Part 7
-- Au consistoire qui suivit bientôt après, le 30 juin 1889, continua-t-il (toujours debout, il s'appuyait à présent sur le guéridon, les deux bras en avant, penché vers la comtesse), Léon XIII laissa s'élever son indignation véhémente. Sa protestation fut entendue de la terre entière; et toute la chrétienté trembla en l'entendant parler de quitter Rome! Quitter Rome, j'ai dit!... Tout ceci, Madame la comtesse, vous le savez déjà, vous en avez souffert et vous en souvenez comme moi.
Il reprit sa marche:
-- Enfin Crispi fut déchu du pouvoir. L'Église allait-elle respirer? En décembre 1892 le pape écrivait donc ces deux lettres. Madame...
Il se rassit, approcha brusquement son fauteuil du canapé et saisissant le bras de la comtesse:
-- Un mois après le pape était emprisonné.
La comtesse s'obstinant à demeurer coite, le chanoine lâcha son bras, reprit sur un ton plus posé:
-- Je ne cherchai pas, Madame, à vous apitoyer sur les souffrances d'un captif; le coeur des femmes est toujours prompt à s'émouvoir au spectacle des infortunes. Je m'adresse à votre intelligence, comtesse, et vous invite à considérer le désarroi où, chrétiens, la disparition de notre chef spirituel nous a plongés.
Un léger pli se marqua sur le front pâle de la comtesse.
-- Plus de pape est affreux, Madame. Mais, qu'à cela ne tienne: un faux pape est plus affreux encore. Car pour dissimuler son crime, que dis-je? pour inviter l'Église à se démanteler et à se livrer elle-même, la Loge a installé sur le trône pontifical, en place de Léon XIII, je ne sais quel suppôt du Quirinal, quel mannequin, à l'image de leur sainte victime, quel imposteur, auquel, par crainte de nuire au vrai, il nous faut feindre de nous soumettre, devant lequel, enfin, ô honte! au jubilé s'est incliné la toute entière chrétienté.
A ces mots le mouchoir qu'il tordait dans ses mains se déchira.
-- Le premier acte du faux pape fut cette encyclique trop fameuse, l'encyclique à la France, dont le coeur de tout Français digne de ce nom saigne encore. Oui, oui, je sais, Madame, combien votre grand coeur de comtesse a souffert d'entendre la Sainte Église renier la sainte cause de la royauté; le Vatican, j'ai dit, applaudir à la République. Hélas! rassurez-vous, Madame! vous vous étonniez à bon droit. Rassurez-vous, Madame la comtesse mais songez à ce que le Saint-Père captif a souffert, entendant ce suppôt imposteur le proclamer républicain!
Puis, se rejetant en arrière, avec un rire sanglotant:
-- Et qu'avez-vous pensé, comtesse de Saint-Prix, et qu'avez-vous pensé, comme corollaire à cette cruelle encyclique, de l'audience accordée par notre Saint-Père au rédacteur du _Petit Journal_? Du _Petit Journal_, Madame la comtesse, ah! fi donc! Léon XIII au _Petit Journal_! Vous sentez bien que c'est impossible. Votre noble coeur vous a déjà crié que c'est faux!
-- Mais, s'écria la comtesse, n'y pouvant plus tenir, c'est ce qu'il faut crier à toute la terre.
-- Non, Madame! c'est ce qu'il faut taire! continua l'abbé, formidable; c'est ce qu'il faut taire d'abord; c'est ce que nous devons taire pour agir.
Puis s'excusant, d'une voix subitement éplorée:
-- Vous voyez que je vous parle comme à un homme.
-- Vous avez raison, Monsieur l'abbé. Agir, disiez-vous. Vite: qu'avez-vous résolu?
-- Ah! je savais trouver chez vous cette noble impatience virile, digne du sang des Baraglioul. Mais rien n'est davantage à craindre, en l'occurrence, hélas! qu'un zèle intempestif. De ces abominables forfaits, si quelques élus aujourd'hui sont avertis, il nous est indispensable, Madame, de compter sur leur discrétion parfaite, sur leur pleine et entière soumission à l'indication qui leur sera donnée en temps opportun. Agir sans nous, c'est agir contre nous. Et, en plus de la désapprobation ecclésiastique qui pourra entraîner... qu'à cela ne tienne: l'excommunication, toute initiative individuelle se heurtera aux démentis catégoriques et formels de notre parti. Il s'agit ici, Madame, d'une croisade; oui, mais d'une croisade cachée. Excusez-moi d'insister sur ce point, mais je suis chargé tout spécialement de vous en avertir par le cardinal, qui veut tout ignorer de cette histoire et qui ne comprendra même pas ce dont il est question si on lui en parle. Le cardinal ne veut pas m'avoir vu; et de même, plus tard, si les événements nous remettent en rapport, qu'il soit bien convenu que, vous et moi, nous ne nous sommes jamais parlé. Notre Saint-Père saura bientôt reconnaître ses vrais serviteurs.
Un peu déçue la comtesse argua timidement:
-- Mais alors?
-- On agit, Madame la comtesse; on agit, n'ayez crainte. Et je suis même autorisé à vous révéler une partie de notre plan de campagne.
Il se carra dans son fauteuil, bien en face de la comtesse; celle-ci, maintenant, avait levé ses mains à son visage, et restait, le buste en avant, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes.
Il commença de raconter que le pape n'était pas enfermé dans le Vatican, mais vraisemblablement dans le Château Saint-Ange, qui, comme le savait certainement la comtesse, communiquait avec le Vatican par un corridor souterrain; qu'il ne serait sans doute point trop malaisé de l'enlever de cette geôle, n'était la crainte quasi superstitieuse que chacun des serviteurs gardait en face de la franc-maçonnerie, bien que de coeur avec l'Église. Et c'était là-dessus que comptait la Loge; l'exemple du Saint-Père séquestré maintenait les âmes dans la terreur. Aucun des serviteurs ne consentait à prêter son concours qu'après qu'on l'avait mis à même de s'en aller au loin vivre à l'abri des persécuteurs. D'importantes sommes avaient été consenties à cet usage par des personnes dévotes et de discrétion reconnue. Il ne restait plus à lever qu'un seul obstacle, mais qui réclamait plus que tous les autres réunis. Car cet obstacle était un prince, geôlier en chef de Léon XIII.
-- Vous souvient-il, Madame la comtesse, de quel mystère reste enveloppée la double mort de l'archiduc Rodolphe, prince héritier d'Autriche-Hongrie, et de sa jeune épouse, trouvée râlante à ses côtés -- Maria Wettsyera, la nièce de la princesse Grazioli, qu'il venait d'épouser?... Suicide, a-t-on dit! Le pistolet n'était là que pour donner le change à l'opinion publique: la vérité c'est qu'ils étaient tous deux empoisonnés. Éperdument amoureux, hélas! de Maria Wettsyera, un cousin du grand-duc son mari, grand-duc lui-même, n'avait point supporté de la voir à un autre... Après cet abominable forfait, Jean-Salvator de Lorraine, fils de Marie-Antoinette, grande-duchesse de Toscane, quittait la cour de son parent, l'empereur François-Joseph. Se sachant découvert à Vienne, il allait se dénoncer au pape, l'implorer, le fléchir. Il obtient le pardon. Mais sous prétexte de pénitence, Monaco -- le cardinal Monaco La Valette -- l'enferma dans le Château Saint-Ange où il gémit depuis trois ans.
Le chanoine avait débité tout cela d'une voix à peu près égale; il prit un temps, puis, avec un petit appel du pied:
-- C'est lui que Monaco a établi geôlier en chef de Léon XIII.
-- Eh quoi! le cardinal! s'écria la comtesse; un cardinal peut-il donc être franc-maçon?
-- Hélas! dit le chanoine pensivement, la Loge a fortement entamé l'Église. Vous pensez bien, Madame la comtesse, que si l'Église avait mieux su se défendre elle-même, rien de tout cela ne serait arrivé. La Loge n'a pu se saisir de la personne de Notre Saint-Père qu'avec la connivence de quelques compagnons très haut placés.
-- Mais c'est affreux!
-- Que vous dire de plus, Madame la comtesse? Jean-Salvador croyait être prisonnier de l'Église, quand il l'était des francs-maçons. Il ne consent à travailler aujourd'hui à l'élargissement de notre Saint-Père que si on lui permet du même coup de s'enfuir lui-même; et il ne peut s'enfuir que très loin, dans un pays d'où l'extradition n'est pas possible. Il exige deux cent mille francs.
A ces mots Valentine de Saint-Prix, qui depuis quelques instants reculait et laissait retomber ses bras, rejetant la tête en arrière, poussa un faible gémissement et perdit connaissance. Le chanoine s'élança:
-- Rassurez-vous, Madame la comtesse -- il lui tapait dans les mains: -- Qu'à cela ne tienne! -- il lui portait le flacon de sels aux narines: -- Sur ces deux cent mille francs, nous en avons déjà cent quarante - et comme la comtesse ouvrait un oeil: -- La duchesse de Lectoure n'en a consenti que cinquante; il en reste soixante à verser.
-- Vous les aurez, murmura presque indistinctement la comtesse.
-- Comtesse, l'Église ne doutait pas de vous.
Il se leva, très grave, presque solennel, prit un temps, puis:
-- Comtesse de Saint-Prix, dit-il, j'ai dans votre généreuse parole la confiance la plus entière; mais songez aux difficultés sans nom qui vont accompagner, gêner, empêcher peut-être la remise de cette somme; somme, j'ai dit, que vous-même devrez oublier de m'avoir donnée, que moi-même je dois être prêt à nier d'avoir touchée, pour laquelle il ne me sera même point permis de vous faire tenir un reçu... Je ne puis guère prudemment la recevoir que de la main à la main, de votre main à la mienne. Nous sommes surveillés. Ma présence au château peut être commentée. Sommes-nous jamais sûrs du domestique? Songez à l'élection du comte de Baraglioul; il ne faut point que je revienne ici.
Et comme après ces mots il restait là, planté sur le parquet sans plus bouger ni parler, la comtesse comprit:
-- Mais, Monsieur l'abbé, vous pensez bien pourtant que je n'ai pas sur moi cette somme énorme. Et même...
L'abbé s'impatientait légèrement; elle n'osa donc pas ajouter qu'il lui faudrait sans doute quelque temps pour la réunir (car elle espérait bien n'avoir pas à débourser toute seule). Elle murmurait:
-- Comment faire?...
Puis comme le sourcil du chanoine menaçait de plus en plus:
-- J'ai bien là-haut quelques bijoux...
-- Ah! fi, Madame! les bijoux sont des souvenirs. Me voyez-vous faisant métier de brocanteur? Et pensez-vous que je veuille donner l'éveil en cherchant le meilleur prix? Je risquerais de compromettre du même coup et vous-même et notre entreprise.
Sa voix grave, insensiblement se faisait âpre et violente. Celle de la comtesse tremblait légèrement.
-- Attendez un instant, Monsieur le chanoine: je vais voir ce que j'ai dans mes tiroirs.
... Elle redescendit bientôt. Sa main crispée froissait des billets bleus.
-- Heureusement, je viens de toucher des fermages. Je puis vous remettre déjà six mille cinq cents francs.
Le chanoine eut un haussement d'épaules.
-- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça?
Et avec un mépris attristé, d'un geste noble, il écartait de lui la comtesse:
-- Non, Madame, non; je ne prendrai pas ces billets. Je ne les prendrai qu'avec les autres. Les gens intègres exigent l'intégralité. Quand pourrez-vous me remettre toute la somme?
-- Combien de temps me laissez-vous? ... Huit jours...? demanda la comtesse qui songeait à collecter.
-- Comtesse de Saint-Prix, l'Église se serait-elle méprise? Huit jours! Je ne dirai qu'un mot :
LE PAPE ATTEND.
Puis levant les bras au ciel:
-- Quoi! vous avez l'insigne honneur de tenir entre vos mains sa délivrance, et vous tardez! Craignez, Madame, craignez que le Seigneur, au jour de votre délivrance à vous, ne fasse également attendre et languir votre âme insuffisante, au seuil du Paradis!
Il devenait menaçant, terrible; puis, brusquement, porta à ses lèvres le crucifix d'un chapelet et s'absenta dans une rapide prière.
-- Mais le temps que j'écrive à Paris? gémit la comtesse éperdue.
-- Télégraphiez! Que votre banquier verse les soixante mille francs au Crédit Foncier de Pau d'avoir à vous verser incontinent la somme. C'est enfantin.
-- J'ai de l'argent à Pau, en dépôt, hasarda-t-elle.
-- Chez un banquier?
-- Au Crédit Foncier, précisément.
Alors il s'indigna tout à fait.
-- Ah! Madame, pourquoi vous faut-il ce détour pour me l'apprendre? Est-ce là l'empressement que vous marquez? Que diriez-vous à présent si je repoussais votre concours?...
Puis, marchant à travers la pièce, les mains croisées derrière le dos, et comme indisposé désormais contre tout ce qu'il pourrait entendre:
-- Il y a là plus que de la tiédeur (et il faisait avec la langue de petits claquements propres à manifester son dégoût) et presque de la duplicité.
-- Monsieur l'abbé, je vous en supplie...
Durant quelques instants l'abbé continua sa marche, les sourcils bas, inflexible. Puis enfin:
-- Vous connaissez, je le sais, l'abbé Boudin, avec qui je déjeune ce matin même (il tira sa montre)... et que je vais mettre en retard. Écrivez un chèque à son nom; il touchera pour moi les soixante billets, qu'il pourra tout aussitôt me remettre. Quand vous le reverrez, dites-lui simplement que c'était "pour la chapelle expiatoire"; c'est un homme discret, qui sait vivre et qui n'insistera pas. Eh bien! qu'attendez-vous encore?
La comtesse, prostrée sur le canapé, se souleva, se traîna vers un petit secrétaire qu'elle ouvrit, sortit un carnet oblong, vert olive, dont elle couvrit une feuille de son écriture allongée.
-- Excusez-moi de vous avoir un peu brusquée tout à l'heure, Madame la comtesse, dit l'abbé d'une voix adoucie et prenant le chèque qu'elle lui tendait. -- Mais de tels intérêts sont en jeu!
Puis glissant le chèque dans une poche intérieure:
-- Il serait impie de vous remercier, n'est-ce pas? fût-ce au nom de Celui entre les mains de qui je ne suis qu'un instrument très indigne.
Il eut un bref sanglot qu'il étouffa dans son foulard; mais, se ressaisissant aussitôt, avec un coup de talon rétif, il murmura rapidement une phrase dans une langue étrangère.
-- Vous êtes Italien? demanda la comtesse.
-- Espagnol! La sincérité de mes sentiments le trahit.
-- Pas votre accent. Vraiment vous parlez le français avec une pureté...
-- Vous êtes trop aimable, Madame la comtesse, excusez-moi de vous quitter abruptement. Grâce à notre petite combinaison, je vais pouvoir gagner Narbonne ce soir même, où l'archevêque m'attend avec une grande impatience. Adieu!
Il avait pris les mains de la comtesse dans les siennes et la regardait fixement, le buste reculé:
-- Adieu, comtesse de Saint-Prix -- puis un doigt sur ses lèvres: -- Et souvenez-vous qu'un mot de vous peut tout perdre.
Il n'était pas plus tôt sorti que la comtesse courait à son cordon de sonnette.
-- Amélie, dites à Pierre qu'il ait à tenir la calèche toute prête, sitôt après le déjeuner, pour aller en ville. Ah! un instant encore... Que Germain enfourche sa bicyclette et porte immédiatement à Mme Fleurissoire le mot que je vais vous donner.
Et, penchée sur le secrétaire qu'elle n'avait point refermé, elle écrivit:
_Chère Madame,
Je passerai vous voir tantôt. Attendez-moi vers deux heures. J'ai quelque chose de très grave à vous dire. Arrangez-vous de manière que nous soyons seules._
Elle signa, cacheta, puis tendit l'enveloppe à Amélie.
II.
Mme Amédée Fleurissoire, née Péterat, soeur cadette de Véronique Armand-Dubois et de Marguerite de Baraglioul, répondait au nom baroque d'Arnica. Philibert Péterat, botaniste assez célèbre, sous le Second Empire, par ses malheurs conjugaux, avait, dès sa jeunesse, promis des noms de fleurs aux enfants qu'il pourrait avoir. Certains amis trouvèrent un peu particulier le nom de Véronique dont il baptisa le premier; mais lorsqu'au nom de Marguerite, il entendit insinuer qu'il en rabattait, cédait à l'opinion, rejoignait le banal, il résolut, brusquement rebiffé, de gratifier son troisième produit d'un nom si délibérément botanique qu'il fermerait le bec à tous les médisants.
Peu après la naissance d'Arnica, Philibert, dont le caractère s'était aigri, se sépara d'avec sa femme, quitta la capitale et s'alla fixer à Pau. L'épouse s'attardait à Paris l'hiver, mais aux premiers beaux jours regagnait Tarbes, sa ville natale, où elle recevait ses deux aînées dans une vieille maison de famille.
Véronique et Marguerite mi-partissaient l'année entre Tarbes et Pau. Quant à la petite Arnica, méconsidérée par ses soeurs et par sa mère, un peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, elle demeurait, été comme hiver, près du père.
La plus grande joie de l'enfant était d'aller herboriser avec son père dans la campagne; mais souvent le maniaque, cédant à son humeur chagrine, la plantait là, partait tout seul pour une énorme randonnée, rentrait fourbu, et sitôt après le repas, se fourrait au lit sans faire à sa fille l'aumône d'un sourire ou d'un mot. Il jouait de la flûte à ses heures de poésie, rabâchant insatiablement les mêmes airs. Le reste du temps il dessinait de minutieux portraits de fleurs.
Une vieille bonne, surnommée Réséda, qui s'occupait de la cuisine et du ménage, avait la garde de l'enfant; elle lui enseigna le peu qu'elle connaissait elle-même. A ce régime, Arnica savait à peine lire à dix ans. Le respect humain avertit enfin Philibert: Arnica entra en pension chez Mme Veuve Semène qui inculquait des rudiments à une douzaine de fillettes et à quelques très jeunes garçons.
Arnica Péterat, sans défiance et sans défense, n'avait jamais imaginé jusqu'à ce jour que son nom pût porter à rire. Elle eut, le jour de son entrée dans la pension, la brusque révélation de son ridicule; le flot de moqueries la courba comme une algue lente; elle rougit, pâlit, pleura; et Mme Semène, en punissant d'un coup toute la classe pour tenue indécente, eut l'art maladroit de charger aussitôt d'animosité un esclaffement d'abord sans malveillance.
Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica restait les bras ballants au milieu de la petite classe, et quand Mme Semène indiqua:
-- Sur le troisième banc de gauche, mademoiselle Péterat, - la classe repartit de plus belle en dépit des admonestations.
Pauvre Arnica! la vie n'apparaissait déjà plus devant elle que comme une morne avenue bordée de quolibets et d'avanies. Mme Semène, heureusement, ne resta pas insensible à sa détresse, et bientôt la petite put trouver dans le giron de la veuve un abri.
Volontiers Arnica s'attardait à la pension après les classes plutôt que de ne point trouver son père au foyer; Mme Semène avait une fille, de sept ans plus âgée qu'Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans l'espoir de lui décrocher un mari, Mme Semène recevait le dimanche soir, et même organisait deux fois l'an de petites matinées dominicales, avec récitations et sauterie; y venaient, par reconnaissance, quelques-unes de ses anciennes élèves escortées de leurs parents, et par désoeuvrement, quelques adolescents dépourvus et sans avenir. Arnica fut de toutes ces réunions; fleur sans éclat, discrète, jusqu'à l'effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inaperçue.
Lorsque, à quatorze ans, Arnica perdit son père, Mme Semène recueillit l'orpheline, que ses soeurs, passablement plus âgées, ne vinrent plus voir que rarement. C'est au cours d'une de ces courtes visites, pourtant, que Marguerite rencontra pour la première fois celui qui, deux ans plus tard, devait devenir son mari: Julius de Baraglioul, alors âgé de vingt-huit ans -- en villégiature chez son grand-père Robert de Baraglioul qui, comme nous l'avons dit précédemment, était venu s'établir aux environs de Pau, peu après l'annexion du duché de Parme à la France.
Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Péterat n'étaient pas absolument sans fortune) faisait, aux yeux éblouis d'Arnica sa soeur encore plus distante; elle se doutait que jamais, penché sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respirer son parfum. Elle enviait sa soeur enfin d'avoir pu s'évader de ce nom désobligeant; Péterat. Le nom de _Marguerite_ était charmant. Qu'il sonnait bien avec _de Baraglioul_! Hélas! avec quel autre nom marié, celui d'_Arnica_ ne resterait-il pas ridicule?
Rebutée par le positif, son âme inéclose et froissée essayait de la poésie. Elle portait, à seize ans, des deux côtés de son blême visage, ces tombantes boucles que l'on nommait des "repentirs", et ses yeux bleus rêveurs s'étonnaient près de ses cheveux noirs. Sa voix sans timbre n'était point rude; elle lisait des vers et s'évertuait à en écrire. Elle tenait pour poétique tout ce qui l'échappait de la vie.
Aux soirées de Mme Semène, deux jeunes gens fréquentaient, qu'une tendre amitié avait comme associés dès l'enfance; l'un, déjeté sans être grand, non tant maigre qu'efflanqué, aux cheveux plus déteints que blonds, au nez fier, au regard timide: c'était Amedée Fleurissoire. L'autre, gras et courtaud, aux durs cheveux noirs plantés bas, portait, par étrange habitude, la tête constamment inclinée sur l'épaule gauche, la bouche ouverte et la main droite en avant tendue: j'ai dépeint Gaston Blafaphas. Le père d'Amedée était marbrier, entrepreneur de monuments funéraires et marchand de couronnes mortuaires; Gaston était le fils d'un important pharmacien.
(Pour étrange que cela puisse paraître, ce nom de Blafaphas est très répandu dans les villages des contreforts pyrénéens; encore qu'écrit parfois de manières assez différentes. C'est ainsi que dans le seul bourg de Sta..., où l'appelait un examen, celui qui écrit ces lignes a pu voir un Blaphaphas, notaire, un Blafafaz coiffeur, un Blaphaface charcutier, qui, interrogés, ne se reconnaissent aucune origine commune et dont chacun considérait avec un certain mépris le nom au graphisme inélégant des deux autres. -- Mais ces remarques philologiques ne sauraient intéresser qu'une classe assez restreinte de lecteurs.)
Qu'eussent été Fleurissoire et Blafaphas l'un sans l'autre? On a peine à l'imaginer. Dans les récréations du lycée, on les voyait toujours ensemble; brimés sans cesse, se consolant, se prêtant patience, renfort. On les nommait _les Blafafoires_. Leur amitié semblait à chacun l'arche unique, l'oasis dans l'impitoyable désert de la vie. L'un ne goûtait pas une joie qu'il ne la voulût aussitôt partagée; ou, pour mieux dire, rien n'était joie pour l'un que ce qu'il goûtait avec l'autre.
Médiocres élèves, malgré leur désarmante assiduité, et foncièrement réfractaires à toute espèce de culture, les Blafafoires seraient restés toujours les derniers de leur classe, sans l'assistance d'Eudoxe Lévichon qui, moyennant de petites redevances, corrigeait, faisait même leurs devoirs. Ce Lévichon était le fils cadet d'un des principaux bijoutiers de la ville. (Vingt ans auparavant, peu de temps après son mariage avec la fille unique du bijoutier Cohen, -- au moment où, par suite de la prospérité de ses affaires, il quittait le bas quartier de la ville pour aller s'établir non loin du casino, -- le bijoutier Albert Lévy avait jugé désirable de réunir et d'agglutiner les deux noms, comme il réunissait les deux maisons.)
Blafaphas était endurant, mais Fleurissoire de complexion délicate. Aux approches de la puberté le faciès de Gaston s'obombra, on eût dit que la sève allait empoiler tout son corps; cependant l'épiderme plus susceptible d'Amédée se rebiffait, s'enflammait, boutonnait, comme si le poil eût fait des façons pour sortir. Blafaphas père conseilla des dépuratifs, et chaque lundi Gaston apportait dans sa serviette une fiole de sirop antiscorbutique qu'il remettait en cachette à son ami. Ils usèrent également de pommades.
Vers cette époque Amédée prit son premier rhume; rhume qui malgré l'amène climat de Pau ne céda point de tout l'hiver, et laissa derrière lui une fâcheuse délicatesse du côté des bronches. Ce fut pour Gaston l'occasion de nouveaux soins; il comblait son ami de réglisse, de pâtes au jujube, au lichen et de pastilles pectorales à base d'eucalyptus que le père Blafaphas fabriquait lui-même, d'après la recette d'un vieux curé. Amédée, facilement catarrheux, dut se résigner à ne sortir jamais sans foulard.