vous. Mais j'espère que nous n'aurons pas besoin de vos canons: il faut à la France de la modération et du repos. L'armée jouira, dans le sein de la paix, du bien que je lui ai déjà fait, et que je lui ferai encore. Les soldats ont retrouvé en moi leur père: ils peuvent compter sur les récompenses qu'ils ont méritées.»
Après cette revue, la garnison se mit en marche sur Lyon.
Le soir, Napoléon écrivit à l'Impératrice et au prince Joseph. Il le chargea de faire connaître à Rome, à Naples, à Porto-Ferrajo que son entreprise paraissait devoir être couronnée du plus prompt et du plus brillant succès. Les courriers partirent avec fracas, et l'on ne manqua pas de publier, qu'ils allaient porter à l'Impératrice la nouvelle du retour de l'Empereur, et l'ordre de venir, elle et son fils, le rejoindre sur le champ.
Le 9, l'Empereur signala le l'établissement du pouvoir impérial par trois décrets. Le premier ordonnait d'intituler les actes publics et de rendre la justice en son nom, à compter du 15 mars. Les deux autres organisaient les gardes nationales des cinq départemens des Hautes et Basses-Alpes, de la Drôme, du Mont-Blanc et de l'Isère, et confiait à l'honneur et au patriotisme des habitans de la 7ème division les places de Briançon, de Grenoble, du fort Barreaux, Colmar, etc.
Au moment de partir, il adressa aux habitans du département de l'Isère la proclamation suivante.
CITOYENS! lorsque dans mon exil j'appris tous les malheurs qui pesaient sur la nation, que tous les droits du peuple étaient méconnus, et qu'on me reprochait le repos dans lequel je vivais, je ne perdis pas un moment; je m'embarquai sur un frêle navire; je traversai les mers au milieu des vaisseaux de guerre de différentes nations; je débarquai seul sur le sol de la patrie, et je n'eus en vue que d'arriver avec la rapidité de l'aigle dans cette bonne ville de Grenoble, dont le patriotisme et l'attachement à ma personne m'étaient particulièrement connus. Dauphinois, vous avez rempli mon attente.
J'ai supporté, non sans déchirement de coeur, mais sans abattement, les malheurs auxquels j'ai été en proie il y a un an; le spectacle que m'a offert le peuple sur mon passage m'a vivement ému. Si quelques nuages avaient pu altérer la grande opinion que j'avais du peuple Français, ce que j'ai vu m'a convaincu qu'il était toujours digne de ce nom de grand peuple dont je le saluai il y a vingt ans.
Dauphinois! sur le point de quitter vos contrées, pour me rendre dans ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de vous exprimer toute l'estime que m'ont inspirée vos sentimens élevés. Mon coeur est tout plein des émotions que vous y avez fait naître; j'en conserverai toujours le souvenir.
La nouvelle du débarquement de l'Empereur ne parvint à Paris que dans la nuit du 5 Mars; elle transpira le 6; et le 7, parut dans le _Moniteur_, sans autre détail, une proclamation royale qui convoquait sur le champ les Chambres, et une ordonnance qui mettait _hors la loi_ Napoléon et tous ceux qui le suivraient ou lui prêteraient assistance[48].
Le 8, le Moniteur et les autres journaux annoncèrent que Bonaparte était débarqué avec onze cents hommes, dont la plupart l'avaient déjà abandonné; que, suivi de quelques individus seulement, il errait dans les montagnes, qu'on lui refusait des vivres, qu'il manquait de tout, et que, poursuivi et bientôt cerné par les troupes détachées contre lui, de Toulon, de Marseille, de Valence, de Grenoble, il ne tarderait point à expier sa criminelle et téméraire entreprise.
Cette nouvelle frappa d'étonnement tous les partis et leur fit éprouver, suivant leurs opinions et leurs sentimens, des impressions différentes.
Les mécontens ne doutaient point du succès de l'Empereur et de la perte des Bourbons.
Les courtisans regrettaient qu'il n'y eût pas assez de danger dans cette entreprise audacieuse et folle, pour donner au moins quelque prix à leur dévouement.
Les émigrés la regardaient en pitié, la tournaient en ridicule; et s'il ne leur eût fallu que des plaisanteries, des injures et des fanfaronades pour battre Napoléon, leur victoire n'eût point été douteuse.
Le gouvernement lui-même partagea leur jactance et leur sécurité.
De nouvelles dépêches ne tardèrent point à faire connaître les progrès de Napoléon.
Le Comte d'Artois, le Duc d'Orléans et le Maréchal Macdonald partirent précipitamment pour Lyon.
Les députés s'assemblèrent.
Les royalistes furent inquiets; on les rassura.
Le Comte d'Artois, dit-on, à la tête de quinze mille Gardes nationaux et de dix mille hommes de troupes de ligne, doit l'arrêter en avant de Lyon.
Le général Marchand, le général Duvernet, le prince d'Essling, le duc d'Angoulême se portent sur ses derrières et lui fermeront la retraite.
Le général Lecourbe vient manoeuvrer sur ses flancs.
Le maréchal Oudinot arrive avec ses fidèles grenadiers royaux.
Les Gardes Nationales de Marseille, et la population entière du midi, marchent de tous côtés à sa poursuite: il est impossible qu'il échappe.
On était au 10 Mars.
Le lendemain, un officier de la maison du Roi parut au balcon des Tuileries et annonça, en agitant son chapeau, que le Roi venait de recevoir la nouvelle officielle, que le Duc d'Orléans, à la tête de vingt mille hommes de la Garde Nationale de Lyon, avait attaqué Bonaparte dans la direction de Bourgoing et l'avait complètement battu.
Le même jour, on apprit que les Généraux Drouet, d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes et Lallemand qui avaient tenté de soulever les troupes sous leurs ordres, avaient complètement échoué et étaient en fuite[49].
Les mécontens doutèrent: les Royalistes furent dans l'ivresse.
Le 12, la victoire du Duc d'Orléans fut démentie; le Journal officiel annonça que Bonaparte avait dû coucher à Bourgoing, qu'on s'attendait à ce qu'il pourrait entrer à Lyon dans la soirée du 10 Mars; qu'il paraissait certain que Grenoble ne lui avait point encore ouvert ses portes.
Le Comte d'Artois vint bientôt confirmer par son retour la prise de Lyon et l'inutilité de ses efforts.
Les alarmes recommencèrent.
Le Roi, dont la contenance était à la fois noble et touchante, invoqua, par des proclamations éloquentes, le dévouement des Français, le courage et la fidélité de l'armée.
L'armée garda le silence; les corps judiciaires, les autorités civiles, l'ordre des avocats et une foule de citoyens isolés répondirent à l'appel du Roi par des adresses empreintes des témoignages de leur amour et de leur fidélité.
Les deux Chambres déposèrent également aux pieds du trône, l'expression de leurs sentimens: mais leur langage fut différent.
«Sire, dit la chambre des Pairs, jusqu'ici une bonté paternelle a marqué tous les actes de votre gouvernement[50]. S'il fallait que les lois devinssent plus sévères, vous en gémiriez sans doute; mais les deux chambres, animées du même esprit, s'empresseraient de concourir à toutes les mesures que pourraient exiger la gravité des circonstances et la sûreté du peuple.»
«Quelles que soient les fautes commises, dit la chambre des députés, ce n'est point le moment de les examiner; nous devons tous nous réunir contre l'ennemi commun, et chercher ensuite à rendre cette crise profitable à la sûreté du trône, et à la liberté publique.»
Le Roi ne s'en tint pas à de vaines proclamations; il ordonna: qu'une nouvelle armée se rassemblerait en avant de Paris, sous les ordres du duc de Berri, et le commandement du maréchal Macdonald; que tous les militaires en semestre et en congé limité, rejoindraient leurs corps; que tous les officiers à la demi-solde seraient rappelés; que les trois millions de gardes nationales du royaume prendraient les armes pour, _pendant que l'armée tiendrait la campagne_, contenir les factieux et dissiper leurs rassemblemens; que les jeunes gardes nationaux qui voudraient faire partie de l'armée active, seraient armés et équipés, et dirigés sur les points menacés; que pour utiliser les services des braves Français qui, de toutes parts, demandaient à marcher contre l'ennemi, il serait formé des bataillons de volontaires royaux qui feraient partie de l'armée du duc de Berry.
Le maréchal Ney, dont on connaissait la popularité et l'influence, fut chargé de prendre le commandement des troupes de l'Est.
Le maréchal Soult fut remplacé par le duc de Feltre.
Le roi n'omit rien, enfin, de tout ce qui pouvait concourir à sauver son trône des dangers dont il était menacé.
De semblables mesures, suffisantes pour arrêter une armée de trois cents mille hommes, ne pouvaient qu'attester les succès de Napoléon; et, cependant, le ministère faisait répandre chaque jour dans le public, et accréditer par les journaux, les bruits les plus rassurans.
M. de Montesquiou, fidèle au système de déception qu'il avait adopté, continuait à mystifier les députés, en les trompant par de fausses nouvelles, et en les berçant d'espérances qu'il n'avait plus lui-même. Il connaissait l'ivresse qu'excitaient en tous lieux l'approche et le passage de Napoléon. Il savait qu'il était maître de Grenoble, de Lyon; que les troupes qu'on avait voulu lui opposer, s'étaient réunies aux siennes avec enthousiasme; et néanmoins, il annonçait à la chambre, «que tous les départemens envahis par l'aventurier de l'île d'Elbe, manifestaient hautement leur indignation contre ce brigand audacieux; qu'ils avaient pu être surpris, mais non subjugués; que toutes les sommations qu'il avait faites, les ordres qu'il avait voulu donner aux autorités locales, étaient rejetés avec fermeté; que les Lyonnais avaient montré le dévouement qu'on avait droit d'attendre de leur noble caractère; que les départemens de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Lorraine, de la Champagne, de la Picardie, etc., etc., rivalisaient de dévouement et d'énergie; que le bon esprit des troupes répondait à celui des citoyens, et que tous ensemble, généraux, officiers, soldats et citoyens, concourraient à défendre la patrie et le roi.»
Ces jongleries politiques ne furent point sans effet; elles rassurèrent quelques hommes crédules et enflammèrent le courage et l'imagination de quelques jeunes gens: les enrôlemens volontaires se multiplièrent; un certain nombre d'élèves des écoles de droit et de médecine offrirent leurs bras et parcoururent les rues de Paris, aux cris de _vive le roi! à bas le Corse! à bas le tyran!_ etc.
Ce mouvement d'effervescence ne pouvait être durable; et quels que fussent les soins qu'on mettait à tromper la capitale, les voyageurs, les lettres particulières opposaient la vérité aux mensonges ministériels.
La défection du maréchal Ney vint bientôt déchirer le voile, et répandre, parmi les ministres et leurs partisans, la consternation et l'effroi.
Le Roi se rendit à la chambre des députés, dans l'espoir d'affermir leur dévouement et de dissiper, par un serment solennel, les doutes que ses ministres avaient fait concevoir sur son attachement à la charte et son intention de la conserver. Jamais spectacle ne fut plus imposant, plus pathétique. Quel coeur aurait pu se fermer à la douleur de cet auguste vieillard, aux accens de sa voix gémissante! Ces paroles prophétiques: «Je ne crains rien pour moi, mais je crains pour la France; pourrais-je à soixante ans mieux terminer ma carrière qu'en mourant pour la défense de l'état?» Ces paroles royales excitèrent l'émotion la plus vive, et des larmes abondantes s'échappèrent de tous les yeux.
Le serment prononcé par le Roi de maintenir la charte, fut immédiatement répété par M. le comte d'Artois qui, jusqu'alors, s'en était abstenu. «Nous jurons, dit-il, sur l'honneur, moi et ma famille, de vivre et mourir fidèles à notre roi et à la charte constitutionnelle qui assure le bonheur des Français.» Mais ces protestations tardives ne pouvaient réparer le mal qu'avait fait aux Bourbons et à leur cause, la conduite déloyale du gouvernement.
En vain, ces mots de patrie, de liberté, de constitution, se retrouvaient-ils dans tous les discours, dans toutes les proclamations. En vain promettait-on solennellement que la France, dès qu'elle serait délivrée, recevrait toutes les garanties réclamées par le voeu public, et que la presse recouvrerait son entière liberté. En vain, offrait-on de rendre à la légion d'honneur le lustre et les prérogatives dont elle avait été dépouillée. En vain, comblait-on l'armée d'éloges fastueux et de promesses éclatantes. Il n'était plus tems.
Le ministère avait ôté au roi la confiance qui est le premier mobile de l'ascendant des princes sur le peuple, et la force qui peut seule suppléer à la confiance et commander l'obéissance et la crainte.
L'approche de Napoléon, l'abandon du maréchal Ney, la déclaration faite, par les généraux encore fidèles, que les troupes ne se battraient point contre l'Empereur, ne laissèrent plus de doute au gouvernement sur le sort qui l'attendait.
Dès ce moment, il n'exista plus d'harmonie dans les volontés, d'ensemble dans les moyens d'exécution.
Les ordres, les contre-ordres étaient donnés d'un côté, révoqués de l'autre; des projets de toute espèce, et tous aussi irréfléchis qu'impraticables, étaient approuvés et rejetés, repris et abandonnés.
Les chambres et le gouvernement avaient cessé de s'entendre. Les ministres se plaignaient des députés, les députés demandaient publiquement au roi de renvoyer les ministres, et de s'entourer d'hommes «qui aient été les défenseurs constans de la justice et de la liberté, et dont les noms soient une garantie pour tous les intérêts[51].»
Le même désordre, la même désunion se manifestaient partout à la fois; on n'était plus d'accord que sur un seul point: c'est que tout était perdu.
Tout l'était en effet.
Le peuple, que les nobles avaient humilié, vexé ou effrayé par des prétentions hautaines et tyranniques; les acquéreurs de domaines nationaux, qu'ils avaient voulu déposséder; les protestans, qu'on avait sacrifiés; les magistrats, qu'on avait chassés; les employés qu'on avait plongés dans la misère; les soldats, les officiers, les généraux qu'on avait méprisés et maltraités; les révolutionnaires qu'on avait sans cesse outragés et menacés; les amis de la justice, de la liberté qu'on avait abusés; tous les Français que le gouvernement avait réduits (pour ainsi dire malgré eux) à, faire des voeux pour un autre ordre de choses, embrassèrent avec empressement la cause de Napoléon, devenue, par les fautes du gouvernement, la cause nationale.
Il ne restait à la royauté d'autres défenseurs que des femmes _et leurs mouchoirs_, des prêtres sans influence, des nobles sans courage, des gardes du-corps sans jeunesse ou sans expérience.
Les légions de la garde nationale, sur lesquelles on avait fondé tant d'espoir, furent passées en revue par leur colonel-général; il leur parla de la Charte, de la tyrannie de Bonaparte; il leur annonça qu'il marcherait à leur tête; il leur dit: «Que ceux qui aiment leur Roi sortent des rangs, et me suivent.» Deux cents hommes se présentèrent à peine.
Les volontaires royaux qui avaient fait tant de bruit, quand ils croyaient vaincre sans péril, s'étaient dispersés successivement; et ceux d'entr'eux que l'approche du danger n'avait point refroidis et intimidés, étaient en trop petit nombre pour compter dans la balance.
Un seul et dernier espoir restait au gouvernement: c'était (je n'ose le dire) que Napoléon serait assassiné!
Les mêmes hommes qui avaient prêché la guerre civile, _et déclaré qu'il serait honteux de ne pas la voir_, souillèrent les murs de Paris de provocations au meurtre et de louanges fanatiques données d'avance aux meurtriers. Des émissaires répandus dans les groupes cherchaient à mettre le poignard à la main à de nouveaux Jacques Clément. Un acte public avait proscrit Napoléon; un prix fut offert publiquement à celui qui apporterait sa tête. Cet appel au crime que, pour la première fois, les assassins de Coligny firent entendre à la France indignée, fut répété par des hommes qui, comme eux, avaient sans cesse à la bouche les mots sacrés de morale, d'humanité, de religion, et qui, comme eux, n'étaient altérés que de vengeance et de sang.
Mais, tandis qu'on conspirait à Paris son assassinat, Napoléon poursuivait paisiblement sa marche triomphale.
Parti de Grenoble le 9, il vint le soir même coucher à Bourgoing: la foule et l'enthousiasme allaient en augmentant. «Il y a long-tems que nous vous attendions, disaient tous ces braves gens à l'Empereur; vous voilà enfin arrivé pour délivrer la France de l'insolence de la noblesse, des prétentions des prêtres et de la honte du joug de l'étranger.»
L'Empereur fatigué[52] était dans sa calèche, allant au pas, environné d'une foule de paysans chantant des chansons qui exprimaient toute la noblesse des sentimens des braves Dauphinois. «Ah! dit l'Empereur, je retrouve ici les sentimens qui, il y a vingt ans, me firent saluer la France du nom de _grande nation_! Oui, vous êtes encore la grande nation, et vous le serez toujours.»
On approchait de Lyon; l'Empereur s'était fait devancer par des émissaires qui le firent prévenir que le comte d'Artois, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald voulaient défendre la ville et qu'on allait couper le pont de la Guillotière et le pont Morand. L'Empereur riait de ces ridicules préparatifs; il ne pouvait avoir de doute sur les dispositions des lyonnais, encore moins sur les dispositions des soldats; cependant il donna ordre au général Bertrand de réunir des bateaux à Mirbel, dans l'intention de passer dans la nuit, et d'intercepter les routes de Moulins et de Mâcon au prince qui voulait lui interdire le passage du Rhône. À quatre heures, une reconnaissance du 4ème de hussards arriva à la Guillotière, et fut accueillie aux cris de _vive l'Empereur!_ par cette immense population d'un faubourg qui toujours s'est distingué par son attachement à la patrie.
L'Empereur contremanda sur-le-champ le passage de Mirbel, et voulant, comme il l'avait fait à Grenoble, mettre à profit ce premier mouvement d'enthousiasme, il se porta au galop au faubourg de la Guillotière.
Le comte d'Artois, moins heureux, ne pouvait même réussir à opposer à son adversaire un simulacre de défense. Il avait voulu détruire les ponts, et la ville s'y était opposée. Les troupes, dont il avait cru acheter le dévouement par de l'argent ou l'appât des récompenses, étaient restées sourdes à sa voix, à ses prières, à ses promesses. Passant devant le treizième régiment de dragons, il dit à un brave que des cicatrices et trois chevrons décoraient: «Allons, mon camarade, crie donc _vive le roi!_--Non, monsieur, répond le brave dragon, aucun soldat ne combattra contre son père; je ne puis vous répondre qu'en disant _vive l'Empereur!_» Confus et désespéré, il s'était écrié avec l'accent de la douleur: «Tout est perdu!» et ces mots propagés à l'instant, avaient encore fortifié la mauvaise volonté ou le découragement[53].
Cependant le maréchal Macdonald, connu des troupes, était parvenu à faire barricader le pont de la Guillotière, et il y conduisait en personne deux bataillons d'infanterie, lorsque les hussards de Napoléon débouchèrent de la Guillotière et se présentèrent devant le pont, précédés, entourés et suivis de toute la jeunesse du faubourg.