# Les Caves du Vatican

## Part 8

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Amédée n'avait d'autre ambition que de succéder à son père. Gaston cependant, malgré son apparence indolente, ne manquait pas d'initiative; dès le lycée il s'ingéniait à de menues inventions, à vrai dire plutôt récréatives: une trappe-à-mouches, un pèse-billes, un verrou de sûreté pour son pupitre, qui du reste ne contenait pas plus de secrets que son coeur. Si innocentes que fussent les premières applications de son industrie, elles devaient néanmoins l'amener à des recherches plus sérieuses, qui l'occupèrent dans la suite, et dont le premier résultat fut l'invention de cette "pipe fumivore hygiénique, pour fumeurs délicats de la poitrine et autres", qui resta longtemps exposée à la devanture du pharmacien.

Amédée Fleurissoire et Gaston Blafaphas s'éprirent ensemble d'Arnica; c'était fatal. Chose admirable, cette naissante passion, qu'aussitôt l'un à l'autre ils s'avouèrent, loin de les diviser, ne fit que resserrer leur couture. Et certes Arnica ne leur donna d'abord, à l'un non plus qu'à l'autre, de grands motifs de jalousie. Aucun d'eux du reste ne s'était déclaré; et jamais Arnica n'eût été supposer leur flamme, malgré le tremblement de leur voix lorsque, à ces petites soirées du dimanche chez Mme Semène dont ils étaient les familiers, elle leur offrait le sirop, la verveine ou la camomille. Et tous deux, s'en retournant le soir, célébraient sa décence et sa grâce, s'inquiétaient de sa pâleur, s'enhardissaient...

Ils convinrent de se déclarer l'un et l'autre le même soir, ensemble, puis de s'abandonner à son choix. Arnica, toute neuve devant l'amour, remercia le ciel dans la surprise et la simplicité de son coeur. Elle pria les deux soupirants de lui laisser le temps de réfléchir.

A vrai dire elle ne penchait non plus vers l'un que vers l'autre, et ne s'intéressait à eux que parce qu'eux s'intéressaient à elle, alors qu'elle avait résigné l'espoir d'intéresser jamais personne. Six semaines durant, perplexe de plus en plus, elle s'enivra doucement des hommages de ses prétendants parallèles. Et tandis que dans leurs promenades nocturnes, supputant mutuellement leurs progrès, les Blafafoires se racontaient longuement l'un à l'autre, sans détours, les moindres mots, les regards, les sourires dont _elle_ les avait gratifiés, Arnica, retirée dans sa chambre, écrivait sur des bouts de papier qu'elle brûlait soigneusement ensuite à la flamme de sa bougie, et répétait inlassablement tour à tour: Arnica Blafaphas?... Arnica Fleurissoire? incapable de décider entre l'atrocité de ces deux noms.

Puis brusquement, certain jour de sauterie, elle avait choisi Fleurissoire; Amédée ne venait-il pas de l'appeler _Arnîca_, en accentuant la pénultième de son nom d'une manière qui lui parut italienne? (inconsidérément du reste, et sans doute entraîné par le piano de Mlle Semène qui rythmait l'atmosphère en ce moment), et ce nom d'Arnica, son propre nom, aussitôt lui était apparu riche d'une musique imprévue, capable lui aussi d'exprimer poésie, amour... Ils étaient tous deux seuls dans un petit parloir à côté du salon, et si près l'un de l'autre que, lorsque Arnica défaillante laissa pencher sa tête lourde de reconnaissance, son front toucha l'épaule d'Amédée qui, très grave, prit alors la main d'Arnica et lui baisa le bout des doigts.

Quand, au retour, Amédée annonça son bonheur à son ami, Gaston, contre son habitude, ne dit rien et, quand ils passèrent devant une lanterne, il parut à Fleurissoire qu'il pleurait. Si grande que fût la naïveté d'Amédée, pouvait-il vraiment supposer que son ami partageait jusqu'à ce dernier point son bonheur? Tout décontenancé, tout penaud, il prit Blafaphas dans ses bras (la rue était déserte) et lui jura que, pour grand que fût son amour, son amitié l'emportait de beaucoup encore, qu'il n'entendait pas que, par son mariage, elle fût en rien diminuée et qu'enfin, plutôt que de sentir Blafaphas souffrant de quelque jalousie, il était prêt à lui promettre, sur son bonheur, de ne jamais user de ses droits conjugaux.

Ni Blafaphas ni Fleurissoire n'étaient de tempérament bien fougueux; pourtant Gaston, que sa virilité occupait un peu davantage, se tut et laissa promettre Amédée.

Peu de temps après le mariage d'Amédée, Gaston qui, pour se consoler, s'était plongé dans le travail, découvrit le _Carton Plastique_. Cette invention, qui, d'abord n'avait l'air de rien, eut pour premier résultat de revigorer l'amitié quelque peu retombée de Lévichon pour les Blafafoires. Eudoxe Lévichon pressentit aussitôt le parti que la statuaire religieuse pourrait tirer de cette nouvelle matière, qu'il baptisa d'abord, avec un remarquable sentiment des contingences: _Carton-Romain_ (1). La maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon fut fondée.

(1) _Le Carton-Romain-Plastique_, annonçait le catalogue, d'invention relativement récente, de fabrication spéciale, dont la maison Blafaphas Fleurissoire et Lévichon garde le secret, remplace fort avantageusement le carton-pierre, le papier-stuc et autres compositions analogues, dont l'usage n'a que trop bien établi toute la défectuosité. (Suivaient les descriptions des différents modèles.)

L'affaire s'élançait avec un capital de soixante mille francs déclarés, sur lesquels les Blafafoires s'inscrivaient à eux deux modestement pour dix mille. Lévichon fournissait généreusement les cinquante autres, n'ayant point supporté que ses deux amis s'obérassent. Il est vrai que sur ces cinquante mille francs, quarante étaient prêtés par Fleurissoire, prélevés sur la dot d'Arnica, remboursables en dix ans, avec un intérêt cumulatif de 4½% -- ce qui était plus qu'Arnica n'avait jamais espéré, et ce qui mettait la petite fortune d'Amédée à l'abri des grands risques que cette entreprise ne pouvait manquer de courir. Les Blafafoires, par contre, apportaient l'appui de leurs relations et de celles des Baraglioul, c'est-à-dire, après que le Carton-Romain eût fait ses preuves, la protection de maints membres influents du clergé; ceux-ci (en plus de quelques importantes commandes) persuadèrent maintes petites paroisses de s'adresser à la maison F.B.L. pour répondre aux besoins grandissants des fidèles, l'éducation artistique de plus en plus perfectionnée exigeant des oeuvres plus exquises que celles dont la fruste foi des ancêtres s'était jusqu'à présent contentée. A cet effet quelques artistes, de mérite reconnu par l'Église, enrôlés dans l'oeuvre du Carton-Romain, obtinrent de voir enfin leurs oeuvres acceptées par le jury du Salon. Laissant à Pau les Blafafoires, Lévichon s'établit à Paris où comme il avait de l'entregent, la maison avait bientôt pris une extension considérable.

Que la comtesse Valentine de Saint-Prix cherchât, à travers Arnica, à intéresser la maison Blafaphas et Cie à la secrète cause de la délivrance du pape, quoi de plus naturel? et qu'elle eût confiance dans la grande piété des Fleurissoire pour rentrer dans une partie de son avance. Par malheur, les Blafafoires, en raison de la minime somme engagée par eux au début de l'entreprise, ne touchaient que très peu: deux douzièmes sur les revenus avoués et absolument rien sur les autres. C'est ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de même qu'Amédée, grande pudeur à l'endroit du porte-monnaie.

III.

-- Chère Madame! Qu'y a-t-il? Votre lettre m'a bien fait peur.

La comtesse se laissa tomber dans le fauteuil qu'avançait vers elle Arnica.

-- Ah! Madame Fleurissoire... tenez, laissez-moi vous appeler: chère amie... Cette peine, qui vous touche aussi, nous rapproche. Ah! si vous saviez!...

-- Parlez! parlez! ne me laissez pas plus longtemps dans l'attente.

-- Mais ce que je viens d'apprendre, et que je vais vous dire, doit rester un secret entre nous.

-- Je n'ai jamais trahi la confiance de personne, dit dolemment Arnica, à qui personne encore n'avait jamais confié aucun secret.

-- Vous n'allez pas y croire.

-- Si! si, gémissait Arnica.

-- Ah! gémissait la comtesse. Tenez, serez-vous assez bonne pour me préparer une tasse de n'importe quoi... Je sens que je m'en vais.

-- Voulez-vous de la verveine? du tilleul? de la camomille?

-- N'importe quoi... Du thé plutôt... Je refusais d'y croire d'abord.

-- Il y a de l'eau bouillante à la cuisine. Ce sera l'affaire d'un instant.

Et tandis qu'Arnica s'affairait, l'oeil intéressé de la comtesse expertisait le salon. Il y régnait une modestie décourageante. Des chaises de reps vert, un fauteuil en velours grenat, un autre en vulgaire tapisserie, dans lequel elle était assise; une table, une console d'acajou; devant le foyer, un tapis en chenilles de laine; sur la cheminée, des deux côtés d'une pendule en albâtre, sous globe, deux grands vases d'albâtre ajourés, sous globes pareillement; sur la table, un album de photographies de famille; sur la console, une image de Notre-Dame de Lourdes dans sa grotte, en carton-romain, modèle réduit -- tout déconseillait la comtesse, qui sentait le coeur lui manquer.

Après tout, c'étaient peut-être des faux pauvres, des avaricieux...

Arnica revenait avec la théière, le sucre et une tasse, sur un plateau.

-- Je vous donne beaucoup de mal.

-- Oh! je vous en prie!... Seulement je préfère que ce soit avant; parce qu'après je n'aurais plus la force.

-- Eh bien! voilà, commença Valentine après qu'Arnica se fut assise: Le pape...

-- Non! Ne me dites pas! ne me dites pas! fit aussitôt Mme Fleurissoire, étendant la main devant elle; puis poussant un faible cri elle retomba en arrière, les yeux clos.

-- Ma pauvre amie! ma pauvre chère amie, disait la comtesse en lui tapotant le poignet. Je savais bien que ce secret serait au-dessus de vos forces

Enfin Arnica ouvrit un oeil et murmura tristement:

-- Il est mort?

Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa dans l'oreille:

-- Emprisonné.

La stupeur fit revenir à elle Mme Fleurissoire; et Valentine commença son long récit, trébuchant sur les dates, s'embrouillant dans la chronologie; mais le fait était là, certain, indiscutable: notre Saint-Père était tombé entre les mains des infidèles; on organisait secrètement, pour le délivrer, une croisade; et il fallait d'abord, pour mener à bien celle-ci, beaucoup d'argent.

-- Qu'est-ce que va dire Amédée? gémissait Arnica consternée.

Il ne devait rentrer que le soir, parti en promenade avec son ami Blafaphas...

-- Surtout recommandez-lui bien le secret, répéta Valentine plusieurs fois, en prenant congé d'Arnica. -- Embrassons-nous, ma chère amie; bon courage! -- Arnica, confuse, tendait à la comtesse son front moite. -- Demain je passerai savoir ce que vous pensez pouvoir faire. Consultez monsieur Fleurissoire; mais songez qu'il y va de l'Église!... Et c'est bien entendu: à votre mari seulement! Vous me le promettez: pas un mot; n'est-ce pas? pas un mot.

La comtesse de Saint-Prix avait laissé Arnica dans un état de dépression très voisin de la défaillance. Lorsque Amédée rentra de promenade:

-- Mon ami, lui dit-elle aussitôt, je viens d'apprendre quelque chose d'excessivement triste. Le pauvre Saint-Père est emprisonné.

-- Pas possible! fit Amédée comme il aurait dit: Bah!

Alors Arnica, éclatant en sanglots:

-- Je savais bien, je savais bien que tu ne me croirais pas.

-- Mais voyons, voyons, ma chérie... reprenait Amédée en dépouillant le pardessus sans lequel il ne sortait pas volontiers, par crainte des changements brusques de température. Songes-tu? Tout le monde saurait cela, si on avait touché au Saint-Père. Ça se lirait dans les journaux... Et qui est-ce qui aurait pu l'emprisonner?

-- Valentine dit que c'est la Loge.

Amédée regarda Arnica avec l'idée qu'elle était devenue folle. Il dit pourtant:

-- La Loge!... Quelle Loge?

-- Mais comment veux-tu que je sache? Valentine a promis de ne pas en parler.

-- Qui est-ce qui lui a raconté tout cela?

-- Elle m'a défendu de le dire... Un chanoine, qui est venu de la part d'un cardinal, avec sa carte...

Arnica n'entendait rien aux affaires publiques et, de ce que lui avait raconté Mme de Saint-Prix, ne se faisait qu'une représentation confuse. Les mots _captivité, emprisonnement_ levaient devant ses yeux des images ténébreuses et semi-romantiques; le mot _croisade_ l'exaltait infiniment, et lorsque, enfin ébranlé, Amédée parla de partir, elle le vit soudain en cuirasse et en heaume, à cheval... Lui marchait à présent à grands pas à travers la pièce; il disait:

-- D'abord, de l'argent, nous n'en avons pas... Et tu crois que cela me suffirait, d'en donner! Tu crois, parce que je me serais privé de quelques billets, que je pourrais reposer tranquille?... Mais, chère amie, si ce que tu me dis est vrai, c'est une chose épouvantable, et qui ne nous permet pas de nous reposer. Épouvantable, tu comprends.

-- Oui, je sens bien, épouvantable... Mais tout de même explique-moi un peu... pourquoi?

-- Oh! s'il faut à présent que je t'explique!... et Amédée, la sueur aux tempes, levait des bras découragés.

-- Non! non, reprenait-il; ce n'est pas de l'argent qu'il faut donner ici; c'est soi-même. Je vais consulter Blafaphas; nous verrons ce qu'il me dira.

-- Valentine de Saint-Prix m'a bien fait promettre de ne point parler de cela à personne, hasarda timidement Arnica.

-- Blafaphas n'est pas quelqu'un; et nous lui recommanderons de garder cela pour lui seul, strictement.

-- Comment veux-tu partir sans qu'on le sache?

-- On saura que je pars, mais on ne saura pas où je vais.

Puis, se tournant vers elle, sur un ton pathétique, il implorait: Arnica, ma chérie... laisse-moi y aller.

Elle sanglotait. A présent c'était elle qui réclamait l'appui de Blafaphas. Amédée l'allait quérir, quand, de lui-même, l'autre s'amena, frappant à la vitre du salon d'abord, selon son habitude.

-- Voilà bien la plus curieuse histoire que j'aie entendue de ma vie, s'écria-t-il dès qu'on l'eut mis au fait. Non! mais en vérité, qui se serait attendu à rien de pareil? -- Et brusquement, avant que Fleurissoire eût rien dit de ses intentions: -- Mon ami, nous n'avons qu'une chose à faire: partir.

-- Tu vois, dit Amédée, c'est sa première pensée.

-- Moi, malheureusement, je suis retenu par la santé de mon pauvre père, fut la seconde.

-- Après tout, il vaut mieux que je sois seul, reprit Amédée. A deux, nous nous ferions remarquer.

-- Vas-tu seulement savoir comment t'y prendre?

Alors Amédée levait le haut du corps et les sourcils avec l'air de dire: Je ferai de mon mieux, que veux-tu! Blafaphas continuait:

-- Vas-tu savoir à qui t'adresser? Où aller?... Au juste qu'est-ce que tu vas faire là-bas?

-- D'abord reconnaître ce qui en est.

-- Car enfin, si rien de tout cela n'était vrai?

-- Précisément, je ne peux pas rester dans le doute.

Et Gaston s'écriait aussitôt:

-- Moi non plus.

-- Mon ami, réfléchis encore, essayait Arnica.

-- C'est tout réfléchi: Je pars secrètement, mais je pars.

-- Quand? Tu n'as rien de prêt.

-- Dès ce soir. Que me faut-il tant?

-- Mais tu n'as jamais voyagé. Tu ne vas pas savoir.

-- Tu verras cela, ma petite. Je vous raconterai mes aventures, disait-il avec un gentil petit ricanement qui lui secouait la pomme d'Adam.

-- Tu vas t'enrhumer, c'est certain.

-- Je mettrai ton foulard.

Il s'arrêtait dans sa marche, pour soulever du bout de l'index le menton d'Arnica, comme on fait aux poupons que l'on veut amener à sourire. Gaston gardait une attitude réservée. Amédée s'approcha de lui:

-- Je compte sur toi pour consulter l'indicateur. Tu me diras quand j'ai un bon train pour Marseille; avec des troisièmes. Si, si, je tiens à prendre des troisièmes. Enfin prépare-moi un horaire détaillé, avec les endroits où il faut que je change; et les buffets; jusqu'à la frontière; après, je serai lancé, je me débrouillerai et Dieu me guidera jusqu'à Rome. Vous m'écrirez là-bas, poste restante.

L'importance de sa mission lui surchauffait périlleusement la cervelle. Après que Gaston fut reparti il arpentait toujours la pièce; il murmurait:

-- Qu'à moi soit réservé cela! plein d'une admiration et d'une reconnaissance attendrie: il avait donc enfin sa raison d'être. Ah! par pitié, Madame, ne le retenez pas! Il est si peu d'êtres sur terre qui savent trouver leur emploi.

Tout ce qu'obtint Arnica c'est qu'il passât encore cette nuit auprès d'elle, Gaston ayant d'ailleurs marqué sur l'horaire, qu'il apporta dans la soirée, le train de 8 heures du matin comme le plus pratique.

Ce matin-là, il pleuvait dru. Amédée ne consentit point à ce qu'Arnica ni Gaston l'accompagnassent à la gare. Et personne n'eut un regard d'adieu pour le cocasse voyageur aux yeux d'alose, au col caché par un foulard grenat, qui tenait à la main droite une valise de toile grise où sa carte de visite était clouée, à la main gauche un vieux riflard, sur le bras un châle à carreaux verts et bruns -- qu'emporta le train vers Marseille.

IV.

Vers cette époque, un important congrès de sociologie rappelait à Rome le comte Julius de Baraglioul. Il n'était peut-être pas spécialement convoqué (ayant sur les questions sociales plutôt des convictions que des compétences), mais il se réjouissait de cette occasion d'entrer en rapport avec quelques illustres sommités. Et comme Milan se trouvait tout naturellement sur sa route, Milan, où, comme l'on sait, sur les conseils du père Anselme, les Armand-Dubois étaient allés demeurer, il en profiterait pour revoir un peu son beau-frère.

Le jour même que Fleurissoire quittait Pau, Julius sonnait à la porte d'Anthime.

On l'introduisit dans un misérable appartement de trois pièces -- si l'on peut compter pour une pièce l'obscure soupente où Véronique faisait elle-même cuire quelques légumes, ordinaire de leurs repas. Un hideux réflecteur de métal renvoyait blafard le jour étroit d'une courette; Julius, gardant à la main son chapeau plutôt que de le poser sur la douteuse toile cirée qui recouvrait une table ovale, et restant debout par horreur de la molesquine, saisit le bras d'Anthime et s'écria:

-- Vous ne pouvez rester ici, mon pauvre ami.

-- De quoi me plaignez-vous? dit Anthime.

Au bruit des voix Véronique était accourue:

-- Croiriez-vous, mon cher Julius, qu'il ne trouve rien d'autre à dire, devant les passe-droits et les abus de confiance dont vous nous voyez victimes.

-- Qui vous a fait partir pour Milan?

-- Le père Anselme; de toute façon nous ne pouvions garder l'appartement in Lucina.

-- Qu'en avions-nous besoin? dit Anthime.

-- Là n'est pas la question. Le père Anselme vous promettait compensation. A-t-il connu votre misère?

-- Il feint de l'ignorer, dit Véronique.

-- Il faut vous plaindre à l'Évêque de Tarbes.

-- C'est ce qu'Anthime a fait.

-- Qu'a-t-il dit?

-- C'est un excellent homme; il m'a vivement encouragé dans ma foi.

-- Mais depuis que vous êtes ici, n'en avez-vous appelé à personne?

-- J'ai failli voir le cardinal Pazzi qui m'avait marqué de l'attention, et à qui j'avais récemment écrit; il a bien passé par Milan, mais il m'a fait dire par son valet...

-- Qu'une crise de goutte regrettait de le tenir à la chambre, interrompit Véronique.

-- Mais c'est abominable! Il faut en aviser Rampolla, s'écria Julius.

-- L'aviser de quoi, cher ami? il est de fait que je suis un peu dénué; mais qu'avons-nous besoin davantage? J'errais, du temps de ma prospérité; j'étais pécheur; j'étais malade. A présent, me voici guéri. Jadis vous aviez beau jeu de me plaindre. Vous le savez, pourtant: les faux biens détournent de Dieu.

-- Mais enfin ces faux biens vous sont dus. Je consens que l'Église vous enseigne à les mépriser, mais non point qu'elle vous en frustre.

-- Voilà parler, dit Véronique. Avec quel soulagement je vous écoute, Julius. Ses résignations, à lui, me font bouillir; pas moyen de l'amener à se défendre; il s'est laissé plumer comme un oison, disant merci à tous ceux qui voulaient bien prendre, et prenaient au nom du Seigneur.

-- Véronique, il m'est pénible de t'entendre parler ainsi; tout ce qu'on fait au nom du Seigneur est bien fait.

-- Si vous trouvez plaisant d'être jobard...

-- Dans jobard il y a Job, mon ami.

Alors Véronique, se tournant vers Julius:

-- Vous l'entendez? Eh bien! il est pareil à cela tous les jours; il n'a plus en bouche que des capucinades; et quand j'ai bien trimé, faisant marché, cuisine et ménage, Monsieur cite son Évangile, trouve que je m'agite pour bien des choses et me conseille de regarder les lis des champs.

-- Je t'aide de mon mieux, mon amie, reprit Anthime, d'une voix séraphique; je t'ai maintes fois proposé, puisque je suis ingambe à présent, d'aller au marché ou de faire le ménage à ta place.

-- Ce n'est point là affaire aux pantalons. Contente-toi d'écrire tes homélies, et tâche seulement à te les faire payer un peu plus. Puis sur un ton toujours plus irrité (elle naguère si souriante!): -- Si ce n'est pas une honte! quand on songe à ce qu'il gagnait à _La Dépêche_ avec ses articles impies: Et les quelques rotins que lui verse aujourd'hui _Le Pèlerin_ pour ses prônes, il trouve encore moyen d'en laisser les trois quarts aux pauvres.

-- Alors c'est un saint tout à fait!... s'écriait Julius consterné.

-- Ah! ce qu'il m'agace avec sa sainteté!... Tenez: savez-vous ce que c'est que ça? -- et elle allait dans un coin sombre de la pièce, quérir une cage à poulets: -- Ce sont deux rats auxquels Monsieur le savant a crevé les yeux, dans le temps.

-- Hélas! Véronique, pourquoi revenez-vous là-dessus? Vous les nourrissiez bien, du temps que j'expérimentais sur eux; et je vous le reprochais alors... Oui, Julius, du temps de mes forfaits, j'avais, par vaine curiosité scientifique, aveuglé ces pauvres animaux, j'en ai charge à présent; ce n'est que naturel.

-- Je voudrais bien que l'Église trouvât également naturel de faire pour vous ce que vous faites pour ces rats, après vous avoir aveuglé tout de même.

-- Aveuglé, dites-vous! Est-ce vous qui parlez ainsi? Illuminé, mon frère; illuminé.

-- Je vous parle du positif. L'état dans lequel on vous abandonne est pour moi chose inadmissible. L'Église a pris des engagements envers vous; il est de nécessité qu'elle les tienne; pour son honneur, et pour notre foi. -- Puis se tournant vers Véronique: -- Si vous n'avez rien obtenu, adressez-vous plus haut encore, toujours plus haut. Que parlais-je de Rampolla? C'est au pape lui-même à présent que je veux porter une supplique; au pape qui n'ignore pas votre conversion. Un tel déni de justice mérite qu'il en soit instruit. Dès demain je retourne à Rome.

-- Vous nous resterez bien à dîner, hasarda craintivement Véronique.

-- Excusez-moi; je n'ai pas l'estomac très solide (et Julius, dont les ongles étaient soignés, remarquait les gros doigts courts, carrés du bout, d'Anthime); à mon retour de Rome, je vous verrai plus longuement, et je vous entretiendrai, cher Anthime, du nouveau livre que je prépare.

-- J'ai relu ces jours derniers _l'Air des Cimes_ et trouvé ça meilleur qu'il ne m'avait paru d'abord.

-- Tant pis pour vous! C'est un livre manqué; je vous expliquerai pourquoi quand vous serez en état de m'entendre et d'apprécier les étranges préoccupations qui m'habitent. J'ai trop à dire. Motus pour aujourd'hui.

Il quitta les Armand-Dubois leur ayant souhaité bon espoir.

LIVRE QUATRIÈME

LE MILLE-PATTES

"Et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant."

Pascal, 3421.

I.

Amédée Fleurissoire avait quitté Pau avec cinq cents francs dans sa poche, qui certainement devaient suffire à son voyage, malgré les faux frais où l'entraînait sans doute la malignité de la Loge. Puis, si la somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage son séjour, il ferait appel à Blafaphas qui tenait à sa disposition une petite réserve.

