Part 6
"A Bucharest, les salons de ma mère s'ouvraient à la société la plus brillante, et, autant que j'en puis juger de souvenir, la plus mêlée; mais dans l'intimité fréquentaient surtout, alors, mon oncle le prince Wladimir Bielkowski et Ardengo Baldi que je ne sais pourquoi je n'appelai jamais mon oncle. Les intérêts de la Russie (j'allais dire de la Pologne) et de l'Italie les retinrent à Bucharest trois ou quatre ans. Chacun des deux m'apprit sa langue; c'est-à-dire l'italien et le polonais, car pour le russe, si je le lis et le comprends sans trop de peine, je ne l'ai jamais parlé couramment. A cause de la société que recevait ma mère, et où j'étais choyé, il ne se passait point de jour que je n'eusse l'occasion d'exercer ainsi quatre ou cinq langues, qu'à l'âge de treize ans déjà je parlais sans accent aucun, à peu près indifféremment; mais le français pourtant de préférence, parce que c'était la langue de mon père et que ma mère avait tenu à ce que je l'apprisse d'abord.
"Bielkowski s'occupait beaucoup de moi, comme tous ceux qui voulaient plaire à ma mère; c'est à moi qu'il semblait que l'on fît la cour; mais ce qu'il en faisait, lui, c'était, je crois, sans calcul, car il cédait toujours à sa pente, qu'il avait prompte et de plus d'un côté. Il s'occupait de moi, même en dehors de ce qu'en connaissait ma mère: et je ne laissais pas d'être flatté de l'attachement particulier qu'il me montrait. Cet homme bizarre transforma du jour au lendemain notre existence un peu rassise en une sorte de fête éperdue. Non, il ne suffit pas de dire qu'il s'abandonnait à sa pente: il s'y précipitait, s'y ruait; il apportait à son plaisir une espèce de frénésie.
"Il nous emmena trois étés dans une villa, ou plutôt un château, sur le versant hongrois des Karpathes, près d'Eperjès, où nous allions fréquemment en voiture. Mais plus souvent encore nous montions à cheval; et rien n'amusait plus ma mère que de parcourir à l'aventure la campagne et la forêt des environs, qui sont fort belles. Le poney que m'avait donné Wladimir fut pendant plus d'un an ce que j'aimai le plus au monde.
"Au second été, Ardengo Baldi vint nous rejoindre; c'est alors qu'il m'apprit les échecs. Rompu par Heldenbruck aux calculs de tête, je pris assez vite l'habitude de jouer sans regarder l'échiquier.
"Baldi faisait avec Bielkowski bon ménage. Le soir, dans une tour solitaire, noyés dans le silence du parc et de la forêt, tous quatre nous prolongions assez tard les veillées à battre et rebattre les cartes; car, bien que je ne fusse encore qu'un enfant -- j'avais treize ans -- Baldi m'avait, par horreur du "mort", appris le whist et à tricher.
"Jongleur, escamoteur, prestidigitateur, acrobate; les premiers temps que celui-vint chez nous, mon imagination sortait à peine du long jeûne à quoi l'avait soumise Heldenbruck; j'étais affamé de merveilles, crédule et de tendre curiosité. Plus tard Baldi m'instruisit de ses tours; mais de pénétrer leur secret ne put effacer la première impression du mystère lorsque, le premier soir, je le vis tout tranquillement allumer à l'ongle de son petit doigt sa cigarette, puis, comme il venait de perdre au jeu, extraire de mon oreille et de mon nez autant de roubles qu'il fallut, ce qui me terrifia littéralement, mais amusa beaucoup la galerie, car il disait, toujours de ce même air tranquille: "Heureusement que cet enfant est une mine inépuisable!"
"Les soirs qu'il se trouvait seul avec ma mère et moi, il inventait toujours quelque jeu nouveau, quelque surprise ou quelque farce; il singeait tous nos familiers, grimaçait, se départait de toute ressemblance avec lui-même, imitait toutes les voix, les cris d'animaux, les bruits d'instruments, tirait de lui des sons bizarres, chantait en s'accompagnant sur la guzla, dansait, cabriolait, marchait sur les mains, bondissait par-dessus tables ou chaises, et, déchaussé, jonglait avec les pieds, à la manière japonaise, faisant pirouetter le paravent ou le guéridon du salon sur la pointe de son orteil; il jonglait avec les mains mieux encore; d'un papier chiffonné, déchiré, faisait éclore maints papillons blancs que je pourchassais de mon souffle et qu'il maintenait suspendus en l'air au-dessus des battements d'un éventail. Ainsi les objets près de lui perdaient poids et réalité, présence même, ou bien prenaient une signification nouvelle, inattendue, baroque, distante de toute utilité: "Il y a bien peu de choses avec quoi il ne soit pas amusant de jongler", disait-il. Avec cela si drôle que je pâmais de rire et que ma mère s'écriait: "Arrêtez-vous, Baldi! Cadio ne pourra plus dormir." Et le fait est que mes nerfs étaient solides pour résister à de pareilles excitations.
"J'ai beaucoup profité de cet enseignement; à Baldi même, sur plus d'un tour, au bout de quelques mois, j'aurais rendu des points, et même...
-- Je vois, mon enfant, que vous avez reçu une éducation très soignée, interrompit à ce moment Julius.
Lafcadio se mit à rire, extrêmement amusé par l'air consterné du romancier.
-- Oh! rien de tout cela ne pénétra bien avant; n'ayez crainte! Mais il était temps, n'est-ce pas, que l'oncle Faby arrivât. C'est lui qui vint près de ma mère lorsque Bielkowski et Baldi furent appelés à de nouveaux postes.
-- Faby? c'est lui dont j'ai vu l'écriture sur la première page de votre carnet?
-- Oui. Fabian Taylor, lord Gravensdale. Il nous emmena, ma mère et moi, dans une villa qu'il avait louée près de Duino, sur l'Adriatique, où je me suis beaucoup fortifié. La côte en cet endroit formait une presqu'île rocheuse que la propriété occupait toute. Là, sous les pins, parmi les roches, au fond des criques, ou dans la mer nageant et pagayant, je vivais en sauvage tout le jour. C'est de cette époque que date la photographie que vous avez vue; que j'ai brûlée aussi.
-- Il me semble, dit Julius, que, pour la circonstance, vous auriez bien pu vous présenter plus décemment.
-- Précisément, je ne le pouvais pas, reprit en riant Lafcadio; sous prétexte de me bronzer, Faby gardait sous clef tous mes costumes, mon linge même...
-- Et Madame votre mère, que disait-elle?
-- Elle s'en amusait beaucoup; elle disait que si nos invités se scandalisaient, ils n'avaient qu'à partir; mais cela n'empêchait de rester aucun de ceux que nous recevions.
-- Pendant tout ce temps-là, votre instruction, mon pauvre enfant!...
-- Oui, j'apprenais si facilement que ma mère jusqu'alors l'avait un peu négligée; j'avais seize ans bientôt; ma mère sembla s'en apercevoir brusquement et, après un merveilleux voyage en Algérie que je fis avec l'oncle Faby (ce fut là, je crois, le meilleur temps de ma vie), je fus envoyé à Paris et confié à une espèce de geôlier imperméable, qui s'occupa de mes études.
-- Après cette excessive liberté, je comprends en effet que ce temps de contrainte ait pu vous paraître un peu dur.
-- Je ne l'aurais jamais supporté, sans Protos. Il vivait à la même pension que moi; pour apprendre le français, disait-on; mais il le parlait à merveille, et je n'ai jamais compris ce qu'il faisait là; non plus que ce que j'y faisais moi-même. Je languissais; je n'avais pas précisément de l'amitié pour Protos, mais je me tournais vers lui comme s'il avait dû m'apporter la délivrance. Passablement plus âgé que moi, il paraissait encore plus que son âge, sans plus rien d'enfantin dans la démarche ni dans les goûts. Ses traits étaient extraordinairement expressifs, quand il voulait, et pouvaient exprimer n'importe quoi; mais, au repos, il prenait l'air d'un imbécile. Un jour que je l'en plaisantais, il me répondit que, dans ce monde, il importait de n'avoir pas trop l'air de ce qu'on était.
"Il ne se tenait point pour satisfait tant qu'il ne paraissait que modeste; il tenait à passer pour sot. Il s'amusait à dire que ce qui perd les hommes c'est de préférer la parade à l'exercice et de ne pas savoir cacher leurs dons; mais il ne disait cela qu'à moi seul. Il vivait à l'écart des autres; et même de moi, le seul de la pension qu'il ne méprisât point. Dès que je l'amenais à parler, il devenait d'une éloquence extraordinaire; mais, taciturne le plus souvent, il semblait ruminer alors de noirs projets, que j'aurais voulu connaître. Quand je lui demandais: qu'est-ce que vous faites ici? (aucun de nous ne le tutoyait) il répondait: je prends mon élan. Il prétendait que, dans la vie, l'on se tire des pas les plus difficiles en sachant se dire à propos: qu'à cela ne tienne! C'est ce que je me suis dit au point de m'évader.
"Parti avec dix-huit francs, j'ai gagné Baden à petites journées, mangeant je ne sais quoi, couchant n'importe où... J'étais un peu défait quand j'arriverai; mais, somme toute, content de moi, car j'avais encore trois francs dans ma poche; il est vrai qu'en route, j'en avais récolté cinq ou six. Je trouvai là-bas ma mère avec mon oncle de Gesvres, qui s'amusa beaucoup de ma fugue, et résolut de me ramener à Paris; il ne se consolait pas, disait-il, que Paris m'eût laissé mauvais souvenir. Et le fait est que, lorsque j'y revins avec lui, Paris m'apparut sous un jour un peu meilleur.
"Le marquis de Gesvres aimait frénétiquement la dépense; c'était un besoin continu, une fringale; on eût dit qu'il me savait gré de l'aider à la satisfaire et de doubler du mien son appétit. Tout au contraire de Faby, lui m'apprit le goût du costume; je crois que je le portais assez bien; avec lui j'étais à bonne école; son élégance était parfaitement naturelle, comme une seconde sincérité. Je m'entendis très bien avec lui. Ensemble nous passions des matinées chez les chemisiers, les bottiers, les tailleurs; il prêtait une attention particulière aux chaussures, par quoi se reconnaissent les gens, disait-il, aussi sûrement et plus secrètement que le reste du vêtement et que par les traits du visage... Il m'apprit à dépenser sans tenir de comptes et sans m'inquiéter par avance si j'aurais de quoi suffire à ma fantaisie, à mon désir ou à ma faim. Il émettait en principe qu'il faut toujours satisfaire celle-ci la dernière, car (je me souviens de ses paroles) désir ou fantaisie, disait-il, sont de sollicitation fugitive, tandis que la faim toujours se retrouve et n'est que plus impérieuse pour avoir attendu plus longtemps. Il m'apprit enfin à ne pas jouir d'une chose davantage, selon qu'elle coûtait plus cher, ni moins si, par chance, elle n'avait coûté rien du tout.
"J'en étais là quand je perdis ma mère. Un télégramme me rappela brusquement à Bucharest; je ne la pus revoir que morte: j'appris là-bas que, depuis le départ du marquis, elle avait beaucoup de dettes que sa fortune suffisait tout juste à payer, de sorte que je n'avais à espérer pas un copeck, pas un pfennig, pas un groschen. Aussitôt après la cérémonie funèbre, je regagnai Paris où je pensais retrouver l'oncle de Gesvres; mais il était parti brusquement pour la Russie, sans laisser d'adresse.
"Je n'ai point à vous dire toutes les réflexions que je fis. Parbleu, j'avais certaines habiletés dans mon sac, moyennant quoi l'on se tire toujours d'affaire; mais plus j'en aurais eu besoin, plus il me répugnait d'y recourir. Heureusement, certaine nuit que je battais le trottoir, un peu perplexe, j'y retrouvai cette Carola Venitequa que vous avez vue, l'ex-maîtresse à Protos, qui m'hospitalisa décemment. A quelques jours de là je fus averti qu'une maigre pension, assez mystérieusement, me serait versée tous les premiers du mois chez un notaire; j'ai l'horreur des éclaircissements et touchai sans chercher plus avant. Puis vous êtes venu... Vous savez à présent à peu près tout ce qu'il me plaisait de vous dire.
-- Il est heureux, dit solennellement Julius, il est heureux, Lafcadio, qu'il vous revienne aujourd'hui quelque argent: sans métier, sans instruction, condamné à vivre d'expédients... tel que je vous connais à présent, vous étiez prêt à tout.
-- Prêt à rien, au contraire, reprit Lafcadio en regardant Julius gravement. Malgré tout ce que je vous ai dit, je vois que vous me connaissiez mal encore. Rien ne m'empêche autant que le besoin; je n'ai jamais recherché que ce qui ne peut pas me servir.
-- Les paradoxes, par exemple. Et vous croyez cela nourrissant?
-- Cela dépend des estomacs. Il vous plaît d'appeler paradoxes ce qui rebute au vôtre... Pour moi je me laisserais mourir de faim devant ce ragoût de logique dont j'ai vu que vous alimentez vos personnages.
-- Permettez...
-- Du moins le héros de votre dernier livre. Est-ce vrai que vous y avez peint votre père? Le souci de le maintenir, partout, toujours, conséquent avec vous et avec soi-même, fidèle à ses devoirs, à ses principes, c'est-à-dire à vos théories... vous jugez ce que, moi précisément, j'en puis dire!... Monsieur de Baraglioul, acceptez ceci qui est vrai: je suis un être d'inconséquence. Et voyez combien je viens de parler! moi, qui hier encore, me considérais comme le plus silencieux, le plus fermé, le plus retrait des êtres. Mais il était bon que nous fissions promptement connaissance; et qu'il n'y ait plus lieu d'y revenir. Demain, ce soir, je rentrerai dans mon secret.
Le romancier, que ces propos désarçonnaient, fit effort pour se remettre en selle:
-- Persuadez-vous d'abord qu'il n'y a pas d'inconséquence, non plus en psychologie qu'en physique, commença-t-il. Vous êtes un être en formation et...
Des coups frappés à la porte l'interrompirent. Mais, comme personne ne se montrait, ce fut Julius qui sortit. Par la porte qu'il laissait ouverte, un bruit de voix confus parvenait jusqu'à Lafcadio. Puis il y eut un grand silence. Lafcadio, après dix minutes d'attente, déjà se disposait à partir, quand un domestique en livrée vint à lui:
-- Monsieur le comte fait dire à Monsieur le secrétaire qu'il ne le retient plus. Monsieur le comte a reçu à l'instant de mauvaises nouvelles de Monsieur son père et s'excuse de ne pouvoir prendre congé de Monsieur.
Au ton dont tout cela était dit, Lafcadio se douta bien qu'on venait d'annoncer que le vieux comte était mort. Il maîtrisa son émotion.
-- Allons! se disait-il en regagnant l'impasse Claude-Bernard, le moment est venu. _It is time to launch the ship_. D'où que vienne le vent désormais, celui qui soufflera sera le bon. Puisque je ne puis être tout près du vieux, apprêtons-nous à nous éloigner de lui davantage.
En passant devant la loge il remit au portier de l'hôtel la petite boîte qu'il portait sur lui depuis la veille.
-- Vous remettrez ce paquet à Mlle Venitequa, ce soir, quand elle rentrera, dit-il. Et veuillez préparer ma note.
Une heure après, sa malle faite, il envoyait chercher un fiacre. Il partit sans donner d'adresse. Celle de son notaire suffisait.
LIVRE TROISIÉME
Amédée Fleurissoire
I.
La comtesse Guy de Saint-Prix, soeur puînée de Julius, que la mort du comte Juste-Agénor avait brusquement appelée à Paris, n'était pas depuis longtemps de retour dans le coquet château de Pezac, à quatre kilomètres de Pau, que depuis son veuvage elle ne quittait guère, et moins encore depuis le mariage et l'établissement de ses enfants -- lorsqu'elle y reçut une visite singulière.
Elle rentrait d'une de ces promenades matinales qu'elle avait accoutumé de faire dans un léger dog-car conduit par elle-même; on vint l'avertir qu'un capucin l'attendait depuis une heure dans le salon. L'inconnu se recommandait du cardinal André, ainsi que l'attestait la carte de celui-ci qu'on remit à la comtesse; la carte était sous enveloppe; on y lisait, au-dessous du nom du cardinal, de sa fine et presque féminine écriture, ces mots:
_Recommande à la toute spéciale attention de la comtesse de Saint-Prix, l'abbé J.P. Salus, chanoine de Virmontal_.
C'était tout; et cela suffisait; la comtesse recevait volontiers les gens d'Église; de plus, le cardinal André tenait l'âme de la comtesse en sa main. Elle ne fit qu'un bond jusqu'au salon et s'excusa de s'être fait attendre.
Le chanoine de Virmontal était bel homme; sur son noble visage éclatait une mâle énergie qui jurait (si j'ose dire) étrangement avec l'hésitante précaution de ses gestes et de sa voix, comme étonnaient ses cheveux presque blancs, près de la carnation jeune et fraîche de son visage.
Malgré l'affabilité de la comtesse, la conversation s'engageait mal et traînait en phrases de convenance sur le deuil récent de la comtesse, la santé du cardinal André, le nouvel échec de Julius à l'Académie. Cependant la voix de l'abbé se faisait de plus en plus lente et sourde, et l'expression de son visage désolée. Il se levait enfin, mais au lieu de prendre congé:
-- J'aurais voulu, Madame la comtesse, et de la part du cardinal, vous entretenir d'un sujet grave. Mais la pièce est sonore; le nombre des portes m'effraie; je crains qu'on nous puisse entendre.
La comtesse adorait confidences et simagrées; elle fit entrer le chanoine dans un boudoir étroit auquel on n'accédait que par le salon, ferma la porte:
-- Ici nous sommes à l'abri, dit-elle. Parlez sans crainte.
Mais au lieu de parler, l'abbé qui, en face de la comtesse avait pris place sur un petit fauteuil bas, tira un foulard de sa poche et y étouffa des sanglots convulsifs. Perplexe, la comtesse atteignit sur un guéridon près d'elle un panier à ouvrage, chercha dans le panier un flacon de sels, hésita à l'offrir à son hôte, et prit enfin le parti de le respirer elle-même.
-- Excusez-moi, dit enfin l'abbé, sortant du foulard une face congestionnée. Je vous sais trop bonne catholique, Madame la comtesse, pour ne pas bientôt me comprendre et partager mon émotion.
La comtesse avait horreur des effusions; elle réfugia sa bienséance derrière un face-à-main. L'abbé se ressaisit aussitôt, et rapprochant un peu son fauteuil:
-- Il m'a fallu, Madame la comtesse, la solennelle assurance du cardinal pour me décider à venir vous parler; oui, l'assurance qu'il m'a donnée que votre foi n'était point de ces fois mondaines, simples revêtements de l'indifférence...
-- Venons au fait, Monsieur l'abbé.
-- Le cardinal m'a donc assuré que je pouvais avoir en votre discrétion une confiance parfaite; une discrétion de confesseur, si j'ose ainsi dire...
-- Mais, Monsieur l'abbé, pardonnez-moi: s'il s'agit d'un secret dont le cardinal soit averti, d'un secret d'une telle gravité, comment ne m'en a-t-il pas parlé lui-même?
Le seul sourire de l'abbé eût déjà fait comprendre à la comtesse l'incongruité de sa question.
-- Une lettre! Mais, Madame, à la poste, de nos jours, toutes les lettres des cardinaux sont ouvertes.
-- Il pouvait vous confier cette lettre.
-- Oui, Madame; mais qui sait ce que peut devenir un papier? Nous sommes tellement surveillés. Il y a plus: le cardinal préfère ignorer ce que je m'apprête à vous dire, n'y être pour rien... Ah! Madame, au dernier moment mon courage m'abandonne et je ne sais si...
-- Monsieur l'abbé, vous ne me connaissez pas, et je ne puis donc m'offenser si votre confiance en moi n'est pas plus grande, dit tout doucement la comtesse en détournant la tête et laissant retomber son face-à-main. J'ai pour les secrets que l'on me confie le plus grand respect. Dieu sait si j'ai jamais trahi le moindre. Mais jamais il ne m'est arrivé de solliciter une confidence...
Elle fit un léger mouvement comme pour se lever, l'abbé étendit le bras vers elle.
-- Vous m'excuserez, Madame, en daignant considérer que vous êtes la première femme, la première, j'ai dit, qui ait été jugée digne, par ceux qui m'ont confié l'effrayante mission de vous avertir, digne de recevoir et de conserver par-devers elle ce secret. Et je m'effraie, je l'avoue, à sentir cette révélation bien pesante, bien encombrante, pour l'intelligence d'une femme.
-- On se fait de grandes illusions sur le peu de capacité de l'intelligence des femmes, dit presque sèchement la comtesse; puis, les mains un peu soulevées, elle cacha sa curiosité sous un air absent, propre à accueillir une importante confidence de l'Église. L'abbé rapprocha de nouveau son fauteuil.
Mais le secret que l'abbé Salus s'apprêtait à confier à la comtesse m'apparaît encore aujourd'hui trop déconcertant, trop bizarre, pour que j'ose le rapporter ici sans plus ample précaution:
Il y a le roman, et il y a l'histoire. D'avisés critiques ont considéré le roman comme de l'histoire qui aurait pu être, l'histoire comme un roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaître, en effet, que l'art du romancier souvent emporte la créance, comme l'événement parfois la défie. Hélas! certains sceptiques esprits nient le fait dès qu'il tranche sur l'ordinaire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.
Que le représentant de Dieu sur terre ait pu être enlevé du Saint-Siège, et, par l'opération du Quirinal, volé en quelque sorte à la chrétienté entière - c'est un problème très épineux que je n'ai point la témérité de soulever. Mais il est de fait _historique_ que, vers la fin de l'année 1893, le bruit en courut; il est patent que nombre d'âmes dévotes s'en émurent. Quelques journaux en parlèrent craintivement; on les fit taire. Une brochure sur ce sujet parut à Saint-Malo (1); qu'on fit saisir. C'est que s'ébruitât le récit d'une si abominable forfaiture, que le parti catholique n'osait appuyer ou ne se résignait à couvrir les collectes extraordinaires qu'on entreprit aussitôt à ce sujet. Et sans doute nombre d'âmes pieuses se saignèrent (on estime à près d'un demi-million les sommes recueillies ou dispersées à cette occasion), mais il restait douteux si tous ceux qui recevaient les fonds étaient de vrais dévots, ou parfois des escrocs peut-être. Toujours est-il qu'il fallait pour mener à bien cette quête, à défaut de religieuse conviction, une audace, une habileté, un tact, une éloquence, une connaissance des êtres et des faits, une santé, que seuls pouvaient se piquer d'avoir quelques gaillards tels que Protos, l'ancien copain de Lafcadio. J'avertis honnêtement le lecteur: c'est lui qui se présente aujourd'hui sous l'aspect et le nom emprunté du chanoine de Virmontal.
_(1) Compte rendu de la Délivrance de Sa Sainteté Léon XIII emprisonné dans les cachots du Vatican (Saint Malo, imprimerie Y. Billois, rue de l'Orme, 4), 1893._
La comtesse, résolue à n'ouvrir plus les lèvres, à ne plus changer d'attitude, ni même d'expression avant complet épuisement du secret, écoutait imperturbablement le faux prêtre dont peu à peu l'assurance s'affermissait. Il s'était levé et marchait à grands pas. Pour meilleure préparation, il reprenait l'affaire, sinon précisément à ses débuts (le conflit entre la Loge et l'Église, essentiel, n'avait-il pas toujours existé?), du moins remontait-il à certains faits où s'était déclarée l'hostilité flagrante. Il avait d'abord invité la comtesse à se souvenir des deux lettres adressées par le pape en décembre 92, l'une au peuple italien, l'autre plus spécialement aux évêques, prémunissant les catholiques contre les agissements des francs-maçons; puis, comme la mémoire faisait défaut à la comtesse, il avait dû remonter en arrière, rappeler l'érection de la statue de Giordano Bruno, décidée, présidée par Crispi derrière qui jusqu'alors s'était dissimulée la Loge. Il avait dit Crispi outré de ce que le pape eût repoussé ses avances, eût refusé de négocier avec lui (et par: négocier, ne fallait-il pas entendre: entrer en composition, se soumettre!). Il avait retracé cette journée tragique: les camps prenant position; les francs-maçons enfin levant le masque, et -- tandis que le corps diplomatique accrédité près du Saint-Siège se rendait au Vatican, manifestant par cet acte, en même temps que son mépris pour Crispi, sa vénération pour notre Saint-Père ulcéré -- la Loge, enseignes déployées, sur la place _Campo dei Fiori_ où se dressait la provocante idole, acclamant l'illustre blasphémateur.